À la une!

Alphonse Allais · Chapitre 1 sur 17

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À la une!

Pour se donner une contenance

 

Comme tout le monde, j’ai quelques cadavres sur la conscience, pas mal même, et quand j’y pense, un petit frisson me court à fleur de peau et la lividité envahit ma sympathique physionomie.

Des femmes, surtout.

Oh ! que j’en ai vu mourir de ces malheureuses !

Les unes, directement sous mes coups ; les autres, victimes de la passion malheureuse que leur inspirait ma beauté fatale.

L’une d’elles, pourtant, eut de la chance.

La pauvrette s’était précipitée d’une fenêtre du cinquième étage. Elle eut la chance de tomber sur un vitrage, mais de tomber, comment dirai-je ?... par le gros bout.

De telle sorte qu’elle se tira de cette aventure assez heureusement, sauf d’innombrables

 

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coupures audit... gros bout.

Je me rappelle même un mot fort drôle du médecin qui la pansait

« Est-ce que ça se verra, docteur ? demandait la jeune victime inquiète.

– Ah ! dame, répondit spirituellement l’habile praticien, cela dépendra de vous, mademoiselle. »

Pour clore cette funèbre série de féminins martyrs, j’ajouterai, avec des larmes dans la plume, que ma dernière bonne amie, une nommée L... N..., est allée, de désespoir, s’offrir en pâture aux sangliers des Ardennes.

Pauvre L... N...

Côté des hommes, je suis également titulaire et responsable d’une demi-douzaine de trépas prématurés, sans compter mes parents, qui sont tous morts de chagrin, au spectacle de mon dévergondage incoercible.

Car (quelqu’un de vous le croirait-il ?) je n’ai pas toujours été le petit bourgeois replet, actif et rangé que vous connaissez.

Un temps fut où – mauvais souvenir – celui

 

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qui écrit ces lignes n’était qu’un étudiant gouapeur, flemmard et plaisantin, préférant aux savantes leçons de M. Jungfleish les terrasses ensoleillées de la rue de Médicis, et pas autrement occupé qu’à mystifier ses contemporains.

Regrettables époques !

Bien souvent, ces mystifications tournaient mal pour leurs auteurs et compromettaient parfois leur carrière.

J’avais pris en grippe un vieux petit monsieur grincheux qui occupait un appartement au premier étage de la maison dont le toit m’abritait.

Ce vieux petit monsieur me le rendait bien, mais son âge et sa situation sociale lui interdisaient de riposter aux mille galipettes journalières dont je m’évertuais à entourer son existence.

Un jour, j’arrive à l’école – rara avis – pour passer un examen.

Parmi les examinateurs, j’aperçois qui ?

Vous avez deviné : le vieux petit monsieur

 

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grincheux, chargé de sonder mes connaissances botaniques.

Oh ! combien rudimentaires, mes notions.

Le vieux petit monsieur grincheux m’offrit une plante médicinale, me demandant sur un ton d’où était bannie toute urbanité :

« Qu’est-ce que c’est que ça ?

– C’est du chou-fleur, monsieur.

– Le nom latin ?

– Je ne me rappelle pas, monsieur, mais je puis vous dire le nom anglais : cauliflower.

– Gardez votre anglais pour vous... Et à quels caractères avez-vous reconnu cette plante ?

– Mais, monsieur, je n’ai pas besoin de caractères pour reconnaître du chou-fleur.

– Ça suffit... merci, monsieur. »

Le vieux petit monsieur grincheux se vengea spirituellement de mes plaisanteries en me priant de repasser à une autre session.

Une autre farce eut une issue plus tragique.

 

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À cette époque, le Quartier latin possédait encore des coins pittoresques, disparus depuis sous la pioche du démolisseur.

Ainsi, il n’était pas rare de voir des maisons en contrebas, tellement placées que le niveau d’une rue voisine correspondait à leur troisième étage.

C’était le cas d’un étudiant en droit, garçon effroyablement timide, dont la fenêtre était placée juste à la hauteur d’une rue voisine et parallèle.

De cette rue, on plongeait dans la chambre du jeune homme, aussi aisément que si on l’eût habitée soi-même.

Un jour, je passais dans cette étrange rue.

L’étudiant travaillait près de sa fenêtre.

Je m’accoudai à la balustrade et me mis à le contempler comme une bête curieuse.

