Andromède 1 - ''A'' comme Andromède
Chapitre V
Judy le quitta quand l’aube commençait à poindre et regagna son propre chalet.
Vers midi, les premières personnalités arrivèrent et se réunirent dans le mess. Judy circulait entre ces messieurs vêtus de vestons noirs et de pantalons à rayures. Elle leur distribuait des notices. Fleming était dans la salle de contrôle du computeur avec Bridger et Christine. Ils introduisaient dans la machine les dernières données. Reinhart et Osborne s’étaient enfermés dans un bureau avec Geers.
Vandenberg, Watlin, Mrs Tate-Allen et quelques autres arrivèrent à deux heures. Le ministre faisait le voyage en hélicoptère. Une garde d’honneur l’attendait sur le terrain de parade au milieu du camp. Le temps s’était éclairci. Le major Quadring avait revêtu son plus bel uniforme de campagne.
Bientôt, tout le monde fut rassemblé devant l’entrée du nouveau computeur. Geers jouait avec beaucoup de sérieux son rôle de directeur, allait de l’un à l’autre.
— Est-ce qu’on va nous montrer un cygne ou un vilain canard ? lui demanda Mrs Tate-Allen.
— Je ne sais pas. Je m’occupe, moi, de choses plus sérieuses.
— N’est-ce pas sérieux ? demanda Osborne.
Ils furent interrompus par l’arrivée de l’hélicoptère. Le très honorable James Ratcliff sauta à terre. La garde présenta les armes. Reinhart alla serrer la main du ministre et s’effaça discrètement pour laisser le champ libre à Geers.
— Comment allez-vous ? demanda le ministre à ce dernier. Vous avez été très aimable de faire une place dans votre camp à nos petites mécaniques.
— Nous sommes très honorés, dit Geers rayonnant, nous qui ne sommes que de rudes ingénieurs, d’abriter un travail de recherche pure.
Ils se dirigèrent vers l’entrée du computeur. Ce fut Geers qui ouvrit la porte et guida les visiteurs.
— Par ici, monsieur le ministre.
Il présenta Bridger et Christine, puis il désigna Fleming.
— Vous le connaissez, monsieur le ministre… C’est lui qui a fait les plans du computeur.
— Ce n’est pas moi, dit Fleming. Les auteurs du plan sont dans la constellation d’Andromède.
Ratcliff se mit à rire comme s’il venait d’entendre une bonne plaisanterie.
— Vous avez construit une chose énorme, fit-il. Je comprends maintenant pourquoi il a fallu tant d’argent.
Ils continuèrent leur visite, impressionnés par les lampes au néon, les cabines, les appareils, le grand cylindre qui constituait la mémoire du computeur. Puis ils se rassemblèrent devant le tableau de contrôle.
— Et maintenant ? demanda Ratcliff.
Fleming prit une feuille couverte de chiffres.
— Ce sont, dit-il, les derniers groupes de données figurant dans le message. Nous allons maintenant les introduire devant vous dans la machine et la mettre en marche.
Il passa la feuille à Christine qui s’installa devant le télétype et se mit à taper sur les touches. Tout le monde la trouvait jolie et habile de ses mains. Quand elle eut fini, Fleming et Bridger poussèrent sur des boutons, actionnèrent des interrupteurs sur le tableau de contrôle. On entendit alors un bourdonnement venu de l’arrière du computeur. Des lampes se mirent à clignoter. Reinhart expliqua :
— On peut suivre, à l’aide de ces lampes, les progrès des données à travers la machine. Dès que celle-ci aura fini ses calculs, elle imprimera les résultats sur ce large rouleau de papier que vous voyez ici…
Les lampes de contrôle s’éteignirent. Mais il ne se passa rien. Ils attendirent pendant une heure. Toujours rien. À cinq heures, le ministre qui ne souriait plus remonta dans son hélicoptère. À six heures, le reste des visiteurs regagna la gare afin d’y prendre le train du soir pour Aberdeen. Reinhart, déconfit et les lèvres serrées, les suivit. À huit heures, Bridger et Christine quittèrent le computeur.
