À la une!
Skating
Si les muets pouvaient parler
Ils gueuleraient comme des sourds.
Raoul PONCHON
Je me disais : Mais où diable ai-je vu cette tête-là ?
Cette tête-là était celle d’un jeune homme, d’apparence honnête, confortablement vêtu, qui soupait, solitaire, dans la grande salle d’un restaurant de nuit.
Où diable avais-je vu cette tête-là ?
Une dame blonde, pas mal, ma foi, mais qui ne devait sa flavescence qu’aux ressources de la chimie moderne, s’approcha du jeune homme, lui déclara qu’elle le « gobait », et, sans autre transition, lui proposa de régler sa petite note de souper (sa note à elle bien entendu).
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Un peu troublé, mais ravi, déjà la main au gousset, le jeune homme balbutia :
« Évidemment, madame, évidemment, mais... êtes-vous sincère seulement ? »
Le ton sur lequel cette demande fut faite jeta dans mon cerveau une vive lueur.
Le jeune homme en question était un ancien condisciple à moi, nommé Ponette, que nous appelions tous au collège : Coco Ponette, mais combien bruni.
Orphelin de bonne heure, élevé par ses tantes, deux vieilles filles méticuleuses et proprettes, mon ami Coco avait conservé de cette éducation une gaucherie et une candeur inexprimables.
Il coupait comme un rasoir dans les ponts les plus grossiers.
Je m’approchai de lui vivement. Il me reconnut, serra ma main avec effusion et me fit asseoir.
« Tu as donc fait un héritage, dis-je, pour te payer des femmes pareilles ?
– Un héritage, c’est le cas de le dire. Te
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rappelles-tu mon oncle Leverrouillé, de Rouen ? Eh bien... Eh bien... »
Et Coco Ponette se lança dans une narration qui nous conduisit tout doucement jusqu’à cinq heures du matin, avec intermèdes de viandes froides et bordeaux.
C’est, en effet, une bizarre histoire que celle de l’héritage de l’oncle Leverrouillé.
M. Leverrouillé fonda à Rouen, en 1840, une quincaillerie qui prospéra. (Quelle est la quincaillerie, d’ailleurs, qui ne prospère pas ?)
Vers la fin de l’Empire, des idées de progrès, de science, d’exploitation rationnelle (comme il disait), envahirent le cerveau de M. Leverrouillé qui remit sa maison sur un pied entièrement nouveau et la dénomma : Quincaillerie Normale de Normandie.
La fortune répondit aux efforts de M. Leverrouillé, et bientôt les mille et les mille gorgèrent les coffres-forts blindés, incombustibles et indécrochetables du quincaillier progressiste.
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Après fortune faite, et décidé à goûter un repos qu’il avait bien gagné, M. Leverrouillé se retira dans sa petite propriété de Saint-Romain.
Mais, hélas ! quand on est quincaillier de génie, c’est pour longtemps, c’est pour toujours, même.
Le démon de la quincaillerie ne lâcha pas si volontiers sa proie.
M. Leverrouillé, inspiré par la belle nature du pays de Caux, inventa des tenailles économiques, des pincettes rationnelles, des charrues progressives, et surtout un patin...
Oh ! mais, un patin...
Il en prit un brevet, sous la dénomination de « Patin Normal Leverrouillé ». Un patin comme on n’en avait pas vu encore, un patin extraordinaire, un patin que Guy Patin lui-même n’aurait pas hésité à signer.
Malheureusement, cette année-là, il ne gela pas, ni l’année suivante.
(Le destin s’acharne comme à plaisir sur les inventeurs.)
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Qu’importait ?
Au mépris des clémences du temps, M. Leverrouillé se mit à fabriquer, à fabriquer, à fabriquer.
Comme il ne suffisait pas à la tâche, des ouvriers lui advinrent de Paris, les plus habiles en leur métier.
La petite propriété de Saint-Romain n’était plus qu’une vaste usine1.
