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Alphonse Allais · Chapitre 10 sur 17

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Gabelle macabre

 

Il va se plaider, la semaine prochaine, au tribunal du Havre, un curieux procès entre un particulier et l’administration des douanes françaises, procès dont le résultat fixera un point de droit des plus intéressants.

Laissez-moi, dites, vous conter la chose par le menu : elle en vaut la peine.

Le mois dernier, s’embarquaient, sur le transatlantique La Champagne, deux Français : un Français âgé et un jeune Français.

Quand je vous aurai dit que le vieux était l’oncle du jeune, je me croirai dispensé d’ajouter que ce dernier était le neveu du vieux.

Nos deux compatriotes se destinaient à New-York, d’où ils se dirigeaient vers Chicago, dans le but d’admirer les fils électriques à couper le beurre de l’ingénieur Edison et consorts.

 

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À Chicago, ils s’embêtèrent si ferme, parmi les vertueux et sinistrement raseurs presbytériens, luthériens, calvinistes, etc., de là-bas, qu’ils se rabattirent illico sur New-York où, paraît-il, on n’eut pas le temps de s’embêter une minute pendant le wordl’s fair. (Une bonne blague que les New-Yorkais firent aux Chicagotiens.)

(Pour rester dans les traditions d’esprit bien français, appelons l’oncle Incarné de même que nous baptiserons le neveu Derameau.)

À New-York, l’oncle Incarné, fortement aidé par le jeune Derameau, contracta des habitudes d’intempérance et de débauche.

Disons le mot : il se surmena dans de fangeuses orgies.

Au bout d’une quinzaine de cette existence à laquelle les bâtons de chaise les plus dévoyés auraient refusé de prendre part, Incarné, vanné jusqu’à la corde, proposa le retour.

Pas fâché au fond de revoir ses petites amies de Paris, le jeune Derameau accepta de tout cœur.

Au bout de deux jours de traversée –

 

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abrégeons – Incarné mourut.

Comme le capitaine parlait de jeter à l’eau la dépouille mortelle du bonhomme, Derameau protesta vivement, non pas tant par piété népotale que dans la crainte de se voir accusé d’avoir empoisonné le digne vieillard.

Un arrangement survint : on conserverait jusqu’au Havre, dans un baril de tafia, le corps de M. Incarné.

Oui, mais voilà, on ne découvrit pas à bord un tonneau assez vaste pour contenir le défunt, à moins de lui faire prendre une attitude ridicule et peu compatible avec la majesté de la mort.

Le maître charpentier de la Bourgogne, un garçon de ressources, alors proposa d’improviser un excellent tonneau dans les proportions voulues.

Où y a d’la gêne y a pas d’plaisir,

comme dit la chanson de Charles Cros.

Tout alla bien jusqu’au Havre.

Mais quand il s’agit de débarquer le funèbre

 

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colis, un douanier se présenta :

« Qu’est-ce que c’est que ça ?

– Ça ? répondit Derameau, c’est mon oncle.

– Votre oncle ? Dans un tonneau !

– On met son oncle où l’on peut, mon ami, surtout quand il est trépassé entre le ciel et l’onde. »

Cependant, le gabelou avait flairé le contenu.

« Que ce soit votre oncle ou votre tante, ajouta-t-il, vous devez payer pour le liquide.

– Soit !... Combien ? »

Alors, un sous-brigadier s’approcha et se mit à jauger le tonneau, d’après la formule employée dans les douanes du Havre :

V = ¼ 2 1 II [ d + (D – d) X 0,56] X H

formule également en vigueur, si je ne me

 

1 d diamètre des fonds.

D diamètre du centre du tonneau.

H distance des fonds.

0,56 coefficient empirique.

 

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trompe, à l’octroi de la ville de Paris.

« Ça fait tant de décimètres cubes ; par conséquent, vous avez tant à payer. »

Derameau paya, prit le train, toujours muni de son sarcophage liquide, et fit au décédé de convenables obsèques.

