Andromède 1 - ''A'' comme Andromède
Chapitre X
Le nouveau missile fut construit et expérimenté à Thorness. Cela donna les résultats escomptés. Le premier ministre envoya Burdett voir Vandenberg. Celui-ci était un peu soucieux : tout cela avait été trop rapide pour lui paraître bien sérieux. Il avait des doutes sur cette technologie extra-terrestre et désirait envoyer les missiles aux Etats-Unis pour qu’on les vérifiât. À sa grande surprise, le gouvernement britannique s’y opposa.
— Pour une fois, lui dit Burdett, nous avons le moyen de voler de nos propres ailes. Bien entendu, nous travaillerons en coopération avec vous quand nous utiliserons ces engins.
— Pouvons-nous savoir, grommela Vandenberg, comment vous comptez vous y prendre ?
— Nous ferons une interception d’un missile sur orbite.
— Et comment cela ?
— Reinhart nous donnera de Bouldershaw Fell les informations concernant la cible, et Geers pressera sur le bouton de mise à feu.
— Et si ça rate ?
— Ça ne ratera pas.
Ils se quittèrent sur ces paroles.
À Thorness, plusieurs missiles avaient été installés sur la falaise, un pour le « premier feu », comme disaient les spécialistes, et deux autres de réserve. Les trois engins en forme de crayon, avec leur nez pointé en l’air, avaient des formes élégantes et brillaient sous la lumière froide et grise. Ils ressemblaient à des pointes de flèches et étaient prêts à se dégager de leur lourd harnachement et à s’envoler. Chacun d’eux portait une petite charge nucléaire.
Le contrôle au sol serait effectué par le computeur, qui lui-même serait dirigé par Andromède et ses assistants. Les coordonnées de la cible, fournies par Bouldershaw Fell, seraient instantanément transmises à la salle de contrôle, interprétées par le computeur et passées au missile intercepteur.
Durant les derniers préparatifs, seuls, Geers et son état-major eurent le droit de pénétrer dans la salle de contrôle. Fleming et Madeleine Dawnay furent courtoisement invités à poursuivre dans un autre bâtiment le travail qu’ils pouvaient faire alors.
Andromède opérait calmement devant la machine. Geers allait et venait fébrilement de son bureau à la plate-forme de lancement et de celle-ci au computeur. Un téléphone direct le reliait au ministère de la Défense. Judy avait été chargée par Quadring de contrôler sévèrement tous ceux qui entraient au camp ou en sortaient.
Le 31 octobre, Burdett téléphona à Geers et à Reinhart pour leur dire d’opérer sur le prochain missile qui serait détecté.
Reinhart et Harvey surveillèrent le ciel pendant trente-six heures avant d’en découvrir un. Dans le jour naissant, ils perçurent un très faible signal. Alors, le système de liaison automatique fut mis en action.
L’équipe de Thorness qui dormait se leva aussitôt. Andromède, qui ne montrait aucun signe de fatigue, supervisa le travail d’introduction des informations dans le computeur. Le moment optimum de lancement fut donné presque immédiatement et fut aussitôt communiqué au centre de contrôle de la mise à feu, et le compte à rebours commença.
Bientôt, le trajet de la cible, transmis par Reinhart, put être vu sur les écrans de radar. Il y en avait un pour Andromède dans la salle du computeur, un autre pour Geers, dans la cabine de mise à feu et un troisième à Londres, au ministère de la Défense, mais c’est à Bouldershaw que s’effectuaient les vérifications majeures, sous la surveillance du professeur. À Bouldershaw, on pouvait aussi entendre les signaux du satellite, une sorte de blip-blip-blip-blip dont le bruit, grâce aux amplificateurs, emplissait tout l’observatoire.
À Thorness, on continuait le compte à rebours. À zéro, le « premier feu » partirait et, si cela échouait, ce serait le tour du second et, éventuellement, du troisième, après de nouveaux calculs de mise au point. Andromède avait déclaré que ce ne serait pas nécessaire, mais on avait préféré, étant donné la faillibilité de la nature humaine, prendre ces précautions. Geers ne pouvait pas se permettre un échec.