Le troisième hiver arriva et fut d’une mansuétude à faire honte aux colombes.
Tous les matins, M. Leverrouillé descendait dans son jardin et frappait sur son thermomètre :
« Mais descends donc, cochon, descends donc. »
Impassible, la colonne de mercure marquait des 10 ou 12 degrés que c’en était dégoûtant.
La passion égare les cerveaux les mieux
1 Nous serons vivement reconnaissants à nos lecteurs de ne pas relever cette bizarre assertion de notre collaborateur, fortement grippé en ce moment. (Note de la Direction.)
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établis.
Un matin de janvier qu’il faisait 13°, M. Leverrouillé lança un grand coup de pied dans son thermomètre, qui se brisa en mille et quelques morceaux.
Longtemps sur le sol, des gouttelettes de vif-argent tremblotèrent, muets reproches.
Et quelques jours après, ô ironie du sort, M. Leverrouillé mourut d’un refroidissement.
Mon ami Coco Ponette était le seul héritier.
Sur un mot du notaire, il accourut.
Le notaire ne cacha pas à l’héritier l’état fâcheux de la situation.
Ces dernières années, M. Leverrouillé avait dépensé tout son argent, tous ses titres.
En effet, on ne trouva dans les coffres-forts blindés, incombustibles et indécrochetables que des sommes dérisoires, mais en revanche, la cuisine, les chambres, le salon, la salle de billard, toute la maison, en un mot, regorgeait de patins.
On les compta.
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Il y en avait 130 000 (cent trente mille) paires.
Vous rendez-vous compte du tas que représentent cent trente mille paires de patins ?
Non ? Eh bien, n’essayez pas. Ce serait chimérique besogne.
Ponette, désolé, se demandait : « Que vais-je faire de tous ces engins ? En admettant que nous ayons une longue série d’hivers rigoureux, je ne pourrai jamais user tout ça... même en me faisant aider par des camarades. »
Sur les conseils de gens compétents et avisés, Ponette emballa son héritage dans des caisses et prit la route de Norvège.
Un Norvégien voulut bien essayer le « Patin Normal Leverrouillé ».
Cette tentative lui valut la rupture, en trois endroits différents, du tibia gauche.
Devant la vive défaveur qui s’ensuivit de cet accident, Ponette tâta de la Suède.
La Suède, malheureusement, était encombrée, cette année-là, d’un stock de patins préalables, et les Suédois, quoi qu’on dise, préférerons toujours
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le patin national à toute importation étrangère, pour ingénieuse qu’elle soit.
Ponette poussa jusqu’à Helsingfors, mais la Finlande ne voulut rien savoir. Elle aussi avait sa provision faite.
Bien découragé, Ponette revint à Paris, où il fit la connaissance d’un jeune homme dénué de ressources, mais pas fier, qui s’appelait Adolphe.
« Parbleu, lui dit Adolphe, ça ne m’étonne pas que vous n’ayez pas fait d’affaires dans le Nord. Ces gens-là ont ce qui leur faut. »
Puis il ajouta mystérieusement :
« Moi, je connais un pays où je puis garantir qu’il n’y a pas un patin à l’heure qu’il est : vous entendez, pas un patin.
– Et où ça ? fit curieusement Ponette.
– Au Congo », répliqua Adolphe.
Et la semaine suivante, Ponette et Adolphe s’embarquaient pour le Congo.
À peine débarqué, Adolphe gagnait une vilaine maladie qui l’entraînait bientôt dans la
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tombe, et Ponette se trouvait seul, en admettant qu’on puisse se trouver seul avec 130 000 paires de patins.
Des patins au Congo, allez-vous vous écrier ?
Parfaitement.
Le « Patin Normal Leverrouillé », qui ne marchait pas du tout sur la glace, va sur le sable comme sur des roulettes, et à l’heure qu’il est, pas une caravane sérieuse partant de Tombouctou qui ne soit munie de cet ingénieux appareil.
