Andromède 1 - ''A'' comme Andromède

Fred Hoyle · Chapitre 13 sur 13

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Andromède 1 - ''A'' comme Andromède

Chapitre XII

 

Il était très tard quand ils retournèrent à l’auberge. Il neigeait, et le vent soufflait en tempête. Dans la petite salle, Reinhart et Osborne, emmitouflés dans leurs manteaux, faisaient sans conviction une partie d’échecs.

Fleming avait l’esprit trop confus pour parler. Il laissa Judy expliquer ce qu’il venait de se passer.

Osborne poussa des hennissements de détresse.

— Comment avez-vous osé me fourrer dans une affaire pareille ? Je ne suis venu qu’avec l’espoir que vous pourriez me fournir des preuves que j’aurais portées à mon ministre. Mais c’est la fin de ma carrière et de la sienne !

— Et de la mienne ! soupira Reinhart. Mais j’en aurais fait volontiers le sacrifice si cette machine avait été définitivement détruite.

— Elle ne l’est pas ! gémit Osborne. Il n’a même pas pu y parvenir. Si le message original est intact, ils la reconstruiront.

— C’est un gâchis, reconnut Fleming. Vous pouvez me blâmer. Je prends la faute sur moi.

— Ça ne m’empêchera pas d’aller en prison !…

— Ne pouvons-nous donc rien faire ? demanda Judy en regardant le professeur Reinhart.

Mais celui-ci eut un geste d’impuissance. Ils ne pouvaient pas espérer se procurer la clef avant le lendemain matin ; à ce moment-là, Geers serait au courant de tout, et on commencerait à remettre les choses en état. Mais ils étaient maintenant tous parfaitement convaincus que Fleming avait raison.

— Rentrez immédiatement à Londres, dit Reinhart à Osborne, et quand la nouvelle éclatera, feignez la surprise.

— Mais où serai-je censé avoir été ?

— Vous aurez fait simplement une brève tournée d’inspection. Les choses se sont passées après votre départ. C’est d’ailleurs la vérité.

— Et le « fonctionnaire » que j’ai amené ?

— Trouvez quelqu’un de confiance qui affirme être venu et reparti avec vous. Il faut que vous restiez en place, que vous gardiez votre influence… Pour nous, nous tâcherons de nous disculper aussi, si nous le pouvons… Plus tard, il sera peut-être possible de faire admettre la vérité…

— Et qui sera censé avoir démoli le computeur ?

— Andromède elle-même ! On pourra supposer qu’elle a perdu la raison et qu’elle s’est retournée contre lui… Et qu’au cours de cette bagarre, elle a été électrocutée… En tout cas, elle est morte et ne pourra pas apporter de démenti.

— Vous êtes sûrs qu’elle est morte ? demanda Osborne.

— J’ai vu son cadavre, dit Judy, comme j’avais vu celui de Christine.

— Très bien, dit Fleming. Et Judy et moi, où étions-nous pendant ce temps-là ?

— Vous n’étiez pas là, dit Reinhart. Quant à miss Adamson, elle est partie avec l’opérateur avant que cela n’arrive.

— Ça ne tiendra pas, gémit Osborne. Ils vont faire une enquête terriblement poussée.

— Nous n’avons rien de mieux à faire, soupira le professeur. De toute façon, c’est un gâchis.

Fleming se leva.

— Il faut, dit-il, que Judy et moi nous rentrions au camp pendant que la route est encore carrossable.

— Alors, partez, fit Reinhart. Dites que vous êtes allés faire une promenade ou n’importe quoi et rentrez directement chez vous.

— Une promenade par ce temps ! s’exclama John. Enfin, tous les goûts sont dans la nature…

Ils se séparèrent.

Fleming conduisit prudemment tandis que Judy, toutes les minutes, devait descendre pour nettoyer l’essuie-glace. Il laissa la jeune femme à son chalet et gagna le sien. La tempête de neige semblait s’apaiser. Il était si fatigué qu’il eut du mal à sortir de sa voiture. Il était plus d’une heure du matin et, dans le camp, tout dormait profondément. Quand il ouvrit sa porte, l’intérieur du chalet lui parut très sombre par contraste avec le sol couvert de neige. Il tâtonna le long du mur pour trouver l’interrupteur et, tandis qu’il faisait ce geste, sa main rencontra une autre main recouverte d’un bandage.