Un passant, intrigué de mon attention, s’arrêta, puis deux, puis quatre, puis vingt.

Au bout de quelques minutes, notre groupe s’appelait légion, sans que le travailleur eût songé à se distraire de ses bouquins.

 

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À la fin, pourtant, il leva les yeux, aperçut la foule, et se submergea de confusion, quand il fut assuré que c’était bien lui l’objet de cette curiosité collective.

Le pauvre garçon, incapable de supporter ces mille regards, perdit la tête.

Il ne trouva rien de mieux que de se pendre, pour se donner une contenance.

 

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Le mardi à travers les âges

 

Mercredi, 4 octobre.

Hier matin, quand ma petite bonne eut cargué les jalousies de mes fenêtres, je demandai :

« Dites-moi, Lucie, quel jour est-ce aujourd’hui ?

– C’est aujourd’hui mardi », me répondit-elle de son petit air effronté qui commence à me déplaire singulièrement.

Mardi ! C’était aujourd’hui Mardi ! Et tout en m’habillant, je ne savais me défaire d’un trouble étrange, d’une mystérieuse mardipathie qui me faisait dire et mille fois répéter : C’est aujourd’hui Mardi !

Mardi ! Quel monde de souvenirs, quel océan d’espoirs n’évoque-t-il pas, ce simple mot : MARDI.

Vous ne trouvez pas ? Moi, si !

 

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L’institution du Mardi remonte aux temps les plus reculés.

Quand le Bon Dieu, qui ne se contente pas d’être le Grand Architecte de l’Univers que l’on sait, mais qui est encore un remarquable chimiste, un physicien qui connaît son affaire et un astronome de réel mérite ; quand le Bon Dieu, dis-je, eut enfin mis un peu d’ordre dans cette anarchie du chaos et que, par des procédés tenus secrets jusqu’à présent, Il eut séparé les matières solides de l’élément liquide (électrolyse, sans doute), Il adopta le système qui consiste à alterner, sept fois par semaine, la lumière et les ténèbres.

De cet instant datent les jours et les nuits, préalablement confondus en une sorte de magma gris sale assez difficile à reconstituer.

Le Mardi fut l’un de ces jours. À cette époque, il ne s’appelait pas encore Mardi. Peut.être même ne s’appelait-il pas du tout. Peu importe, le Mardi existait ; il serait puéril et fallacieux de chercher à le nier.

(L’enfant n’existe-t-il pas avant d’être

 

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baptisé ? Eh bien, alors ?)

C’est dans la Genèse – un ouvrage assez curieux du regretté Moïse – que nous trouvons la trace du premier Mardi connu :

« Le deuxième jour, lis-je dans ma traduction, Dieu créa le firmament qu’il appela ciel (sic). »

Ce deuxième jour, c’était le Mardi.

Reconnaissons que ce fut une journée consciencieusement remplie et qu’il faudrait étrangement fouiller l’Histoire des Journées avant d’en rencontrer une aussi bien occupée.

Le nom de Mardi que nous avons octroyé à ce jour, signifie en latin jour de Mars.

(Mars, un des meilleurs élèves du joyeux Priape, détenait à l’Empyrée le portefeuille de la Guerre.)

Le Mardi est considéré par les Espagnols comme jour néfaste (tel chez nous le vendredi).

Il ne convient pas de prêter la moindre créance à cette ridicule superstition, car – de même que leurs voisins les Portugais sont toujours gais – les Espagnols sont toujours gnols.

 

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Une des marques les plus appréciées du Mardi est le Mardi-Gras (Le même Gras a également attaché son nom à un fusil. Drôle d’idée, entre nous, d’attacher son nom à un fusil !)

Mais les temps marchent, et, si nous sommes bien informé, le Mardi-Gras, si fêté jusqu’à ce jour, ne serait pas loin de piquer une tête dans les abîmes de l’oubli.

L’Observatoire de Paris, en effet, d’accord avec le bureau des longitudes, va proposer au gouvernement de remplacer le Mardi-Gras par le MardiLebel (12 coups à la minute). Peste, mon cher !

Voilà un Mardi durant lequel on ne s’embêtera pas.

 

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Réputation usurpée

 

« Et le Bon Dieu, mon cher monsieur Bénévol Mansuet, qu’en pensez-vous, du Bon Dieu ? »

La question n’était pas achevée, que nous assistions au plus inattendu des spectacles inoubliables.

