Une aventurière au manoir
« Reste calme », songea Rebecca en…
3.
« Reste calme », songea Rebecca en voyant lord Davenport prendre place sur un divan tout proche. « Pense à la petite fille. Seulement à la petite fille. »
Cet homme produisait sur elle un étrange effet et, malgré son expérience, elle ne parvenait pas à cerner sa personnalité. En outre, il possédait un charme qui la troublait. Mais elle ne devait considérer qu'une chose : la victoire qu'elle venait de remporter. A présent, il ne restait plus qu'à s'organiser. — Vous avez raison, mademoiselle James, seul compte le bien-être de Charlotte. Comme vous le disiez tout à l'heure, sa réaction à votre égard est un excellent point de départ. J'en suis d'ailleurs stupéfait : d'ordinaire, cette enfant déteste tout le monde. Je salue votre performance... Et je suis convaincu que Charlotte appréciera que vous vous occupiez d'elle.
La jeune femme fronça les sourcils. Le comté faisait tout pour l'amadouer, comme quelqu'un qui, comprenant soudain qu'il risque de passer à côté de la chance de sa vie, tente de la rattraper au vol. — Je crains, lord Davenport, que nous ne nous soyons pas très bien compris. Je ne tiendrai pas auprès de votre nièce le rôle de ces nurses qu'elle déteste tant. Ce serait une grossière erreur, qui réduirait à néant tous nos efforts. De plus, j'ai des responsabilités professionnelles qui ne me permettent pas de m'occuper de Charlotte à plein temps.
A mesure que Rebecca parlait, le sourire de son interlocuteur s'évanouissait. Constatant sans doute qu'il ne contrôlait pas la situation, il se retranchait derrière son air d'aristocrate hautain...
— Dans ce cas, que me proposez-vous exactement ? demanda-t-il. — Pour être plus claire, je souhaite que vous utilisiez mon expérience pour le bien-être de Charlotte. Mais il n'est pas question que je sois à votre service, payée par vos soins... et obligée de tenir compte de vos états d'âme.
Pendant quelques secondes, le comte la dévisagea d'un air soupçonneux.
— Expliquez-vous, s'il vous plaît. — Eh bien, voilà. Je souhaiterais pouvoir donner à votre nièce toute l'attention dont elle a besoin. Par conséquent, je vous offre tout mon temps disponible, c'est-à-dire plusieurs heures par jour, et la plupart de mes soirées. Mais il faut que vous m'aidiez, nous devons lui présenter la situation d'une façon qui lui semble acceptable. — C'est-à-dire?
— Il est préférable d'agir vite, pour garder tout le bénéfice de ma première rencontre avec Charlotte. Il faut que je retourne à Londres pour m'organiser, mais dès demain matin, tout sera mis en place. Dans l'intervalle, vous pourriez dire à votre nièce que vous m'avez invitée à séjourner au manoir en pensant que cela lui ferait plaisir. Une lueur moqueuse brilla dans le regard du comte. — Je vois..., murmura-t-il. En somme, vous vous installez ici, invitée bien sûr, pour une durée illimitée. La jeune femme acquiesça d'un léger signe de tête. Qu'il pense d'elle ce qu'il voulait ! De toute évidence, il la considérait comme une opportuniste utilisant le désarroi d'une enfant pour s'offrir un séjour de rêve dans un manoir anglais ! L'insulte l'affectait, bien sûr. Mais elle sentait qu'il suffisait de pousser un peu son avantage pour gagner la partie. Car l'enjeu méritait que l'on se batte : là-haut, Charlotte pleurait...
— En tant qu'invitée, je ne représente plus une menace, expliqua-t-elle. Votre nièce aura ainsi la possibilité d'accepter ou de refuser ma compagnie.
— Supposons qu'elle la refuse ? Si elle vous fuit, vous n'aurez plus grand-chose à faire ici...
