Une aventurière au manoir

Darcy Emma · Chapitre 4 sur 9

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Une aventurière au manoir

Il était presque midi lorsque Rebecca passa…

4.

Il était presque midi lorsque Rebecca passa les grilles du manoir de Davenport, le lendemain. Et tandis que la Rolls Royce remontait lentement l'allée, elle s'efforça de dominer l'appréhension qui, depuis la veille, ne la quittait pas. Ne s'identifiait-elle pas trop à cette petite fille? Si elle n'y prenait garde, ses sentiments à l'égard de Charlotte pourraient devenir douloureux, gênants même... Quant à son oncle, elle ne comprenait pas pourquoi il produisait un tel effet sur elle. Elle qui se targuait de posséder un sang-froid à toute épreuve avait senti ses réactions lui échapper complètement, la veille. Cela compliquait tout...

Bientôt, la voiture s'arrêta devant la maison. Rebecca regardait, inquiète, l'immense porte qui la séparait encore de la famille Davenport et de ses noirs secrets, lorsque le battant s'ouvrit doucement. En voyant la petite silhouette gracieuse de Charlotte se glisser dans l'entrebâillement, le cœur de la jeune femme fit un bond. Une petite fille en manque d'amour l'attendait. Elle avait bien fait de venir.

Le chauffeur ouvrit la portière à Rebecca. Charlotte, qui descendait l'escalier, s'arrêta net.

— Tu es vraiment venue ! s'exclama-t-elle. — Bien sûr!

La fillette lui adressa un sourire radieux. — Tu vas rester? reprit-elle.

— Pourquoi pas ? C'est un bel endroit, ici. Et je suis très heureuse que ton oncle m'ait invitée à y séjourner. Tandis que le chauffeur sortait du coffre une valise et un gros sac de voyage, la petite fille, manifestement rassurée par ces preuves, se détendit un peu. Appuyée contre le muret de pierre qui bordait l'escalier, elle se mit à détailler la tenue de Rebecca. Son regard se posa sur les Reebok, puis sur le jean, et enfin, s'attarda sur le motif coloré du pull, une création australienne à laquelle Rebecca tenait beaucoup. La jeune femme avait délibérément choisi, en s'habillant, de conserver une image proche de celle de la veille, pour ne pas perturber la fillette. A en juger par l'expression satisfaite de Charlotte, le but était atteint.

— Fallait-il que je m'habille autrement ? demanda-t-elle pourtant. Charlotte portait une ravissante robe à smocks qui la faisait ressembler à une petite fille modèle. — Non ! J'ai mis ma belle robe parce que je devais aller à la messe, ce matin. C'est des moutons, sur ton pull? — Oui. En fait, ces motifs racontent une histoire que tous les enfants connaissent, chez moi, en Australie. — Ça parle de quoi ?

Tout en grimpant les marches, Rebecca lui raconta la vieille légende selon laquelle un vagabond avait été sauvé de la noyade par une jolie bergère. Ils étaient tombés amoureux l'un de l'autre et s'étaient mariés.

Brooks se trouvait à la porte pour l'accueillir. Il parut surpris de voir Charlotte si gaie. Pour sa part, Mme Tomkins, qui attendait dans le hall pour mener Rebecca à sa chambre, ne fut pas moins stupéfaite que la petite fille se joigne spontanément à elles, tout en posant à la nouvelle venue d'étranges questions à propos de vagabonds et de bergères.

La chambre attribuée à Rebecca, située au premier étage, était une pièce somptueuse. Un lit à baldaquin en occupait le centre, et divers meubles de grande valeur, patines par les siècles, étaient disposés tout autour. Le tapis vieux rose, les tissus et rideaux fleuris, le velours crème des fauteuils, tout suggérait la douceur, le bien-être. Un petit couloir conduisait à une salle de bains de rêve. Rebecca, émerveillée, admirait le décor dans lequel elle allait vivre pendant quelques jours lorsqu'on lui monta ses bagages. Mme Tomkins offrit de lui envoyer quelqu'un pour s'occuper du rangement et du repassage éventuel de ses affaires, mais Rebecca déclina l'offre, prétextant que ses vêtements étaient pour la plupart infroissables. En réalité, elle désirait rester avec Charlotte pour approfondir cette prise de contact plutôt positive. — Comme il vous plaira, répondit Mme Tomkins. Le déjeuner sera servi à 1 heure. Lord Davenport et ses hôtes vous attendront dans le salon.

