Andromède 1 - ''A'' comme Andromède

Fred Hoyle · Chapitre 10 sur 13

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Andromède 1 - ''A'' comme Andromède

Chapitre IX

 

 

La fille synthétique, comme on avait pu le prévoir, eut achevé sa croissance vers la fin du quatrième mois. Elle restait encore la plupart du temps sous une tente à oxygène, bien qu’elle eût appris à respirer par ses propres moyens et qu’elle le fît de plus en plus souvent. Puis elle prit par la bouche des aliments liquides.

Rien ne fut fait pour stimuler son cerveau, et elle demeurait inerte, comme un bébé, regardant le plafond. Sa croissance s’était arrêtée lorsqu’elle avait atteint un mètre soixante-huit. Elle avait alors l’aspect d’une jeune femme parfaitement développée.

— Elle est même très belle, dit Hunter.

Geers ne permit à personne de la voir, en dehors des gens qui s’occupaient d’elle. Il envoyait chaque jour des rapports confidentiels au ministère de la Défense. De grandes précautions étaient prises pour garder le secret, et des hommes montaient la garde en permanence autour des bâtiments. En dehors de Reinhart qu’Osborne avait informé et de quelques rares hommes politiques, personne ne savait rien. Mais Geers se méfiait de Fleming et avait donné à Judy des instructions particulières à son sujet.

Judy et John s’étaient peu vus depuis le printemps précédent. Il avait fait une tentative maladroite pour s’excuser, mais elle y avait coupé court. Ils s’ignoraient. Mais elle n’avait pas très bonne conscience. Elle alla le voir dans la salle de contrôle. Elle lui tendit une feuille de papier où figuraient les instructions qu’elle avait reçues.

— Lisez ceci.

Il vit que le papier était à en-tête du ministère de la Défense.

— Lisez vous-même, dit-il.

— Ils se font du souci pour la sécurité de cette créature.

Il se mit à rire.

— Ça vous amuse ? dit-elle. Je suis responsable de la chose. Devrons-nous donc toujours nous heurter ?

— Ainsi, vous vous faites du souci pour votre précieuse créature ?

— Ce n’est pas ma créature. Je fais mon travail. Je ne suis pas votre ennemie.

— Non, bien sûr…

Il fit un effort pour tenter de l’amadouer et lui dit :

— Il y a bien longtemps que nous ne nous sommes pas promenés en canot à voile.

— Oui, bien longtemps. Mais ce n’est plus le même monde…

— Nous sommes les mêmes, nous.

Hunter entra dans la salle, sembla hésiter un instant en voyant John, puis leur dit :

— Nous allons la sortir…

— Qui ça ? demanda Fleming.

— La jeune fille. Nous la sortons de la tente à oxygène.

— Pouvons-nous aller voir ? demanda Judy.

— Vous pouvez…

Ils se dirigèrent vers le laboratoire.

— Ce Hunter m’a tout l’air d’être un mauvais médecin, souffla John à Judy. J’espère qu’il va la tuer.

— Je ne sais pas, dit-elle. Mais cet homme ne me plaît pas.

Sous la tente à oxygène, il y avait un lit à roulettes que deux infirmiers tiraient. Hunter, déjà, supervisait l’opération. Madeleine était naturellement là.

D’abord, ils virent des jambes que recouvrait une couverture, puis un buste, puis un visage, Judy retint un petit cri. C’était un visage puissant et beau, d’aspect nordique. Une longue chevelure d’un blond pâle s’étalait sur l’oreiller. Les yeux de la fille étaient clos. Elle respirait paisiblement, comme si elle dormait. Elle avait l’air d’une version purifiée et blonde de Christine.

— C’est Christine ! balbutia Judy. Christine…

— Cela ne se peut pas, dit Hunter. Christine était brune.

Madeleine admit qu’il y avait une vague ressemblance.

— Est-ce une plaisanterie macabre ? demanda Judy à John.

— Non, fit-il. Christine est morte. Elle n’a fait que servir de modèle.

Il y eut un moment de silence. La fille ouvrit les yeux et regarda vaguement le plafond.

— Que signifie tout cela ? demanda Judy apeurée.

— Cela signifie, dit Fleming, que le computeur a pris une créature humaine et en a fait une copie. Il a commis quelques petites erreurs, notamment la couleur des cheveux. Dans l’ensemble, c’est réussi. On lui a donné des chiffres définissant l’anatomie humaine. Et voilà ce qu’il en a fait.

