Une aventurière au manoir

Darcy Emma · Chapitre 6 sur 9

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Une aventurière au manoir

Hugh la fit entrer dans une pièce…

6.

Hugh la fit entrer dans une pièce différente de celle où avait été servi le déjeuner. Plus sombre, plus chaleureuse, elle évoquait mieux le bien-être du soir, l'intimité des heures nocturnes. Autant la salle à manger ouverte sur la roseraie était claire, décorée de couleurs vives, autant ici, on avait recherché la demi-teinte, les effets discrets de lumière sur la chaude couleur du bois. Cristal, porcelaine et couverts d'argent jetaient leurs feux sur la nappe blanche, dont un bouquet de roses, orangées cette fois, ornait le centre. Brooks présenta à Rebecca un siège dont la tapisserie rose représentait un motif de fleurs d'une finesse exquise. Rien n'échappait à la jeune femme, qui, sans bien savoir pourquoi, observait cet endroit comme pour mieux en graver tous les détails dans sa mémoire. Pour se prouver plus tard qu'elle n'avait pas rêvé, peut-être...

Tandis qu'une jeune fille leur présentait un plat d'asperges accompagné d'une sauce hollandaise, Brooks leur servit du vin blanc. Puis tous deux s'éclipsèrent. — Dites-m'en un peu plus sur votre remarquable famille, commença Hugh. Elle m'intrigue : comment vos parents en sont-ils venus à adopter tant d'enfants de nationalités si différentes ? Rebecca esquissa un sourire crispé. Il choisissait d'engager la conversation sur un terrain non miné, et tournait délibérément le dos aux problèmes importants. Comme si, pour lui, le sujet était clos. Il fallait pourtant en revenir à Charlotte ! Rebecca devait-elle se laisser influencer par ce qu'il pensait de sa nièce ? Pouvait-il avoir raison ?

— En fait, ils n'avaient aucune idée préconçue, répondit-elle enfin. Un par un, le hasard nous a présentés à eux, et ils nous ont recueillis.

— Comment est-ce possible ? Tant d'enfants, par hasard? Elle avait à peine entendu la question qu'il lui posait, tant elle était préoccupée. Que connaissait-il à la psychologie enfantine, après tout? D'accord, Charlotte était profondément perturbée, mais de là à l'accuser d'une telle noirceur ! — Avez-vous déjà été marié, Hugh ? demanda-t-elle soudain. Manifestement surpris, il fronça les sourcils. — Non, finit-il par répondre. Pourtant, je suis considéré comme un parti extrêmement intéressant... Surtout depuis que j'ai hérité le titre de mon frère, et tous les avantages qui en découlent. Pourquoi ? Voudriez-vous devenir ma femme ? Le ton moqueur sur lequel il avait posé cette question blessa Rebecca. Mais elle n'en montra rien. — Simple curiosité, répliqua-t-elle. A votre âge, la plupart des hommes ont une épouse, ou en sont séparés. — Disons alors que la seule demande que j'ai faite a été... repoussée. Oh, il reste quantité de candidates et tôt ou tard, je finirai par en choisir une, ne serait-ce que pour assurer ma descendance.

Un frisson glacé parcourut Rebecca. Cherchait-il à la choquer? A lui ôter définitivement toute raison de s'attacher à lui ? Ou exprimait-il simplement le fond de sa pensée ? Peut-être avait-il l'intention d'épouser Cyn-thia Lumleigh...

— N'avez-vous jamais eu envie de vivre avec une femme que vous aimiez ?

Un court instant, il parut hésiter.