Cette fois, Rebecca sourit avec confiance. Elle était prête à parier que Charlotte ne la quitterait pas d'une semelle. — Je vous propose un marché, lord Davenport. Donnez-moi une semaine. Si Charlotte m'évite plus qu'elle ne me recherche, je renoncerai à mon projet, et vous serez délivré de ma présence. Cela vous rassure-t-il sur la pureté de mes intentions ? — Une semaine seulement ? Vous semblez bien sûre de vous, mademoiselle James...
— Eh bien, disons que je possède une longue expérience. — Suis-je donc bête ! J'oubliais votre fameuse expérience... Pour ma part, je reste convaincu qu'avec ma nièce, rien ne peut marcher. Et ce que vous me proposez ne correspond pas à ce dont j'ai besoin pour elle.
Sans ciller, elle soutint le regard glacial que lui adressait le comte. — Je suppose que la nurse censée lui apporter ce dont elle a besoin n'est plus là, n'est-ce pas ? Car vous ne m'auriez pas proposé cette place si la femme que Charlotte a maltraitée attendait dans le couloir! Pour l'instant, vous n'avez personne pour s'occuper d'elle, et si j'ai bien compris, vous aurez du mal à trouver. Quoi qu'il en soit, cela vous prendra bien quelques jours, voire au moins une semaine... Vous n'avez donc rien à perdre en acceptant ce que je vous propose.
Il fronça les sourcils, agacé sans doute par cet argument irréfutable. — Et dans l'intervalle, poursuivit-elle avec chaleur, votre nièce bénéficiera de ma présence pendant que vous chercherez une autre solution. Si je parviens à lui faire modifier son comportement, vous aurez de meilleurs résultats avec votre prochaine employée, non? Pendant quelques instants, il garda le silence, les yeux fixés sur le visage de la jeune femme.
— Vous avez mentionné d'autres occupations, mademoiselle James. Si je dois vous prêter une voiture, ou vous laisser l'usage de mon téléphone... j'aimerais savoir exactement de quoi il retourne. — Bien sûr ! Vous avez peut-être entendu parler de la plus grande manifestation à but humanitaire jamais organisée, une course de cent cinquante ballons partant d'Angleterre et traversant toute l'Europe? — En effet, j'ai vu un reportage à ce sujet, à la télévision. — Voilà, je suis chargée de trouver des sponsors pour cette course. Moyennant vingt-cinq mille livres, le sponsor donne son nom à l'un des ballons. Et dans la mesure où la course bénéficiera d'une large couverture médiatique, il a tout à y gagner sur le plan publicitaire... Les bénéfices, bien entendu, seront intégralement reversés à différents organismes humanitaires. J'ai déjà réussi à obtenir le soutien de la plupart des grandes marques de bière du monde. Vous imaginez, pour chacune, l'intérêt de la compétition? — Vous m'impressionnez ! s'exclama le comte. Combien de sponsors vous reste-t-il à trouver? — Cent dix-sept ont déjà signé. Il faut parvenir à un total de cent cinquante.
— Vous faites partie d'une équipe? — Non, j'œuvre seule.
L'admiration qu'elle lisait dans le regard du comte la galvanisait. Elle avait réussi à lui prouver qu'il avait affaire à quelqu'un de sérieux et de déterminé, et cela lui faciliterait grandement les choses.
— C'est une grosse responsabilité, pour quelqu'un de si jeune, murmura-t-il enfin.
— Ne dit-on pas que « la valeur n'attend pas le nombre des années » ? répliqua-t-elle.
Il hocha la tête, l'air songeur.
— Vous avez une personnalité très... surprenante, mademoiselle James. J'avoue que vous avez piqué ma curiosité ! Soulagée que l'atmosphère se détende, Rebecca lui adressa un sourire.
— Je vous retourne le compliment ! s'exclama-t-elle. J'imaginais les aristocrates anglais beaucoup plus vieux... — Comme vous le disiez fort justement, un titre de noblesse n'est pas une question de mérite ni d'âge. En fait, j'ai reçu ce titre en héritage, ce qui ne force pas le respect... Surtout des jeunes femmes australiennes, d'ailleurs !
