À la une!

Alphonse Allais · Chapitre 3 sur 17

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À la une!

Un curieux bio-point de droit

 

« Vous n’avez rien dit, me reprochent quelques lecteurs, sur le cas de M. Languille, un de nos plus récents acéphalisés. »

Je n’ai rien dit sur le cas de M. Languille tout simplement parce qu’il n’y avait rien à dire au sujet de ce banal délinquant.

Mais où je vais me rattraper, c’est dans l’occasion suivante :

Tout d’abord, prenez, s.v.p., connaissance de cet article, extrait d’un organe tout ce qu’il y a de plus sérieux, comme l’indique son nom, les Annales de la Médecine et de la Chirurgie étrangères :

Le 18 avril 1868, dans la prison de Villarica (Province de Mines-Geras), au Brésil, eut lieu une double exécution capitale, celle des nommés Aveiro et Carinès.

 

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Selon la coutume, l’exécution se fit à huis clos dans la prison même, en présence du docteur Lorenzo y Carmo, de Rio de Janeiro, très connu des savants par ses remarquables travaux sur l’électricité appliquée à la physiologie et ses succès dans ses opérations d’autoplastie.

À peine les deux têtes étaient-elles tranchées, que le docteur Lorenzo et l’un de ses aides replacèrent celle d’Aveiro sur son tronc et la rattachèrent au moyen de nombreux points de suture.

Les rhéophores d’une pile électrique puissante furent appliqués à la base du cou et sur la poitrine ; sous l’influence du contact, les mouvements respiratoires s’effectuèrent. Le sang, qui pénétrait en abondance par la surface de section dans la trachée et les bronches, menaçant de s’opposer au passage de l’air, le docteur Lorenzo pratiqua la trachéotomie ; la respiration se fit alors régulièrement.

Après soixante-douze heures d’un travail ininterrompu, le docteur Lorenzo constata avec stupéfaction un commencement de circulation.

 

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Trois jours après, la respiration se rétablit d’elle- même, sans le secours de l’électricité. Les membres, jusque-là privés de mouvement, commencèrent à s’agiter faiblement.

Le docteur Lorenzo fut effrayé des résultats qu’il avait obtenus ; mais il n’en continua son œuvre qu’avec plus d’ardeur encore. Dès ce jour, des aliments liquides furent introduits dans l’estomac au moyen d’une sonde œsophagienne.

Mais il était écrit que le docteur marcherait de surprise en surprise. En effet, le directeur de la prison, entrant pour la première fois dans la salle d’expérience, reconnut une erreur singulière, résultant de la précipitation avec laquelle on avait dû opérer. On avait appliqué au corps d’Aveiro la tête de Carinès.

Au bout de près de trois mois, ajoutent les Annales, la cicatrisation était complète et les mouvements, quoique encore difficiles, devenaient de plus en plus étendus. Enfin, au bout de sept mois et demi, Aveiro-Carinès put se lever et marcher, n’éprouvant qu’un peu de raideur dans le cou et de faiblesse dans les

 

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membres.

... Or, ce matin, j’ai reçu ce mot :

 

Cher ami,

Mon oncle Carinès, dont je t’ai souvent parlé, vient de mourir pour la deuxième fois, mais celle-là est la bonne.

Comme je m’y attendais, il m’a légué toute sa fortune, laquelle est fort considérable.

Mais, voilà-t-il pas que d’autres héritiers, plus proches que moi, s’avisent de contester la validité du legs, sous le prétexte que le testament n’est pas de sa main, mais bien de celle de son ancien complice Aveiro.

Qu’en penses-tu ?

Il est certain que si le trépas définitif de mon pauvre oncle Carinès était survenu dans les environs du 18 avril 1868, je n’aurais qu’à m’incliner.

Mais depuis ces trente-sept ans écoulés, l’ancienne main d’Aveiro n’est-elle pas devenue

 

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celle en propre, de mon oncle ?

Puisque tu es si bien avec Heckel, demande donc à ce vieux marchand de psychoplasma de t’éclairer sur ce curieux épinard physiologique.

En attendant, cher ami, veuille bien, etc..., etc...

Ton

PEDRO CARINES.

 

Le mot épinard physiologique n’est pas, en effet, excessif, pour la circonstance.

La parole est à la science.

La moindre consultation sera reçue avec reconnaissance.

 

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