Une aventurière au manoir
Charlotte estimait avoir agi le plus justement…
5.
Charlotte estimait avoir agi le plus justement du monde en punissant Cynthia de sa méchanceté, et elle se moquait bien des remontrances qu'on pouvait lui adresser. D'ailleurs, après lui avoir fait promettre, à l'avenir, de la laisser résoudre seule ses problèmes, Rebecca finit par abandonner le sujet. Et au fond, elle n'était pas mécontente de la façon dont Cynthia avait été mouchée. Pour ne pas risquer d'autres frictions, elle décida de partir avec Charlotte à la découverte du parc. A en juger par le soin apporté à son entretien, une armée de jardiniers devaient y travailler... Sur un petit étang bordé de magnifiques saules nageaient quelques cygnes majestueux, ainsi que des canards qui aussitôt s'approchèrent. Mais Charlotte n'était pas d'humeur contemplative : les révélations de Rebecca sur son enfance l'avaient passionnée, et elle voulait tout savoir de la famille James.
La jeune femme lui raconta alors comment ses parents adoptifs avaient agrandi peu à peu le cercle familial. Elle espérait, en évoquant les histoires souvent dramatiques de ses frères et sœurs d'adoption,
aider Charlotte à mesurer sa chance : la petite fille était orpheline, certes, mais pas abandonnée !
Pourtant, le soir même, elle commença à en douter. A l'heure du coucher, elle avait emmené Charlotte dire bonsoir à son oncle, qui travaillait dans la bibliothèque. Trois grands bureaux occupaient le centre de la pièce. Des étagères chargées de dictionnaires et d'encyclopédies couraient le long des murs. C'était un endroit protégé, paisible, intemporel.
Assis à l'un des bureaux, Hugh Davenport consultait un gros registre. En voyant entrer Rebecca et sa nièce, il se leva. — Vous avez fait une bonne promenade? s'enquit-il d'un ton sec. — Oui, j'ai admiré votre parc, répondit Rebecca. Le comte de Stanthorpe adressa un bref sourire à la jeune femme, puis il reporta son attention sur sa nièce.
— Ne crois pas que, parce que je n'ai rien dit, j'approuve ton comportement avec Cynthia. Rebecca a choisi de prendre ta défense, et je ne désavouerai pas son attitude. Mais la prochaine fois que tu agiras comme tu l'as fait à midi, je t'interdirai définitivement l'accès à la salle à manger. Tu prendras tous tes repas dans la cuisine. Est-ce bien clair? — Je m'en fiche !
Tournant la tête vers Rebecca, le comte lui adressa un regard ironique. Sans doute lui signifiait-il ainsi que, pour le moment, il n'avait pas constaté le moindre progrès... — Que tu t'en fiches ou pas n'a rien à voir avec la question, poursuivit-il. Soit tu obéis, soit tu supportes les conséquences de tes actes.
— Votre nièce est venue vous dire bonsoir, Hugh, intervint Rebecca, craignant que les choses ne s'enveniment. Elle serra fort la main de la fillette, l'engageant à se montrer plus docile. Mais Charlotte s'était murée dans un silence hostile. Lord Davenport, le visage sévère, le regard sombre, attendait. Rebecca aurait voulu lui crier que Charlotte n'était qu'une petite fille, pas une ennemie que l'on méprise! Mais elle n'en fit rien. Ce n'était pas le moment d'avoir une telle discussion. — Bonne nuit, oncle Hugh, murmura enfin Charlotte. Il hocha la tête, manifestement satisfait.
— Bonne nuit, Charlotte.
Stupéfaite, Rebecca le foudroya du regard. Il congédiait la fillette sans un sourire, sans un baiser, sans une once de gentillesse ou de chaleur ! Et elle était censée passer une bonne nuit? Rebecca eut beaucoup de mal à ne rien laisser paraître de son indignation devant Charlotte. Après l'avoir bordée, elle lui raconta une longue histoire de cow-boys, du temps des premiers colons australiens. Mais la petite fille ne l'écoutait pas vraiment. Le regard perdu dans le vague, elle semblait attendre que Rebecca s'en aille. Lorsque la jeune femme se pencha vers elle pour l'embrasser, la fillette se déroba brusquement et se cacha le visage dans l'oreiller. — Hé! Je t'ai fait peur, avec mon histoire? demanda Rebecca. — Non, pas du tout. Mais j'ai sommeil maintenant, je veux dormir. — Je comprends. Mais d'abord, on se fait un petit baiser, pour se souhaiter une bonne nuit.
— C'est pas obligé !