Une lueur de haine venait de fulgurer l’atmosphère, si calme d’habitude, des yeux amènes de M. Bénévol Mansuet.

Un affreux rictus tordait la bouche, la bonne bouche avenante de notre ami, cependant qu’un tremblement nerveux agitait ses mains, ses mains blanches de prélat doux.

« Le Bon Dieu ! rugit-il, le Bon Dieu ! Ah ! il est joli votre Bon Dieu !... Le Bon Dieu, mais c’est un... »

Ici un mot que, désirant ne point, même indirectement, froisser les convictions religieuses,

 

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peut-être, d’une partie de notre clientèle, nous nous empressons de n’insérer point.

Animé, lui-même, de ce sentiment, M. Bénévol Mansuet s’était vite ressaisi, et, tout honteux de son emportement :

« Mais, pardon, s’excusait-il, je serais au désespoir... »

Et toute sa physionomie reflétait les remords d’avoir pu causer une peine, même légère, à l’un des membres de l’assistance.

« Ne regrettez rien, mon cher Bénévol, ne regrettez rien du tout. Pas un de nous qui ne professe, sur le terrain religieux, le plus intégral peaudeballisme.

– Et même, renforça Jules, notre peaudeballisme se panache de la plus âpre frénésie. Si, je ne dis pas un catholique, je ne dis pas un chrétien, je ne dis pas un être professant une religion quelconque, si le plus pâle spiritualiste se permettait de pénétrer ici, apprenez qu’il serait reçu à coups de barres d’anspect sur la figure. »

 

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Ainsi rassuré sur notre faible cultisme :

« Le Bon Dieu, mes amis, poursuivit M. Bénévol Mansuet, est le seul être actuellement vivant pour lequel j’éprouve quelque aversion.

– Qu’a-t-il fait, pour cela, le Bon Dieu ?

– Ce qu’il a fait ?... Ce qu’il a fait ?... Mais quand ce ne serait que l’Univers, que la Nature !

– La Nature ?... Que dites-vous, Bénévol ?... Mais c’est beau, la Nature !

– C’est beau, mais c’est triste.

– Étrange pessimisme !

– Combien légitime, ce pessimisme !... Citez-moi quelque chose d’aussi effroyablement désolant, d’aussi impitoyable, d’aussi féroce que cette charmante petite organisation qui s’appelle la Nature, l’autophage Nature...

– Comment ! la Nature boulotte des voitures automobiles ?

– D’abord, oui, elle en boulotte comme elle boulotte tout, mais ce que je veux dire par autophage, c’est que la Vie des Êtres ne se

 

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propage et s’éternise qu’avec le concours de la substance des autres.

Et comment ?

– Ah ! oui, on peut le dire, et comment ! car cette substance, sauf de rares exceptions, sert à repaître les autres, alors qu’elle est encore à l’état vivant, pantelant, sensible.

– Pourtant vrai !

– Tenez, moi qui vous parle, il y a une chose que je ne pardonnerai jamais au Bon Dieu : c’est l’impossibilité où je me trouve de manger un malheureux œuf à la coque sans éprouver les plus atroces remords.

– Ah ! par exemple, voilà qui est particulier !

– Pour obtenir des œufs à la coque, il faut faire bouillir de l’eau. Or, en faisant bouillir de l’eau, songez-vous à la torture de ces millions de pauvres petits microbes brusquement élevés à la température de cent degrés centigrades, calorique auquel nul entraînement préalable ne les a disposés ?

– Depuis le temps que l’humanité fait bouillir

 

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de l’eau, ils doivent avoir l’habitude.

– Ah ! mes bons amis, veuillez ne pas sourire... Que diriez-vous au spectacle de plusieurs millions de chevaux plongés dans une spacieuse marmite remplie d’une eau maintenue pendant quelques minutes à l’état d’ébullition ? Oui, que diriez-vous ?

– Un cri d’horreur s’échapperait sans doute de nos poitrines.

– Et vous auriez raison... Eh ! bien, qui vous dit qu’un simple bacille ne jouit pas de la même sensibilité que le cheval, ou même l’homme ?

– En effet.

– Oh ! oui, pourquoi le Créateur a-t-il imaginé cette regrettable organisation, où la souffrance coule à pleins bords, alors que les instants de plaisir y sont si rares ?

– Et si courts...