Il eut un instant de panique, repoussa cette main et fit la lumière.

Andromède était debout devant lui, ses mains enveloppées de pansements rudimentaires. Elle était horriblement pâle, mais vivante. Il la regarda avec incrédulité, puis alla fermer les rideaux.

— Asseyez-vous, dit-il. Je vais vous refaire votre pansement.

Il se mit aussitôt à la besogne, opérant délicatement.

— Je ne pensais pas que vous auriez pu survivre, reprit-il. J’ai vu le voltage.

— Vous l’avez vu ? Alors c’est vous qui…

— Oui, c’est moi. Avec une hache… Si j’avais su que vous viviez encore…

— Vous m’auriez achevée, dit-elle sur un ton parfaitement objectif. Je ne suis pas morte parce que j’ai le cœur solide.

— Qui vous a fait le premier pansement ?

— C’est moi.

— Avez-vous parlé à quelqu’un ?

— À personne.

— Sait-on ce qu’il est arrivé au computeur ?

— Je ne crois pas.

— Pourquoi ne les avez-vous pas prévenus ? Pourquoi êtes-vous venue ici ?

— Quand je suis sortie de mon évanouissement, j’ai d’abord souffert horriblement. Puis j’ai vu ce qu’il s’était passé.

— Pourquoi n’avez-vous pas alerté les gardes ?

— Je ne savais que faire. Sans le computeur, je me sentais perdue. Vous savez qu’il ne marche plus du tout. Alors, j’ai pensé à aller chez vous. J’ai mis un pansement à mes mains et je suis sortie sans rien dire aux gardes. Vous n’étiez pas ici. J’ai attendu. Qu’est-ce qu’il va se passer, maintenant ?

— Ils vont reconstruire le computeur.

— Non ! Non !

— N’est-ce pas votre désir ? Le grand dessein… Une forme de vie plus haute…

Elle ne répondit pas. Elle ferma les yeux tandis qu’il achevait de la panser. Il vit qu’elle frissonnait. Il alla chercher un oreiller, une couverture, la fit s’allonger.

— Vous êtes glacée… Couvrez-vous.

Il lui fit boire un verre de whisky.

— Vous êtes sûr qu’ils le reconstruiront ? demanda-t-elle.

— Sûr. Ils ne m’auront pas pour les aider, mais ils se serviront de vous.

— De moi ? fit-elle en frissonnant. J’ai été si heureuse quand j’ai vu le computeur complètement démoli.

— Heureuse ?

— Je me sentais libre. Je me sentais…

— Comme la fille grecque, Andromède, lorsque Persée eut brisé ses chaînes…

— Sans doute… Quand le computeur travaillait, je le haïssais.

— C’était nous que vous haïssiez…

Elle secoua la tête.

— Je haïssais cette machine et tout ce qu’elle me faisait faire…

— Alors, pourquoi…

— Pourquoi les gens font-ils ce qu’ils font ? Parce qu’ils s’y croient obligés. Ils sont liés par ce qu’ils croient être des nécessités logiques. Je le sais. Mais, maintenant que la logique est partie…

Il s’assit auprès d’elle.

— N’auriez-vous pas pu me dire cela plus tôt ?

— C’est fait, maintenant. Je suis venue pour vous le dire.

— Mais c’est trop tard… Personne au monde ne les empêchera de le reconstruire…

— Ils ne le peuvent pas, sans les plans et sans les papiers…

— Ils les ont.

— Vous ne les avez pas détruits ?…

S’il avait pu douter encore de sa sincérité, le doute maintenant n’était plus possible. La détresse d’Andromède était évidente.

— Je n’ai pas pu le faire. Ils sont dans un placard blindé et, seul, Quadring a une clef.

Elle fouilla dans la poche de son anorak.

— J’en ai une. Personne d’autre n’en a, sauf Quadring et moi. Et tout le monde ignore qu’on m’en a confié une. Prenez-la. Allez terminer ce travail.

Mais ce n’était pas possible. Il ne pouvait pas retourner dans le bâtiment. On ne le laisserait pas entrer. Il le lui dit.

— Allez-y, vous, fit-il. Si vous le haïssez réellement et si vous voulez être libre, faites cela. Il vous suffira d’ouvrir la porte, de prendre tout ce qu’il y a derrière — le message, les enregistrements, mes propres calculs, enfin tout — et d’en faire un feu de joie. Ensuite, vous partirez.