Tout en parlant, la gouvernante examinait la tenue de Rebecca d'un air désapprobateur. Sans doute était-ce une façon de lui signifier qu'il valait mieux ne pas descendre vêtue ainsi. Pour ne pas embarrasser Hugh, Rebecca était prête à faire un effort... A moins que Charlotte n'interprète ce changement de tenue comme une trahison.

— C'est entendu, Mme Tomkins. Je vous remercie. Tu sais qui déjeune avec nous, aujourd'hui ? demanda-t-elle à Charlotte dès que la gouvernante eut quitté la pièce. — Evidemment !

Cette réponse laconique fut formulée sur un ton de défi. Rebecca s'en aperçut, mais elle poursuivit son rangement comme si de rien n'était.

— Comment sont-ils, ces gens? demanda-t-elle d'un ton détaché. — Je les déteste.

Cette déclaration mit fin aux hésitations de Rebecca en ce qui concernait sa tenue. Si elle s'habillait comme les invités de lord Davenport, elle risquait de perdre aussitôt la confiance de Charlotte. Et d'ailleurs, ses vêtements, quoique résolument décontractés, étaient tout à fait convenables. — Dis-moi, petite, tu sembles détester beaucoup de gens ! As-tu de bonnes raisons pour cela, au moins ? Dans le cas contraire, permets-moi de te dire qu'il s'agit là d'une réaction un peu stupide... Manifestement vexée, Charlotte fronça les sourcils et se tut. Mais son silence ne dura guère.

— J'ai mes raisons, déclara-t-elle enfin. Sir Roger rit tout le temps de moi, et lady Harriet raconte des choses stupides. Cynthia Lumleigh, elle, c'est une vipère.

— Une vipère ?

— Oui, tu verras.

— D'accord. Je verrai.

Rebecca jugea préférable de ne pas insister. Les enfants possédaient parfois une sûreté de jugement qui manquait aux adultes. Et pour l'heure, elle lui laissait le bénéfice du doute. — Quel âge as-tu? demanda-t-elle. — Sept ans.

— Et Cynthia? A-t-elle le même âge que toi? — Mais non, c'est une grande. Une adulte, précisa-t-elle avec une grimace de dégoût. En fait, elle est amoureuse de mon oncle. Et je la déteste encore plus que les autres. Songeuse, Rebecca s'immobilisa un instant. A en croire Charlotte, Cynthia Lumleigh menaçait le très fragile sentiment de sécurité que la petite fille éprouvait auprès de son oncle... Après s'être coiffée et assurée que son rouge à lèvres ne nécessitait pas de retouche, Rebecca tendit la main à Charlotte. — Viens. L'heure de la bataille a sonné ! Surtout, il ne faut pas montrer à l'adversaire qu'on a peur de lui... Après quelques secondes d'hésitation, la petite fille finit par glisser sa main dans celle de Rebecca.

— Et comment tu fais ça, toi ?

En quittant la chambre, Rebecca prit bien soin de ne pas serrer la petite main abandonnée dans la sienne. En aucun cas la fillette ne devait se sentir brusquée.

— La première chose, commença-t-elle, c'est de comprendre ce qui se passe autour de toi. Par exemple, je ne connais pas sir Roger, mais je sais que beaucoup de gens choisissent de rire lorsqu'ils ne savent pas quoi dire, ou quoi faire. C'est une façon de masquer leur manque d'assurance. Lorsque sir Roger se met à rire, cela ne signifie pas forcément qu'il se moque de toi. — Ça veut plutôt dire qu'il n'est pas très malin... — Tu comprends vite, petite. Mais il vaut mieux ne pas le lui faire remarquer, parce que ça le rendra encore plus fragile. Je te conseille de sourire, plutôt.