Et voilà comment mon ami Coco Ponette gagna près d’un million, versé sous forme de poudre d’or, de défenses d’éléphants et autres arachides.
« Vois-tu, ajoutait-il en matière de conclusion, pour faire du bon commerce, il n’y a que les peuples vierges.
« Ainsi, j’ai acheté dernièrement un fort lot d’éventails japonais : sais-tu où je vais les vendre ?
– Non.
– En Laponie. »
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Un garçon sensible
Ah ! mon pauvre monsieur, me répondit mon ancienne concierge à laquelle je demandais ce que devenait son fils, c’est un garçon qui me donnera bien du tourment, allez ! Des natures impressionnables comme lui, qu’est-ce que vous voulez que ça fasse dans l’existence ?
Tout petit déjà, il était si sensible qu’on n’osait rien dire et rien faire devant lui. Au moment où on s’y attendait le moins, il éclatait en sanglots.
Croiriez-vous, par exemple, qu’il ne voulait jamais manger de la crème fouettée, et il l’adorait, pourtant !
« Pourquoi qu’on la fouette, la crème, disait le pauvre enfant, puisqu’elle n’a pas été méchante ? »
C’est comme pour le riz : il l’adorait aussi. Un
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jour, j’étais à la cuisine en train de lui préparer son plat favori. Tout d’un coup, il me demande :
« Qu’est-ce que tu fais, maman ?
– Tu vois, je fais crever mon riz. »
Voilà mon enfant qui se met à pousser des cris, à pleurer, à s’accrocher à mon tablier :
« J’ten prie, maman, j’ten prie, ne le fais pas crever, ce pauvre riz ! J’aime mieux ne pas en manger ! »
Et de tout, c’était la même chose.
Du reste, vous l’avez connu, vous savez ce qu’il en est.
Depuis votre départ de la maison, on a essayé de le mettre en apprentissage dans différentes industries : il n’a pu rester dans aucune.
D’abord, M. Henry Mercier, notre locataire du deuxième, a voulu le prendre avec lui dans sa grande manufacture de serrurerie.
Le soir même de son entrée, mon garçon est rentré, ses pauvres yeux tout rougis d’avoir pleuré.
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« Non, maman, disait-il, non, maman, je ne pourrai jamais m’habituer à faire tant de pênes aux serrures ! »
Quelques jours après, il entrait dans une fabrique de poires tapées à Levallois-Perret. Il fit tous ses efforts pour y rester le plus longtemps possible, mais, au bout de huit jours, il me revint, bien décidé à ne pas y remettre les pieds.
« Ça a beau être des poires, ça n’est pas une raison pour les taper comme ça ! C’est ignoble et ça me dégoûte ! »
Après, ce fut le tour de l’usine frigorifique d’Auteuil où il trouva une petite place, grâce à la recommandation de M. Maurice Bertrand, notre locataire du rez-de-chaussée.
Ah ! là, ça ne traîna pas ; il resta à peine deux heures et revint à la maison avec un gros chagrin et une indignation plus forte encore :
« Quelle infamie ! quelle lâcheté de frapper toutes ces pauvres carafes sans défense ! »
Et il parlait d’organiser une Société protectrice des Carafes dont chaque membre aurait droit de
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dresser procès-verbal aux personnes brutales qui s’oublient jusqu’à les frapper.
Au bout de quelque temps, il eut la chance d’entrer comme commis à la banque Raoul Ponchon.
Là, ça commençait à aller pas trop mal, quand son patron eut, un jour, le malheur de lui dire :
« Voici un petit travail qu’il s’agirait d’exécuter le plus vite possible. »
Mon fils devient blanc comme un linge et sort de la banque en disant :
« Je ne suis pas un bourreau, monsieur Ponchon ! »
Sa dernière place, c’était dans la grande maison d’électricité Charles Lahonce, où l’avait présenté M. Vandérem, le grand romancier, vous savez bien, notre locataire du premier.