Fleming était resté avec Judy dans la salle de contrôle déserte. Il ne disait rien, ne faisait entendre ni jurons ni plaintes. Elle ne savait que lui dire et se taisait aussi.
Comme il allait être dix heures, il poussa un soupir et se leva. Elle lui toucha la manche du bout des doigts. Il se tourna vers elle pour l’embrasser. Tandis qu’il la tenait dans ses bras, le télétype où s’imprimaient les résultats se mit à cliqueter.
*
* *
Reinhart, ce soir-là, n’alla pas plus loin qu’Aberdeen où se tenait un congrès d’universitaires. Il en prit prétexte pour fausser compagnie aux officiels dont il n’aurait pu supporter jusqu’à Londres la politesse apitoyée.
En outre, il aurait la consolation de rencontrer au congrès une vieille amie, Madeleine Dawnay, professeur de chimie à l’université d’Edimbourg, et qui était la meilleure biochimiste du pays. Elle n’avait toutefois pas plus de charme, disaient les élèves, qu’une éprouvette remplie de peau desséchée. Il la vit le soir même et eut avec elle un long entretien. Il était soucieux lorsqu’il regagna son hôtel.
Le lendemain matin, il reçut un télégramme de Thorness : Jeu magnifique ! Rien que des as et des rois. Venez vite. — Fleming. Il fit annuler son billet d’avion et reprit le train pour Thorness, emmenant avec lui Madeleine Dawnay.
— Que signifie ce télégramme ? lui demanda-t-elle.
— J’espère qu’il signifie qu’il s’est passé quelque chose. Cette maudite machine a coûté plusieurs millions de livres et, toute cette nuit, je me suis dit que nous allions être la risée des ministères.
Il se demandait pourquoi il emmenait Madeleine. Sans doute pour qu’elle lui apportât quelque réconfort.
À la gare de Thorness, il téléphona au camp pour demander un laissez-passer supplémentaire. Ce fut Quadring qui lui répondit. Quadring alla aussitôt trouver Geers.
— Ces gens-là, lui dit-il, ne font qu’aller et venir comme si notre centre était une foire… Et je vous porte un nouveau laissez-passer à signer, demandé par Reinhart.
— Pour qui ?
— Madeleine Dawnay… Elle est professeur.
Geers eut un mouvement d’intérêt.
— Dawnay ? Soyez sans inquiétude. Je la connais depuis longtemps. J’ai travaillé avec elle à Manchester.
Quadring se sentit gêné.
— Voyez-vous, fit-il, il est difficile de surveiller tous ces gens-là. Bridger, par exemple… Il est toujours fourré dans l’île.
— Il étudie les oiseaux.
— Nous pensons qu’il pourrait y avoir autre chose. Je me demande s’il n’emmène pas des papiers.
— Des papiers ? Vous en avez la preuve ?
— Non. Mais ne pourrait-on pas le faire fouiller à l’embarcadère ?
— Et supposez que vous ne trouviez rien… De quoi auriez-vous l’air ? Et, s’il est réellement suspect, ensuite, il se méfierait. Tâchez d’abord de trouver des indices sérieux.
— Oui, monsieur.
— Et que dit miss Adamson ?
Quadring lui fit part de ce qui était arrivé à la jeune femme.
— Il n’y a rien eu d’autre depuis ?
— Pas que nous sachions…
*
* *
Reinhart fit entrer Madeleine Dawnay dans la salle de contrôle du computeur et lui présenta Judy, puis Bridger. Le vieux professeur était très nerveux. Il demanda à la jeune femme :
— Qu’est-ce que me veut John ?
— Je ne sais pas. Du moins, je ne comprends pas bien.
Quelques instants plus tard, Fleming les rejoignait.
— Ah ! vous voilà, fit-il.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Reinhart.
— J’aimerais vous parler seul à seul, reprit Fleming en regardant Madeleine Dawnay.
Reinhart fit les présentations et ajouta :
— Vous pouvez parler devant elle. Elle a déjà une parfaite idée d’ensemble de ce que nous faisons.