Le soir même de l’enterrement, un monsieur se faisait introduire auprès du jeune homme et lui tenait ce langage :

« Monsieur, je suis au courant du malheur qui vous a frappé. Je sais également dans quelles conditions vous avez rapporté M. votre oncle sur le plancher des vaches, si j’ose m’exprimer ainsi. Vous avez payé à la douane du Havre tant pour un tonneau qui jaugeait tant, n’est-ce pas ?

– Rigoureusement exact.

– Eh bien, la douane du Havre vous a floué. Elle vous a fait payer pour le contenu intégral du tonneau, sans en déduire le volume du corps de M. votre oncle.

– Ah bah !

– C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire.

 

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Combien cubait monsieur votre oncle ?

– Ma foi, monsieur, je vous avouerai que jamais l’idée ne m’est venue de jauger le pauvre cher homme.

– C’est une grande imprudence... Combien pesait-il ?

– Environ 90 kilos.

– Si on l’avait jeté à l’eau, aurait-il flotté ?

– Sensiblement.

– Bon, cela nous représente une densité d’environ 1. Nous avons, par conséquent, un volume de 90 décimètres cubes que nous forcerons bien la douane du Havre à défalquer. Signez-moi cette procuration.

– Voilà, monsieur. »

La douane du Havre a refusé de restituer un seul centime des droits perçus.

L’affaire se présente mardi au tribunal. Je tiendrai nos lecteurs au courant.

 

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À monsieur Ousquémont-Hyatt, à Gand

 

Votre lettre, cher monsieur, m’a touché aux larmes, dirais-je, si je ne craignais de me faire railler par mes sceptiques lecteurs et mes gausseuses lectrices.

Et puis, je mentirais en parlant de mes larmes.

Votre lettre m’a fait plaisir, bien plaisir, et c’est encore très gentil.

Vous avez la bonté de vous informer de mes travaux, de mes amours, de mes espoirs.

Les Confessions d’un enfant du cycle vont-elles bientôt paraître ? demandez-vous.

Et ma fameuse Légende des cycles, à quand sa mise en vente ? Entre parenthèses, j’ai ajouté à cette publication le sous-titre suivant, à la portée des plus humbles méninges : ou le Vélo à travers les âges.

Car le vélo, cher monsieur, n’est pas

 

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d’invention aussi récente que vous semblez le croire.

Des morceaux de silex me tombèrent sous la main dernièrement qui sont les fragments de vélocipèdes préhistoriques.

Sans remonter si haut, le tandem, ce fameux tandem dont vous faites votre Dieu, était une machine courante (courante est le mot) à l’époque de la vieille Rome.

Une des marques les plus appréciées alors était le Quousque tandem dont se servait, à l’exclusion de tout autre, l’équipe des frères Catilina.

Quand Cicéron (voyez la première Catilinaire) avait parlé du Quousque tandem aux Catilina, il avait tout dit.

Et il ajoutait, ce Marcus Tullius, abutere patientia nostra, ce qui signifiait : Est-ce que l’équipe des frères Catilina ne nous fichera pas bientôt la paix avec leur dangereux Quousque tandem ?

Allusion transparente au recordium Roma-Tusculum établi, la veille, par les frères Catilina,

 

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recordium fertile en accidents de toute sorte : écrasement d’un puer en train d’abiger muscas, le cheval effrayé d’un vieux magister equitum, fraîchement débarqué des guerres puniques, etc., etc.

(De ces frères Catilina, l’histoire a conservé le nom d’un seul, Lucien, que les courtisanes appelaient familièrement Lulu.)

Cicéron, d’ailleurs, se couvrit de ridicule dans cette affaire. Il y mêla des noms qui n’avaient rien à y voir. Ô Tempora ! Ô Mores !

Le marquis de Morès – est-il nécessaire de l’ajouter ? – ne connaissait même pas Catilina de vue.

Le plus comique, c’est que Cicéron invectivait ainsi le Quousque tandem des frères Catilina... en hémicycle, lequel, ainsi que l’indique son nom, était une sorte de vélocipède composé de la moitié d’une roue. (Comme ça devait être commode de rouler là-dessus !)

Je travaille également à la reconstitution du célèbre Pôdâsocus Akilleus, d’Homère, et je

 

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compte bien démontrer que si cet Akilleus était, à ce point, pôdâsocus, c’est qu’il avait une bonne bécane entre les jambes.

