Une aventurière au manoir

Darcy Emma · Chapitre 2 sur 9

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Une aventurière au manoir

Rebecca observa la fillette avec un mélange…

2.

Rebecca observa la fillette avec un mélange de fascination et d'horreur. Quel âge pouvait avoir ce petit démon? S ix ans ? Sept ans ? Etait-elle vraiment méchante de nature, comme semblait le croire son oncle, ou se vengeait-elle ainsi des crimes commis à son endroit par les adultes ?

Songeuse, la jeune femme reporta son regard sur l'homme dont l'autorité venait d'être si magistralement bafouée. Il n'y avait sur son visage qu'un froid mépris. Pas d'étonnement, pas de colère, pas d'inquiétude.

Il laissa le silence s'installer, le malaise croître, la solitude de l'enfant devenir insupportable. Lorsqu'il parla enfin, le ton glacial de sa voix fit frissonner Rebecca.

— Ne mens pas, Charlotte. Comment as-tu pu te « débarrasser » de ta nouvelle nurse, puisqu'elle est assise ici? Une sourde angoisse s'empara de Rebecca. Et s'il ne s'agissait pas d'un mensonge, après tout? Où se trouvait la vraie nounou que lord Davenport, comte de Stanthorpe, attendait? La petite fille, furieuse, se tourna alors vers Rebecca. — Tu mens aussi ! s'écria-t-elle. T'es pas ma nounou, et je te déteste !

Pour prouver ses dires, la fillette courut vers le siège qu'occupait Rebecca et, en la fixant droit dans les yeux, elle lui écrasa le pied. Les principes éducatifs inculqués par ses parents adoptifs avaient marqué Rebecca plus qu'elle ne l'imaginait. D'instinct, elle sut comment réagir : saisissant par le bras l'enfant stupéfaite, elle se leva et emprisonna ses pieds sous sa botte.

— Si tu veux t'en sortir dans la vie, petite, il faut que tu apprennes une chose : ne provoque jamais un combat que tu ne peux pas gagner.

Tout en parlant, elle fixait Charlotte d'un air sévère. Car avant toute chose, il s'agissait de se faire respecter. Puis il faudrait éveiller l'intérêt de la fillette. Ensuite seulement, un véritable dialogue pourrait s'instaurer. Rebecca s'en souvenait très bien : de cette façon, chacun des nouveaux membres de la famille James avait été, dès son arrivée, doucement mené vers l'amour, vers l'épanouissement et vers le bonheur. Un étrange sentiment d'exaltation gagna soudain la jeune femme. Elle pouvait faire la même chose avec cette petite fille. Il suffisait de l'écouter, de comprendre ce qui se passait dans sa tête. Et elle, Rebecca, se souvenait si bien de ce qu'elle éprouvait à cet âge ! Manifestement déroutée, la fillette soutenait cependant le regard de Rebecca. Enfin, elle eut recours à la seule arme dont elle disposait. — Je te déteste ! s'écria-t-elle avec toute l'agressivité, tout le désespoir d'un enfant perdu.

— A ta guise, répliqua calmement Rebecca. Remarque qu'il s'agit là d'une réaction un peu stupide, parce que toute cette haine te fait plus de mal qu'à moi. Si tu cherches à te rendre malheureuse, bravo, c'est exactement de cette façon qu'il faut s'y prendre. Mais si ce n'est pas ce que tu veux... Quelqu'un d'intelligent commencerait par réfléchir à ce qu'il attend de la vie avant de se conduire comme tu le fais. Comment es-tu, toi ? Intelligente ou stupide ?

— Intelligente! répondit-elle avec rage. Bien plus intelligente que toutes ces imbéciles de nounous ! — Bon. Mais dis-toi bien une chose : je ne suis pas une nounou, alors inutile de chercher à m'impression-ner. Et ne t'avise pas de me marcher de nouveau sur les pieds. Rebecca ôta enfin son pied et lâcha le bras de l'enfant. Charlotte s'écarta vivement et se tourna vers son oncle en un muet appel au secours. Lui serait-il venu en aide, en temps normal? Impossible de le savoir. Pour le moment, il semblait complètement abasourdi par la scène qui venait de se dérouler sous ses yeux. — J'ai pas peur de toi! lança encore Charlotte à l'adresse de la jeune femme.