— Si, une fois, déclara-t-il. J'ai été assez aveuglé par l'attrait qu'une femme exerçait sur moi pour me croire amoureux. Heureusement pour moi, malheureusement pour mon frère, celle qui était, à ce moment-là, la lumière de ma vie a décliné ma demande en mariage, et a choisi mon frère, le comte. J'ai compris alors ce que valait son prétendu amour. La lumière de ma vie n'était qu'un lumignon. Et encore... Faut-il le préciser? Leur mariage fut un fiasco. Un nom s'imposa immédiatement à l'esprit de la jeune femme : Christine ! La mère de Charlotte... Se pouvait-il que la douloureuse expérience vécue par Hugh ait faussé son jugement concernant la petite fille? Pourtant, Charlotte était aussi l'enfant du frère de Hugh ! Cela devait bien compter un peu ? A moins que, là encore, les choses ne soient pas aussi simples... — Il y a beaucoup à dire sur les mariages de raison, reprit Hugh, pensif. Mais au moins, chacun sait à quoi s'en tenir, et ne se fait pas d'illusions.

Lentement, il porta son verre à ses lèvres et but une gorgée de vin. Puis il adressa un sourire à Rebecca. — Mais ne vous laissez pas influencer par ma vision un peu pessimiste des relations entre les hommes et les femmes. Il existe sans doute des couples heureux, des mariages réussis. — Bien sûr ! s'exclama-t-elle avec force. J'en connais même plusieurs.

— Plusieurs ! répéta-t-il, ironique. Mais dans quel monde vivez-vous ?

A cet instant, Brooks entra dans la pièce pour débarrasser leurs assiettes, remplir de nouveau leurs verres et surveiller le service du plat principal, des soles meunières accompagnées de brocolis. Lorsqu'ils furent de nouveau seuls, Hugh leva une nouvelle fois son verre en direction de Rebecca.

— A vos amours, ma chère ! Je vous souhaite un mariage heureux. — Merci...

— Mais vous n'avez pas répondu à ma question de tout à l'heure, reprit-il aussitôt, comme si l'évocation des amours de Rebecca le perturbait. Pourquoi les James ont-ils décidé d'adopter tous ces enfants ?

— Au hasard des circonstances... Je suis la sixième de la famille, et c'est Zacharie Lee qui m'a trouvée. — Zacharie Lee?

— Oui, c'est lui que mes parents ont adopté en premier. Ils l'ont recueilli à La Nouvelle-Orléans. Il était orphelin, et bien que très jeune à l'époque, il jouait remarquablement bien aux échecs. Il vivait avec un homme sans cœur qui ne s'intéressait qu'au bénéfice que le talent de Zacharie pouvait lui apporter. Les James l'ont sauvé de ses griffes et emmené avec eux.

— Et comment vous a-t-il trouvée, vous ? — Eh bien, il marchait dans une rue, et il m'a aperçue, au fond d'une impasse, en train de chercher quelque chose à manger dans une poubelle.

— Dans une poubelle! s'écria Hugh, horrifié. Rebecca esquissa un sourire sans joie.

— Je sais, cela vous paraît sans doute incroyable parce que vous vivez dans un autre monde. Mais des enfants affamés qui font les poubelles, il y en a partout. Et pas si loin d'ici. — Je vous l'accorde. Mais pourquoi, vous, le faisiez-vous ? — Parce que j'avais faim, tout simplement. Je m'étais enfuie depuis trois jours.

— Enfuie?

— Oui, je me sauvais tout le temps. Je détestais tout le monde et je ne me sentais bien nulle part. Comme Charlotte. — Charlotte n'a jamais souffert de la faim. Mais dites-moi, personne ne s'est occupé de vous, après la mort de votre mère? — Si, bien sûr. J'étais placée dans des familles d'accueil qui ne prenaient des enfants que pour recevoir l'allocation du gouvernement. Ils nous logeaient, nous nourrissaient, nous faisaient travailler comme des esclaves, et nous battaient lorsque nous n'obéissions pas. Les responsables de l'organisme de placement dont je dépendais ne devaient pas bien se rendre compte de la situation... Très vite, j'ai commencé à faire des fugues. Jusqu'à ce que l'on finisse par me mettre sous tutelle judiciaire. Elle s'interrompit et poussa un profond soupir. Tant de souvenirs lui revenaient à la mémoire ! La solitude inexprimable, le sentiment d'abandon, d'insécurité, la peur du lendemain, et la méfiance instinctive envers tout le monde... La rébellion aussi, contre tout ce qui symbolisait l'autorité.