– En conséquence, vous voudrez bien, mes bons amis, m’excuser si, tout à l’heure, je me suis laissé aller à quelques propos un peu vifs à l’endroit du Bon Dieu.

 

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– Nous partageons votre réprobation, monsieur Bénévol Mansuet.

– D’ailleurs, il serait malséant de tenir trop ardente rancune au Bon Dieu. Accordons-lui les circonstances atténuantes. Songez, messieurs, qu’il n’a mis que six jours pour créer l’Univers, et dame ! six jours pour venir à bout d’une tâche de cette importance, c’est un tantinet court. Ne vous semble-t-il pas, en effet, bien difficile d’accomplir, en un laps aussi limité, quelque chose d’un peu réussi comme Univers ? »

 

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Proposition d’un malin polonais

 

M. Maurice Curnonsky, un jeune fantaisiste qui commence à se faire une place au soleil de la Littérature Souriante et qui publie de très vraiment réussies chroniques dans Le Chat-Noir (un journal dont je fus le directeur, au temps où ma situation dans le monde m’autorisait encore à tremper dans la confection des petits canards ; comme c’est loin, tout ça !), m’adresse une lettre dont l’intégrale publication me paraît imposée par la plus élémentaire humanité.

Seulement, voulez-vous faire un pari avec moi ?

Je gage que l’idée – si simple, pourtant, et si pratique du jeune Curnonsky – sera en pleine application chez les Anglais et les Américains, cependant que nous autres, fourneaux de Français, en serons encore à ricaner bêtement.

Parlez, mon petit Maurice, et soyez poli :

 

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« Mon cher Maître,

» Tous ceux qui portent des chemises, et s’honorent d’être vos humbles admirateurs, s’accordent à reconnaître qu’un de vos plus grands titres de gloire aux yeux d’une postérité enthousiaste sera d’avoir continué la tradition de ces immortels génies auxquels rien d’humain ne reste étranger.

» Comme celle de Victor Hugo, votre âme

» Mise au centre de tout comme un écho sonore,

a vibré au diapason de tous les sentiments généreux, et Pascal eût salué en vous un de ceux qui cherchent en gémissant.

» Je suis donc sûr que vous serez heureux et fier de me prêter le concours de votre immense tribune pour révéler à la France, la solution d’un des grands problèmes qui intéressent l’humanité : je veux parler de la suppression des tempêtes.

» Quelque temps après Renan, vous êtes né au bord d’une mer sombre, hérissée de rochers, toujours battue par les orages, et vous avez pu

 

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constater la fâcheuse influence des tempêtes sur la mortalité des navigateurs. Vous savez combien de marins, combien de capitaines, qui sont partis joyeux pour des courses lointaines, dans le morne horizon se sont évanouis, et vous n’hésiteriez pas à offrir une absinthe-grenadine au monsieur qui viendrait vous dire : « J’ai trouvé le moyen d’en faire une bien bonne à tous les océans, en les forçant à se tenir tranquilles. »

» Eh bien ! mon cher Maître, vous pouvez sans crainte commander un cocktail pour le Captain Cap et une absinthe-grenadine pour moi : car j’ai trouvé le moyen de supprimer les tempêtes ou plutôt, comme on dit dans le grand monde, je suis tout simplement

» Celui qui met un frein à la fureur des flots.

» L’idée de ce frein, aussi pratique qu’imprévu, m’est venue l’autre jour en écoutant notre illustre ami le docteur Pelet discuter, avec son habituelle autorité, la question de l’apaisement des tempêtes par le filage de l’huile. Le savant praticien, qu’aucun Boucher n’attendait

 

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ce jour-là, expliquait à deux jeunes demi-vierges qu’il suffit de répandre quelques litres d’huile sur la mer, autour d’un bâtiment en détresse, pour voir les plus fortes lames se changer en petites vagues inoffensives qui enveloppent de caresses très douces les flancs du navire naguère désemparé...

» L’idée avait germé en moi, et j’en vins à me demander s’il ne serait pas possible, non seulement d’apaiser les tempêtes, mais de les prévenir en répandant dans tous les océans assez d’huile pour recouvrir la surface des flots de la très mince couche oléagineuse qui suffit à les rendre inoffensifs... Et, après trois jours de réflexions, je viens vous poser cette question, dont il me semble, comme dirait M. Brunetière, que la poser c’est la résoudre.