Tout en se rasseyant, Rebecca lui sourit. — Eh bien, nous sommes deux, petite. Je n'ai pas peur de toi non plus.

— Arrête de m'appeler « petite » ! Je suis lady Charlotte Davenport !

— Toi, une lady? Tu n'es qu'une gamine. Une sale gosse, même. Il n'y a qu'une sale gosse qui puisse s'attaquer à une nounou ! Un long silence suivit cette déclaration, pendant lequel la fillette parut réfléchir intensément. Puis soudain, elle se décida. — J'aurais pu la tuer, si j'avais voulu. Mais je l'ai pas tuée. Je l'ai enfermée dans la cabane du jardin. Rebecca laissa échapper un soupir de soulagement. Au moins, elle était rassurée sur le sort de cette malheureuse! A présent, il lui fallait fournir quelques explications à lord Davenport qui, les bras croisés, la dévisageait avec stupéfaction. — Chaque chose en son temps, si vous le voulez bien, déclara-t-elle. Vous avez d'abord une nurse à libérer. Pendant que vous vous chargerez de ce sauvetage, vous pouvez me confier votre nièce, je vous promets que si elle ne se jette pas sur moi toutes griffes dehors, tout se passera bien. Entendu, petite ?

— Arrête de m'appeler petite !

— Alors assieds-toi, et comporte-toi comme une lady. Si tu en es capable, bien sûr.

La fillette jeta un regard dédaigneux à la tenue de Rebecca. — T'es pas une lady, toi !

— Je ne prétends pas l'être. Mais je me comporte mieux que toi. Et si tu veux en savoir plus sur moi, et sur toi par la même occasion, tu ferais bien de t'asseoir.

— Tu ne peux rien m'apprendre ! — Oh, si ! Je peux déjà t'enseigner à bien te battre. C'est primordial, si tu ne veux pas rester toute ta vie une perdante. Cette fois, elle perçut une lueur d'intérêt dans les grands yeux bleus de la fillette. Enfin, elle avait réussi à percer le mur d'hostilité derrière lequel celle-ci se retranchait ! — Je vais m'asseoir ici, mais juste parce que j'ai envie, dit Charlotte du bout des lèvres.

— Fais comme tu veux, répondit Rebecca, affectant l'indifférence. Du coin de l'œil, elle vit la fillette se laisser tomber sur le divan qui se trouvait en face d'elle. Puis, comme lord Davenport n'avait pas bougé, Rebecca se tourna vers lui. — Et la nurse?

— Mademoiselle James, j'aurai un mot à vous dire, à mon retour, déclara-t-il. A toi aussi, Charlotte. Puis, après les avoir toutes deux foudroyées du regard, il quitta la pièce en claquant la porte derrière lui. Cette attitude, ainsi que les paroles du comte, n'impressionnèrent pas vraiment Rebecca. En fait, elle n'éprouvait aucun regret quant à ce qui venait de se passer. Cette petite séance éducative manquait sans doute de finesse, mais pas d'efficacité. Si elle pouvait soulager un peu la souffrance de l'enfant butée assise en face d'elle... — Je m'en fiche, de ce qu'il dit, déclara alors Charlotte, rageuse. Je le déteste. Je déteste tout le monde ! Son cri sembla se répercuter dans la mémoire de Rebecca. Les souvenirs affluèrent, douloureux. Même au sein de la merveilleuse famille James, qui l'avait accueillie après deux années de souffrance et de fugues multiples, elle avait eu du mal à ne plus prononcer cette phrase : « Je vous déteste ! » Malgré leur gentillesse, leur attention de chaque instant, Rebecca avait mis des mois à se laisser apprivoiser. Elle s'était senti abandonnée trop longtemps, et, convaincue que personne ne voulait d'elle, elle ne savait répondre à leur amour que par la haine.

— Où sont tes parents? s'enquit Rebecca, curieuse de connaître l'histoire de l'enfant.

— Ils sont morts. C'est lui qui est obligé de me garder. — Je suis certaine qu'il en est heureux. — Sûrement pas ! Il ne m'aime pas. Il fait venir des nounous pour s'occuper de moi, et comme ça, il peut s'en aller tout le temps, et ne plus me voir.

— Je comprends. Et toi, tu te débarrasses de tes nurses pour qu'il s'occupe un peu de toi ?