Soudain, à l’heure dite, le premier missile partit, et un grand bruit déchira l’air. En quelques secondes, il eut dépassé les nuages. Aux endroits où il y avait des écrans de radar destinés à suivre cette opération, on l’observait avec anxiété. Seule, Andromède semblait se désintéresser de la chose.
À Bouldershaw, Reinhart et ses collaborateurs suivaient, eux, les deux traces du satellite et de l’intercepteur. Elles se rejoignirent. Au même instant, le blip-blip-blip cessa. Reinhart se leva, tapa familièrement dans le dos de son assistant Harvey en criant :
— Ça y est !
À Thorness, Geers eut un mouvement joyeux pour décrocher son téléphone relié à Londres. Andromède s’éloigna du computeur comme s’il s’agissait d’une chose sans importance. Le soir même, un communiqué était publié :
Le ministère de la Défense a annoncé qu’un missile sur orbite avait été intercepté par une nouvelle fusée britannique. Les restes du missile dont l’origine est inconnue et ceux de l’intercepteur furent consumés en pénétrant dans l’atmosphère terrestre, mais l’interception a été suivie par un équipement autoradar et pourra être, dit le ministre, étudiée dans tous ses détails.
Dans les ministères, on poussa un soupir de soulagement. Une semaine plus tard, le premier ministre demandait à Burdett :
— Y a-t-il eu de nouveaux lancements de missiles sur orbite ?
— Aucun.
— Parfait. Nous allons faire de Reinhart un baronnet. Il deviendra « Sir Ernest ».
— Et Geers ?
— Il sera récompensé, lui aussi.
— Et le computeur et la jeune dame ?
— Nous ne pouvons pas décorer le computeur, dit le premier ministre dans un sourire. Mais nous pourrons faire une « lady » de la jeune dame.
— Je voulais plutôt dire : qu’est-ce qu’on va maintenant faire d’eux ? Le ministre des Sciences les réclame.
— Gardez-les. Vous avez un programme militaire chargé, et ils vous seront utiles. Je compte aussi les utiliser sur le plan économique. Si cette combinaison a donné des résultats étonnants dans votre secteur, elle peut aussi en donner dans d’autres tout en continuant à travailler pour la défense. Elle peut nous apporter un grand potentiel industriel. Il ne suffit pas que nous soyons forts, il faut que nous soyons riches. Nos savants nous ont dotés — et je leur en suis très reconnaissant — de l’instrument de pensée et de travail le plus avancé qui soit au monde. Profitons-en pour faire un grand bond en avant.
— Avez-vous l’intention de contrôler vous-même la chose ? demanda le ministre avec un mélange de déférence et d’irritation.
— Oui, et je ferai une déclaration à la nation dans un proche avenir.
— Vous voulez rendre tout cela public ?
— Non pas, mon cher… Je parlerai des effets que j’escompte. Mais les moyens resteront secrets.
— Que dois-je dire à Vandenberg ?
— Soyez aimable. Mais faites-lui comprendre que nous sommes en passe de redevenir un grand pays. Dites-lui que nous continuerons naturellement à coopérer avec nos alliés… Je compte aller moi-même à Thorness bientôt.
*
* *
Cette visite qui semblait avoir pris la priorité dans l’esprit du premier ministre fut rapidement organisée. Judy et Quadring eurent quelques difficultés à cacher la chose à la presse, car la curiosité avait été éveillée.
Geers était devenu un autre homme. Il se montrait triomphant et affable et il autorisa volontiers Madeleine Dawnay et Fleming à retourner auprès du computeur. Il les pria d’être là pour la visite du premier ministre.
Fleming avait des doutes sur l’utilité de ce déplacement, mais il pensa que ce serait peut-être pour lui une occasion de pouvoir exprimer son opinion. Le jour de la réception, il arriva très tôt dans les bâtiments du computeur et y trouva Andromède qui était seule dans la salle de contrôle. Elle aussi s’était transformée. Sa longue chevelure était coiffée différemment. Elle portait une belle robe flottante. Un parfum subtil se dégageait d’elle.