C’est une maison qui fournit à domicile des piles électriques pour actionner de faibles moteurs à l’usage de petits industriels.
Mon fils ne travaillait pas dans les ateliers ; il était attaché à l’administration.
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Malgré toute sa bonne volonté, il ne put rester dans cette maison que huit jours.
Comme il me l’expliquait très bien :
« Comment veux-tu qu’avec ma nature si douce, si sensible, si peu batailleuse, je passe toutes mes journées à administrer des piles ? »
Bref ! le voilà encore sans place ! Pauvre garçon ! Un tempérament comme ça, c’est une vraie maladie !
Le soir, comme ça, vers cinq ou six heures, une tristesse terrible le prend.
« Qu’est-ce que tu as ? que je lui fais.
– Voilà la nuit qui tombe, me répond-il. Pourvu qu’elle ne se casse rien ! Pauvre nuit ! »
Encore, hier, un de ses camarades est venu l’inviter à une petite fête qu’il organise pour pendre la crémaillère.
Mon fils a refusé avec horreur. Pendre une crémaillère qui n’a rien fait. Ce spectacle était au- dessus de ses forces.
Ah ! oui, mon cher monsieur, on peut le dire :
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Pauvre garçon !
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Fort ému de ce récit et pour arracher le jeune homme à la vie de Paris, plus cruelle que toute autre, je priai un oncle que je possède à Thouars (Loir-et-Cher) de le prendre comme secrétaire.
Très brave homme, cet oncle n’a qu’un défaut : c’est de se laisser chambrer par sa gouvernante, la fille Azutat (Laure), une grande bringue noiraude et effrontée, très capable de se faire coucher, avec toute la couverture pour elle, sur le testament de mon vieux parent.
Et nous nous y attendons si bien, à cette captation, que, dans la famille, nous appelons cet héritage : l’héritage Allais, à Thouars !
Mon oncle est le type de ces vieux savants de province qui, lentement, mais sûrement, apportent leur modeste contribution à la science et qui font plus pour le bonheur de l’humanité que bien des commandants de recrutement dont je pourrais citer les noms.
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Auteur de plusieurs opuscules parus chez Gauthier-Villars, notamment d’un Essai de logologie, d’un Petit traité de graphographie, d’Éléments de métrométrie, mon oncle est surtout connu du monde savant par ses bien personnels travaux technotechniques.
Je mis ce brave homme au courant de la situation matérielle et morale du fils de mon ancienne concierge : il en ressentit une vive pitié et prit avec lui tous les ménagements possibles.
Le pauvre garçon eut bien à souffrir au spectacle des travaux rustiques : c’était le moment où d’impitoyables faucheurs coupaient le blé, l’orge, l’avoine.
Pauvre blé ! Pauvre orge ! Pauvre avoine !
Et puis, ensuite, ce fut le grain qu’on battit !
Pauvre grain !
Le bruit de la machine à battre indisposait tellement l’âme de notre ami qu’il fuyait, pour ne point l’entendre, au fond des bois.
Dans la maison de mon oncle, il ne souffrit pas moins. La gouvernante, cette personne dont
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j’ai parlé plus haut, la fille Azutat (Laure), est affligée d’une manie respectable en soi, mais ridicule dès que poussée à l’excès : l’horreur de ces myriades de petites maculatures spéciales qu’on est bien forcé – si parfaitement élevé qu’on soit – d’appeler des chiures de mouches.
« Encore une chiure de mouche ! » s’écriait fréquemment la mégère.
Et vite, elle dressait de terribles appareils de mort pour détruire les pauvres petits êtres ailés et bourdonnants.
Dans toute la maison, ce n’était que papier tue-mouches, que carafes à noyades, que fils attrape-mouches, etc., etc.
« Pauvres mouches ! » sanglotait mon protégé.
Et chaque fois qu’il rencontrait un de ces meurtriers engins, il le jetait dehors.