— Oh, ne généralisez pas trop vite ! Je connais beaucoup de gens qui, chez nous, seraient impressionnés par votre nom. Il se trouve simplement que ces questions de lignage me laissent froide. A cause de mon histoire personnelle, sans doute... Ces dernières paroles semblèrent susciter l'intérêt du comte. — Et quelle est-elle? Vous m'intriguez ! — Eh bien, je n'ai pas derrière moi de famille, au sens où vous l'entendez. Ce que je suis, je le dois uni- quement à tous ceux qui m'ont accompagnée dans l'existence. Elle marqua une pause, puis fixa le comte droit dans les yeux. — Alors, nous sommes d'accord en ce qui concerne votre nièce ? De longues, très longues secondes s'écoulèrent, pendant lesquelles Rebecca retint son souffle. Elle avait utilisé toutes les armes dont elle disposait. S'il refusait maintenant...
Enfin, le comte ébaucha un sourire. — Oui. Je suis intéressé par votre proposition, mademoiselle James. Pendant une semaine, vous serez mon invitée. D'une façon ou d'une autre, votre séjour devrait être... utile. Enfin, elle était tout de même parvenue à le convaincre ! Elle se demandait comment poursuivre l'entretien lorsqu'on frappa à la porte. Un vieil homme très digne entra alors, poussant devant lui une table roulante sur laquelle on avait disposé une théière et des tasses.
— Vous travaillez, Brooks ? demanda le comte avec étonnement. Mme Tomkins m'avait dit que vous ne vous sentiez pas bien. — Il s'agissait d'une indisposition passagère, Monsieur le comte. Je vais beaucoup mieux.
Tout en parlant, il observait Rebecca d'un air intrigué. La gouvernante avait dû lui décrire la nouvelle venue, et sa curiosité avait pris le pas sur sa fatigue.
— Je vous présente Brooks, mon majordome, déclara lord Davenport. Brooks, Mlle James séjournera au manoir la semaine prochaine.
— Je suis certain que le personnel du manoir vous réservera le meilleur accueil, mademoiselle James, déclara Brooks en s'inclinant légèrement.
— C'est gentil, merci.
Tandis que Brooks leur servait le thé, la jeune femme admira le cérémonial. Quel monde raffiné que celui dans lequel vivait lord Davenport ! Sans doute ne se rendait-il même plus compte du luxe qui l'entourait, et trouvait-il tout naturel qu'on lui serve son thé sur un plateau d'argent, dans une tasse de la plus fine porcelaine ! Et les sandwichs délicats disposés avec art, les scones odorants, la jatte de crème fraîche et les diverses confitures faites maison ne lui faisaient pas plus d'effet qu'à d'autres de vulgaires tartines... Pourtant, la beauté de cet univers semblait sans incidence sur le bonheur de ses habitants : le comte n'avait pas l'air d'un homme heureux. Quant à sa nièce, elle paraissait perdue. « La richesse ne remplace pas l'amour... », songea Rebecca. Ses pensées la ramenèrent soudain au but initial de sa visite. Et si le majordome, qui se retirait à présent avec dignité, avait déjà été en service au manoir, à l'époque de la guerre ? Son impatience lui revint d'un coup, et elle fut incapable de retenir la question qui lui brûlait les lèvres. — Brooks est-il depuis longtemps au service de votre famille, lord Davenport? s'enquit-elle dès qu'ils furent seuls. — Depuis la fin de la guerre.
— Pas pendant?