— Eh bien, dit-il, vous avez maintenant quelque chose d’humain, il me semble…
— Vous voulez parler de ces vêtements ? fit-elle avec une pointe d’intérêt.
— Vous allez faire terriblement sensation ! Mais vous devez nous prendre tous pour des fous…
— Pas vous…
— Si je ne l’étais pas, moi aussi, vous ne seriez pas ici en ce moment. Et maintenant que vous avez réussi à démolir un petit bout de ferraille dans le ciel, vous voilà soudain élevée à une position de commandement.
— C’était prévu et voulu, dit-elle sans changer d’expression.
— Et qu’allez-vous faire ensuite ?
— Cela dépendra du programme.
— Ah oui ? Vous êtes une obéissante esclave, n’est-ce pas ?
Elle le regarda droit dans les yeux.
— Pourquoi ne partez-vous pas ? lui demanda-t-elle.
— Partir ?
— Oui, maintenant. Pendant que vous le pouvez.
— Eh bien, faites-moi partir…
— Je peux être obligée de le faire, dit-elle.
Le premier ministre, quand il arriva, était escorté par des officiels, des politiciens, des poids lourds de Scotland Yard. Geers le guidait. Burdett était là. Judy venait en queue et fermait les portes. Geers leur montra le computeur.
— C’est tout à fait incompréhensible pour moi, dit le premier ministre.
Puis il se tourna vers Andromède.
— Mes hommages, chère madame. Et toutes mes félicitations. Vous comprenez cette machine, vous ?
Elle sourit poliment.
— Je suis sûr que vous la comprenez. Et, avec vous, nous allons accomplir de grandes choses.
J’espère que l’on prend bien soin de vous et que l’on veille sur vous comme il convient.
— Mais oui, dit-elle. Je vous remercie.
Les visiteurs faisaient cercle autour d’elle et l’admiraient, mais elle ne dit rien d’autre.
Fleming fit un petit signe à Judy en montrant le premier ministre. Judy put s’approcher de Geers et lui dire :
— Je ne crois pas qu’on ait présenté le docteur Fleming au premier ministre.
Geers fronça les sourcils. Mais déjà l’homme d’Etat exprimait le désir d’aller voir les missiles. Et le groupe se remit en marche. Fleming se trouva un instant près du haut personnage.
— Excusez-moi, lui dit-il, mais je voudrais…
Geers le prit par le bras.
— Pas maintenant, Fleming…
— Que veut ce jeune homme ? demanda le premier ministre.
— Rien, monsieur, fit Geers. Il ne veut rien.
Le cortège s’éloigna vers le laboratoire. Le premier ministre pria Andromède de passer la première en ajoutant :
— Honneur à la beauté et au savoir.
Seuls, Fleming et Judy restèrent dans la salle de contrôle.
— Savez-vous ce qu’elle vient de me dire ? fit John.
— Non, mais j’aimerais le savoir.
Au lieu de lui répondre, il pensa à autre chose.
— J’ai une idée, dit-il.
— Une idée que je pourrais comprendre ?
— Oh oui ! Voyez comme il ronronne, notre computeur, et toutes ces jolies lampes qui clignotent. Qu’est-ce que vous diriez si je prenais une grosse barre de fer et si je tapais dessus ?
— On ne vous laisserait pas faire. Et vous n’iriez pas loin, avec les gardes. Et, de toute façon, ils le reconstruiraient.
Il prit une feuille de papier dans un tiroir du tableau de contrôle.
— Eh bien, nous allons au moins le troubler intellectuellement. J’ai déjà secoué un peu la jeune dame. Maintenant, nous allons nous occuper de lui. Ne vous inquiétez pas. Vous n’aurez pas besoin de donner un coup de sifflet. Est-ce qu’ils reviennent par ici ?
— Non. Ils ont dû partir vers les missiles. Mais que voulez-vous faire ?
Fleming griffonnait des chiffres.
— J’écris le nom de cette créature.
— Andromède ?
— Appelez-la comme ça, si vous voulez. Moi, j’écris la formule qui lui sert de nom. En la modifiant un peu.
— Vous n’allez rien endommager ?
— Vous feriez mieux de rejoindre le cortège, dit-il en riant.