— Je ne peux pas. Je suis exténuée.

— Il le faut. Vous pouvez passer sans encombres devant les sentinelles. Cachez seulement les pansements de vos mains. Je vais vous mettre des gants…

— Je ne peux pas…

Mais elle se laissa mettre des gants. Il le fit avec grand soin, pour ne pas lui faire mal. Puis il lui glissa des allumettes dans sa poche.

— Vous le pouvez. Il le faut…

La peur se peignait sur le pâle visage d’Andromède. Mais il la fit se lever et la poussa doucement dehors, l’accompagna un moment.

Il ne neigeait plus, et le vent avait cessé. Les murs des bâtiments du camp se détachaient en sombre sur le sol blanc.

— Vous pouvez le faire, murmura-t-il. J’en suis sûr. Bonne chance…

Il lui lâcha le bras. Elle se mit à marcher dans la neige, se dirigeant vers les locaux du computeur. Il la suivait du regard. Puis il rentra dans son chalet.

La température avait encore baissé, et il faisait un froid glacial. Il s’aperçut qu’il frissonnait, lui aussi. Quand il fut dans sa chambre, il alla ouvrir les rideaux de la fenêtre et s’assit près de celle-ci pour observer les bâtiments du computeur qu’il voyait en partie. Il aurait voulu se coucher, dormir et ne se réveiller que pour apprendre que tout était fini. Il essaya d’imaginer ce que faisait la fille blonde. Mais, dans son esprit, il ne pouvait la voir qu’en train de patauger dans la neige, mince petite silhouette qui s’enfonçait dans la nuit glacée.

Il n’arrivait pas à se réchauffer. Il brancha son radiateur et but un whisky. Appuyé sur le rebord de la fenêtre, il attendit pendant un temps qui lui parut horriblement long.

Vers trois heures du matin, la neige se remit à tomber. Mais, comme il ne faisait plus de vent, elle tombait calmement. Les lampes qui éclairaient le camp furent comme voilées par les flocons. Il eut l’impression de voir de la fumée. Il n’en était pas sûr. Peut-être n’était-ce qu’une sorte de brume causée par la neige. Il remonta le col de son manteau et ouvrit la fenêtre pour mieux voir. Le doute n’était plus possible. C’était bien de la fumée.

Son instinct le poussait à sortir, à aller voir ce qu’il se passait, à retrouver Andromède, à empêcher d’autres interventions. Mais qu’aurait-il pu faire ? Toute cette fumée indiquait que la salle de contrôle du computeur devait être maintenant un brasier et, fatalement, tout serait détruit. Peut-être même Andromède avait-elle péri ?

Il fut assailli par toutes sortes d’émotions. Il n’avait pas pensé qu’il avait pu l’envoyer à la mort, alors que sa disparition, les jours précédents, ne l’aurait pas ému. Il se sentait terriblement responsable. Cette fille — ou quelque nom que l’on pût donner à cette créature — était aux trois quarts humaine. Elle éprouvait des émotions, des peurs qu’il avait contribué à créer. Et, maintenant que le lien entre elle et l’intelligence qui la dirigeait avait été rompu, elle était comme dans les limbes. Peut-être était-il le seul à pouvoir la sauver, si elle n’était pas morte.

La sirène du camp se mit soudain à hurler lugubrement. Partout, des fenêtres s’éclairèrent. On ne tarda pas à entendre des moteurs. Un projecteur s’alluma au sommet du principal poste de garde, et ses faisceaux balayèrent le camp. Fleming put aisément s’imaginer la fièvre qui déjà régnait partout, et les coups de téléphone hâtivement échangés.

Il s’efforça de voir ce qu’il se passait derrière le rideau de neige. Une voiture de pompiers roula devant son chalet et il vit, à la lueur des projecteurs, des gens qui couraient. Il vit aussi des soldats armés de carabines automatiques et de mitraillettes. Une autre voiture passa — avec un appareil de radar qui tournait à son sommet.

La sirène se tut, et il put alors entendre toutes sortes de bruits. Puis un second projecteur entra en action, éclairant tout l’espace entre les quartiers d’habitation et la zone technique où se trouvait le computeur. Un véhicule y roulait rapidement. C’était une jeep ouverte, et il reconnut, assis près du conducteur, Quadring qui parlait dans un micro. Puis il aperçut une fille. Il crut un instant que c’était Andra. Puis il vit que c’était Judy. La jeep stoppa un instant, et Quadring échangea avec elle quelques paroles. Après quoi Judy se dirigea vers le chalet de John.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? lui demanda-t-elle, haletante, quand elle fut auprès de lui.