— Non. Il était mobilisé, comme tous les hommes valides. En fait, Brooks devrait être à la retraite depuis longtemps, ajouta-t-il avec un léger sourire. Mais je n'ai pas le courage de le remplacer : il serait affreusement malheureux. Il est parfois légèrement indisposé, comme aujourd'hui, et je le soupçonne de nourrir une petite faiblesse pour le whisky... Mais Mme Tomkins s'occupe de tout, dans ces moments-là, et je n'ai rien à lui reprocher. Déçue, Rebecca s'absorba de nouveau dans ses pensées. Donc, Brooks ne pourrait rien lui apprendre sur sa mère... Mais il y avait sûrement, parmi le personnel du manoir, quelqu'un qui se souviendrait... Au cours de la semaine à venir, elle aurait tout loisir de se renseigner à ce sujet.
En tout cas, l'irruption de Brooks aurait au moins eu une conséquence positive : à présent, elle savait que le comte de Stanthorpe était capable d'indulgence et de compassion ! S'il ne se montrait pas tendre envers sa nièce, ce n'était pas pour des raisons de personnalité... Tant mieux, au fond, s'il n'avait pas un cœur de pierre : quels que soient les motifs de son attitude envers Charlotte, il restait un espoir de le raisonner. Rassérénée, elle leva la tête et, en rencontrant le regard du comte, elle tressaillit. En cet instant, il la contemplait avec une intensité troublante.
— Vous ne m'avez pas révélé votre prénom, dit-il soudain. Si nous devons persuader Charlotte que vous êtes mon invitée, il serait préférable de nous adresser l'un à l'autre avec naturel, vous ne croyez pas? Le comte de Stanthorpe, lord Davenport, s'appelle tout simplement Hugh.
Il ponctua cette déclaration d'un sourire éblouissant qui subjugua Rebecca. Lorsque Hugh Davenport décidait de plaire, quel séducteur ! La jeune femme dut prendre sur elle pour ne pas lui laisser voir à quel point elle était troublée. — Excellente idée, déclara-t-elle. J'y pensais également, mais je ne voulais pas précipiter les choses. Mon prénom est Rebecca. Rebecca Griffith James.
— Bienvenue au manoir, Rebecca... A quelle heure vous attendons-nous, demain ?
— Si vous pouviez m'envoyer une voiture pour 10 heures, je pense que ce serait suffisant. Je vais vous donner mon adresse à Mayfair. Après l'avoir notée, le comte rangea son calepin dans sa poche. — Bon, je dirai à Charlotte que vous arriverez pour le déjeuner, déclara-t-il.
— D'accord. A propos de Charlotte... Il me serait utile de connaître un peu son passé. Si j'ai bien compris, elle est orpheline ? La question parut contrarier le comte. Les lèvres pincées, il détourna un instant le regard, et la jeune femme sentit qu'il reprenait ses distances.
— Mon frère s'est tué en faisant du ski, en Suisse, murmura-t-il enfin. J'ai hérité de son titre et de sa fille voilà six mois. A en juger par l'amertume qui transparaissait dans les paroles du comte, l'histoire ne devait certainement pas s'arrêter là... — Je suis désolée, lord Davenport. Je n'avais pas compris que son père était le comte de Stanthorpe avant vous. Ni que ce deuil était si récent. La mère de Charlotte avait disparu avant lui ? — Non, répondit-il. Christine a péri dans un accident de voiture, sur l'autoroute, le jour même de l'enterrement de mon frère. — Quelle horreur ! murmura Rebecca. Vous avez dû vivre des jours...
— ... difficiles, pour le moins.
— Charlotte ne se trouvait pas dans la voiture avec sa mère ? — Non, Christine l'avait laissée au manoir. Elle n'en a plus bougé depuis. Et quoi que vous en pensiez, ajouta-t-il avec amertume, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour elle, à partir de ce moment-là. Rebecca faillit répliquer que, dans ce cas, il avait encore beaucoup à apprendre sur les enfants, mais elle jugea préférable de s'abstenir. — Charlotte m'a raconté que vous vous absentiez souvent, et que vous la laissiez toute seule ici.
— Toute seule ! Pourquoi pas dans un cabinet noir, tant qu'elle y est! Certes, mon travail m'oblige à me déplacer fréquemment. Outre le bien-être de ma nièce, il se trouve que je dois assumer de nombreuses autres responsabilités. Voyez-vous, je ne vis pas de mes rentes. Je suis, très prosaïquement, dans le commerce du vin. Je me rends très souvent en France, en Italie, en Allemagne.