— Je vais avertir la garde.
— Avertissez qui vous voudrez.
Elle s’éloigna, mais se contenta de rejoindre les officiels. Quand il fut seul, il s’installa à l’appareil de transmission des informations au computeur et se mit à taper sur les touches. Il avait à peine fini quand Andromède revint.
— Je croyais, lui dit-il, que vous étiez allée voir les missiles.
— C’est sans intérêt.
Les lampes, sur le panneau, se mirent tout à coup à clignoter furieusement, et le computeur imprima à toute allure.
— Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda Andromède, surprise.
— Votre ami a l’air d’avoir perdu son sang-froid !
— C’est un non-sens…
— Exactement.
L’appareil à imprimer s’arrêta brusquement. Ce fut le silence.
— Qu’avez-vous fait ? demanda Andromède.
— Oh ! Il doit avoir des troubles psychologiques.
— Que lui avez-vous fait ?
Elle se dirigea vers le tableau où étaient les bornes électriques. Mais elle vit la feuille de papier sur laquelle Fleming avait griffonné. Elle la prit et la lut.
— C’est la formule inversée de mon nom, dit-elle.
— Oui, votre nom sous sa forme négative.
— Il doit penser que je suis morte !
— C’est bien ce que j’ai voulu qu’il pense.
— Pourquoi ? fit-elle, l’air déconcerté.
— J’ai voulu lui apprendre qu’il ne pouvait pas faire tout ce qu’il voulait.
— C’est de la folie !
— Il a l’air de vous apprécier grandement.
— Je vais lui faire savoir que je suis vivante, dit-elle en se dirigeant vers le panneau de distribution.
Mais il lui saisit les bras.
— Si vous faites ça, je recommencerai. Et je recommencerai aussi souvent qu’il le faudra. Il ne saura plus où il en est.
— Vous ne pouvez pas gagner à ce jeu-là, sachez-le, fit-elle en se dégageant brusquement. Et allez-vous-en. Sortez d’ici.
Ils se regardaient, face à face, tremblants. Il lui avait repris les bras. Il renifla.
— Vous êtes parfumée, hein ?
— Laissez-moi ou j’appelle la garde.
Il l’attira contre lui et lui mit un baiser sur la bouche, prolongé, sensuel bien que sans passion.
— Agréable ou désagréable ?
— Laissez-moi tranquille, je vous en prie, dit-elle d’une voix mal assurée.
— À qui appartenez-vous ? N’aimez-vous pas la saveur d’un baiser ? Celle de la nourriture et des parfums, et du soleil sur la colline ? Et la compagnie des êtres humains ?
— Ils sont sans importance.
— En êtes-vous sûre ? Ils ne le sont peut-être pas pour une intelligence désincarnée. Mais, au niveau de la vie organique, ils le sont, comme vous le découvrirez. Ils n’étaient pas dans vos calculs…
— On peut les y mettre. Vous ne pouvez nous battre, docteur Fleming. Cessez ce jeu avant qu’il ne vous en cuise.
— Je pourrais en être la victime ?
— Oui.
— Pourquoi m’avertissez-vous ?
— Parce que vous me plaisez, dit-elle.
— Vous parlez comme une créature humaine, fit-il en souriant.
— Alors, il est temps que je cesse de parler ainsi. Je vous en prie, partez. Je vous en prie… Vous ne voulez pas que je sois punie ?
Pour la première fois, son visage exprimait la tristesse.
— Par qui ?
Du regard, elle montra le computeur. Il eut un geste de surprise.
— Punie ? Voilà qui est nouveau, fit-il.
Et il ajouta en s’éloignant :
— Tâchez de savoir à qui vous appartenez…
Elle le regarda franchir la porte puis, lentement, comme à regret, mais comme si quelque chose l’y poussait, elle se dirigea vers le panneau de distribution. Elle avait le visage tendu, mais elle leva les mains vers les deux bornes électriques et les toucha.
D’abord, il ne se passa rien. Les lampes clignotaient tandis que le computeur enregistrait ce qu’il lisait dans le cerveau d’Andromède. Puis, brusquement, le voltage augmenta. Andromède poussa un cri de souffrance, voulut retirer ses mains, mais ne le put pas. L’aiguille du voltage montait toujours, et la fille criait, criait.