Exactement ce qu'elle avait reconnu dans le comportement de Charlotte.

— En général, la police me retrouvait, reprit-elle. J'étais considérée comme une enfant difficile, et les responsables du placement avaient abandonné tout espoir de me voir m'intégrer dans une famille. Ce qui me convenait tout à fait. Je savais qu'il n'y avait aucune place pour moi, nulle part. D'ailleurs, je suis longtemps restée une fugueuse, même après que Zacharie Lee m'eut emmenée chez lui. Chez les James.

— Quel âge avait-il, à l'époque? — Dix-sept ans.

— Il ne vous a pas fait peur, quand il s'est approché de vous dans la rue ?

La question arracha un sourire à Rebecca. Zacharie Lee, son grand frère, faire peur à quelqu'un? Quelle idée absurde ! — Non, répondit-elle. A l'époque, c'est vrai, il possédait déjà une carrure impressionnante, mais c'est un garçon qui respire la gentillesse et la générosité. Un seul regard m'a suffi pour comprendre qu'avec lui, je n'avais rien à craindre. Au contraire. Il m'a donné du chocolat, des biscuits et quelques bonbons. Un vrai festin ! Et puis, il s'est mis à me parler. Il m'a promis que personne ne me ferait plus de mal... Il avait raison. Oh, ce fut dur pour moi de gagner son respect ! Mais je savais qu'il tenait à moi : pas une fois, malgré tout ce que je lui ai fait endurer, il n'a perdu patience. Il était toujours là quand j'avais besoin de lui. Très vite, il a été convenu avec les autorités que je resterais chez les James. Avec Zacharie Lee.

— Et ils vous ont adoptée?

— Oui. Au début, j'ai eu du mal à admettre que ces gens souhaitaient vraiment que je vive avec eux, qu'ils s'intéressaient à moi, qu'ils s'inquiétaient de mes états d'âme. Je me suis enfuie plusieurs fois de chez eux. Mais je ne suis jamais allée très loin ! Peut-être était-ce une façon pour moi de mettre à l'épreuve leur amour... Chaque fois, Zacharie Lee me retrouvait et il me persuadait de rentrer. Il me calmait, me rendait confiance. Je lui dois tout : c'est lui qui m'a faite telle que je suis aujourd'hui. — Alors il ne mérite que des louanges, murmura Hugh. Je suis certain qu'il est très fier de vous. — Tout comme je suis fière de lui ! D'ailleurs, je suis fière de chacun des membres de ma famille. Certains ont vécu, avant d'arriver chez nous, des histoires bien pires que la mienne. Nos parents nous ont appris comment leur donner le sentiment qu'ils étaient des nôtres, quoi qu'ils fassent, quoi qu'ils disent. Et peu à peu, rassurés par cet amour, par cette confiance qu'on leur témoignait, ils s'abandonnaient enfin. Et aujourd'hui, nous formons une vraie famille. Quoi qu'il arrive, aucun de nous n'est jamais seul. Pendant quelques instants, Hugh demeura silencieux, comme s'il méditait les propos de la jeune femme. — Vous possédez une grande richesse, en vérité, murmura-t-il enfin, rêveur. Plus précieuse que tous les trésors de la terre. — J'en suis consciente, Hugh. L'amour m'a transformée, et pourtant, enfant, on me considérait comme un cas désespéré. Voyez-vous pourquoi, à présent, je pense pouvoir faire quelque chose pour Charlotte? Mon histoire ne vous a-t-elle pas rendu espoir?