— Andra a achevé ce que nous n’avions pas pu faire.

— Andra ? fit Judy sans comprendre. Elle est morte.

Il lui expliqua, très vite, l’essentiel.

— Je croyais que c’était vous, fit-elle.

— Que vous a demandé Quadring ?

— Il m’a dit de l’attendre ici.

— Pensez-vous qu’il ait retrouvé Andra ?

— Je ne sais pas. Je ne crois pas. Il a donné des ordres aux patrouilles pour arrêter tout suspect, nettoyer le camp et tirer à vue sur ceux qui tenteraient de se cacher.

On entendait des cris, des appels, des bruits de moteurs. Cela se passait surtout à l’autre extrémité du camp. La colonne de fumée qui sortait du bâtiment du computeur s’était épaissie et l’on voyait maintenant au centre de longues langues de flammes. John et Judy contemplèrent un moment ce spectacle sans rien dire. Brusquement, ils entendirent un coup de feu, puis un second et un troisième. Fleming se raidit.

— Cela signifie-t-il qu’ils l’ont découverte ? demanda Judy.

Il ne répondit pas. Devant eux l’espace était maintenant vide. Rien ne bougeait, sauf la neige qui tombait. Puis ils virent apparaître une petite silhouette incertaine qui trébuchait en sortant de l’ombre entre deux bâtiments.

— Andra ! murmura Judy.

La fille essayait de courir, visiblement sans savoir où elle allait. Elle fut prise un instant dans la lumière d’un projecteur, mais les hommes qui manœuvraient celui-ci semblaient ne pas l’avoir vue. Un coup de feu claqua plus près et ils entendirent une balle siffler. Judy se cramponna au bras de Fleming.

— Ils vont la tuer !

Il courut vers la porte.

— John ! N’y allez pas.

— C’est moi qui l’ai envoyée là-bas, dit-il en prenant une grosse torche électrique. Je dois la secourir.

L’instant d’après, il courait dans la neige sans se retourner. Judy le regarda s’éloigner mais, bientôt, il disparut.

Il marchait, autant qu’il le pouvait, à l’abri des chalets. Puis il bondit à travers le faisceau lumineux. Cette fois, on le vit et le faisceau le suivit. Mais cela l’aida à apercevoir Andromède, qui était affalée au pied d’un mur. Vite, il la rejoignit. D’abord, elle ne le reconnut pas. Il l’aida à se relever et la soutint.

— C’est moi, dit-il.

Il sortit son flacon de sa poche et l’obligea à boire une gorgée de whisky. Il vit qu’elle lui adressait un pâle sourire.

— J’ai réussi, dit-elle.

— Comment avez-vous pu vous échapper ?

— Par une fenêtre de derrière.

Le rayon lumineux explorait le terrain. Ils virent passer des soldats en armes. Retourner à son chalet était impossible. Se cacher quelque part dans le camp les exposerait à recevoir une rafale de balles avant que les hommes aient pris le temps de réfléchir. Même s’ils se rendaient, étant donné l’état d’hystérie fiévreuse qui régnait dans tout le camp, ils risqueraient la mort.

Leur seul espoir, lui sembla-t-il, était de s’éloigner le plus possible jusqu’à ce que le calme revînt avec le jour. Il n’y avait qu’une issue : le sentier de la falaise qui menait à l’embarcadère.

— Venez, dit-il à Andromède.

Il l’emmena, la portant à demi, marchant en zigzag d’un bâtiment à un autre, se retournant chaque fois qu’il entendait des voix.

Il semblait impossible qu’ils ne fussent pas découverts dans les minutes qui allaient suivre. Mais la neige qui tombait, épaisse, les cachait, et celle qui était au sol étouffait le bruit de leurs pas.

Andra avait le souffle court, et il était visible qu’elle ne pourrait pas aller loin. Il se rappela que, de ce côté-là, les barbelés avaient été renforcés. Il y aurait même probablement un poste à l’entrée du sentier. Ils continuèrent néanmoins à avancer, à demi aveuglés par la neige. Mais Fleming pensait à un moyen de s’en sortir.