Une fois encore, ce fut Judy qui arriva la première. Elle était revenue pour voir ce que faisait Fleming et elle trouva la fille sur le sol, dans la même position que Christine.
— Oh non ! s’exclama-t-elle.
Elle retourna le corps. Andromède vivait toujours. Elle gémissait. Judy souleva sa tête blonde, la posa sur ses genoux, examina les mains de la victime. Elles étaient brûlées par endroits jusqu’à l’os. Judy lui demanda doucement :
— Comment est-ce arrivé ?
Andromède grogna, ouvrit les yeux.
— Vos mains…, reprit Judy.
— Oh ! On pourra arranger ça facilement…
— Que s’est-il passé ?
— Quelque chose qui a mal marché. C’est tout…
Judy alla téléphoner au docteur Hunter.
*
* *
Dès lors, les événements se déroulèrent à une allure presque « cataclysmique ». Hunter fit un pansement sommaire à Andromède et voulut l’envoyer à l’infirmerie du camp. Elle refusa de quitter le computeur avant d’avoir vu Madeleine.
— Je serai vite guérie, leur dit-elle.
Malgré l’état de faiblesse que lui avait causé le choc, elle fouilla dans les papiers de Madeleine Dawnay jusqu’à ce qu’elle eût trouvé ce qu’elle y cherchait : la formule concernant la production des enzymes.
— Que voulez-vous faire de cela ? lui demanda Madeleine qui, entre-temps, était arrivée.
— Un produit pour me guérir.
Andromède se dirigea vers le computeur, emportant les papiers. Elle était pâle et pouvait à peine marcher. Madeleine, Hunter et Judy la regardèrent anxieusement quand elle mit de nouveau ses mains sur les bornes. Mais il n’y eut pas de nouvel accident et la machine se mit très vite à imprimer.
— C’est la formule du remède, leur dit Andromède. Vous pourrez le préparer très facilement. Le plus vite sera le mieux. Maintenant, j’aimerais bien me coucher.
Elle fut malade pendant plusieurs jours. Hunter mit sur ses mains le produit obtenu au moyen de la formule. La guérison fut miraculeuse. De nouveaux tissus, en quelques heures, prirent la place de ceux qui avaient été détruits. Finalement, il ne resta pas la moindre cicatrice. Quand elle se releva du choc causé par la décharge électrique, ses mains avaient repris leur aspect normal.
Geers à qui Hunter avait fait son rapport envoya chercher Fleming. Le directeur qui n’avait aucune certitude quant à la cause de l’accident était soucieux et avait perdu sa cordialité.
— Ainsi vous avez décidé de tout détraquer ? lança-t-il à John. Vous ne consultez personne, vous êtes trop habile. Et, tout à coup, la machine marche de travers, au point qu’elle a failli tuer cette fille.
— Vous parlez sans savoir ce qu’il s’est passé, s’écria Fleming.
— Je le sais.
— Etiez-vous là ? Elle savait qu’elle allait être punie. Elle aurait dû me jeter dehors, annuler ce que j’avais mis dans le computeur. Mais elle ne l’a pas fait, pas assez vite. Elle hésita, puis m’avertit, me laissa partir et n’alla qu’ensuite toucher les électrodes…
— Je croyais que vous étiez parti quand l’accident se produisit.
— Naturellement, j’étais parti. Mais tout devait inévitablement se passer ainsi : elle fit savoir au computeur qu’elle était vivante et qu’elle n’avait pas arrêté l’auteur de cette fausse information. C’est pour cela qu’il l’a punie. Il sait comment s’y prendre, depuis ce qu’il s’est passé avec Christine.
— Vous faites des suppositions.
— Ce ne sont pas des suppositions. Cela devait arriver. Je ne l’ai pas compris à temps.
Geers regarda John à travers ses lunettes.
— Montrez-moi votre laissez-passer. Celui qui vous donne accès au computeur.
— Tenez. Regardez. Il est parfaitement en règle.