Ainsi, il se dira que tu es quelqu'un de gentil, et cela le mettra en confiance. Pareil pour les gens qui débitent des sornettes : c'est souvent parce qu'ils se sentent un peu perdus, et préfèrent dire ce qui leur passe par la tête plutôt que de rester silencieux. — On leur sourit, à eux aussi ?

— Oui, bien sûr. Grâce à ton sourire, ils se sentent moins bêtes, et tu gagnes aussi la partie.

— Et les vipères ?

— La méthode du sourire reste efficace : si tu souris, ces gens-là ne peuvent pas voir si leur méchanceté te touche. C'est ça qui les intéresse. Avec un sourire, tu leur fais croire qu'ils n'ont pas réussi, et donc tu gagnes encore.

— Mais ils font mal quand même... — Oui. Dans certains cas, plutôt que de sourire, il faut leur répondre, pour ne pas garder trop de douleur en toi. Mais il est alors très important de choisir le bon moment pour le faire. Parfois, lorsqu'on a le courage et la patience d'attendre un peu, l'occasion d'utiliser sa botte secrète se présente, et là, tu gagnes sur toute la ligne.

— C'est quoi, la botte secrète ? s'enquit Charlotte, l'air fasciné. Elles arrivaient à la porte du salon, et Rebecca s'arrêta sur le seuil. — Je t'en parlerai une autre fois. A présent, nous allons mettre en pratique la leçon sur le sourire. Que penses-tu du mien ? Aussitôt, elle afficha son plus beau sourire. Charlotte éclata de rire. — Pas mal ! s'exclama-t-elle.

— A toi, maintenant.

La petite fille s'exécuta, révélant une rangée de petites dents bien blanches. Rebecca, qui ne s'attendait pas à une réaction aussi spontanée, exultait.

— Parfait. Prête pour la mission sourire ? — Prête.

A peine Rebecca eut-elle poussé la porte qu'elle sentit la main de Charlotte serrer la sienne, comme pour demander un peu de réconfort. La jeune femme lui répondit par une petite pression amicale, rassurante, tandis que son regard s'arrêtait sur Hugh Davenport. Appuyé au manteau de la cheminée, vêtu d'un costume gris qui rehaussait son élégance naturelle, il la fixait avec une telle intensité qu'elle se troubla. Puis soudain, il parut se rendre compte que Charlotte ne hurlait pas, ne trépignait pas et n'avait même pas l'air en colère. Une expression de stupéfaction se peignit alors sur son visage.

— Ravi de vous revoir, Rebecca. Je constate que Charlotte vous a réservé un accueil...

— ... absolument charmant !

Comme pour mieux le convaincre, elle adressa au comte un sourire dévastateur, puis elle poussa Charlotte du coude. La fillette, qui décidément apprenait vite, offrit alors à son oncle un petit sourire, contraint certes, mais bien réel.

— Je connais toute l'histoire du vagabond et de la bergère, maintenant, déclara-t-elle fièrement. Elle est brodée sur le pull de Rebecca.

Aussitôt, quatre paires d'yeux se posèrent sur la poitrine de la jeune femme.

— Original, fit remarquer avec indulgence une femme blonde, assise sur un divan.

Rebecca lui adressa un sourire poli. Il s'agissait sans doute de Cynthia Lumleigh. La première impression de Rebecca sur cette superbe blonde correspondait assez bien à l'évocation faite par Charlotte.

— C'est très seyant, en tout cas ! déclara un homme d'un certain âge qui devait être sir Roger.

— Mais nous embarrassons ton invitée, Hugh, intervint Cynthia. Si tu nous présentais ?

— Oh, je crois que rien n'embarrasse jamais Rebecca, répondit-il. Elle se tire avec brio de n'importe quelle situation ! Une lueur amusée dans le regard, il invita la jeune femme à se joindre à eux.