De là, je remonterai aux ailes, dont la mythologie grecque affublait les pieds de Mercure.

Ce sera un jeu d’enfant pour moi d’établir que ces ailes sont la représentation symbolique de la pédale.

Rude tâche, monsieur, que de dissiper ces brumes !

J’y travaille sans relâche, ne m’interrompant que pour prier.

Au revoir, cher Ousquémont-Hyatt, et bon appétit.

Si vous avez l’heur de rencontrer, par les rues de Gand, notre excellent Maurice Maeterlinck, décrochez-lui, de ma part, mille marques d’estime et de cordialité.

 

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Légitime revendication

 

Bornons-nous, pour aujourd’hui, à enregistrer une légitime réclamation.

Elle se passe de commentaires, et j’en suis ravi, car je m’en trouve complètement dénué en ce moment, et j’ai passé un marché avec une grande maison anglaise qui m’interdit de me servir de tout commentaire ne sortant pas de ses manufactures :

 

« Cher monsieur,

« À qui j’adresserais cette âpre réclamation, longtemps j’hésitai entre M. votre oncle Francisque Sarcey et vous-même.

« Je conclus pour vous-même, rapport au nommé Symbole auquel aurait pu croire votre digne parent, et dont le vieux bougre se serait méfié peut-être.

 

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« Si vous n’avez rien de mieux à faire pour le moment, relevez le bas de votre pantalon et entrons dans le vif de la question.

« (Je serai obligé à messieurs les typographes d’employer les capitales pour les trois lignes suivantes, afin de les distinguer de la professionnelle et bafouilleuse littérature circonvoisine qui les enserre.)

« PLUS IL FAIT CHAUD, PLUS JE ME VOIS FORCÉ DE GRIMPER HAUT DANS LE TUBE DES THERMOMÈTRES.

« Ces jours-ci, dans certains appareils dont il me serait pénible de désigner avec plus de précision les propriétaires, je fus contraint d’atteindre, en plein soleil et au moment le plus chaud du jour, des degrés sis pas loin du 45° centigrades.

« Par contre, quand viendra l’hiver, je n’aurai rien de mieux à faire que de stagner dans des bas-fonds de thermomètres, au risque d’y geler bêtement et sans plus de gloire que les pontonniers de la Bérésina. (Honneur et Patrie !)

 

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« Serait-ce pas plus simple, entre nous, de chavirer l’état des choses en question ?

« Plus il ferait froid, plus je grimperais haut à l’échelle, et ça me procurerait de l’exercice.

« Plus il ferait chaud, plus je me tiendrais tranquille, dans les environs de pas loin de zéro degré, où j’attendrais patiemment la fraîcheur du soir.

« La science n’y perdrait rien ; l’humanité y trouverait son compte.

« C’est en vous que j’espère, cher monsieur, mollement, d’ailleurs.

« Veuillez, etc., etc., etc.

« Signé : LE MERCURE

DES THERMOMÈTRES. »

 

Pas plus tôt cette lettre reçue, je fis un bond à l’Observatoire, où je ne pus me mettre en contact qu’avec un vague subalterne.

Je sortis entièrement découragé.

 

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Du courage, Mercure des Thermomètres, du courage encore !

 

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La main dans la main, désormais

 

Une lettre, fort aimable d’ailleurs, autant qu’empreinte de la plus parfaite courtoisie, émanant d’un secrétaire à l’ambassade d’Angleterre à Paris, me prie de déclarer ici, publiquement, que cette idée de faire traverser le pas de Calais au moyen du procédé connu sous le nom de looping the loop, ne jaillit nullement, ainsi que je l’aurais insinué, du cerveau de S. M. Edouard VII.

Le roi (the king), ajoute notre distingué correspondant, depuis son installation sur le trône de l’United Kingdom, a complètement abandonné ce genre d’humour qu’il cultivait, si l’on en croit ses familiers, fort agréablement, aux temps qu’il était simple prince royal.