Le directeur l’examina, puis le déchira lentement.
— C’est fini, Fleming. Nous ne pouvons plus nous fier à vous.
— Je resterai ici ! s’écria John.
— Restez si vous voulez. Mais vous n’approcherez plus du computeur.
*
* *
Geers se sentit rassuré quand il eut la certitude qu’Andromède était guérie. Il transmit au ministère toutes les informations relatives au remède à base d’enzymes.
Seul dans son chalet, Fleming se disait qu’un an ou deux plus tôt, il aurait eu recours au whisky. Mais il s’abstint d’y toucher. L’hiver était froid, calme et gris. Il ne savait pas pourquoi il restait au camp, mais il y restait. C’était plus fort que lui. Il passa son temps à faire des promenades solitaires ou à dormir. Un jour où il revenait d’une de ces promenades, il vit une énorme et superbe voiture arrêtée devant le bureau de Geers. Un homme gros et chauve en sortit et l’appela.
— Qu’est-ce que vous faites ici ? lui demanda John.
— Oh ! je ne suis pas venu pour vous compromettre, répondit Kaufmann. Aujourd’hui, je suis ici très officiellement. Voulez-vous un cigare ?
— Merci. Rien de ce que vous pouvez m’offrir ne m’intéresse. Adressez-vous plutôt à la porte d’en face…
— C’est précisément ce que j’allais faire. Et, si je vous ai interpellé, c’était simplement pour vous dire que je n’ai maintenant nul besoin de vous. J’ai d’autres moyens plus réguliers.
Sur quoi, il entra dans le vestibule de Geers.
Fleming courut jusqu’au bureau du service de sécurité. Quadring n’y était pas, ni Judy. Finalement, il eut celle-ci au téléphone mais, quand ils arrivèrent devant chez Geers, Kaufmann en sortait, accompagné par le directeur qui lui donna une grande poignée de main. Geers fumait un cigare dont la provenance était évidente.
— Au revoir, disait-il cordialement à Kaufmann. Et j’escompte de bons résultats.
Quand l’autre fut parti, Judy fit signe au directeur qu’elle voulait lui parler.
— Je suis très occupé, dit-il.
— C’est très important. Vous connaissez cet homme ?
— Il s’appelle Kaufmann.
— Il est de l’« Intel ». C’est à lui que Bridger vendait des renseignements.
— Exact. Je connais toute l’affaire.
— Alors ? demanda-t-elle, déconcertée.
— Venez dans mon bureau, et je vous expliquerai.
Dans le bureau, ils trouvèrent Madeleine Dawnay. Geers prit place à sa table.
— Il s’agit d’un arrangement commercial, dit-il.
— Avec l’« Intel » ?
— Oui, c’est bien ça.
Elle n’en croyait pas ses oreilles. Harries avait été tué, Bridger était mort, tous deux du fait de l’« Intel »…
— Le climat a changé, reprit Geers.
— Les politiciens font un joli travail ! lança-t-elle avant d’avoir pris le temps de réfléchir.
— Je ne vous permettrai pas…, aboya le directeur.
Mais Madeleine intervint.
— Cette enfant a raison. Et, pour nous, savants, qui ne trichons jamais, ça paraît pénible.
— Je suis un savant, moi aussi, dit Geers.
— Vous l’étiez, lança Judy qui s’attendit aussitôt à une nouvelle explosion. Mais celle-ci ne se produisit pas.
— Voyez-vous, dit Geers, le gouvernement a besoin de marchés mondiaux. Quand Andromède s’est brûlé les mains, elle a élaboré avec le computeur la formule d’un produit médicinal extraordinaire. Avez-vous vu ses mains ?
— Quand elles étaient brûlées, oui.
— Il n’y paraît absolument plus. Pas la moindre cicatrice.
— Et c’est cela que vous avez vendu à l’« Intel » ?
— Plus exactement, ce sera vendu par son intermédiaire.
— Pourquoi ne pas avoir donné la formule à l’Organisation sanitaire mondiale ?
— Nous ne faisons pas la charité. Nous pensons à notre balance commerciale.
— Et vous serrez la main à n’importe qui. Etes-vous dans cette combinaison ? ajouta-t-elle en se tournant vers Madeleine.