— En tout cas, il nous a donné ce que nous voulions, dit Madeleine.

Hunter fit signe aux assistants d’amener le lit près d’une baie vitrée.

— Oui, reprit John. Mais il n’a pas fait une créature humaine. Il a fait quelque chose qui en a seulement l’apparence.

— Peut-être avez-vous raison, dit Madeleine. Mais, dans ce cas, ça n’en serait que plus intéressant.

— Et qu’allez-vous faire maintenant ?

— Nous allons l’éduquer.

Fleming retourna dans la salle de contrôle, suivi de Judy.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? lui demanda-t-elle.

— Quand une intelligence en rencontre une autre qui lui est inférieure, elle la détruit. Voilà ce qui ne va pas…

*

* *

Cette année-là, le printemps fut long à venir. Il pleuvait sur le camp. Et, à part l’expérience de Madeleine Dawnay, rien ne marchait bien. Les recherches de Geers sur les missiles n’avançaient guère. On s’en inquiétait en haut lieu.

Seule, la créature blonde s’épanouissait comme une plante exotique dans une serre. On lui aménagea un appartement où elle fut servie comme une princesse dans les contes de fées. On l’avait baptisée Andromède, en raison de son origine.

Elle apprit vite à boire et à manger. Ses premiers mouvements étaient lents et un peu raides. Mais, dès qu’elle avait compris une chose, il était inutile de la lui répéter.

Elle apprit très rapidement à parler. Au bout de quelques semaines, elle savait se faire comprendre. Elle apprit aussi à se déplacer, d’abord avec une certaine raideur, comme si elle obéissait à des instructions plutôt qu’à un instinct, mais néanmoins avec beaucoup de grâce et sans la moindre maladresse.

Chaque jour, quand il ne pleuvait pas, on lui faisait faire une courte promenade au-dehors, sous bonne garde et à l’abri des regards indiscrets. Elle ne se plaignait jamais, quoi qu’on lui fît faire. Elle acceptait passivement les tests médicaux, l’enseignement qu’on lui prodiguait, la surveillance constante. Elle n’éprouvait jamais la moindre émotion, semblait-il, et n’exprimait jamais le moindre désir.

Son éducation se poursuivit à un rythme auprès duquel celui des universités aurait pu être comparé à celui de l’école maternelle.

Dès qu’elle eut compris les bases de l’arithmétique décimale, elle n’eut plus aucune difficulté avec les mathématiques. Elle jouait avec les chiffres aussi vite qu’une machine à calculer, sans jamais se tromper. En outre, on la bourrait de connaissances encyclopédiques. À la fin de l’été, elle en savait autant sur le monde qu’un être humain intelligent après des études très poussées. Mais, bien qu’elle se montrât éveillée et communicative, elle n’avait acquis aucune expérience de la vie. Elle n’avait aucun geste spontané.

— Vous aviez raison, dit un jour Madeleine Dawnay à Fleming. Ce n’est pas un cerveau qu’elle a, mais un computeur.

— N’est-ce pas la même chose ?

— Elle n’oublie jamais rien. Elle ne commet jamais d’erreurs.

— Et vous allez continuer à la bourrer d’informations jusqu’à ce qu’elle en connaisse beaucoup plus que vous…

— Probablement. En haut lieu, on a des plans en ce qui la concerne.

Geers avait, en effet, une idée.

Les problèmes que lui posaient ses autres tâches n’avaient pu être résolus, bien qu’il ait tenté de le faire en utilisant le grand computeur. Mais ni lui ni les assistants ne savaient réellement comment s’en servir. Ils empruntaient la machine à Fleming plusieurs heures par jour et obtenaient rapidement des calculs. Mais ils n’utilisaient pas, et de loin, son fantastique potentiel, son immense intellect, faute de savoir lui poser les problèmes sous la forme convenable.

Si, comme le pensait Fleming, il y avait quelque affinité entre le computeur et la fille synthétique, on pourrait, se disait Geers, utiliser celle-ci comme intermédiaire.

Le ministère de la Défense n’avait pas fait d’objection à cette idée, malgré les avertissements de Fleming. Et celui-ci pensait : « J’ai peut-être tort. Mais, si je n’ai pas tort, comme je le crois, cela mènera à des calamités. »

*

* *

Il était dans la salle de contrôle quand Geers et Madeleine y amenèrent Andromède pour la première fois.