— Non ! Je fais ça parce que les nounous sont des vieilles chèvres, c'est tout! Il s'en fiche, de moi, et moi, je m'en fiche, de lui ! Mais de toute façon, tu peux pas comprendre. Rebecca se souvint d'avoir adressé des paroles similaires à Zacharie Lee, son grand frère, son adorable grand frère venu d'Amérique. Grâce à la patience dont il avait fait preuve, il avait réussi à amadouer la petite fille révoltée qu'elle était alors. Il lui avait rendu l'espoir, la confiance. C'était un Zacharie Lee qu'il fallait à Charlotte. Mais des grands frères comme lui, la terre en comptait si peu !

Soudain, une brusque bouffée de colère s'empara de Rebecca. Le comte de Stanthorpe ne voyait-il pas le malheur de sa nièce, son besoin d'amour et de soins véritables? Ne comprenait-il pas l'appel au secours, le cri de solitude que cachait cette agressivité? Croyait-il que des employées, aussi dévouées soient-elles, pouvaient remplacer l'attention d'un parent proche? Non, de toute évidence, il ne se rendait compte de rien. Par conséquent, il fallait faire quelque chose. Mais quoi ? Elle n'avait aucun droit d'interférer dans la vie privée de cette « famille ». — Qui tu es, toi ? reprit Charlotte. Tu as promis de me le dire. Emue par ce témoignage d'intérêt, Rebecca sourit. — Je suis juste en visite, déclara-t-elle. Vois-tu, il y a très longtemps, une petite fille, orpheline comme toi, est venue habiter ici. C'était ma mère. Elle n'avait pas d'oncle pour s'occuper d'elle, ni personne pour lui payer une nounou, alors on l'a mise sur un bateau. A cette époque, on envoyait à l'autre bout de la terre, en Australie, les orphelins dont on ne savait pas quoi faire. Elle n'a jamais revu l'Angleterre, ni le manoir de Davenport. Mais elle en parlait souvent comme d'un endroit très beau. Elle est morte lorsque j'avais à peu près ton âge, et j'ai décidé qu'un jour, j'irais en Angleterre et que je visiterais cette maison merveilleuse qu'elle m'avait décrite. Voilà pourquoi je suis ici aujourd'hui.

— Elle dormait dans ma chambre ? — Je l'ignore. Tu sais, ma mère n'était pas toute seule, il y avait ici cinquante orphelins. Elle ne m'a pas raconté tous les détails... Tu te souviens de tes parents, toi?

— Bien sûr ! Eux aussi, ils me confiaient toujours à des nounous. Je m'en fiche qu'ils soient morts. Ma mère ne me racontait jamais d'histoires. Oncle Hugh non plus, d'ailleurs. Il est comme eux, il s'en va tout le temps.

Le cœur de Rebecca se serra. Combien de fois avait-elle entendu, chez d'autres enfants, ce cri du cœur? Elle aurait aimé faire quelque chose pour Charlotte, mais elle ne voyait pas comment s'y prendre. Elle ne pouvait tout de même pas abandonner Zacharie Lee, qui lui avait confié la recherche de sponsors pour la grande manifestation d'aide humanitaire qu'il organisait ! Une course de montgolfières coûtait très cher. Et tous les participants comptaient sur elle pour vendre l'idée, il fallait absolument s'en occuper. Bien sûr, elle pouvait toujours trouver un prétexte pour rester quelque temps dans les environs, et tenter d'ouvrir les yeux du comte de Stanthorpe...

— J'aime pas quand tu m'appelles petite, déclara soudain Charlotte, boudeuse.

— Lorsque tu mériteras mon estime, je t'appellerai par ton prénom. Pas avant.

Les grands yeux bleus de la fillette étincelèrent. De dépit, de colère ou d'espoir, Rebecca n'aurait su le dire. — Comment tu t'appelles, toi ?

— Rebecca. Rebecca Griffith James. — Et pourquoi tu es habillée comme ça? T'es une criminelle ? — Non, pourquoi?

— J'en ai vu, à la télé. Ils ont toujours des vêtements de cuir noir. A ces mots, Rebecca éclata de rire. — Non, je porte cette tenue parce que je roule à scooter, et que cela me protège du froid. La plupart du temps, lorsque je me promène, je préfère le vélo. Mais aujourd'hui, le courage m'a manqué, et j'ai loué un scooter. Mais tu sais, l'idéal, c'est de voyager en ballon.