— On nous a simplement demandé d’améliorer la formule de façon qu’elle fût plus aisément utilisable sur le plan industriel. Andra — je veux dire Andromède — s’en occupe en ce moment.
— Ainsi, toute la station travaille pour l’« Intel » ?
— J’espère bien que non, fit Madeleine qui semblait ainsi se ranger du côté de Judy.
— Voyons, Madeleine, dit Geers. C’en est assez sur ce sujet.
— Je ne veux pas vous faire perdre votre temps, reprit Judy en se levant. Mais je ne suis pas d’accord. Ni Fleming.
— Nous connaissons les opinions de Fleming, lança le directeur sur un ton de sarcasme.
— Eh bien, maintenant, vous connaissez aussi les miennes ! s’écria Judy en faisant claquer la porte.
Son premier mouvement fut de courir tout droit chez John. Mais elle se ravisa. Ce fut Madeleine Dawnay qui y alla. Elle le trouva dans son chalet en train d’écouter une allocution du premier ministre à la télévision.
— Entrez, dit-il sans cordialité mais sans hostilité.
— Je m’excuse de vous déranger. Vous écoutiez…
— Ça ne fait rien. Je vais couper la parole à ce vieil idiot.
Il tourna le bouton du poste. Puis il emplit un verre et le tendit à Madeleine en lui disant :
— Alors, vous faites des heures supplémentaires ?
— Ne plaisantez pas, John. Il m’est arrivé de vous dire des choses peu charitables…
— Vous n’étiez pas la seule.
— Mais, maintenant, je me demande si j’avais raison. Et Judy Adamson se pose la même question…
— Ce sera pour moi une aide précieuse, grommela-t-il.
— Judy a presque eu une altercation avec Geers il y a quelques instants. Cela m’a donné à réfléchir. Il y a un élément corrupteur dans la puissance de ce computeur. Cela agit sur tous ceux qui sont ici. Et sur le gouvernement, ajouta-t-elle en faisant un geste vers le poste de télévision. Comme si des gens raisonnables étaient possédés par je ne sais quoi d’extérieur à eux-mêmes. Et pourtant, tout cela semble bien innocent !
— Ah ! vous croyez ?…
Elle lui parla de la production des enzymes qui régénèrent les cellules, de leur rôle bénéfique. Quand elle lui révéla l’arrangement passé avec l’« Intel », il ne réagit pas.
— Mais où tout cela mène-t-il ? fit-elle.
— Il y a un an, dit Fleming, cette machine n’avait aucun pouvoir en dehors du bâtiment où elle est. Maintenant, elle étend son influence sur tout le pays, ainsi qu’on le constate quand on entend le premier ministre qui croit pouvoir entreprendre de grandes choses en se servant d’elle…
— Auriez-vous pu contrôler ce computeur ?
— Tout contrôle est maintenant impossible. Il sait que je voudrais perturber sa marche, maintenant qu’il a cette créature pour le renseigner sur moi. Il m’a chassé. « Vous ne pouvez pas gagner », m’a-t-elle dit.
— Elle vous a dit cela ?
— Oui. Peut-être est-ce inévitable. Peut-être est-ce révolution. Toutefois, nous aurions pu créer nous-mêmes une forme d’intelligence plus haute que la nôtre, mais dérivant de nous et à qui nous aurions finalement passé la main. Tandis que cette machine n’a pas été conçue pour notre bien ni pour celui de nos descendants. Ou, si elle l’a été, il y a en elle je ne sais quoi de détraqué. Mais je penche plutôt pour la première hypothèse.
Madeleine vida son verre.
— Puis-je faire quelque chose ? dit-elle.
— Vous ?
— J’ai toujours accès à la machine.
Le visage de Fleming s’éclaira.
— Pourquoi pas ? Nous pourrions tenter une petite expérience.
Il chercha dans un tiroir la feuille sur laquelle il avait inscrit la formule inversée du nom d’Andromède.
— Avez-vous quelqu’un qui puisse glisser ça dans la machine ?
— Andra ?