Rebecca poussa un profond soupir. — Tu ne dois pas être très douée pour donner des baisers... Tu manques d'entraînement? Seul le silence lui répondit. — Tu sais, embrasser les gens, les serrer contre soi, ça s'apprend ! Le soir, en te couchant, il faut oublier tout ce qui s'est mal passé pendant la journée. C'est à cela que sert ce petit câlin. Sinon, on se sent terriblement seul et abandonné, et tout paraît beaucoup plus difficile à supporter. Voilà.
Tout en parlant, Rebecca avait glissé les mains sous les épaules de la petite fille, et elle l'attira doucement à elle. — En mettant tes bras autour de mon cou, comme ça, tu pourras me faire un câlin tout à fait honorable... Dans le regard de l'enfant brilla une lueur de défi, et pendant quelques secondes, Rebecca crut qu'elle allait échouer. Mais soudain, Charlotte lui tendit les bras. La jeune femme la prit aussitôt contre elle, la serrant très fort pour éviter qu'elle ne se dérobe une nouvelle fois, puis elle se mit à la bercer. Lorsqu'elle sentit la fillette s'abandonner, elle eut alors la conviction intime que jamais personne ne lui avait manifesté la moindre affection. C'était comme si elle goûtait là son premier moment de tendresse. Etait-il possible que sa mère ne l'ait jamais cajolée? Ni son père? Voilà qui expliquerait l'indifférence de la fillette lorsqu'elle parlait d'eux...
— Tu sens très bon, murmura-t-elle en frottant sa joue contre la chevelure soyeuse de la fillette.
Puis, très doucement, sans la lâcher, elle la recoucha et lui déposa un gros baiser sur le front.
— A ton tour, maintenant.
— Ton front est trop loin !
— Tu peux atteindre ma joue. Ça fera l'affaire. Charlotte serra plus fort encore le cou de Rebecca et, se redressant à demi, elle lui effleura la joue d'un baiser timide. — Tu apprends vraiment très vite, tu sais. Bonne nuit, Charlotte. C'était la première fois que Rebecca appelait la petite fille par son prénom. Une initiative qui lui valut un sourire radieux. Puis très vite, comme pour mieux protéger son bonheur, Charlotte ferma les yeux et se tourna vers l'oreiller.
Profondément émue. Rebecca éteignit la lampe et sortit sur la pointe des pieds. Que de progrès avaient été accomplis en une journée ! A présent, il lui fallait concentrer tous ses efforts sur Hugh Davenport. Rencontrerait-elle le même succès ? Le dîner était servi à 8 heures, ce qui lui laissait une bonne demi-heure pour se préparer. Elle avait depuis longtemps compris l'importance de l'image que l'on présentait aux autres, et pour les besoins de son métier, elle possédait une garde-robe très complète. Ce soir, elle allait tenter d'amadouer le comte de Stanthorpe... Après une douche rapide qui lui rendit toute son énergie, Rebecca passa la robe qui lui semblait la plus appropriée pour la circonstance : très féminine, avec sa taille bien marquée, son encolure en V, ses manches amples, serrées aux poignets, elle soulignait la grâce de sa silhouette. L'harmonie d'orangés et de jaunes mettait en valeur ses cheveux bruns et illuminait son teint. Elle trouva Hugh Davenport dans le salon, en train de se servir un verre de whisky. Il suspendit son geste en la voyant entrer, et resta un moment immobile. Elle s'avança alors, consciente de la façon dont le tissu léger jouait avec son corps, bruissait sur ses longues jambes. Mais plus encore, elle avait conscience de la fascination qu'elle exerçait sur son hôte, et une chaleur étrange l'envahit. Très vite cependant, il se ressaisit et adressa un sourire à la jeune femme.
— Vous ressemblez à l'été, Rebecca. Vous êtes la gaieté et la jeunesse personnifiées !
Elle répondit à son sourire avec le plus de détachement possible. Pourtant, la gentillesse du compliment l'avait profondément touchée. — Merci, murmura-t-elle. J'espère, si vous avez des hôtes ce soir, qu'ils penseront la même chose. Je ne tiens pas à être prise pour une moins-que-rien deux fois dans la même journée ! — Oh, je ne m'inquiète pas pour vous! Si quelqu'un se permet la moindre remarque désobligeante, vous le remettrez vite à sa place. Vous avez un don certain pour vous faire respecter. Un don que j'admire particulièrement.
Ce second compliment bouleversa Rebecca. Elle connaissait bien la douleur de se sentir rejetée et abandonnée. Les paroles de Hugh Davenport étaient comme un baume sur ses anciennes blessures. Et d'un coup, la simple attirance physique qui la poussait vers lui sembla s'ouvrir sur une autre dimension émotionnelle. Ce fut comme si un flot de lumière se répandait en elle. — Que puis-je vous offrir à boire ? demanda-t-il. Je vous recommande le sherry, il est délicieux. — Va pour un sherry.