Le visage du comte se contracta imperceptiblement. — Pas du tout, déclara-t-il. On ne peut pas sauver les gens contre leur volonté. Charlotte ne cherche pas à créer de liens. Son seul plaisir, c'est de détruire.

— Non, Hugh. Cette enfant n'est pas un monstre. Montrez-vous patient avec elle, tout simplement. — Inutile. Sept ans de pratique avec sa mère l'ont rendue à tout jamais irrécupérable !

— Et son père, Hugh? Votre frère? N'y a-t-il donc rien de lui en Charlotte? Et n'a-t-il rien pu faire pour tempérer la mauvaise influence de sa mère ?

Un pli amer se forma au coin des lèvres du comte. — Excellente remarque. Christine a également réussi à empoisonner les relations que j'avais avec mon frère en lui faisant croire que Charlotte était mon enfant. Ce qui est faux. Mais Christine a eu tant d'amants qu'on ne sait même pas qui est le père. Quant aux rapports de mon frère avec Charlotte... Vous imaginez bien que, sous de tels auspices, ils étaient d'avance condamnés. Rebecca commençait à comprendre la haine qu'éprouvait Hugh envers Christine, mais elle refusait de croire que Charlotte possédait la même nature perverse que sa mère. L'enfant avait, depuis sa toute petite enfance, été négligée par ses parents, et cet abandon expliquait très bien son comportement révolté. — Non, Rebecca, intervint alors Hugh, comme s'il lisait en elle. Vous vous bercez d'illusions. Il n'y a rien à faire pour Charlotte. La seule chose que vous pourrez trouver au manoir de Davenport, c'est ce pour quoi vous y êtes venue. Rebecca était si préoccupée par le sort de la petite fille qu'elle ne comprit pas tout de suite le sens de la remarque de Hugh. — Que voulez-vous dire?

L'arrivée de Brooks et de la domestique les interrompit. Hugh attendit qu'on leur ait servi la tarte aux framboises, puis il se tourna vers son majordome.

— Nous prendrons le café dans la bibliothèque, Brooks. — Entendu, Monsieur.

Lorsqu'il se fut retiré, Hugh sourit à Rebecca. — Vous n'êtes pas la première à frapper à notre porte pour obtenir des informations sur les orphelins de guerre. Nous conservons des documents dans les archives du manoir, à la bibliothèque. C'est Malcolm Baird qui les a retrouvés. — Qui est ce monsieur?

— Un historien. Il faisait une thèse sur le sort des personnes déplacées pendant la guerre. Il a longtemps cherché à découvrir où les enfants réfugiés ici avaient été conduits, mais personne n'a pu le lui dire, ni au manoir ni au village. — Sans doute les autorités préfèrent-elles que l'on continue de l'ignorer, déclara Rebecca. La façon dont on s'est débarrassé de ces enfants en les envoyant au bout du monde n'avait vraiment rien de glorieux !

— Il n'y a rien à ce sujet dans les registres. Je les ai consultés hier soir. Si vous le souhaitez, je vous les montrerai tout à l'heure. Pendant un long moment, Rebecca demeura silencieuse. L'image de sa mère lui revenait avec une bouleversante netteté. Quelle vie avait dû être la sienne ! Orpheline, puis obligée d'élever seule son enfant... Lorsque sa mère pleurait, ce qui lui arrivait parfois, Rebecca avait l'impression que son petit monde s'écroulait. Mais elle savait si bien aussi calmer les peurs de sa petite fille, apaiser ses chagrins d'enfant, et lui faire sentir son amour lorsque, le soir, elle venait la border dans son lit ! Et puis, un jour, une ambulance était venue la chercher. Rebecca ne l'avait jamais revue. Mais ici. au manoir de Davenport. sur un vieux registre, se trouvait inscrit son nom. Trace dérisoire, mais qui, soudain, paraissait d'une importance capitale à Rebecca.

— Quel était le nom de votre mère ? demanda Hugh. — Griffith. Valérie Griffith.