Ma grande politesse native, une longue habitude des cours, le parti pris farouche que je me suis imposé, depuis quelques années, de ne

 

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créer à notre cher pays la moindre complication extérieure, et, surtout, diverses autres considérations, contraignent à m’incliner devant le désir de Sir Edmund Monson.

Mettons que ce projet de franco-english loop appartienne à M. Delcassé, et n’en parlons plus : je dois bien à la France cette légère concession.

...........................................................

En dehors de ces trois procédés vulgaires et désespéremment banals mis en avant pour relier les deux rives, batellerie, tunnel et pont, ce n’est pas les idées ingénieuses qui manquèrent de s’imaginer dans ce but.

Citons celle du pauvre et regretté Captain Cap, qui, d’un coup, résolvait la moitié de la question avec, en plus, une partie de celle du gaz à bon marché.

Un service régulier et fréquent de ballons dirigés en trolley de Londres à Paris, tel était le rêve du hardi captain.

« Mais, mon pauvre Cap, lui objectai-je, ça vous coûtera les yeux de la tête, toute cette

 

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aérostation !

– Détrompez-vous, mon bon Allais, me calmait Cap... Le gaz pris aux usines de Londres revient à moins d’un demi-penny le mètre cube... Calculez ce que nous gagnerons à le revendre aux commerçants parisiens, soucieux d’éclairer leurs boutiques, le soir. »

Comme toujours, ce diable de Cap avait raison.

D’autres systèmes furent également mis en avant.

Les montagnes russes, projet qui rappelle assez le looping de M. Delcassé.

Les balançoires d’une rive à l’autre.

(Un inventeur alla même jusqu’à proposer le trapèze double, ainsi qu’en usent les gymnastes de cirque, moyen inacceptable à cause du danger qu’il présente aux personnes peu exercées à ce genre de sport.)

Des fantaisistes proposèrent aussi d’entretenir sur la surface du détroit une couche d’environ vingt-cinq centimètres d’épaisseur de sciure de

 

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bois légèrement torréfiée.

(La sciure de bois légèrement torréfiée possède, en effet, la propriété de supporter, sans enfoncement dans l’eau, des poids inimaginablement lourds. Oui, mais en cas d’affreuse tempête ?...)

Un ingénieur se faisait fort de relier la France et l’Angleterre au moyen d’une forte et solide couche de glace, obtenue par la détente d’air liquide. (Certains procédés actuels nous livrent je ne sais combien de kilogrammes d’air liquide pour un simple sourire.)

On n’en finirait pas à dénombrer toutes ces imaginations, lesquelles, aujourd’hui, font hausser les épaules graves, pour enrichir demain les personnes assez confiantes en la Science pour m’envoyer leurs petites épargnes, en spécifiant si c’est dans la sciure de bois torréfiée ou la banquise qu’elles entendent placer leurs fonds. (Se hâter !)

 

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L’émigration au pôle

 

De la meilleure grâce du monde, et toujours le sourire sur les lèvres, hospitalisons la d’ailleurs fort intéressante communication que voici :

 

« Bien cher et vénéré maître,

« Dans l’un des plus récents numéros du Journal, vous entretenez votre brillante clientèle d’une maison construite en vue des étés brûlants, et dont les pierres de taille sont remplacées par des parrallélipipèdes creux, au sein desquels on enfourne des blocs de glace, joyeux dispensateurs de fraîcheur.

« Or, et voici pas mal de temps, votre dévoué soussigné nourrit un projet identiquement analogue au vôtre, à cette légère différence qu’il en est tout l’antipode.

« Vous, monsieur, vous n’hésitez pas à vous

 

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colleter avec la nuisance du torridisme ; moi, c’est aux méfaits des trop basses températures, que je m’applique à remédier.

« Où nos deux génies se confondent, c’est dans la préoccupation du choix des matériaux appelés à composer notre édifice ; mais où ma supériorité n’hésite pas à éclater, c’est dans le côté économique, disons mieux, rémunérateur, de mon système.

« Aux vulgaires pierres de taille d’autrefois, vous substituez de coûteux alvéoles frappés, parfait ! Mais, moi, je les remplace, pendant les rigoureux hivers, par des cages contenant des animaux thermogènes.