— Je voudrais bien pouvoir en dire autant ! s’écria Fleming. Tenez, regardez ça, ajouta-t-il en tirant de sa poche une feuille de papier couverte de chiffres.
— Qu’est-ce que c’est ? Quand la machine a-t-elle imprimé ça ?
— Hier soir, après votre départ. Judy et moi étions encore ici.
— Tu ne m’en as pas parlé, fit Bridger sur un ton de reproche.
— Tu étais parti.
Reinhart fronça les sourcils en examinant la feuille.
— Ça signifie quelque chose, pour vous ?
— Ne voyez-vous pas de quoi il s’agit ?
— Je ne peux pas dire…
— Ces chiffres définissent la structure de l’atome d’hydrogène.
— Vraiment ? fit le professeur en passant le papier à Madeleine.
— Tu veux dire, demanda Bridger, que c’est sorti brusquement du computeur ?
Madeleine Dawnay examinait le papier.
— Ça a bien l’air, fit-elle, de se rapporter aux fréquences relatives de l’atome d’hydrogène. Quelle chose extraordinaire !
— Tout est passablement extraordinaire dans cette affaire, dit Fleming.
— Il semble que quelqu’un, là-haut (La femme chimiste fit un geste vers le ciel.) se soit donné la peine de nous communiquer ce que nous savons déjà sur l’hydrogène. N’êtes-vous pas un peu désappointés ?
— Pas du tout, dit Fleming. Ce n’est pour moi qu’un point de départ. L’hydrogène est l’élément le plus courant dans l’univers. Si nous n’avions pas compris que ces chiffres le désignaient, la machine sans doute ne serait pas disposée à aller plus loin. Dans le cas contraire, elle va sans doute passer à autre chose.
— À quoi ?
— Nous n’en savons fichtre rien. Mais je suis à peu près sûr que c’est le commencement d’une longue série de questions et de réponses.
Il reprit le papier et le passa à Christine.
— Mettez-le dans l’appareil d’entrée.
— Vous croyez ? fit Christine en interrogeant Reinhart du regard.
— Bien sûr, fit celui-ci.
Le vieux professeur n’avait pas dit grand-chose, mais il n’avait plus l’air déprimé. Maintenant, ses yeux brillaient. Christine s’était assise devant le télétype et s’était mise au travail. Madeleine regardait les rangées de lampes dont la lumière oscillait d’une façon rythmique. Moins effrayée que Judy, elle était visiblement très intéressée.
— Si ce que vous croyez est vrai, dit-elle à Fleming, nous avons là quelque chose de réellement formidable.
— Fleming sent ça d’instinct, dit Reinhart.
Quand Christine eut fini de taper, ils attendirent.
Il ne se passa rien. Bridger manipulait les boutons sur le tableau de contrôle. Fleming semblait perplexe.
— Qu’est-ce qu’il se passe, Dennis ?
— Je ne sais pas.
— Peut-être vous trompez-vous ? fit Judy.
— Nous ne nous sommes encore jamais trompés, dit Fleming.
Tandis qu’il disait ces mots, le télétype de sortie se mit à cliqueter. Ils allèrent aussitôt l’entourer. Le large ruban de papier blanc se couvrait rapidement de chiffres.
*
* *
Un des placards dans le bureau de Geers s’ouvrait sur un petit bar. Le bas était garni de bouteilles. Le directeur du centre emplit les verres.
— Ce que vous faites, dit-il, est terriblement excitant, malgré la petite anicroche d’hier. Je pense que, maintenant, tout va bien.
Madeleine Dawnay, assise dans un fauteuil, le regardait. Il lui tendit un verre. Puis il en passa aux autres.
— Je suis heureux de vous revoir, Madeleine, reprit-il. De quoi vous occupez-vous, maintenant ?
— Des chromosomes… Des origines de la vie… Pour le moment, je suis dans une impasse. J’ai besoin de réfléchir.
Elle parlait d’une voix sèche.
— Restez ici, lui dit Geers. Vous pourrez y réfléchir à l’aise. Où donc est parti Fleming ?
— Il va revenir dans une minute, répondit Reinhart. Il est allé jusqu’au computeur.