Tout en s'efforçant de maîtriser son trouble, la jeune femme le rejoignit. En aucun cas elle ne devait se laisser dominer par ses émotions. Car Rebecca Griffith James avait une mission à accomplir au manoir de Davenport : sauver une petite fille de la solitude et du malheur.
— Je tenais à vous remercier, Hugh, pour la façon dont vous m'avez soutenue lors de notre discussion avec Cynthia Lumleigh, dit-elle en prenant le verre qu'il lui offrait. — Peut-être était-ce elle que je soutenais ? Sachant combien vous pouviez mordre fort...
— Non.
— Comment ça, non?
— Vous étiez de mon côté, Hugh. — Sans doute parce que c'était le bon. — C'est ce que Charlotte pensait aussi. Le nom de Charlotte agit sur Hugh Davenport avec une déconcertante rapidité : son visage se ferma aussitôt. — Ne vous faites pas d'illusions, Rebecca : jamais je n'approuverai son attitude.
— Je n'imaginais rien de semblable, répondit doucement la jeune femme, stupéfaite de ce brutal changement d'humeur. Mais vous pourriez essayer de la comprendre... — Je ne la comprends que trop bien. — Non, Hugh. Elle a pris ma défense, à sa manière d'enfant, comme vous vous l'avez fait à votre manière d'adulte. Bien sûr, son geste était répréhensible, mais il y avait, derrière, une intention identique à la vôtre.
— Inutile d'insister, Rebecca. Je ne suis pas d'accord avec votre interprétation de l'incident.
— Mais pourquoi ? s'écria-t-elle, perdant soudain patience. Charlotte a bien vu avec quelle cruauté Cyn-thia cherchait à me déstabiliser. Elle a interrompu le jeu de votre invitée, avec brutalité, certes, mais les enfants n'ont que faire de nos subtilités d'adultes. Ils recherchent l'efficacité. Et Charlotte s'est montrée particulièrement efficace.
— Je vous le dis, je n'ai pas la même vision des choses. — Eh bien, vous vous trompez ! — Que je me trompe ou non, je refuse d'accepter à ma table une petite sauvage.
— Si vous lui manifestiez un peu plus d'humanité, elle ne se comporterait pas ainsi.
Les poings serrés, Rebecca défiait Hugh Davenport du regard. Au diable la finesse, au diable la stratégie ! Il fallait qu'il entende, qu'il comprenne la détresse de sa nièce. Et tant pis si, pour cela, elle devait supporter sa colère.
— Vous pouvez agir avec ma nièce comme bon vous semble, Rebecca. Je vous ai laissé carte blanche. Il leva son verre dans la direction de la jeune femme, comme s'il voulait lui porter un toast, puis il se tourna vers la cheminée et se plongea dans la contemplation des flammes. Un immense sentiment de frustration s'empara alors de Rebecca. Ne perdait-elle pas son temps à essayer de dialoguer avec un homme qui refusait d'écouter? Mais comment l'atteindre? Elle avait rarement, avec tant de force qu'aujourd'hui, senti la limite de son pouvoir de persuasion.
Pourtant, elle restait convaincue que son instinct ne l'avait pas trompée : Hugh Davenport n'était ni méchant ni indifférent. Mais dès qu'il s'agissait de sa nièce, il refusait de voir la réalité. Et Charlotte n'était pas seule à faire les frais de cette étrange attitude : il en récoltait lui aussi des fruits bien amers. C'était comme une maladie qui lui rongeait l'âme, et lui gâtait toutes les joies de son existence. En tout cas, tant que le voile ne serait pas levé sur le sens de cette mésentente, les choses ne changeraient pas au manoir de Davenport. Mais comment agir, puisque Hugh refusait l'aide qu'elle lui offrait?
Perdue dans ses pensées, elle n'avait pas remarqué que Hugh s'était retourné et qu'il la dévisageait avec insistance. Lorsqu'elle s'en aperçut, elle tressaillit.
— Je n'aurais pas dû accepter votre marché, murmura-t-il. J'ai été séduit par la perspective de respirer un peu d'air frais, entre les murs de ma prison dorée... Mais j'ai commis une erreur. En cet instant, il la couvait d'un regard brûlant de désir, et Rebecca frissonna. Une fraction de seconde, elle eut envie de tout oublier, de se jeter dans les bras de cet homme dont le charme la subjuguait. Mais elle n'en fit rien.
De son côté, il n'esquissa pas non plus le moindre geste. Seule l'expression qu'elle lisait dans son regard, mélange d'impatience et de douleur, prouvait à Rebecca qu'elle n'avait pas rêvé.