— Le ballon ? Comme dans Le Tour du monde en quatre-vingts jours!

— Exactement. C'est magique, pour découvrir un endroit. On a l'impression de glisser dans le ciel... Un de mes amis propose des voyages en ballon, dans le sud de l'Angleterre. Je vais aller lui rendre visite, et comme ça, je verrai ton pays dans de meilleures conditions.

— J'aimerais bien venir, moi aussi... — Demande à ton oncle !

— Il ne me donnera pas la permission. Il me déteste. « Il » choisit cet instant pour entrer dans la pièce. — Va dans ta chambre, Charlotte, déclara-t-il d'un ton sec. Tu n'en descendras que lorsque je t'appellerai. Tout, dans son attitude, dans sa voix, exprimait un rejet absolu de l'enfant. La petite fille parut se recroqueviller sur elle-même. Puis, avec une grâce inconsciente, elle se leva. — Hé ! lui chuchota Rebecca. J'ai été très contente de faire ta connaissance.

Charlotte adressa un regard méfiant à la jeune femme. Fallait-il croire cette adulte-là? Ou mentait-elle, comme les autres? semblait-elle se demander.

— Tu as des possibilités, petite, murmura Rebecca. De vraies possibilités. Tu pourras être quelqu'un de très bien, un jour. Sans un regard pour son oncle, Charlotte se dirigea vers la porte. Soudain, juste avant de sortir, elle se retourna vers la jeune femme et leva vers elle ses yeux brillants de larmes. — J'aimerais avoir une maman comme toi !

— Charlotte ! s'écria son oncle, furieux. Une terrible expression de haine déforma alors le visage de l'enfant. — Je te hais ! Tu ne fais jamais attention à moi ! Jamais, jamais, jamais !

Avec un sanglot déchirant, elle quitta la pièce en courant. Mue par un besoin instinctif de prendre la fillette dans ses bras, de la consoler, Rebecca se leva d'un bond, prête à courir derrière elle. — Restez où vous êtes, mademoiselle James. L'autorité avec laquelle le comte de Stanthorpe venait de lancer cet ordre la paralysa. Très calme, il alla fermer la porte, et s'y adossa, comme pour lui en interdire l'accès. — Vous vous moquez pas mal de votre nièce, n'est-ce pas, lord Davenport?

Une lueur farouche brilla dans le regard du comte. — Mes sentiments à l'égard de ma nièce ne vous concernent pas. Ne vous mêlez pas d'histoires auxquelles vous ne connaissez rien. Rien du tout !

Mais Rebecca ne dominait plus sa colère. S'il croyait s'en tirer à si bon compte, il se trompait lourdement. Qu'avait-elle à perdre, après tout?

— Je n'aime pas votre attitude envers cette enfant, répondit-elle avec feu. Vous lui faites du mal. — Je ne peux pas tolérer ses caprices ! Il faut de la discipline pour dompter les enfants difficiles. Cela fait cinq cents ans que cette méthode d'éducation est employée dans ma famille. Avec succès. — Pas dans ce cas, lord Davenport. Cette fois, vos méthodes ont obtenu le résultat le plus déplorable qui soit : une réaction négative et destructrice de la part de votre nièce. Depuis combien de temps vit-elle avec vous?

— Cela ne vous regarde pas, mademoiselle James. — Mais vous rendez-vous compte, au moins, des ravages que provoque votre sacro-sainte discipline? Ou manquez-vous à ce point de sensibilité, de compréhension, d'intelligence? Un moment, la violence de l'attaque le laissa sans voix. Puis, les sourcils froncés, il se mit à arpenter la pièce à grandes enjambées. — Peu m'importe votre jugement, dit-il enfin. Je dois vous dire que, pour ma part, je n'ai pas du tout apprécié votre façon de vous y prendre avec elle. Je vous ai trouvée violente et vulgaire. Rebecca lui lança son regard le plus méprisant. — Vous ne connaissez rien aux enfants, lord Davenport, rien du tout. En quelques minutes, j'ai réussi à gagner le respect de Charlotte. Peut-être même son amour. Chose que vous, en vingt ans, n'arriverez pas à obtenir. Oh, du respect superficiel, des courbettes hypocrites, tant que vous voudrez! Mais le véritable respect se mérite, et vous ne le méritez pas. Parce que vous êtes né comte de Stanthorpe, vous imaginez que tout vous est dû. Malheureusement pour vous, les enfants savent mieux que quiconque distinguer la vraie personnalité des gens qui les entourent. L'attitude de Charlotte à votre égard est significative... Il s'immobilisa, le visage convulsé par la colère. — Vous direz ce que vous voudrez, mais moi, je n'ai pas pour habitude d'avoir recours à la violence avec les enfants ! s'écria-t-il. — Votre discipline et votre indifférence la blessent bien plus profondément que je ne l'ai fait tout à l'heure en lui marchant sur les pieds ! A présent, elle sait à quoi s'en tenir avec moi. Les enfants ont besoin de certitudes, elles les rassurent. — Mademoiselle James, votre aplomb me déconcerte. Pour quelqu'un qui s'est introduit chez moi par ruse, je trouve que...

