À la une!

Alphonse Allais · Chapitre 7 sur 17

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Philologie

 

Mon jeune et intelligent directeur me remet, ou plutôt me fait remettre par un de ses grooms – car nous sommes en froid depuis quelque temps (histoire de femmes) – la lettre suivante que je publie presque intégralement, non pas tant pour l’intérêt qu’elle comporte que pour la petite peine qu’elle m’évite d’imaginer et d’écrire une vague futilité analogue ou autre.

Tout ce qui touche à la langue française, d’ailleurs, ne me saurait demeurer indifférent. Mes lecteurs, mes bons petits lecteurs chéris, le savent bien, car pas un jour ne se passe sans que je sois consulté sur quelque philologique embarras, ou invité à consacrer de ma haute sanction telle nouvelle formule.

D’autres se montreraient orgueilleux d’une semblable renommée ; moi, je n’en suis pas plus fier !

 

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Une lettre très gentille, entre autres, reçue dernièrement, me disait en substance :

« Un syndicat d’idolâtres de votre incomparable talent et de votre parfaite tenue dans la vie me charge de vous aviser qu’il a définitivement adopté, comme courtoise formule épistolaire, le inoxydablement que vous venez de lancer avec votre indiscutable autorité.

» Mais croyez-vous point, cher Monsieur, que l’orthographe en serait pas mieux ainsi : inoccidablement, témoignant que les sentiments qu’on nourrit pour son correspondant sont altérables par rien du tout, même le trépas ? »

Nous sommes d’accord, Syndicat d’idolâtres, nous sommes d’accord.

Et puis, voici la lettre annoncée plus haut :

 

« À Monsieur Fernand Xau, Directeur du

journal Le Journal, 106, rue de Richelieu.

» Monsieur,

» Depuis plus de deux ans que, chaque matin, je lis le Journal, j’admire... etc., etc.

 

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(Ici quelques mots aimables pour plusieurs collaborateurs non dénués, en effet, de talent.)

» ... Mais ce que je prise par-dessus tout, ce sont les chroniques si fines, si ingénieuses, si larges, si substantielles de ce remarquable vieillard (sic) qui signe Alphonse Allais.

» Je n’ai pas l’honneur de le connaître, je n’ai même jamais vu sa photographie, mais le respect que j’éprouve pour son noble caractère et pour la façon si docte, si magistrale, si définitive avec laquelle il dénoue le nœud gordien des plus grosses difficultés de la langue française, m’ont amené à lui demander, par votre intermédiaire, son avis sur une question qui nous passionne, quelques amis et moi.

» M. Allais a su conquérir, dans les milieux universitaires, une vive autorité pour la lueur qu’il jeta jadis sur le genre du mot tac, masculin ou féminin selon le cas (l’attaque du moulin, le tic-tac du moulin, la tactique Dumoulin).

» Il s’agit aujourd’hui des différentes orthographes du mot sang, qui ondoient suivant la qualité, la couleur, la température, etc., etc.

 

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» Quand, par exemple, vous parlez, dans le Journal, de ce jeune esthète que vous appelez, je crois, Sarcisque Francey ou Sancisque Frarcey (ou un nom dans ce genre-là), vous dites : « Ce petit jeune homme détient le record du bon sens. »

» Mais dès qu’il est question du chasseur Mirman, vous écrivez : « Le député de Reims se fait beaucoup de mauvais sang. »

» Donc, s, e, n, s, quand c’est bon ; s, a, n, g, quand c’est mauvais.

» De même, l’orthographe de ce mot varie avec la couleur :

» Quoique le sang soit habituellement rouge, vous écrivez « faire semblant » s, e, m, et « sambleu ! » s, a, m.

» Expliquez cela, s. v. p. !

» Ce n’est pas tout :

» Pourquoi écrivez-vous : « M. Barthou perdit son sang-froid » s, a, n, g, et « Don Quichotte perdit son Sancho » s, a, n ?

» Je m’arrête, monsieur le directeur, car, à

 

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insister dans cette voie, on se ferait tourner les sangs.

» Peut-être M. Alphonse Allais trouvera-t-il que je n’ai pas le sens commun ?

» Dans cette espérance, veuillez, monsieur le directeur, etc., etc.

» Votre bien dévoué,

» JEAN DES ROGNURES. »

 

La question est, en effet, étrangement complexe ; je la transmets à mon conseil d’études (section des lettres).

Et je me rappelle l’amusante boutade de mon pauvre vieil ami Hippolyte Briollet :

On dit « Francfort-sur-le-Mein » et « avoir le cœur sur la main ». Comment voulez-vous que les étrangers s’y reconnaissent ?