— Un brillant garçon, bien qu’il soit peu sociable. En fait, votre équipe ne l’est guère, n’est-ce pas ?
— Mais nous avons obtenu des résultats. La machine vient de recommencer à imprimer.
— Ah ? fit Geers d’un air étonné. C’est très étrange. Et ça donne quoi ?
— Des chiffres… Des masses de chiffres…
— Qui signifient ?
— Nous ne savons rien encore… Nous les avons examinés, mais jusqu’ici…
Fleming reparut.
— Avez-vous soif ? lui demanda Geers.
— Comme toujours.
John tenait à la main les feuilles imprimées. Il les jeta sur la table. Geers les examina.
— Ça va demander de sacrées analyses, dit-il. Si nous pouvons vous aider…
— Ce doit être assez simple, au fond, dit Fleming, l’air préoccupé comme s’il cherchait quelque chose qu’il ne trouvait pas. Oui, assez simple… Il doit y avoir là-dedans je ne sais quoi que nous devrions reconnaître.
Reinhart prit les feuillets, les examina.
— Ça a l’air vaguement familier, dit-il. Voulez-vous y jeter un coup d’œil, Madeleine ?
Madeleine regarda les papiers. Elle eut un faible sourire.
— Est-ce que l’atome de carbone vous intéresse ? dit-elle.
— L’atome de carbone ! s’exclama Fleming.
— Ce n’est pas expressément la façon dont nous le définissons… Mais, tout bien pesé, cela pourrait être une description de la structure du carbone… Etes-vous de cet avis ?
Reinhart et Geers se penchèrent de nouveau sur les feuilles.
— Mes connaissances sont un peu rouillées, dit Geers. Mais, en effet, c’est peut-être cela… Ou autre chose…
— Ce n’est pas autre chose, dit Fleming sur un ton péremptoire comme s’il venait d’être soudain convaincu. Reprenez tout au commencement. Il a d’abord été question d’hydrogène. En fait, il nous demande à quelle forme de vie nous appartenons… Tous ces autres chiffres indiquent peut-être d’autres moyens possibles de faire des créatures vivantes. Des moyens dont nous ne savons rien, parce que la vie, sur la Terre, est basée sur l’atome de carbone.
— C’est une théorie, dit Reinhart. Qu’allons-nous faire maintenant ? Remettre dans le computeur les données relatives au carbone ?
— Oui, si nous voulons lui faire savoir de quoi nous sommes faits. Et il ne l’oubliera pas…
— N’êtes-vous pas en train de présupposer qu’il possède une intelligence ? fit Geers qui n’était guère porté à la fantaisie.
— Ecoutez, dit Fleming, le message que nous avons capté impliquait deux choses : le moyen de construire un computeur et une foule d’informations de base à mettre dans le computeur quand nous l’aurions construit. Nous ne savions pas au départ en quoi consistaient ces informations, mais nous commençons à le comprendre. Grâce à ce que nous pouvons lui dire, il apprend tout ce qu’il veut sur nous. Et il est capable d’agir en conséquence. Si ce n’est pas de l’intelligence, je ne sais pas ce que c’est.
— C’est une machine très utile, fit Madeleine Dawnay.
— Parce qu’il n’est pas à base de protoplasme, vous, les chimistes, vous ne pouvez pas imaginer que c’est un organisme pensant !
— De quoi avez-vous peur, John ? demanda Reinhart.
— Ce message avait un but. Il n’a pas été lancé par amusement. Ni pour notre profit, je le crains.
— Vous êtes bien nerveux, dit Madeleine. Vous avez eu la chance de trouver ça. Utilisez-le, ajouta-t-elle en se tournant vers Reinhart. En suivant la méthode du docteur Fleming et en réintroduisant dans cette machine la formule du carbone, vous obtiendrez encore autre chose. Vous pourrez construire des structures plus compliquées et vous aurez une merveilleuse machine à calculer pour préparer ce travail. Faites-le.
— Qu’en pensez-vous, John ? demanda Reinhart.
— Ne comptez pas sur moi.