— Pour l’amour du ciel, ne faites pas cela ! s’exclama le jeune savant.

— Nous savons ce que vous pensez, lui dit Geers. Si vous avez à vous plaindre, adressez-vous au ministère.

Geers fit entrer Andromède qu’escortait Hunter. La fille avait un visage calme. Ses yeux observaient tout.

— Nous sommes dans la salle de contrôle, lui dit Geers. Vous vous rappelez que je vous en ai parlé ?

— Pourquoi l’aurais-je oublié ? dit-elle d’une voix un peu tendue mais nette et agréable.

Geers lui montra le tableau de contrôle, les appareils, lui expliqua leur fonctionnement et comment ils se servaient du computeur.

— C’est très lent, dit-elle, très primitif.

Dawnay lui expliqua que le cyclope, dans une salle voisine, était relié à la machine et communiquait directement avec elle.

— Est-ce cela que vous voulez que je fasse ? demanda Andromède.

— Nous voulons voir ce que cela donnerait, dit Geers.

La fille s’aperçut que Fleming la regardait avec curiosité.

— Qui est-ce ? demanda-t-elle, le visage inexpressif.

— Le docteur Fleming. C’est lui qui a fait les plans du computeur.

Andromède s’avança vers lui, la main tendue.

— Comment allez-vous ? dit-elle du même ton que si elle avait répété une leçon.

Fleming feignit de ne pas voir la main qu’elle lui tendait.

— Vous devez être très habile, fit-elle.

Il se mit à rire.

— Pourquoi riez-vous ?

— On rit quand on est heureux, dit John en haussant les épaules, et parfois aussi quand on est malheureux.

— Ce sont des sentiments, n’est-ce pas ? Je ne connais pas cela.

— Nous sommes des êtres imparfaits, dit John.

Geers se montrait impatient.

— Est-ce que tout marche bien, Fleming ? demanda-t-il. Venez, Andromède.

Il montra à la fille les deux bornes électriques.

— Nous voudrions, reprit-il, que vous vous mettiez ici.

Elle s’avança délibérément vers le panneau et, tandis qu’elle approchait, les lampes se mirent à scintiller. Geers enleva les isolateurs. Fleming observait, muet.

Andromède, le visage un peu tendu, plaça sa tête entre les deux bornes. Les lampes scintillèrent plus vite. Le computeur bourdonnait. Sans qu’on lui dise rien, Andromède approcha ses mains des électrodes. Geers semblait un peu anxieux. Quand les doigts de la fille touchèrent le métal, elle eut un frisson. Elle resta un moment, le visage fermé, comme en transe, puis elle vacilla. Ils la rattrapèrent et la firent asseoir dans un fauteuil. Les lampes, sur le panneau, avaient un curieux aspect, et le computeur bourdonnait plus fort qu’il ne l’avait jamais fait.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

— Il m’a parlé, dit la fille. Il sait que j’existe.

— Qu’est-ce qu’il a dit ? demanda Madeleine. Qu’est-ce qu’il sait de vous ? Comment parle-t-il ?

— Nous… nous avons communiqué.

— Au moyen de chiffres ? demanda Geers, troublé et perplexe.

— Cela pourrait s’exprimer par des chiffres, fit-elle en regardant dans le vague. Ce serait trop long à expliquer.

Il y eut une explosion dans la pièce voisine. Les lampes du panneau s’éteignirent. Le bourdonnement cessa.

— Qu’est-ce encore ? s’exclama Geers.

Sans répondre, Fleming courut vers le premier laboratoire, où le cyclope était encore dans sa cuve. De la fumée sortait des fils de contact au-dessus de cette cuve. Il regarda à l’intérieur et fit la grimace. Il dit à Geers qui accourait :

— Il a été électrocuté.

— Qu’avez-vous fait au panneau de contrôle ?

— Je n’ai rien fait. Regardez ces fils grillés. Le computeur sait ajuster son propre voltage. Il sait comment brûler des tissus vivants. Il sait comment tuer. Il a fait cela à cause de cette fille. Il sait qu’il a maintenant un meilleur esclave.

