À la une!

Alphonse Allais · Chapitre 5 sur 17

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À la une!

Manchots

 

Quand le gouvernement de la République française me conféra le très grand honneur de m’appeler à la présidence de la Commission supraparlementaire des Améliorations à fournir au sort des manchots, mon premier soin fut de diviser mon assemblée en deux sous-commissions : l’une devant s’occuper spécialement des infortunés privés d’un seul bras, la seconde destinée à surtout envisager le cas des bi-manchots, autrement dire les personnes que nature, maladies ou traumatismes dépossédèrent de leurs membres antérieurs.

Bien que conservant la direction générale des travaux de ces deux commissions, ce fut particulièrement à la bi-manchotie que je consacrai le peu qui me surnage d’intelligence, d’énergie et de dévouement à la cause des déshérités.

 

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L’espace m’est ici, par dommage, trop parcimonieusement mesuré pour que je puisse, in extenso, reproduire le discours par lequel j’inaugurai nos travaux, véritable petit chef-d’œuvre de méthode ingénieuse et de fraternelle clarté, de style allural, et de mille autres mérites, tous d’une rare inoubliabilité.

Notre programme se résuma vite en ceci : faire rechercher, à la Bibliothèque nationale (par des petits jeunes gens pas chers) ce qu’on avait déjà tenté, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, en vue de l’amélioration du sort des manchots ; faire rédiger (par des petits jeunes gens bon marché) une substantielle compilation de ces travaux, mémoires, édits, décrets, dotations, etc., etc., servir chaud et tendre sa poitrine haletante vers quelques croix d’honneur bien méritées.

Nous ne fûmes pas, hélas ! longs à rester muets d’épouvante et d’horreur : depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, nul roi, nul empereur, nul pape, nul philanthrope privé, n’a songé jamais à tendre la moindre main

 

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miséricordieuse aux gens sans bras !

Nib de nib !... Nous étions frais !

La seule ressource nous restait de procéder par analogie et de rechercher, dans les systèmes appliqués aux autres déshérités ce que nous pourrions bien prendre à l’usage de notre petite spécialité.

Nous visitâmes des écoles où l’on élève des aveugles, et des établissements au sein desquels s’éduquent les sourds-muets.

Cette double inspection ne respira que la stérilité.

« Peut-être, nous avisâmes-nous, la visite de l’École Scarron se verra-t-elle frappée, pour nous, au coin d’un plus appréciable avantage ?

– Car enfin, observa notre honorable vice-président, qu’est-ce que c’est que les culs-de-jatte, sinon des manchots, des manchots par en bas ?... »

Ce qui nous frappa, à notre entrée à l’École Scarron, fut l’air d’extraordinaire bonne humeur de tous ces petits pensionnaires.

 

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Précisément, c’était l’instant d’une récréation.

Il fallait les voir rouler à des vitesses vertigineuses, évoluer, virevolter, confortablement installés sur leurs coquettes et bien roulantes petites voitures à pneus !

Tous les jeux auxquels se livrent nos bébés jambus se voient exécutés avec la plus vive maestria par les jeunes élèves de l’École Scarron.

Notamment le football !

Quelques-uns de ces drilles, sur le sort de qui nous nous apitoyons, n’hésitèrent pas à nous éclater de rire au nez fort impertinemment.

« Mais, mon pauvre monsieur, haussa les épaules l’un d’eux, il me pousserait subitement la meilleure paire de jambes du monde que je n’hésiterais pas une minute à me la faire amputer !

– Les jambes, ajouta son voisin, c’est la mort des bras ! »

Et, ce disant, le jeune homme se retroussait la manche sur des muscles comme je n’en souhaiterais pas à mon pire ennemi.

 

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« Tenez, fit un troisième, faites-en autant, les « cuissards ! »

Empoignant une corde qui pendait du troisième étage, il s’élevait, tel l’oiseau, dans les airs avec une célérité facilement explicable par la suppression du poids mort des jambes, jointe à la surprenante vigueur des biceps, entraînés par l’usage quotidien du fer à repasser.

Tout cela – je ne dis pas – était fort joli : mais quelle instruction à en retirer, pour le bien de notre mission ?...

Nulle, hélas !