—Je vois... Mais ne croyez-vous pas que votre nièce, par son comportement, cherche à vous faire comprendre que vous lui manquez ?
Il poussa un profond soupir, et haussa les épaules en signe d'impuissance.
— Charlotte était déjà une petite peste avant d'habiter avec moi, déclara-t-il. Oh, ne prenez pas cet air offusqué ! C'est la nurse que j'ai libérée, tout à l'heure, qui a employé ce terme. D'ailleurs, toutes les nurses qui se sont occupées de Charlotte depuis son plus jeune âge ont exprimé à peu près le même point de vue. Vous voyez, rien n'a changé.
— Enfermer un enfant n'a jamais rien arrangé! s'exclama Rebecca avec fougue.
— Disons que cela donne un peu de répit aux êtres condamnés à vivre en sa compagnie... Mais je suis d'accord, la méthode punitive ne résout rien. Et j'admets sans honte que je ne vois pas de solution. Enfin, puisque vous, vous croyez pouvoir faire quelque chose pour elle, je ne vais pas vous en empêcher ! D'ailleurs, j'observerai avec intérêt votre travail sur Charlotte, au cours de la semaine. J'avoue que vous avez piqué ma curiosité. — J'espère que vous serez suffisamment intéressé pour coopérer lorsque je le jugerai nécessaire ? Un sourire sans joie se dessina sur les lèvres du comte. — Ecrasez-lui les orteils tant que vous voudrez, si c'est cette liberté-là que vous me demandez, dit-il. Je n'interviendrai pas. Je vous laisse agir à votre guise.
— Merci. Mais accepteriez-vous d'être un peu plus qu'un spectateur passif?
— Que me demandez-vous exactement? dit-il en fronçant les sourcils.
— D'agir selon mes conseils.
— Je ne vous promets rien. Je suis un piètre acteur, et cela ne mènerait à rien si j'agissais à l'encontre de mes convictions. — Vous avez raison. Mais par exemple, pourquoi ne pas passer un peu plus de temps avec elle, cette semaine ? La question le fit rire, d'un rire grave et doux à la fois, qui troubla la jeune femme.
— Ne vous inquiétez pas, Rebecca, je me rendrai disponible. L'expérience et la ravissante personne qui la conduit m'intriguent suffisamment pour que je délaisse quelque peu mon travail ! La jeune femme esquissa un sourire crispé. Pour Charlotte, en revanche, il n'éprouvait aucun intérêt! Hugh Davenport avait accepté le marché qu'elle lui proposait, mais juste pour le plaisir d'avoir près de lui une femme qu'il trouvait séduisante... Un mélange d'excitation et d'appréhension s'empara de la jeune femme. Elle aussi éprouvait à son égard une forte attirance, et désirait en découvrir un peu plus sur le mystérieux comte de Stanthorpe. sur les sentiments qu'il lui inspirait. Pourtant, elle n'avait pas le droit de laisser cet aspect des choses prendre le pas sur le rôle qu'elle s'était assigné : aider Charlotte. D'un autre côté, bien sûr, si elle pouvait utiliser son charme pour rapprocher l'oncle et la nièce... Charlotte avait besoin d'amour, et pour obtenir le résultat escompté, la fin ne justifiait-elle pas les moyens ? — Il est temps que je m'en aille, annonça soudain Rebecca en se levant. J'ai beaucoup à faire d'ici à demain. — Bien sûr. Mais puisque vous n'avez pas de voiture... — Inutile de vous déranger, je suis venue à scooter. Je l'ai laissé devant la grille.
— Un scooter? s'écria-t-il, incrédule. Vous êtes une jeune femme résolument moderne! Je vais vous raccompagner jusqu'au portail. Lorsqu'ils eurent atteint la porte d'entrée, il s'arrêta, la main posée sur la poignée de cuivre.