— Je n'avais pas envisagé les choses sous cet angle, mais je crains, à présent, que vous ne sortiez meurtrie de cette expérience, reprit-il. Je ne veux pas vous voir perdre votre enthousiasme et votre optimisme, Rebecca. Il vaut mieux que vous partiez demain. Dans votre intérêt, oubliez Charlotte. Et oubliez-moi. — Non. Non, je ne renoncerai pas, Hugh. De cela au moins, je suis absolument certaine. Je ne connais pas les raisons qui vous poussent à vous comporter comme vous le faites avec votre nièce, mais pour moi, les choses sont claires : ce que vit Charlotte, je l'ai vécu avant elle. A son âge, j'étais également très malheureuse. — C'est stupide! s'exclama-t-il. Il posa son verre avec une telle violence sur la cheminée qu'il le brisa. Le whisky qu'il contenait se répandit alors sur le marbre, des éclats de cristal tombèrent sur le sol. Sans paraître y prêter la moindre attention, Hugh s'avança vers Rebecca. Parvenu près d'elle, il la prit fermement par les épaules. — Ecoutez-moi. Rebecca. Après ce que vous nous avez révélé de votre enfance à midi, je comprends très bien que vous puissiez vous identifier à ma nièce. Mais c'est une erreur : vos deux expériences sont complètement opposées. Pour Charlotte, la mort de ses parents ne signifie rien du tout. Elle ne les regrette pas, comme vous, vous avez pu regretter votre mère. Vous êtes capable d'aimer, pas Charlotte. Pour elle, l'amour n'est qu'un jeu, un moyen de manipuler les autres. Et quand elle aura bien utilisé l'amour que vous lui donnez, elle vous le jettera au visage, avec un mépris qui vous glacera le cœur. Je sais de quoi je parle, croyez-moi. Dieu sait que je trouve lourde cette croix qu'il me faut porter pour... mais cela ne vous concerne pas. Je m'en veux terriblement d'avoir accepté votre proposition, de ne pas vous avoir prévenue avant : l'attention que vous lui portez, Charlotte la retournera contre vous, et s'en servira comme d'une arme.
Bouleversée par ce discours, Rebecca regarda le comte droit dans les yeux.
— Non, Hugh. Un enfant ne peut pas être aussi machiavélique. Charlotte a besoin d'être aimée, comme nous tous. Vous vous trompez à son sujet.
Il lui serra plus fort les épaules.
— Charlotte me déteste parce que je lis en elle, déclara-t-il d'une voix vibrante de colère. Parce que j'ai deviné son petit jeu. Elle ne peut pas gagner, avec moi, et c'est ce qui la rend si violente. Mais vous...
Sur le visage de Hugh, l'expression farouche s'adoucit soudain. Lentement, il fit glisser ses mains le long des bras de la jeune femme, en une caresse qui la fit frissonner. — Pour Charlotte, poursuivit-il, l'amour est une faiblesse qu'il faut exploiter. Si j'arrivais à me persuader que vous êtes assez forte pour ne pas souffrir à cause d'elle, je vous laisserais faire, et je m'abandonnerais tout simplement au plaisir de vous avoir sous mon toit, Rebecca.
De l'index, il effleura le cou de sa compagne, puis suivit le tracé des lèvres frémissantes. Enfin, comme à regret, il retira sa main. — Mais voyez-vous, quoi que vous en pensiez, je ne suis pas un monstre. Et je vous demande de quitter cette maison avant que Charlotte ne vous blesse.
A ces mots, le cœur de Rebecca se serra. Il savait qu'elle se sentait attirée par lui, elle le sentait. Mais il avait délibérément choisi de ne rien entreprendre. Pour lui permettre de partir sans regret, probablement...
Et s'il avait raison ? Si la décision qu'elle avait prise de séjourner au manoir n'était qu'une erreur, depuis le début ? Elle se souvint alors de la première apparition de Charlotte, dans cette même pièce, et de la méchanceté qu'elle avait lue sur le visage de la fillette. Et ce soir, l'éclair de triomphe dans ses grands yeux bleus... L'aurait-elle mal interprété ? L'amour, une arme dans les mains d'un enfant ? Cela paraissait incroyable. Et pourtant... La porte s'ouvrit brusquement, arrachant la jeune femme à ses pensées.
— Le dîner est servi, Monsieur, annonça Brooks. — Merci.
Le vieux majordome se retira, non sans avoir auparavant adressé un salut respectueux au maître des lieux. — Venez, Rebecca, déclara Hugh. Parlez-moi de kangourous et de koalas. Ça nous changera les idées. Rebecca s'efforça de sourire. En vain.