D’où fureur de la gouvernante et luttes homériques entre la Destruction et la Pitié.
Ce fut cette dernière qui eut le dessus.
Le fils de mon ancienne concierge, sentant que si les mouches ne se livraient plus à leurs petites
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incongruités, on les laisserait tranquilles, eut une de ces idées que seule fournit la Bonté, égale au Génie.
Il confectionna de petites boulettes, avec un mélange de bismuth et de miel de Narbonne.
Les mouches s’en régalèrent et contractèrent aussitôt une constipation opiniâtre, qui fut leur salut.
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Telle mère...
Dans une petite ville où je viens de passer quelques jours avec des amis, on m’a montré un petit tailleur qui est bien le plus affligé petit tailleur de tout le district.
Ce pauvre petit tailleur avait une femme, plus très jeune, mais fort belle encore et majestueuse, de laquelle il se montrait très fier.
Il fallait le voir, chaque dimanche – car, au rebours de beaucoup de ses confrères parisiens et départementaux, véritables fanfarons de mécréance, affichant pour la religion le plus odieux dédain et ne rêvant que chavirer notre ordre social, notre petit tailleur professait le respect de toutes les institutions établies, religieuses, politiques ou économiques –, il fallait, dis-je, le voir, chaque dimanche, à l’issue de la grand-messe, sa jolie épouse au bras et qui regagnait, par le plus long détour, son magasin.
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Et comme il se redressait !
Il avait, d’ailleurs, raison de se redresser, car cette qualification de petit tailleur que je lui prodigue, non sans excès, lui était value non pas tant par son peu élevé chiffre d’affaires que l’exiguïté de sa taille.
De fâcheux bruits circulaient en ville sur la qualité peu granitique des mœurs de la belle tailleuse ; mais vous savez comme il faut peu de chose pour alimenter les langues en province.
C’est exactement comme à Paris.
Pourtant, un beau jour, il fallut bien se rendre à l’affreuse évidence ; notre superbe amie avait, sans tambour ni trompette (détail en quoi elle fit preuve de tact), déserté le toit conjugal en compagnie d’un tout jeune voyageur en tissus.
N’essayons pas de dépeindre la douleur, la rage, la vexation, les gros ennuis et les mille petits inconvénients que détermina, chez le petit tailleur, et dans sa maison de commerce, ce départ impromptu.
Quand un client, par exemple, se présentait
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pour se commander un vêtement, c’était comme de juste le petit tailleur en personne qui prenait les mesures, mais le soin de les transcrire sur le registre ad hoc incombait à l’infidèle.
Comment allait-il faire, dorénavant ?
Justement, voici M. le receveur de l’enregistrement qui vient pour un pantalon. Quelque chose de solide, tel est son vœu, et de pas salissant.
Il a jeté son dévolu sur l’étoffe, et, maintenant, aux mesures !
« Lucie ! »
Lucie, c’est la fille du petit tailleur.
Jouvencelle de dix-huit printemps, jolie comme un cœur, de celles à qui l’ecclésiastique le plus méfiant octroierait le bon Dieu sans confession.
Selon l’indication paternelle, Lucie marque les nombres qu’on lui dicte.
Comme font les petites filles qui s’attentionnent, elle tire un peu la langue.
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Bientôt, toutes les mesures sont prises et écrites sur le livre.
« Tu n’as plus besoin de moi, papa ? fait Lucie.
– Si... ou plutôt non... tu peux t’en aller. »
Et le petit tailleur gratte perplexement sa tête.
Une indication reste à noter, mais de nature si spéciale, et, dame !... une jeune fille !...
« Ah bah ! se dit-il, elle ne comprendra pas », et, rappelant Lucie :
« Au-dessous des mesures, ajoute-t-il, tu mettras : à gauche ; je saurai ce que ça veut dire. »
Et Lucie répond simplement :
« C’est fait, papa ; j’avais remarqué... »
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