Moi aussi, je me demande comment les étrangers peuvent s’y reconnaître.

 

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Saint Élie, patron des chauffeurs

 

L’idée que nous préconisions ici, voici quelques jours, de chercher au Paradis un bienheureux que ses ex-fonctions sur terre désigneraient clairement comme patron des automobilistes, a rencontré dans le monde sportif le plus flatteur accueil.

Quelques journaux ont reproduit la teneur de ma proposition en souhaitant qu’elle s’accomplît au plus tôt, car, ajoutaient-ils, les occasions sont bien fréquentes en lesquelles le chauffeur ne sait à quel saint se vouer1.

Ce qui rencontra beaucoup moins de succès, je dois l’avouer, c’est le choix que j’avais cru pouvoir hasarder, en vue de ce haut poste, d’un certain saint Otho, personnage d’autant moins

 

1 Et le piéton donc ! À ce propos, les piétons ont-ils leur saint !

 

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connu qu’il est le simple fruit d’une lamentable et mienne invention.

« Faut-il, m’écrit sévèrement, à ce sujet, un digne ecclésiastique du diocèse de Tours, faut-il, monsieur, que votre moelle soit sur les dents pour qu’en tant auguste matière, vous en soyez réduit à un aussi piètre calembour1 ! »

Et le digne ecclésiastique du diocèse de Tours ajoute :

« Si messieurs les automobilistes désirent avoir leur délégué auprès du Très-Haut, je ne saurais trop leur recommander le Prophète Élie, que tous ses actes, au cours de sa vie terrestre, désignent pour cet honneur. Entourez-vous, cher monsieur, de documents, et vous serez bientôt convaincu de la justesse de mon appréciation. »

Il avait raison, le bon prêtre tourangeau, et le long travail que je vais avoir l’honneur de vous

 

1 La hiérarchie populaire est pourtant fertile en calembours de cette sorte. Les paysans de chez moi font un pèlerinage à « Saint-Utrope », pour se guérir de l’« utropysie ». (Lire « Saint-Eutrope » et « hydropisie ») Et d’autres... !

 

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résumer ici le démontre péremptoirement.

Le prophète Élie, né à Thiobé, bourgade qu’on a tout lieu de croire située dans le pays de Galaad, vit le jour dans des conditions plutôt spéciales.

Au moment où le bébé venait au monde, Sobac, son père, vit s’approcher deux hommes vêtus de blanc, qui saluèrent le nouveau-né, l’environnèrent de flammes et lui en firent même avaler. (I. Rois, XVII, I.)

Un joli début pour un futur chauffeur, comme on voit, et qui détermina la vocation de notre vieux camarade.

Toutes les aventures un peu intéressantes, en effet, de son existence comportent une importante collaboration du feu.

Dans le fameux match entre Baal et Jéhovah, organisé par l’impie Achab, c’est le feu qui joua le principal rôle, car, alors que les cent cinquante prophètes idolâtres ne sont pas fichus, malgré de surhumains efforts, de rôtir leur holocauste, Élie construit un autel avec douze pierres, selon le

 

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nombre des tribus, le couvre de bois, y pose la victime et, après avoir versé sur le tout, en trois fois, douze grandes cruches d’eau, prie Jéhovah de procéder à l’allumage.

Quelques minutes ne s’étaient point écoulées, que la petite installation d’Élie flambait au-delà de toute espérance et que les cent cinquante lascars du fumiste Baal connaissaient les affres de l’égorgement collectif.

Les progrès actuels de la science et la faillite de la superstition nous permettent de reconstituer, en sa véracité, ce curieux épisode.

Les douze cruches d’eau étaient douze cruches d’essence1, et rien ne m’ôtera de l’idée que c’est Élie le vrai inventeur de l’électricité, ou, pour mieux dire, de l’élietricité.

Le miracle s’explique donc de lui-même.

Mais, pour voir notre Prophète sous le jour qui nous intéresse, il faut attendre la fin.

 

1 Le naphte est abondant dans ces parages. Élie n’eut qu’à en distiller.

 

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Ici, je copie le Livre des Rois, ou à peu près :

« ... Il se trouvait à Galgala, avec Élisée, son disciple, lorsque Dieu l’avertit que sa mission était terminée. Il voulut éloigner Élisée, mais, comme ce dernier refusait de le quitter, Élie monta dans un chariot de feu et, laissant tomber son manteau sur Élisée, disparut dans un tourbillon... »

Pour tout être que ne saurait aveugler le fanatisme religieux, ce chariot de feu n’apparaît-il pas clairement comme la première voiture à pétrole ou à vapeur que mentionne l’histoire ?

Les chauffeurs sauront donc, désormais, à quel saint se vouer.

 

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