Andromède était dans l’entrée de la porte et les écoutait. Fleming se tourna vers elle et lui cria :

— C’est bien ça, n’est-ce pas ? Vous lui avez parlé du cyclope. Il vous a dit qu’il n’avait plus besoin de cette malheureuse créature. C’est bien ça ?

— Oui, fit-elle en le regardant dans les yeux.

— Vous voyez, nous avons un tueur ! Christine a pu être tuée par accident. Mais, cette fois, c’est un meurtre délibéré.

— Ce n’était qu’une créature primitive, dit Geers.

— Elle était devenue superflue. C’est bien ça ?

— Oui, répéta Andromède. Elle était une gêne.

— Et la prochaine fois, ce sera peut-être vous qui deviendrez une gêne, ou moi, ou n’importe lequel d’entre nous.

— Nous n’avons fait qu’éliminer un matériel inutile, dit la fille sans changer d’expression.

— Vous dites « nous » ?

— Le computeur et moi.

— Vous ne faites qu’un, alors ? Une intelligence en deux pièces ?

— Oui… Je comprends ce que vous voulez dire.

— Eh bien, comprenez aussi que tuer est mal.

— Mal ? Que signifie « mal » ?

— Ne parliez-vous pas vous aussi de tuer, il y a quelque temps, docteur Fleming ? dit Geers.

— Ciel ! s’écria John. N’y a-t-il donc ici personne de sensé ?

*

* *

Bouldershaw Fell n’avait pas changé. Le télescope géant se dressait toujours vers le ciel. Mais, dans la salle de contrôle, on voyait une grande carte tridimensionnelle du globe terrestre autour de laquelle étaient reportés au chinagraphe les trajets des missiles en orbite. Et cela indiquait que le calme apparent qui régnait en cet endroit était trompeur et expliquait aussi les graves soucis de Reinhart qui s’était plongé avec sérieux dans cette nouvelle tâche.

Près d’une centaine de missiles non identifiés et menaçants avaient été repérés au cours des mois précédents. La zone de lancement était comprise dans un triangle de plusieurs centaines de kilomètres de côté, quelque part dans l’océan, entre la Mandchourie, Vladivostock et les îles du nord du Japon. Aucun des pays voisins ne reconnaissait être l’auteur de ces lancements.

Vandenberg faisait de fréquentes visites au télescope et avait de longues et infructueuses conversations avec Reinhart. Tous les missiles passaient au-dessus de l’Angleterre, comme s’ils avaient eu celle-ci pour cible. Et cela inquiétait terriblement le professeur.

— Quelqu’un, à l’Est, veut nous prouver sa supériorité technique, dit ce jour-là le général à Reinhart.

— Ne va-t-on pas porter la chose devant le Conseil de sécurité ? demanda l’astronome.

— Nous aurions l’air de pleurnicher et nous ne le ferons pas tant que nous ne serons pas de nouveau dans une position de force. C’est-à-dire tant que nous n’aurons pas des missiles d’interception efficaces contre ces engins. Je compte beaucoup sur Thorness pour y parvenir. Geers a une idée…

— Oh ! Geers !…

— Il vaut ce qu’il vaut, mais l’idée me paraît intéressante. Il pense que, si l’on pouvait faire travailler cette fille synthétique avec le computeur, on obtiendrait rapidement des résultats.

— Avec le computeur ? Eh bien, je vous souhaite du plaisir !

Le lendemain du départ de Vandenberg, Fleming arriva à Bouldershaw Fell. Quand ils furent dans le bureau du professeur, John s’exclama :

— Tout est si calme et reposant, ici !

— Pas si calme que ça en a l’air. Alors, où en êtes-vous ? Je vous ai dit au téléphone que je ne pouvais rien faire. Ils vont utiliser cette fille pour qu’elle travaille en liaison avec le computeur sur les missiles de Geers.

— Et c’est précisément ce que le computeur désire. Etendre son pouvoir…

— Je suis hors de la course, dans cette affaire, dit Reinhart.

— Nous le sommes tous, maintenant. Je ne tiens plus à Thorness que par un fil. Le computeur se contrôle désormais lui-même. Il a ses protecteurs, ses alliés. Si un monstre menaçant était arrivé par un vaisseau de l’espace, on l’aurait immédiatement détruit. Mais celui qui nous est échu est venu d’une façon plus subtile. Cette pseudo-fille a une apparence tout à fait humaine. Elle est belle, par-dessus le marché. Professeur, je suis effrayé.