Au cours des journées précédentes, des hommes avaient travaillé à aplanir le terrain non loin du bord de la falaise, en utilisant un petit bulldozer. Il s’en était souvenu. Bientôt, ils aperçurent ce véhicule mais, pour l’atteindre, il leur fallait parcourir une quarantaine de mètres en terrain découvert.

Ni l’un ni l’autre ne parlaient. Ils étaient trop épuisés. Mais sans doute se fiait-elle totalement à lui.

Une patrouille en camion, avec un projecteur, passa entre eux et le réseau de barbelés, mais ne les vit pas. Ensuite, tout fut calme dans ce coin-là.

— Allons-y, dit-il.

Pendant les derniers pas, il dut la porter jusqu’au bulldozer. Il grimpa sur celui-ci. Avec le froid qu’il faisait, pourrait-il le mettre en marche ? Il y parvint dès qu’il eut actionné le démarreur. Le bruit du moteur n’étonnerait personne. On croirait qu’il s’agissait d’un des véhicules du service de sécurité. Puis il se pencha vers Andromède.

— Venez, dit-il, tout va bien.

— Laissez-moi, dit-elle d’une voix faible. Je n’en peux plus. Ne vous faites pas de souci pour moi. Laissez-moi ici. Fuyez.

Il la souleva, l’installa comme il put derrière le siège du conducteur.

— Cramponnez-vous à moi.

Il fallait faire vite, car une patrouille allait certainement revenir dans ces parages. Quadring avait dû aller chez lui, découvrir qu’il n’y était pas, le chercher. Il avait aussi découvert qu’il ne restait que des débris du computeur. En tout cas, et c’était l’essentiel, on ne pourrait plus jamais, plus jamais le reconstruire.

Mais il fallait fuir avec Andromède, aller le plus loin possible, s’ils voulaient se cacher et survivre.

Le bulldozer fit un bond quand il le mit en marche. Il le dirigea vers le réseau de barbelés. Il put voir un faisceau de lumière qui s’approchait d’eux. Trop tard pour s’arrêter. Il accéléra. Le lourd engin entra dans le réseau. Les fils barbelés claquèrent de tous côtés. Une brèche était faite.

Il arrêta le moteur et descendit, tirant la fille à lui. En la soutenant, il l’emmena avec précaution le long du bord de la falaise jusqu’à des buissons qui étaient près de l’entrée du sentier et derrière lesquels ils s’abritèrent. Le camion avec un projecteur approchait. Il se demanda si les hommes qui s’y trouvaient remarqueraient le bulldozer enfoncé dans le réseau de défense. Mais le camion passa et s’éloigna.

Il prit Andromède par le bras et descendit vers l’embarcadère. Quand ils eurent dépassé le second tournant, il alluma sa torche et marcha très lentement afin qu’elle pût le suivre sans trop d’efforts. Elle semblait avoir recouvré quelque énergie. Elle se contentait de le tenir par la main.

En bas, il n’y avait pas de sentinelle. Les vagues clapotaient sur les rochers. Tout était calme. Ils semblaient déjà à plusieurs lieues de l’enfer qu’ils venaient de quitter.

Pendant l’hiver, tous les bateaux étaient garés hors de l’eau sur le rivage. Seule, une sorte de petite baleinière avec moteur était laissée à flot le long de la jetée. Fleming s’en était déjà servi pendant l’été. Il y fit monter Andromède et détacha les cordes qui l’amarraient. Il eut beaucoup plus de mal à la mettre en marche que le bulldozer mais, finalement, le moteur se mit à tousser, puis à bourdonner. Il le laissa se réchauffer un instant. Puis ils partirent et, bientôt, furent seuls sur l’étendue des eaux.

La neige tombait toujours, mais la mer était parfaitement calme. Les flocons fondaient dès qu’ils touchaient la surface. Il faisait moins froid que sur le plateau, au-dessus de la falaise.

Il y avait une petite boussole en avant du gouvernail. Fleming l’éclairait de temps à autre avec sa torche. Il connaissait suffisamment bien la position de l’île où il voulait aller pour ne pas avoir trop à se préoccuper de la direction ou des courants. Il savait qu’il l’atteindrait aisément du côté du large après l’avoir contournée. Il espérait qu’il entendrait assez tôt le bruit des vagues sur les rochers pour ne pas se briser contre eux. Il demanda à Andra d’aller à l’avant et d’observer la mer devant elle. Elle ne lui répondit pas. Elle devait être trop exténuée pour parler. Mais, au bout d’un moment, elle fit ce qu’il lui demandait.