Et nous en sommes, aujourd’hui, à cette maigre réforme de l’orgue de Barbarie, désormais accessible aux pires bi-manchots, grâce à un système de pédales assez semblable à celui dont se servent les rémouleurs.

Si quelqu’un de nos lecteurs voyait quelque amélioration plus profonde, merci d’avance !

 

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Ménageons jusqu’à la

susceptibilité des météores

 

« Alors, mon cher Bénévol, vous n’aimez pas La Fontaine ? »

M. Bénévol Mansuet jeta sur l’assistance un regard doucement circulaire :

« Si j’étais certain que, parmi ces dames et ces messieurs, ne se trouve aucun descendant du grand fabuliste, ou tout au moins quelqu’un professant pour sa mémoire un culte profond, peut-être alors me hasarderais-je à dire mon opinion. »

Chacun de nous ayant affirmé qu’on s’affectait de ces mânes comme, environ, de celles de Colin-Tampon :

« Eh bien, proclama Bénévol, ce mythographe eût mérité de passer à la postérité sous le sobriquet du « Méchant La Fontaine » !

 

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Puis, effrayé de tant d’audace :

« Si j’ose m’exprimer ainsi », atténua-t-il.

Car M. Bénévol Mansuet, dans sa crainte de froisser les sentiments d’autrui, s’appliqua à n’employer que des expressions médianes.

Volontiers, c’est ainsi qu’il chanterait :

 

Il était un moyen navire (bis)

Qui n’avait que fort, fort, fort peu navigué (bis)

 

Bénévol Mansuet n’aime pas La Fontaine, parce que La Fontaine semble, dans ses récits et moralités, se réjouir des malheurs assaillant sans relâche tant de pauvres bêtes qui n’en peuvent mais, telle, pour exemple, cette infortunée Cigale creveuse de faim par inépargne.

« Votre sollicitude, cher monsieur Mansuet, s’étendrait-elle aux végétaux ?

– Parfaitement, mon jeune ami. Je trouve, entre autres, quasi détestable cette histoire du

 

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Chêne expiant une fort légère vanité d’un déracinage effroyable, sur lequel La Fontaine insiste avec une volupté visible :

 

Du bout de l’horizon accourt avec furie

Le plus terrible des enfants

Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.

L’arbre tient bon ; le roseau plie.

Le vent redouble ses efforts

Et fait si bien qu’il déracine

Celui de qui la tête au ciel était voisine,

Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts.

 

« Vraiment, chers amis, la main sur le cœur, dites-moi si le Chêne méritait pareil châtiment ?

– Excessif, en effet, mais si bien dit ! Ce La Fontaine avait tout de même beaucoup de talent.

– Le talent n’est rien sans la bonté, messieurs, et le désir de faire plaisir aux gens.

– Pourquoi le Chêne, aussi, cherchait-il à

 

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humilier ce pauvre petit Roseau ?

– Le Chêne n’a jamais cherché à humilier le Roseau. Son langage, au contraire, respire la meilleure compassion. Écoutez-le :

 

Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage

Dont je couvre le voisinage

Vous n’auriez pas tant à souffrir :

Je vous défendrais de l’orage.

 

« Dites-le-moi, messieurs, est-ce là d’un mufle le langage ?... Allons ! bon, voilà que je parle en vers, moi aussi. Non, mesdames, non, messieurs. Ce Chêne, je m’y connais, était un brave homme de Chêne.

– Alors, à la place de La Fontaine, c’est le Roseau que vous auriez déraciné ?

– Pauvre cher petit Roseau du Bon Dieu !... Oh ! que certes non pas !

– Alors ?

 

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– Je ne sais pas, moi... J’aurais cherché quelque solution moyenne... Comme une association entre ces végétaux...

– Une association ?

– Oui, au moyen du greffage, vous savez qu’on obtient des plantes qui participent des qualités de leurs deux ataves, des hybrides, comme on dit... Grâce à ce procédé d’union intime, j’aurais créé le Chêne-Roseau (quercus arundinensis), nouvelle espèce possédant la robustesse bien connue du Chêne, alliée à la légendaire souplesse du Roseau... Ainsi, tout le monde eût été content.

– Sauf l’Aquilon.

– Vous avez raison : je vais chercher une autre solution, donnant satisfaction à la susceptibilité fort légitime de ce pauvre Ouragan. »

 

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