— Par ruse? Mais jamais de la vie! s'exclama Rebecca avec force. Je n'avais pas fini de me présenter que votre Mme Tomkins me conduisait déjà jusqu'à vous. Lorsque j'ai compris qu'il s'agissait d'une erreur, j'ai voulu m'expliquer, mais Charlotte est entrée, et... — Très bien. Alors expliquez-vous. Qui êtes-vous ? Que faites-vous chez moi ?

Le regard rivé à celui de la jeune femme, il s'avança vers elle. Malgré l'air menaçant qu'il arborait, Rebecca refusa de se laisser intimider. L'image de la petite fille pleurant seule dans sa chambre l'obsédait.

— Quoi que vous en pensiez, dit-elle, et quelque déplaisir que cela vous cause, je suis celle que vous allez employer pour rendre à Charlotte sa joie de vivre. Voilà qui je suis, lord Davenport ! Les mots avaient jailli spontanément, dictés non par sa raison, mais par son cœur. Elle se lançait dans une aventure qui la dépassait peut-être, mais y avait-il une autre solution? Charlotte et son oncle avaient besoin d'elle, elle le savait. Il allait falloir jongler avec son emploi du temps pour mener de front cette entreprise et les engagements pris auprès de Zacharie Lee. Mais, aussi vrai qu'elle s'appelait Rebecca Griffith James, elle trouverait du temps pour aider cette petite fille perdue.

Lord Davenport la considérait maintenant avec plus d'incrédulité que de mépris.

— Vous êtes la personne la plus présomptueuse qu'il m'ait été donné de rencontrer, mademoiselle James. Vraiment, votre attitude me... me coupe le souffle.

— La façon dont vous vous êtes comporté cet après-midi a produit le même effet sur moi, répliqua-t-elle du tac au tac. — Et si je refusais de vous employer, reprit-il, doucereux. J'ai tout de même mon mot à dire, non?

— Non. La seule chose qui entre en ligne de compte, c'est le bien-être de votre nièce. En toute conscience, vous ne pouvez pas lui refuser la chance de trouver un équilibre. Et je suis capable de l'aider. A moins, bien sûr, que vous ne l'aimiez pas... A ces mots, lord Davenport se rembrunit, et il s'écarta enfin de Rebecca. La main sur le dossier d'un fauteuil, devant la cheminée, il resta un moment silencieux à considérer les flammes. La tension qui l'habitait intrigua Rebecca. Et s'il détestait vraiment la fillette? S'il préférait la voir malheureuse? Troublante pensée, qu'elle préféra chasser de son esprit. On ne jugeait pas les gens sans les connaître...

— Je ne sais rien de vous, murmura-t-il enfin. — Vous avez entendu ce que m'a dit votre nièce en partant? Je ne vois pas quelle réaction plus positive elle aurait pu avoir à mon égard. Que désirez-vous savoir de plus ? — Vos antécédents. Qui suis-je censé abriter sous mon toit, mademoiselle James ? Une jeune femme en blouson de cuir, qui, de toute évidence, sait se servir de ses poings? — Ce serait déjà mieux qu'une baby-sitter inconsciente, rétorqua-t-elle. Ou que quelqu'un de rigide comme vous, lord Davenport, qui vous obstinez à appliquer les principes dépassés de vos ancêtres ! — Quelle insolence ! Comment osez-vous... ? — C'est vous qui m'insultez !

— La façon dont vous vous êtes comportée avec ma nièce... — Sachez que vendre est mon métier, lord Davenport. Un métier où j'excelle. Mais ce que je viens de vivre avec Charlotte fut la plus belle transaction de ma vie.