« Voyez-vous cela d’ici ?

« Après mille veilles et cent mille expériences, mon choix se fixa sur les deux bêtes suivantes : ours blanc et pingouin.

« L’ours blanc s’accommode assez bien de la captivité, de même le pingouin, à condition, néanmoins, que ce confinage ne s’accomplisse pas dans un palmarium de gens trop riches.

 

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« ... Ma femme de ménage étant sortie en ce moment avec toutes mes clefs dans sa poche, je ne puis malheureusement vous envoyer les plans, devis, coupes et autres élévations de mon séduisant projet ; mais je vous sais assez intelligent, ainsi que toutes ces dames et tous ces messieurs qui vous lisent, pour suppléer, avec votre et leurs imaginations, à ces vagues épures, d’ailleurs souillées de détritus alimentaires qui les rendent d’assez pénible consultance.

« La nature de mon genre de construction s’indique principalement à l’attention des sympathiques propriétaires de terrains au pôle Nord et au pôle Sud, car un facteur, et non des moindres, de la faible locativité en ces parages réside, du même coup, en l’excessive rareté du combustible, d’où son tarif céphalophtalmique, puis l’énorme quantité qu’il en faut avant d’arriver à chauffer convenablement le moindre appartement.

« Avec mon système, plus besoin de Cardiff, foin du bois de hêtre, nib de poêle à gaz !

« Nous vivons dans une maison douillettement

 

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capitonnée d’ours blancs, descentes de lit en herbe et de quotidiennement et succulemment ovifères pingouins.

 

« Le Paradis boréal, quoi !

« Avis aux explorateurs, tant arctiques qu’antarctiques.

Veuillez, ô bien doux maître, agréer etc...

« Z.Y.X.,

« Architecte,

« Spécialité de construction

pour hautes, moyennes et

basses latitudes. »

 

Permettez-moi, mon cher spécialiste, d’abondez dans votre axe : votre idée est frappée au coin du bon sens, ce qui me paraît infiniment meilleur que de l’être à tel autre coin d’une rue et d’un boulevard de Paris que je ne veux pas désigner plus clairement, tant cela mettrait dans l’embarras certain prêtre du diocèse de Fréjus.

 

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L’Érébium

 

Comme tout le monde, j’avais entendu parler de l’Érébium et de la stupéfiante propriété que possède ce nouveau corps : dégager autour de lui un globe de ténèbres.

Mais, comme tout le monde, je l’avoue, l’inventeur étant un chimiste de San Francisco, je croyais, jusqu’à nouvel ordre, à quelque bluff, truc ou humbug américain.

Ce W.-K. Goldcock, un épateur sans vergogne, évidemment, à moins d’un habile fumiste !

Car, autant la découverte du radium m’avait peu ahuri1, autant l’annonce d’une aussi

 

1 Le radium, en effet, n’a épaté que les poires. Le radium émet de la lumière, tous les métaux émettent de la lumière. La seule et mince différence qui sépare le radium des autres métaux, c’est la faible chaleur nécessaire à son incandescence. De même, pour fondre, le mercure se contente de ce que nous

 

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paradoxale substance nous déjetait tous sur le derrière, mes amis des grands laboratoires et votre pâle serviteur.

L’Érébium !

Un corps dont gros comme une tête d’épingle suffit à produire de la nuit dans un rayon de trois ou quatre mètres.

Quelle blague !

Henry Becquerel, d’Arsonval, Lipman, sans compter le sympathique nouveau directeur de l’Institut Pseudotechnique, M. Max de Nansouty, et quelques autres savants appréciés, haussaient, à ce sujet, d’unanimes épaules.

Seul, le jeune et déjà génial Pierre Trébucheau disait :

« Pourquoi pas ?... Nous avons les moyens de produire, à notre volonté, de la chaleur et du

 

appelons la température ordinaire, ce qui ne prouve pas que le mercure soit un métal en marge des autres. Cette histoire de radium est le plus grand bluff du XIXe siècle ; je le démontrerai bientôt, irréfutablement, dans une conférence dont le souvenir ne sera pas près de s’effacer.