— Je ne me suis pas comporté avec beaucoup d'élégance, Rebecca. Je vous dois des excuses. Embarrassée, elle esquissa un sourire contrit. — Il me semble avoir également manqué de tact, à deux ou trois reprises, déclara-t-elle. Nous sommes quittes ? — Puisque avec vous, les choses sont aussi simples que ça... Entendu, nous sommes quittes.
Ils descendirent ensemble le perron, contournèrent la fontaine et s'engagèrent dans la grande allée. Tout en cheminant auprès de lui, Rebecca tentait de calmer les battements fous de son cœur. C'était pure folie, de se sentir à ce point troublée par un homme ! Que pouvait-elle espérer ?
Il lui fallait se rendre à l'évidence : toute séduisante qu'il la trouve, le comte de Stanthorpe ne s'abaisserait jamais à fréquenter une roturière ! Cette histoire « piquait sa curiosité », et devait le distraire, rien d'autre.
— Qu'est-ce qui vous a amenée à Davenport, Rebecca ? demanda-t-il à brûle-pourpoint. La jeune femme ne répondit pas immédiatement. Levant la tête, elle contempla pendant quelques instants les arbres, qui formaient au-dessus d'eux une voûte de verdure. Elle imaginait si bien sa mère se promenant ici...
— Ce qui m'a amenée ici ? murmura-t-elle. Le destin, peut-être... — Je ne crois pas au destin.
Rebecca se tourna vers lui. Le moment était sans cloute venu de tout lui révéler.
— Je... je voulais voir ce manoir. Ma mère, orpheline de guerre, y a vécu six mois, avec d'autres enfants comme elle, avant d'être envoyée en Australie. Elle avait cinq ans à peine... Pourtant, elle n'a jamais oublié cet endroit, et elle m'en a beaucoup parlé. Voilà pourquoi je suis venue aujourd'hui. Au début, je pensais juste jeter un coup d'œil par la grille, mais en arrivant ici, l'envie m'a prise d'en savoir plus. J'ai garé mon scooter, remonté l'allée, et j'ai sonné, espérant qu'on me laisserait visiter les lieux. Bien sûr, je m'attendais à devoir m'expliquer un peu...
— Mais vous étiez confiante, acheva-t-il en souriant. Et vous avez eu raison. Vous allez en plus dormir sous le même toit que votre mère, à partir de demain !
Rebecca lui rendit son sourire. Oui. Et si elle se débrouillait aussi bien avec Charlotte qu'elle l'espérait, le séjour pourrait durer plus longtemps...
Lorsqu'ils atteignirent le portail, Rebecca alla ôter le cadenas de son scooter.
— Pensez-vous vraiment pouvoir faire quelque chose pour Charlotte? demanda-t-il enfin tandis qu'elle détachait son casque du guidon.
— Oui. Je ne me serais pas tant battue avec vous si je n'en avais pas été persuadée. N'attendez pas un miracle, bien sûr. Mais les choses vont changer, vous verrez. — N'y comptez pas trop, Rebecca. D'autres, aussi bien intentionnées que vous, ont essayé, et échoué. Charlotte... Charlotte est la fille de Christine, et contre cela, on ne peut rien. Il lui sourit avec amertume.
— A demain, Rebecca.
Intriguée, la jeune femme le suivit des yeux tandis qu'il reprenait le chemin du manoir. Le mal-être terrible de l'enfant n'était-il pas provoqué par la haine qu'éprouvait Hugh à l'égard de sa mère? Qui était vraiment Christine? De quel mal s'était-elle rendue coupable, pour qu'on cherche à l'en punir, par-delà la mort, à travers une fillette innocente ?
Il s'agissait là d'une situation trouble, dangereuse, fascinante aussi. Etait-il bien raisonnable de s'y impliquer? Peut-être pas. Mais pour rien au monde Rebecca ne serait revenue sur sa décision.