— Ah, nous y voilà ! Je vous connais, vous autres représentants ! Vous êtes passés maîtres dans l'art de séduire pour mieux tromper votre monde. Et ma nièce qui vous croyait sincère ! Rebecca réprima à grand-peine son envie de le gifler. Pourtant, elle parvint à se calmer, et se contenta de hausser les épaules. — Vous ne connaissez rien non plus à la vente, je vois. Le manque de sincérité y est immédiatement sanctionné : la vente se termine avant même d'avoir commencé. Je vais avoir du mal à m'organiser, lord Davenport, et à trouver le temps de m'occuper de votre nièce. Mais je suis prête à tout pour lui apporter mon soutien. Il faudra juste m'aider un peu... Etes-vous prêt à quelques sacrifices ? Il lui jeta un regard méfiant.

— Tout dépend de ce que vous entendez par là... — D'abord, j'aurais besoin d'une voiture, pour faciliter mes allées et venues. Du libre accès à votre téléphone, sans restriction du nombre d'appels ni de leur durée. Autant vous prévenir tout de suite que je devrai parfois téléphoner à l'autre bout du monde. L'ennui, c'est que j'ai donné à tout le monde mon adresse à Mayfair... Bon, tant pis, il faudra que je me fasse réexpédier mon courrier. — Mayfair ! s'exclama son hôte. De toute évidence, il était stupéfait. Il ne s'attendait sûrement pas qu'elle séjourne dans le quartier le plus chic de Londres... Rebecca aurait pu lui dire que la maison appartenait à son grand frère, et que la famille

James devait à la générosité de ce dernier une invitation permanente dans chacune de ses propriétés, ou de celles qui appartenaient à la multinationale qu'il dirigeait. Mais elle préféra ne rien lui révéler : il allait certainement mal interpréter les choses, et la traiter de parasite !

— Oui, répondit-elle avec le plus grand naturel. C'est là que j'habite depuis mon arrivée à Londres. Est-ce que cela me rend suffisamment respectable à vos yeux ? — Qui êtes-vous exactement, mademoiselle James ? — Je suis australienne, comme vous le pensiez à juste titre tout à l'heure. Un de ces êtres qui connaissent la vie, même s'ils n'ont pas derrière eux cinq cents ans de pratique...

A peine eut-elle prononcé ces paroles qu'elle les regretta. N'allait-elle pas un peu loin, en réitérant sa critique ? Et s'il réagissait mal ? A son grand étonnement, une étrange métamorphose s'opéra sur le visage de lord Davenport : son expression s'adoucit, un sourire naquit sur ses lèvres, et une lueur de gaieté brilla dans ses yeux noirs. Et soudain, il partit d'un grand éclat de rire, dont l'écho se répercuta aux quatre coins de la pièce. Médusée, Rebecca ne le quittait pas des yeux. Autant il paraissait peu sympathique dans son rôle de lord inflexible, autant cette humeur joyeuse lui allait bien. Elle le rendait même extrêmement attrayant... A tel point que, lorsqu'il s'arrêta de rire, et qu'il posa sur Rebecca un regard chaleureux, la jeune femme sentit son cœur s'affoler.

— Mademoiselle James, je vous dois toutes mes excuses. Je me suis montré au-dessous de tout, complètement dépourvu d'humour et incapable de m'adapter. J'admire votre détermination. Vous êtes, sans conteste, la femme qu'il faut pour Charlotte. Un tel revirement plongea Rebecca dans la plus grande perplexité. Le comte était-il sincère ?

— C'est très généreux de votre part de nous offrir votre temps et votre expérience, reprit-il d'un ton caressant. Votre compréhension concernant les... problèmes de ma nièce me bouleverse. Accepteriez-vous de vous asseoir de nouveau? Je vais demander que l'on nous serve le thé. Ensuite, peut-être pourrions-nous essayer de tout reprendre depuis le début, pour parvenir cette fois à quelque chose de... constructif ? — Avec plaisir, répondit Rebecca d'un ton sec. Son intuition lui soufflait qu'il lui tendait un piège. Son intuition de femme, mais aussi sa pratique de la psychologie. La soudaine volte-face de l'oncle de Charlotte aurait dû la soulager. Etrangement, il n'en était rien.

Inquiète, elle observa le comte. Que cachaient ce sourire avenant, ce regard de velours ?