— Oui, j'ai vu ce nom sur la liste. Rebecca serra fort les paupières pour contenir les larmes qui lui piquaient les yeux.

— C'était très gentil à vous de chercher, Hugh. Merci. Je consulterai ces registres avec grand plaisir. — Ne vous attendez pas à trouver des merveilles, Rebecca. Il n'y a pas grand-chose : la date de leur arrivée, les différents arrangements faits pour eux dans la maison, la liste des noms et la date de leur départ.

— C'est déjà mieux que rien.

— Mais vous... vous n'avez rien gardé de votre mère? — Des souvenirs seulement, répondit-elle en se forçant à sourire. La compassion qu'elle lisait sur le visage de son hôte la bouleversait. Pour une fois, il n'affichait aucun cynisme, aucun dédain. Il possédait donc un cœur, après tout...

Soudain, comme s'il avait trop montré de lui-même, il se concentra sur son assiette et entreprit de terminer son dessert. Il avait un cœur, certes, mais il refusait de s'en servir! D'abord avec sa nièce, qu'il considérait comme une ennemie. Et ensuite avec elle, Rebecca, malgré l'attirance réciproque qu'ils éprouvaient. Il conserva cette réserve jusqu'à la fin du repas. Puis il pria la jeune femme de le suivre dans la bibliothèque. Rebecca, troublée par le tourbillon de souvenirs et d'émotions qui l'assaillait, ne savait plus quelle contenance prendre. Fallait-il accorder de l'importance à l'effet que cet homme produisait sur elle? Ou au contraire l'ignorer, comme le comportement de Hugh semblait l'inviter à le faire ? Pourtant, elle devinait l'effort que demandait au comte de Stanthorpe cette fausse indifférence. Il était plus tendu, plus soucieux que jamais.

Lorsqu'il lui montra le registre sur lequel elle lut le nom de sa mère, écrit en belles lettres rondes sur la première page, elle sentit l'émotion lui nouer la gorge. Les orphelins avaient occupé le deuxième étage du manoir, étage réservé par tradition aux enfants. Si Hugh avait installé Charlotte au premier, c'était simplement par égard pour les nurses les plus âgées, qui se plaignaient des escaliers. — Si cela ne dérange personne... me serait-il possible de jeter un coup d'œil là-haut ? s'enquit Rebecca après avoir achevé sa lecture des registres.

— Aucun problème. Je vais vous y mener. Rebecca lui adressa un sourire reconnaissant. Ainsi, le maître de maison lui-même allait lui montrer les pièces où Valérie Griffith enfant avait passé six mois de sa vie. N'était-ce pas exactement ce qu'elle désirait, la veille, en sonnant à la porte du manoir ?

La veille... Il lui semblait pourtant qu'une éternité s'était écoulée depuis le moment où elle avait appuyé son scooter de location contre le mur de la propriété. Et puis, Charlotte avait fait irruption dans sa vie, bouleversant tout sur son passage. D'où lui venait cette impression d'étirement du temps? De la force des émotions qui l'habitaient depuis son arrivée au manoir, sans doute, qui éveillaient le passé, la projetaient vers l'avenir... Le deuxième étage lui parut étrangement silencieux et tranquille, comme le sont toujours les endroits inhabités. Dans les chambres, nulle trace des enfants qui y avaient vécu. Rebecca, déçue de ne rien éprouver, entra sans illusion dans la salle de classe... et enfin, elle reçut le choc qu'elle attendait. Oui, cette pièce-là avait une âme. Oui, là, on pouvait imaginer des enfants assis devant ces petits bureaux. Elle voyait sa mère dessinant à la craie sur le tableau, choisissant un livre sur les étagères, ou attendant son tour près du cheval à bascule, près de la fenêtre. Petite fille aux cheveux bruns, au regard clair, seule au monde, sevrée d'amour... Les yeux de Rebecca s'emplirent de larmes que, cette fois, elle ne chercha pas à chasser. D'un doigt, elle caressa la surface de l'un des bureaux, maculée de taches d'encre, de graffitis et entaillée à divers endroits.