— Vous n'êtes pas gênée, Rebecca, n'est-ce pas ?

— Pas le moins du monde.

Soudain, il baissa les yeux sur sa nièce, et son expression devint sévère.

— J'espère que tu te souviens de ce que je t'ai dit, Charlotte ? — Oui, oncle Hugh, répondit la fillette d'un ton boudeur. Il avait dû lui faire une leçon de morale particulièrement sévère. Compatissante, Rebecca serra un peu plus fort la main de l'enfant, qui leva vers elle son visage morose. La jeune femme lui sourit. Charlotte mit quelques secondes à réagir, mais enfin, la rangée de petites dents apparut de nouveau. Le dialogue était définitivement établi entre elles.

Hugh Davenport, qui avait suivi cet échange sans rien comprendre, fronça de nouveau les sourcils. Il semblait prêt à faire une remarque, à demander une explication.

— Voici donc Rebecca, annonça-t-il à l'attention de ses hôtes. — Enchantée de vous rencontrer ! s'exclama aussitôt lady Harriet. Hugh nous parlait justement de cette course en ballon à travers l'Europe... Il nous disait aussi que vous veniez d'Australie. Un bien long voyage, n'est-ce pas?

— Vous nous venez des antipodes ! renchérit sir Roger en prenant la main de Rebecca.

La jeune femme lui adressa son plus beau sourire, au cas où Charlotte la regarderait. Elle sentit tout de suite qu'il n'y avait pas une once de méchanceté chez sir Roger ni chez lady Harriet. Proches de la cinquantaine, sans vanité excessive ni prétention particulière, ils étaient de ces gens qui la laissaient plutôt indifférente. Il n'en allait pas de même avec leur nièce, Cynthia Lumleigh. Svelte, blonde, très élégante, maquillée avec le plus grand soin, elle ressemblait un peu à Lady Di. Mais elle semblait froide, un peu méprisante même.

— Griffith James..., murmura Cynthia, songeuse. Ce nom me dit quelque chose.

— C'est étonnant, nous ne nous sommes jamais rencontrées, répliqua Rebecca. Et mes deux noms sont simplement accolés. — Quel dommage, cela faisait si distingué ! Pas du tout colonial. — Colonial ? Je crains, mademoiselle Lumleigh, que vous ne soyez un peu en retard sur l'histoire : voilà bientôt cent ans que l'Australie a cessé d'être une colonie anglaise ! Du coin de l'œil, la jeune femme nota le très discret sourire de Hugh Davenport.

— Bien sûr, susurra Cynthia. Mais vous considérez toujours l'Angleterre comme votre patrie, non? La jeune femme eût-elle formulé cette question d'un ton moins méprisant que Rebecca aurait immédiatement répondu « oui ». Mais de toute évidence, Cynthia cherchait à l'écraser de sa supériorité. — Connaissez-vous l'Australie? s'enquit Rebecca avec un sourire mielleux.

— Grands dieux, non ! Qu'irais-je faire là-bas ? C'est vraiment le bout du monde !

— C'est un point de vue. Certains considèrent qu'il s'agit d'un pays très intéressant, qui ne ressemble pas du tout au vôtre. — Tout à fait exact, renchérit Hugh. Si tu y vas un jour, Cynthia, ne t'attends pas à y trouver une réplique de l'Angleterre. Tu seras dépaysée, à coup sûr...

— Tu connais donc l'Australie, Hugh? demanda Cynthia. — J'y ai été invité à goûter certains grands crus, il y a quelques années.

Trouvant sans doute que Rebecca opposait trop de résistance à ses perfidies, Cynthia concentra toute son attention sur Hugh, et elle lui posa mille questions sur son voyage. Le comte y répondit de façon très enthousiaste, et Rebecca éprouva un vif plaisir à l'entendre vanter la qualité des vins australiens, dont certains comptaient selon lui parmi les meilleurs du monde. Mais la complicité qu'instaurait ce sujet entre Hugh et Rebecca n'était manifestement pas du goût de Cynthia. Très vite, elle reprit le contrôle de la conversation, et se mit à évoquer la France, après s'être assurée que Rebecca n'y avait jamais mis les pieds.