» Puisqu’il est reconnu et prouvé par l’expérience que les tempêtes, ces coliques de la mer, ne résistent pas à l’application du plus mince cataplasme à base d’huile, pourquoi ne pas les traiter par la méthode préventive, et assurer pour jamais le calme aux océans, grâce à une très

 

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simple application de la pisciculture... en les peuplant de sardines à l’huile ? ? ?

» Je vous laisse, mon cher Maître, le soin de développer cette idée géniale, mais féconde, et, certain que vous serez touché par le ton (mariné) de ma requête, je vous prie de me croire,

» Increvablement,

» Votre fidèle MAURICE CURNONSKY. »

 

Pourquoi, mon cher Curnonsky, développerais-je votre idée, puisque vous vous en êtes si magistralement chargé ?

Et puis, l’heure est l’heure. Il est moins le quart et j’avais promis d’être rue Lauriston à la demie.

 

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Madrigal manqué

 

La science avait été jusqu’alors sa seule préoccupation. Son existence tout entière s’était écoulée à apprendre, à apprendre encore, à apprendre toujours, et on l’aurait véritablement désolé en lui assurant qu’un jour il saurait tout, à l’égal de Dieu.

Cette vie exclusive avait produit chez lui une gaucherie étrange, une maladresse absolue pour tout ce qui n’était pas expérience ou recherche scientifique.

Les femmes, naturellement, n’avaient jamais compté dans son existence. Non pas qu’il les eût en dédain ou même en indifférence, mais sa préoccupation dominante l’arrachait vite à tout autre sentiment.

C’était à cette époque un grand garçon de vingt-cinq ans, fort beau, malgré sa barbe et ses cheveux toujours mal taillés et trop longs, malgré

 

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son costume acheté à la diable n’importe où et porté sans le moindre souci d’élégance.

Mais ses yeux noirs étaient superbes, et son large front très blanc dénotait une haute intelligence en même temps qu’une candeur inaltérable.

Aussi, pour peu qu’il y eût mis un peu de bonne volonté, les bonnes fortunes ne lui auraient pas fait défaut. La seule qu’il avait eue l’avait rendu méfiant et, depuis, il n’avait jamais donné suite à nulle intrigue.

Un soir, une belle fille qui dînait à son restaurant l’avait trouvé de son goût, et sans façon, à la sortie, avait passé son bras sous son bras, et les voilà qui étaient partis tous deux vers Montrouge.

Là, ils s’étaient assis sur un banc. La belle fille causait tout le temps. Lui écoutait, souriant.

Puis, à un moment, il avait cessé de sourire. Il n’écoutait plus la belle fille, tout entier à une idée qui lui était venue subitement sur les potentiels. Alors, oubliant tout le reste, il était parti, laissant

 

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sur son banc la pauvre belle fille toute décontenancée. Ce n’est que le lendemain qu’il se souvint qu’il n’était pas seul. Cette aventure augmenta sa gêne à l’égard des femmes, et plus jamais il ne se risqua à entamer un bout de causette avec aucune d’elles.

Un beau jour, ses parents, qui étaient des petits rentiers de la banlieue, résolurent de le marier. Lui, n’éleva aucune objection.

La jeune fille était jolie et fort séduisante. Il s’en éprit presque tout de suite.

Ce fut, parmi tous ses camarades de laboratoire, un joyeux étonnement que ce futur mariage, et les plaisanteries tombèrent comme grêle sur le jeune homme.

« Comment lui fais-tu la cour, à ta bonne amie ? »

Faire la cour, ce mot le troubla profondément. Depuis huit jours qu’il allait chez sa fiancée, il ne lui avait pas encore fait la cour.

Ses amis lui enseignèrent obligeamment qu’il devait tourner de jolis compliments à la jeune

 

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fille, des compliments habiles et qui n’auraient pas l’air d’en être.

Le soir même, il arriva chez les parents de la personne avec un gros bouquet.

Marguerite – ai-je dit qu’elle s’appelait Marguerite – dans le petit salon, brodait en l’attendant.

Lui, offrit ses fleurs le plus galamment qu’il put, et s’assit près de sa fiancée.

Son regard allait de la petite bouche rose aux grands yeux gris, et avec une émotion contenue mais satisfaite :

« Mademoiselle, dit-il, vous avez la bouche si petite et l’œil si grand que, s’il vous prenait fantaisie de manger un de vos yeux, il faudrait le couper en quatre. »

Le mariage a été rompu.

 

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