— Non. Pas elle. Ne la mettez surtout pas dans la confidence.
— Alors, l’opérateur… Je crois qu’il sera discret. Je vais faire ce que vous me demandez.
Elle prit le papier et s’en alla. Tandis qu’elle s’éloignait, elle entendit un disque de musique classique que Fleming avait mis en marche.
Dans la salle de contrôle du computeur où celui-ci bourdonnait doucement, elle vit Andromède et le jeune opérateur à qui elle avait pensé. Andra se montrait encore plus réservée depuis sa brûlure aux mains. Elle errait comme une ombre dans les locaux et ne les quittait que rarement. Sans se montrer hostile envers personne, elle parlait peu.
— Comment ça marche ? lui demanda Madeleine.
— Nous avons donné toutes les informations sur les enzymes au computeur. Vous aurez la nouvelle formule bientôt.
Quand la fille blonde se fut éloignée, Madeleine s’approcha de l’opérateur, lui donna la feuille et lui dit :
— Transmettez ça à la machine.
Il ne posa pas de question et se mit à pianoter. Andra revint sur ces entrefaites et demanda de quoi il s’agissait.
— Un calcul que je veux faire faire, dit Madeleine.
Andra s’empara de la feuille et la lut.
— Qui vous a donné ça ?
— C’est mon affaire.
— Pourquoi vous mêlez-vous de cela ? Je ne vous veux aucun mal. Mais vous feriez mieux de vous tenir tranquille…
— Je ne vous permettrai pas de me parler ainsi, s’écria Madeleine. C’est moi qui vous ai créée…
— Vous ? fit Andromède en haussant les épaules.
Sur quoi, la fille blonde alla toucher les deux électrodes. Les lampes, qui commençaient à s’agiter, se calmèrent. Elle revint vers Madeleine et lui dit posément :
— Nous commençons à être fatigués de ce petit jeu. Ni vous, ni Fleming, ni personne ne peut s’insinuer entre nous.
— Vous voulez me faire peur ?…
— Non… Mais je ne sais pas ce que vous avez pu déclencher en agissant comme vous venez de le faire. En tout cas, je n’en serai pas responsable…
L’appareil à imprimer du computeur se mit bruyamment en marche. Andra regarda le papier, puis le détacha de la machine quand ce fut fini.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Madeleine Dawnay.
— Votre nouvelle formule pour les enzymes.
Elle tendit la feuille à son interlocutrice avec un regard froid et fermé.
Madeleine prit la feuille et se sentit soulagée.
*
* *
Madeleine avait alors trois assistants qui travaillaient avec elle : un chimiste d’un certain âge et deux autres diplômés plus jeunes, un garçon et une fille. Ils préparèrent une synthèse chimique basée sur la nouvelle formule. Cela exigeait bon nombre de manipulations en laboratoire mais, comme les produits n’étaient pas irritants pour la peau, ils ne prenaient pas de précautions particulières.
Au bout d’un jour ou deux, toutefois, ils commencèrent tous à montrer des signes de lassitude.
Il semblait n’y avoir à cela aucune raison, et ils continuèrent à travailler mais, à la fin du troisième jour, la jeune assistante s’évanouit, et il en fut de même pour Madeleine et les deux autres le lendemain matin.
Hunter les installa à l’infirmerie. Quel que fût le mal dont ils souffraient, celui-ci empira vite. Il n’y avait ni fièvre ni inflammation. C’était une sorte de dégénérescence. Les cellules vivantes mouraient, le processus de base du métabolisme ralentissait ou s’arrêtait. Les quatre malades s’affaiblirent et furent bientôt dans un état voisin du coma. Hunter était désespéré.
Geers fit faire le silence sur ce qu’il était arrivé aux biochimistes.
Fleming n’apprit la chose que le quatrième jour, quand Judy, rompant la consigne, vint lui en faire part. Il téléphona immédiatement à Reinhart et lui demanda de venir. Puis il obtint de Judy qu’elle recherchât pour lui un certain papier. Quand il l’eut, il passa toute la nuit à l’étudier. Le matin, il se montra morose et satisfait.
Ce jour-là, la jeune assistante de Madeleine mourut.
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