Cette dernière, un léger sourire aux lèvres, n'était absolument pas dupe de ce manège. Et de toute évidence, Hugh Davenport ne l'était pas non plus. Envers

Cynthia, il se montrait poli, attentif, charmeur aussi. Il la voyait peut-être comme une épouse possible. Mais entre eux, il ne s'agissait pas d'amour.

Bien sûr, les relations de Hugh et de Cynthia ne la regardaient pas... Sauf dans la mesure où la présence d'une femme pareille dans l'entourage de Charlotte risquait de nuire à la petite fille. Pourvu que Hugh Davenport en soit conscient ! Bientôt, Brooks vint leur annoncer que le déjeuner était servi. Rebecca suivit le groupe dans une salle à manger dont le décor très moderne la surprit. La pièce était claire, peu meublée, très élégante dans sa sobriété. La teinte jaune dominait : rideaux, tissu des sièges étaient du même jaune soutenu, que l'on retrouvait dans le ravissant couvert mis sur la table, que décorait en son centre un superbe bouquet de roses jaunes.

Lorsqu'ils eurent pris place, Hugh et lady Harriet évoquèrent longuement une fête de charité organisée au village pour réunir les fonds nécessaires à la restauration de l'église, et ils passèrent la moitié du repas à chercher les meilleures idées pour rendre cette fête attrayante. Rebecca écoutait, nullement gênée de ne pas prendre part à la conversation. Chaque fois que sir Roger éclatait de rire, elle échangeait avec Charlotte un sourire complice. Ce petit jeu semblait tant amuser la fillette qu'elle suivait le discours des grands avec un sérieux impressionnant. Hugh Davenport finit par surprendre leur manège. A intervalles réguliers, il adressait à Rebecca un regard interrogateur, cherchant à comprendre ce qui se tramait entre elles. Regards qui n'échappèrent pas à la vigilance de Cynthia. Blessée par ces échanges silencieux, elle s'en prit une nouvelle fois à Rebecca. — Vous avez certainement des idées intéressantes pour cette manifestation ! déclara-t-elle soudain. Vous qui passez votre temps à organiser des courses de montgolfières... — Je n'organise rien, répliqua Rebecca. Je me contente de chercher des sponsors et je toucherai une commission importante lorsque j'aurai réussi à réunir la somme nécessaire. — Vous vous faites payer ? Pour une cause humanitaire ? s'écria Cynthia. Mais c'est vrai, vous autres Australiennes, vous êtes dévorées d'ambition !

— Je ne vois pas le rapport, déclara Rebecca d'un ton posé. Il se trouve que j'appartiens à cette classe de pauvres gens obligés de travailler pour vivre. S'il ne tenait qu'à moi, je m'installerais dans une immense maison, et je fonderais une famille. — Croyez-vous vraiment que de nos jours, il soit bien malin de faire des enfants ?

— Je viens d'une très grande famille, mademoiselle Lumleigh. Et je peux vous dire que malgré les drames divers vécus par chacun de nous, nous sommes les gens les plus heureux du monde.

A ces mots, Cynthia ouvrit de grands yeux. Et même lady Harriet parut intriguée.

— Que voulez-vous dire, ma chère ? demanda-t-elle. — Eh bien...

Rebecca marqua une pause, consciente du silence qui régnait soudain autour d'elle. Hugh Davenport l'observait avec beaucoup d'intérêt. Elle allait lui expliquer ce qui faisait d'elle une spécialiste des enfances traumatisées...

— Eh bien, reprit-elle enfin, les quatorze enfants de la famille James ont tous été adoptés, lady Harriet. Zacharie Lee venait d'Amérique, Tiffany Makana des îles Fidji, Carol et Alan Tay du Viêt-nam, Zuang Chi de Chine, Mahammad et Leah d'Inde, Rosalie des Philippines, Kim de Corée, Shasti d'Ethiopie. Suzanne du Canada, Joseph de Thaïlande et Tom... Tom est d'origine australienne. Un long silence suivit cette énumération. Hugh Davenport, quant à lui, semblait apprécier le tour que prenait la conversation, et son regard plein de chaleur donna à Rebecca une merveilleuse sensation de triomphe.