— Nous le sommes tous. Plus nous découvrons de choses sur l’univers, plus nous le sommes. Vous êtes en danger ? Quittez Thorness.

— Je n’ai pas envie de mourir, ni pour le gouvernement ni pour l’« Intel ». Mais si je m’en vais ou si je suis tué, d’autres seront menacés, tués à leur tour… Que peut faire Osborne ? Malgré ses défauts, il a compris le danger, je crois.

— Oui, mais il ne peut plus grand-chose.

— Il pourrait obtenir que son ministre aille voir le chef du gouvernement et lui parle de nos craintes…

— Il faudrait apporter des preuves.

— J’ai des arguments.

— Ça ne suffit pas… Ils sont en ce moment très inquiets pour d’autres raisons. Le problème des missiles les tracasse au plus haut point, et ils comptent beaucoup sur Thorness, c’est-à-dire sur le computeur.

— La tension internationale n’est rien à côté du péril qui nous menace tous.

— Je le sais bien, mais allez donc le leur faire comprendre !

Fleming se tut et alluma une cigarette. Il se sentait horriblement déprimé.

*

* *

Le premier ministre, un vieux gentleman d’allure sportive, aux yeux bleus pétillants, s’entretenait avec Burdett, le ministre de la Défense, un homme encore jeune, au visage énergique, lorsque Ratcliff et Osborne furent introduits.

— Voici les sciences en personne, fit le premier ministre. Prenez place, messieurs.

— Je voulais vous parler de Thorness, dit Burdett à Ratcliff après les échanges de politesses. Nous désirons reprendre totalement le computeur et tout ce qui s’y rattache. Le premier ministre est d’accord.

— Vous y avez déjà accès, fit Ratcliff avec humeur.

— Cela ne nous suffit pas… Il nous faut à bref délai un nouveau missile d’interception, et c’est le seul moyen d’y parvenir.

— Nous pourrions coopérer.

— Nous pouvons nous en tirer seuls en utilisant cette fille.

— La créature ? Pouvez-vous vous fier à ses intentions ? Une ou deux personnes ont des doutes à son sujet. Et jusqu’ici, elle a été sous le contrôle du professeur Dawnay…

— Madeleine Dawnay pourra rester.

— Et le docteur Fleming ? demanda Osborne.

— Fleming pourrait être utile, n’est-ce pas ? dit le premier ministre.

Burdett fronça les sourcils.

— Il nous faut un contrôle total et de sévères mesures de sécurité.

— Et croyez-vous que cette fille acceptera un tel travail ? dit Ratcliff.

— Nous allons le lui demander, reprit le premier ministre.

Il pressa sur un bouton. L’instant d’après on introduisit Geers et Andromède. Le premier ministre se leva pour les accueillir.

— Entrez, Geers. Entrez, chère madame…

Andromède s’assit, les mains sur les genoux, comme une sténo prête à prendre un texte.

— Vous devez être étonnée de vous trouver ici, lui dit le premier ministre.

— Non, fit-elle. Le docteur Geers m’avait prévenue.

— Et savez-vous pourquoi il vous a amenée ?

— Non, il ne me l’a pas dit.

— On va vous l’expliquer. Parlez, Burdett.

Le ministre de la Défense prit une feuille qui était sur la table et l’examina rapidement.

— Ce pays… dit-il, vous voyez ce que je veux dire ?

— Parfaitement.

— Ce pays est menacé par des missiles sur orbite.

— Nous savons ce que sont les missiles.

— Nous ?

— Le computeur et moi.

— Comment peut-il le savoir ?

— Nous nous communiquons nos informations.

— C’est bien ce que nous espérions, dit le premier ministre.

Burdett expliqua alors à Andromède ce qu’ils attendaient d’elle : faire avec le computeur les plans d’un missile d’interception qui soit infaillible.

— Est-ce donc si difficile pour vous ? demanda-t-elle.

— Pour nous, oui. Et pour vous ?

— Pour nous, non.

— Le docteur Fleming pourra d’ailleurs vous aider, dit Ratcliff.

— Nous n’aurons pas besoin du docteur Fleming, fit Andromède d’une voix calme.