 

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froid ; pourquoi n’obtiendrions-nous pas de la ténèbre avec la même aisance que déjà de la lumière ? »

Et, comme nous nous récriions tous contre un simplisme aussi parfaitement antiscientiste, ce fut au tour de Trébucheau de hausser des épaules plus unanimes encore, à elles seules, que toutes les nôtres réunies.

« Mais, infortuné tas de gourdes que vous êtes, lumière, ténèbre, des mots, de même que chaleur et froid, des mots exprimant vaguement des phénomènes intermédiaires entre des états qui débordent les limites de nos moignonneuses perceptions. »

Nous allions respectueusement faire observer à Trébucheau que, cela, nous le savions, quand un garçon de laboratoire vint nous prévenir que le monsieur dont il nous tendait la carte demandait à être introduit.

La carte portait : W.-K. Goldcock.

Le professeur d’Arsonval fut le premier à revenir de sa stupeur.

 

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« Faites entrer ! » pâlit-il.

.................................................................

La porte du laboratoire, exposé au sud, donne sur une vaste cour admirablement claire ; dès qu’on l’ouvre, un flot de lumière vous envahit, surtout, ainsi que cela en était le cas, quand il est dans les environs de midi et radieux le temps.

La porte du laboratoire s’ouvrit...

.................................................................

Je viens de le dire : il était dans les environs de midi et radieux le temps.

Or, la porte du laboratoire s’ouvrit sur la plus intense des nuits.

Un vieux machin arabe prétend que la perception de Dieu va jusqu’à distinguer la plus noire des fourmis se baladant sur le plus noir des marbres par la plus noire des nuits.

C’est peut-être vrai.

Mais, de simples hommes, que prennent-ils, lorsque, brusquement, on les pose devant d’aussi peu accoutumées limbes ?

 

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Panachée d’un fort accent français, une voix sortit de cette nuit :

« Alors, messieurs, je ne vous dérange pas ? »

 

.................................................................

Mais, comment narrer tant de sensationnel en aussi peu de lignes ?

Rendez-vous, donc, mesdames et messieurs, à l’une de ces plus prochaines séances.

 

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Pour embêter Franc-Nohain *

 

Une jeune fille du plus grand monde, d’indéniable beauté, de charme étrange et que nous appelons la « Poétesse Olga », me fait remettre par sa femme de chambre le poème suivant.

Accompagnant le manuscrit, un court billet m’avise qu’en cas de dédain, la « Poétesse » ne cherchera d’autre refuge qu’en un trépas déterminé par la brusque intrusion d’un poignard dans son sein.

Une telle menace était superflue, comme vous

 

* Note de l’éditeur : Allais embêta sûrement Franc-Nohain... mais il réussit à faire « passer » un conte apocryphe et nous marchons encore ! Allais signa de son nom dans Le Journal er du 1 février 1900 l’œuvre de l’ami Osmont dit Blaise Petiveau (1874-1922). Celui-ci ne fut pas surpris et réutilisa un an plus tard son monologue, dans un roman dédié à Allais, Le cœur sur la main et l’estomac dans tes talons.

 

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allez pouvoir en juger.

 

S * ON NOMBRIL

Elle avait le nombril en forme de cinq1

Et n’en était d’ailleurs pas plus fière pour ça.

On la voyait tous les matins

Tuer le ver avec les copains

Sur le zinc,

Ainsi que vous et moi, sans faire d’embarras

 

* – Au répertoire de Yvette Guilbert en 1904.

– Toujours au répertoire des Frères Jacques qui modifièrent la fin de la dernière strophe « Serve à numéroter la prochaine République ». (N. d. E.)

1 Cette configuration ombilicale était très bien portée chez les Romains. Il est d’ailleurs visible que le mot nombril vient de nombre, sans quoi il n’aurait aucune espèce de signification. On vient du reste de trouver récemment dans les fouilles de Pompéi une magnifique collection de nombrils romains de l’époque, figurant des cinq, des sept et des neuf (en chiffres romains, bien entendu). De nos jours ces formes ont totalement disparu. C’est du moins l’opinion de M. Honoré Trouillard, le sympathique président de la Société des Recherches Ombilicales de la Vienne-Inférieure.