— Est-ce que cela vous intéresserait, Madeleine ? demanda le professeur.
— Pourquoi ne le faites-vous pas vous-même, Ernest ?
— Il y a loin de l’astronomie à la biosynthèse. Si votre université peut se passer de vous…
— On peut arranger ça, dit brusquement Geers. Vous disiez, Madeleine, que vous vous trouviez dans une impasse…
Madeleine Dawnay réfléchit un instant, puis se tourna vers Fleming.
— Consentiriez-vous à travailler avec moi ?
Fleming secoua la tête.
— Il faut bien examiner la chose avant de commencer quoi que ce soit, dit-il.
— Je ne suis pas de cet avis.
— Pour ma part, je suis allé aussi loin que je le désirais. J’ai montré que ça fonctionnait. Mais maintenant, pour moi, la route s’arrête là…
Sur quoi, le jeune savant se retira. Quand il fut sorti, Geers, Reinhart et Madeleine Dawnay se mirent d’accord. Madeleine viendrait se fixer à Thorness.
*
* *
Au cours des semaines suivantes, Madeleine qui s’était installée au centre se mit à travailler sur le computeur avec l’aide de Bridger et de Christine. Quant à Geers, il se montrait maintenant plein d’enthousiasme et de prévenances.
Fleming était retourné à Londres et Judy, en sa qualité d’agent assermenté, devait rester sur place. En un certain sens, elle était soulagée que ses relations équivoques avec Fleming eussent pris fin. Après leur unique nuit dans le chalet, elle avait gardé ses distances, partagée qu’elle était entre ce qui ressemblait à de l’amour et le sentiment qu’elle ne désirait pas qu’il la prît pour autre chose que ce qu’elle était. En tout cas, elle n’avait plus à faire des rapports sur lui, seulement sur Bridger, mais cela la gênait moins.
Bridger, d’ailleurs, qui semblait de plus en plus triste et taciturne, qui travaillait sans enthousiasme, mais avec sérieux, ne donnait pas prise aux soupçons. Judy ne retournait pas sur la lande, mais les patrouilles de Quadring n’y découvraient rien.
L’hiver succédait à l’automne. À Londres, Fleming s’employa à revérifier tout le message et ses propres calculs sans rien y découvrir qui lui donnât des indications plus précises sur ce qu’il redoutait.
À Bouldershaw Fell, on continuait à capter ces mêmes signaux. C’était devenu une simple routine. Le message se répétait indéfiniment.
Mais, à Thorness, Madeleine Dawnay faisait des progrès.
— Ce garçon avait raison sur un point, dit-elle un jour à Reinhart. Le jeu des questions et des réponses. Nous avons remis dans le computeur la formule du carbone, et il s’est mis immédiatement à imprimer quelque chose sur la structure des molécules de protéine.
Ensuite, le computeur avait posé d’autres questions et offert les formules de différentes structures basées sur les protéines. Mais, visiblement, il désirait encore d’autres informations à leur sujet.
Madeleine Dawnay avait mis son équipe d’Edimbourg au travail sur ces problèmes. Ils purent ainsi fournir à la machine tout ce qu’ils savaient sur la formation des cellules. Vers le nouvel an, le computeur leur donna la structure moléculaire de l’hémoglobine.
— Pourquoi l’hémoglobine ? demanda Judy à Madeleine un jour où elle avait accompagné celle-ci à Edimbourg.
— Parce que c’est elle qui, dans le sang, charrie les charges d’électricité qui alimentent le cerveau.
Elles retrouvèrent Reinhart dans un bureau de la vieille université aux murs gris.
— Ainsi, fit le professeur après avoir écouté Madeleine, cette machine sait comment fonctionne notre cerveau…
— Elle en sait même beaucoup plus, maintenant.
— Et pourquoi veut-elle savoir tout cela ?
La femme chimiste eut un mouvement d’humeur.
— Vous êtes sous l’influence de Fleming, hein ? Cette machine ne veut rien savoir du tout. Elle déduit des réponses logiques d’après les informations que nous lui donnons et d’après celles qu’elle possède déjà.