— C'était le mien, lui dit soudain Hugh. J'ai écrit mon nom dans le coin à gauche.

— Le vôtre, et celui de nombreux enfants avant vous, murmura la jeune femme.

Elle n'entendit pas Hugh s'approcher, et pourtant, elle ne tressaillit même pas lorsqu'il lui posa les mains sur les épaules pour la faire doucement pivoter. Les larmes troublaient trop sa vision pour qu'elle puisse lire l'expression de son visage. Mais quand il l'attira contre lui. le nœud de douleur qui lui serrait le cœur se défit d'un coup.

— Rebecca, je suis certain que votre mère a été ici aussi heureuse qu'il lui était possible de l'être. C'est un endroit de rêve pour les enfants. Mon frère et moi...

Il poussa un profond soupir.

— Mon frère et moi, reprit-il, nous nous sommes beaucoup amusés dans cette pièce. Je voudrais...

De nouveau, il s'interrompit, sans doute submergé par l'intensité de ses souvenirs. Il avait un peu penché la tête, à présent, et ses cheveux frôlaient la joue de la jeune femme. Une fraction de seconde, il sembla à Rebecca qu'il lui effleurait l'oreille de ses lèvres.

Mais elle sentit très vite qu'en lui, le désir de la réconforter se muait en une autre sorte de désir. La pression de ses bras se faisait plus forte, plus impatiente. Rebecca savait qu'en s'abandonnant contre lui, elle courait un risque. Mais ce risque, elle l'avait accepté en décidant de séjourner au manoir. Alors pourquoi ne pas céder, après tout, et profiter sans arrière-pensée de ces moments d'exception?

— Votre famille vous attend, Rebecca, reprit Hugh d'une voix très douce. Une famille merveilleuse qui vous aime et vous protège. Vous plonger dans le passé ne vous fera aucun bien.

Glissant un doigt sous le menton de la jeune femme, il l'obligea à lever la tête. Rebecca ouvrit alors les yeux et observa sans rien dire l'expression tourmentée de Hugh. — Je suis certain que votre mère souhaiterait vous voir vous tourner vers l'avenir, Rebecca. et non vers le passé. Demain, lorsque vous regagnerez Londres, vous...

— Non ! s'écria-t-elle, incapable de supporter cette idée. Non, Hugh, je ne partirai pas demain. — Comment puis-je vous faire comprendre que votre présence ici est inutile?

— J'ai peut-être tort d'insister, Hugh, mais si j'abandonne Charlotte maintenant, je n'oserai plus me regarder dans une glace. Et puis, je ne partage pas votre pessimisme à propos de votre nièce. Refusant de céder au découragement, elle le regarda droit dans les yeux.

— Vous m'aviez accordé une semaine, Hugh. Une lueur de colère brilla dans les prunelles du comte. Il serrait les épaules de la jeune femme avec violence, comme s'il résistait à une terrible force intérieure.

Enfin, il la relâcha, et la repoussa doucement loin de lui. — Vous l'aurez voulu, Rebecca. Mais vous ne me tiendrez pas pour responsable de ce qui pourra se produire. Avant qu'elle n'ait pu réagir, il avait quitté la pièce. Stupéfaite par la brusquerie de ce départ, Rebecca resta un long moment interdite, immobile au milieu de la salle de classe. Décidément, quelque chose, dans ce manoir, lui échappait. Il semblait hanté par une force maléfique contre laquelle les habitants de Davenport ne savaient pas lutter. Et pourquoi le destin l'aurait-il placée ici, elle, Rebecca Griffith James, si ce n'était pour entreprendre ce combat contre le mal ? Elle ne craignait rien. Au sein de la famille James, elle avait appris que le bien triomphait toujours, pour peu que l'on y croie avec suffisamment d'ardeur.