 

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Et nul, en la voyant, simple, lever son verre

N’aurait pu se douter que l’accorte commère

Avait le nombril en forme de cinq.

Ah ! qui vous chantera, fleurs mystiques, écloses

Parmi les chairs nacrées aux ivoires troublants,

Quel poète dira, nombrils, nénuphars roses,

Le nonchaloir exquis qui mollement vous pose

Sur le lac pur des ventres blancs ?

 

Elle avait le nombril en forme de cinq

Une autre aurait fait des manières,

Une autre aurait fait du chichi,

Aurait cherché à s’exhiber aux Folies-Bergère,

Ou bien encore au Casino de Paris.

Elle, pas du tout. Et quand en souriant

Un ami lui disait : « Fais donc voir ton nombril »,

Elle se dégrafait sans se faire de bile,

Et montrait son nombril

 

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Ainsi que vous et moi, très simplement.

Elle était si douce et si simple !

 

(Quel poète dira l’ironie décevante

De cet orgueil goguenard que Dieu nous mit au

ventre

Comme les architectes dans les maisons

Mettent une rosace au plafond ?)

 

Elle avait le nombril en forme de cinq

Une autre aurait affiché la prétention

D’être le clou tant cherché de l’Exposition.

 

Elle, pas du tout. Elle allait à l’Exposition sans

pose

Avec son petit chapeau de paille noire à rubans

roses.

Son nombril ne lui faisait pas tourner du tout la

boule

Et si, dans les flots pressés de la foule,

 

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Quelque malappris lui pinçait les fesses,

(Elle est si débauchée aujourd’hui la jeunesse !)

Elle préférait se laisser faire, sans rien dire,

Ainsi que vous et moi, se contentant d’en rire

Je dois même ajouter qu’elle y prenait quelque

plaisir.

Elle était si douce et si simple !

 

Elle avait le nombril en forme de cinq

Une autre serait morte d’une façon tragique,

Aurait cherché quelque suicide dramatique,

Histoire de défrayer longuement les chroniques.

Elle, pas du tout. Elle mourut dans son lit

Ainsi que vous et moi, munie,

Faut-il pas qu’en fidèle historien je le dise,

Munie des sacrements de l’Église.

 

(Quel poète dira vos formes tant diverses

Nombrils ? nombrils corrects, nombrils à la

 

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renverse,

Nombrils en long des faméliques,

Nombrils en large des grosses dames

apoplectiques,

Nombrils en porte cochère,

Comme en ont fréquemment les accortes

bouchères,

Nombrils troublants des folles filles de

l’Espagne,

Nombrils gras et béats des curés de campagne,

Nombrils effarés des timides épouses,

Nombrils de gros rentiers, larges comme des

bouses,

Nombrils rusés, nombrils malins,

Qui avez l’œil américain,

Nombrils moulés ainsi que de petites crottes

Qui parez l’abdomen des vierges Hottentotes,

Nombrils mi-clos, nombrils entrebâillés,

– Il faut pourtant qu’une porte soit ouverte ou

fermée. –

 

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Nombrils en rond, nombrils en boule,

Nombrils gros comme des ampoules,

Et vous nombrils en cul-de-poule,

En l’avril d’un babil puéril et subtil,

Ah ! qui vous chantera, nombrils ?

 

Elle avait le nombril en forme de cinq.

Une autre aurait voulu qu’on la mît en terre

Avec le concours d’un de ces messieurs du

ministère,

Qu’il y eût des discours, des musiques.

Elle, pas du tout. Ce fut simple et banal,

Il n’y eut même pas un conseiller municipal,

Mais deux ou trois parents, quelques amis et

l’ecclésiastique.

 

Et quand le tabellion ouvrit son testament,

Il lut ces quelques mots profondément touchants :

« Je, soussignée, désire et veux que mon nombril

« Serve de numéro à quelque automobile. »

 

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Remettez, poétesse Olga, votre méchant stylet dans sa gaine et refaites à l’existence une de ces risettes dont seule vous avez le secret et qui nous glissent à tous comme du baume au cœur.

 

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