— Etes-vous sûre que c’est tout ? demanda Judy que le peu qu’elle savait incitait à partager les doutes de Reinhart.
— Voyons ! Comportons-nous en scientifiques, et non en mystiques.
Le professeur semblait mal à l’aise.
— Fleming, dit-il, pense que cette machine désire effectivement savoir quelle forme d’intelligence est la nôtre, quelle sorte de computeurs nous sommes, quelle est l’ampleur de notre cerveau, comment nous l’alimentons… Et cela l’inquiète…
— Votre Fleming est en proie à des troubles émotionnels ! Cette machine nous a fourni tant d’informations que nous en sommes pour le moment submergés. Mais je crois qu’elle nous a communiqué ou veut nous communiquer la structure de base de la cellule vivante…
— Quoi ?
— Or, c’est précisément ce que je cherche depuis longtemps. Mais je vous ai dit que pour le moment j’étais dans une impasse. Or, les informations de la machine nous donnent quelques lumières, par-ci par-là, sur la structure des chromosomes. Mais tous ces chiffres sont trop complexes pour que nous les comprenions pleinement. Il nous faudrait du renfort, un laboratoire et des crédits.
Reinhart réfléchit un moment.
— Je vais aller voir Fleming et Osborne, dit-il.
*
* *
La réunion des trois hommes eut lieu au ministère des Sciences, dans le bureau d’Osborne. Fleming semblait avoir vieilli. Il avait le visage bouffi, les yeux injectés de sang. Osborne était frais et élégant comme de coutume.
— Madeleine Dawnay, dit Reinhart, semble sur le point de trouver, avec l’aide du computeur, ce qu’est la structure chromosomique détaillée d’une cellule vivante. Quelque chose que nous ne connaissions pas : l’ordre dans lequel les molécules d’acide nucléique sont disposées.
— Ainsi, on pourrait en fabriquer une ?
— Si nous pouvons utiliser le computeur comme élément de contrôle et si nous pouvons réaliser un processus chimique conforme à ses instructions, en d’autres termes, si nous pouvons faire un synthétiseur convenable, alors, je pense que nous pourrons commencer à créer des tissus vivants.
— C’est ce que les biologistes cherchent depuis des années, n’est-ce pas ?
— Vous voulez réellement laisser cette machine fabriquer un organisme vivant ? demanda Fleming.
— Madeleine Dawnay voudrait essayer, dit Reinhart. Fleming est contre cette idée. Que faisons-nous ?
— Pourquoi êtes-vous contre ? demanda Osborne au jeune savant.
— Parce que quelque chose nous pousse, comme malgré nous, à faire ça, dit Fleming d’un ton las. Je l’ai répété depuis que j’ai construit cette damnée machine, et rien ne me fera penser autrement. Madeleine Dawnay croit qu’on peut simplement l’utiliser comme un appareil commode. Elle est bien optimiste ! Si elle veut faire des synthèses biologiques, qu’elle les fasse dans son laboratoire de l’université. Ne la laissez pas se servir du computeur. Ou, dans ce cas, effacez ce qu’il a dans la mémoire.
— Qu’en pensez-vous, Reinhart ? demanda Osborne en se tournant languissamment vers le professeur.
— Je ne sais pas. Tout cela nous vient d’une intelligence qui nous est étrangère, mais d’autre part…
— …D’autre part, il faut continuer ! s’exclama Fleming. Car c’est bien ce que vous pensez, n’est-ce pas ? Voyons ! Nous avons construit ce computeur pour prouver la réalité du message. Ensuite, nous avons voulu savoir ce qu’il voulait. Maintenant, nous le savons.
— Le savons-nous ?
— Je le sais… Nous sommes en présence d’une cinquième colonne venue d’un autre monde, d’une autre forme d’existence. Elle porte en soi les semences d’une vie et, aussi, de notre propre destruction.
— Avez-vous des motifs solides de dire cela ? fit Osborne.
— Pas de motifs tangibles.
— Alors, comment pouvons-nous… ?
— Très bien, continuez, dit Fleming en se levant. Mais, si ça tourne mal, ne venez pas me faire de reproches…
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