*

* *

Quand elle fut rentrée de Londres, Andromède passa le plus clair de son temps dans le bureau de dessin, non loin des bâtiments du computeur. Elle préparait les données à soumettre à celui-ci. Parfois, elle allait communiquer directement avec lui au moyen des deux bornes électriques. La machine et la fille pouvaient faire en une journée ce qui aurait demandé de longs mois de recherches et de calculs. Et les résultats étaient efficaces.

Il apparut vite qu’en peu de temps le missile désiré pourrait être construit.

Andromède avait sa liberté de mouvements à l’intérieur du camp où elle devint vite une figure familière. Pour les non-initiés, elle était une jeune savante. Le gouvernement publia un communiqué disant :

Depuis quelque temps, un nombre croissant d’engins sur orbite, probablement des missiles de provenance terrestre, mais d’origine inconnue passent au-dessus de nos îles. Mais il n’y a pas lieu de s’alarmer, car des mesures sont prises pour qu’à bref délai ils soient interceptés et identifiés.

Fleming était à Thorness quand il entendit ce communiqué. Il n’était plus responsable du computeur, et Geers lui avait suggéré qu’il ferait mieux de s’en aller. Mais il restait, avec le sentiment qu’une catastrophe approchait, et il observait Andromède et les deux jeunes opérateurs qui maintenant travaillaient avec elle. Il ne voyait guère Judy qui assurait la liaison entre Andromède et le bureau de Geers.

Ce jour-là, il se rendit dans le bâtiment du computeur avec la vague idée qu’il fallait faire quelque chose.

Quelques instants plus tard, Judy le trouva en train de ruminer près du tableau de contrôle.

— Pourquoi ne renoncez-vous pas, John ? lui dit-elle.

— Cela vous ferait plaisir ?

— Non, mais ici vous ne faites que vous ronger les poings.

Andromède apparut dans la salle, une liasse de papiers à la main.

— Je voudrais parler de ceci au docteur Geers, dit-elle en s’adressant à Judy.

Elle se montrait toujours courtoise et très calme, mais savait maintenant, par quelque nuance de sa voix, faire sentir sa supériorité à tout le monde.

— Je vais aller voir s’il est libre, fit Judy en s’éloignant.

Andromède passa devant le panneau de contrôle en ignorant Fleming. Une impulsion subite le poussa à lui demander :

— Ce travail vous plaît ?

Elle le regarda sans répondre.

— Vous êtes devenue tout à fait indispensable, n’est-ce pas ? lui cria-t-il.

Elle le regarda de nouveau, pareille à une statue, avec ses longs cheveux qui lui tombaient dans le dos.

— Prenez garde à ce que vous dites, fit-elle.

— Est-ce une menace ?

— Oui.

Elle avait prononcé ce mot sans emphase, objectivement. Elle s’éloigna.

— Une minute, fit-il. Si vous voulez impressionner les hommes, vous pourriez vous coiffer et vous habiller un peu mieux et vous mettre du parfum.

— Cette chose qui sent ?

— Oui. Un parfum discret et agréable. De la lavande, par exemple.

— Je ne vous comprends pas… Agréable, désagréable… Bon, mauvais… Il n’y a pas de distinction logique…

— Approchez, fit-il.

Elle hésita, puis s’avança vers lui. Brusquement, il lui pinça le bras.

— Aïe ! fit-elle avec une expression de peur.

— Agréable ou désagréable ?

— Très désagréable.

— Parce que vous êtes faite pour enregistrer la souffrance… Mais ne craignez rien, maintenant… je ne vous ferai pas mal.

Il leva la main, lui caressa doucement la joue, puis le cou.

— Désagréable ou agréable ?

— Agréable.

— Ne saviez-vous pas que vous êtes susceptible d’enregistrer le plaisir et la souffrance ? Je doute que cela ait été intentionnel… Mais, comme vous êtes faite de chair, avec une apparence humaine… Les humains ne vivent pas selon la logique.

— Je rai déjà noté.

— Ils vivent avec leurs sens… De là viennent les instincts, bons ou mauvais, les jugements esthétiques ou moraux…

Elle regarda les papiers qu’elle tenait à la main et eut un sourire.

— Vous êtes comme des enfants, avec vos missiles et vos fusées.

— Pas moi.

— Pas vous, je sais.

Judy revint annoncer à Andromède que Geers pouvait la recevoir. La fille blonde s’éloigna. D’une façon impalpable, les relations entre ces trois êtres venaient de se modifier.

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