— Et vous, ma chère ? s'enquit finalement lady Harriet. D'où venez-vous ?

— Je suis née en Australie, mais on me considère comme l'Anglaise de la famille. Ma mère était anglaise, et à l'époque de mon adoption, j'avais un accent anglais très prononcé. — Remarquable ! s'écria sir Roger avant d'éclater de rire. — Et comment vos parents se débrouillaient-ils, avec un tel mélange ? reprit lady Harriet.

— Ils ne faisaient rien de particulier. Vous savez, avec de l'attention et beaucoup d'amour, on arrive à tout. — Et vos vrais parents ? intervint Cynthia. Que leur est-il arrivé ?

— Je suis orpheline. Comme beaucoup d'enfants adoptés. — Bien sûr, mais vous vous souvenez de votre mère, non? — J'avais cinq ans lorsqu'elle est morte. — Et votre père?

— Je ne l'ai pas connu, répondit-elle avec un sourire contraint. — Oh, comme c'est triste ! Il est mort avant votre naissance, je suppose ?

Rebecca la regarda droit dans les yeux. Cette fois, elle n'avait plus aucune envie de sourire.

— Non, répondit-elle. Il a abandonné ma mère en apprenant qu'elle était enceinte. Je ne sais pas qui il est, et je n'ai aucune idée de ce qu'il est devenu.

Encore aujourd'hui, elle avait envie de crier qu'elle s'en moquait parce qu'il ne représentait rien pour elle. Comme lorsqu'elle était petite. Il s'agissait là d'une réaction de défense, d'un mensonge pour se protéger de la douleur. Bien sûr, elle aurait tout donné pour savoir qui était son père ! Bien sûr, un profond sentiment de tristesse et de colère la submergeait, lorsqu'elle pensait à la façon dont il avait choisi d'ignorer son existence. Mais les années passant, elle avait fini par apprivoiser sa souffrance... Du moins tant que l'on ne la ravivait pas délibérément. Mais sans doute Cynthia exultait-elle... En la forçant à révéler son absence de «lignage respectable », elle lui faisait sentir toute la différence qui existait entre elles.

— Quelle terrible histoire ! s'exclama-t-elle, l'air apitoyé. Rebecca allait répondre que son père adoptif avait su mieux que quiconque combler le vide laissé par son vrai père lorsque Charlotte décida d'intervenir. Délibérément, sans s'inquiéter de savoir si on la regardait ou pas, elle donna un petit coup à son verre d'eau, qui se renversa sur les genoux de Cynthia, assise juste à côté d'elle. — Oh ! s'exclama Cynthia. Quelle sale gosse ! Tu l'as fait exprès, je t'ai vue!

D'un bond, Hugh Davenport se leva, la mine sévère, les lèvres pincées. Sans ciller, Charlotte soutint le regard assassin qu'il posait sur elle. Sentant venir l'orage, Rebecca se mit précipitamment debout et, ce faisant, elle s'arrangea pour renverser son verre de vin rouge sur la robe de la fillette. Elle poussa alors un grand cri, qui détourna une seconde l'attention de Hugh Davenport. — Mon Dieu! s'exclama-t-elle. Quelle maladroite je fais ! Regarde un peu ce gâchis ! Il faut vite enlever cette tache, Charlotte, sinon elle ne partira jamais. Vous avez bien de la chance, mademoiselle Lumleigh, de n'avoir reçu que de l'eau ! Veuillez nous excuser... Sans laisser à la fillette le temps de réagir, elle la prit dans ses bras et se dirigea vers la porte. La fuite n'était peut-être pas la meilleure solution, mais la jeune femme n'avait rien trouvé de mieux pour éviter à l'enfant une scène pénible.