— Nous n’en aurons pas pour bien longtemps, lui dit-il.

Sa voix avait un accent plus rassurant que ce qu’il éprouvait lui-même.

Le canot continua à avancer ainsi pendant près d’une demi-heure. La neige cessa de tomber, et la nuit parut moins noire. Fleming se demandait s’ils étaient maintenant assez loin pour échapper à un radar. Il se demandait aussi ce qu’il se passait au camp et ce qui les attendait, eux, au terme de cette aventure. Il était obligé de penser à Andromède et à ses mains brûlées pour retrouver des forces.

Au bout de quarante minutes, elle lui cria qu’elle voyait quelque chose. Il coupa le moteur et laissa le bateau glisser vers une masse plus sombre que le ciel et qui se profilait devant eux. Il manœuvra le gouvernail de façon à longer la paroi rocheuse et lisse de l’île. Ils n’avançaient plus que très lentement. Mais, bientôt, ils purent entendre le bruit caractéristique des vagues sur une plage.

Fleming échoua le canot, prit la fille dans ses bras et la porta, pataugeant dans l’eau froide, jusque sur le sable. On voyait maintenant une clarté dans le ciel — pas encore l’aube, mais peut-être la lune — et il reconnut la petite plage où il était venu avec Judy le jour où ils avaient découvert la cachette de Bridger.

Il chercha un endroit où ils pourraient se reposer. Il faisait trop froid pour qu’ils restent dehors, aussi mena-t-il Andromède dans la caverne qu’il avait explorée avec Judy.

— J’ai l’impression d’être Orphée, dit-il. Mais je mélange les légendes… C’est le rôle de Persée que j’ai joué.

La fatigue lui donnait des vertiges. Il se trompa deux fois de chemin dans les tunnels obscurs. Il ne pouvait plus soutenir Andromède et lui avait même lâché la main, mais il lui parlait par-dessus son épaule pour l’encourager à le suivre.

Il cherchait la salle souterraine où il y avait une profonde nappe d’eau, car il se rappelait que le sol y était sablonneux. C’est là qu’ils seraient le mieux pour dormir. Au bout d’un moment, il comprit qu’il s’était encore trompé de chemin. Il fit demi-tour. Andromède n’était plus derrière lui.

Pris de panique, il se mit à courir, à appeler, faisant clignoter sa torche à toutes les entrées de tunnels. Sa voix résonnait sous les voûtes rocheuses, mais uniquement sa voix. Quand il fut près de la sortie, il fit de nouveau demi-tour. C’était absurde. Elle avait dû se perdre, mais elle ne pouvait pas être très loin. Il s’aperçut toutefois que les embranchements souterrains étaient plus nombreux qu’il ne s’en souvenait. Cela ressemblait à un labyrinthe. Il s’engagea dans plusieurs tunnels. Mais ceux-ci étaient encombrés de rochers ou n’étaient que des impasses. Et, soudain, il se trouva dans la chambre souterraine qu’il avait d’abord cherchée.

Il appela de nouveau, promena sa torche de tous les côtés, convaincu qu’elle ne pouvait être que là. Littéralement à bout de forces, elle avait dû tomber dans un coin et perdre conscience.

Il vit les traces de ses pas dans le sable. Il suivit ces traces et s’arrêta soudain avec un frisson d’horreur. Les dernières empreintes s’arrêtaient au bord de la pièce d’eau. À la surface de celle-ci flottait un gant. Et rien d’autre.

*

* *

Et il ne trouva rien d’autre ! On avait appris à Andromède tant de choses, pensa-t-il amèrement, mais on ne lui avait pas appris à nager ! Une grande houle de chagrin et de remords le traversa. Il passa les heures suivantes à examiner désespérément les cavernes. Puis il retourna dehors, sur la plage, et se coucha entre deux rochers jusqu’à l’aube. Il n’avait pas peur de s’endormir, mais une peur plus grande, quasi délirante, la peur que quelque chose d’innommable ne sortît de la gueule de la caverne, quelque chose d’inextinguible qui venait de millions et de millions de kilomètres, quelque chose qui lui avait parlé, pour la première fois, par une nuit aussi sombre que celle-ci.

Mais rien ne vint. Et, au cours des premières heures du jour, une chaloupe arriva du large et s’approcha de la petite plage. Il ne fit aucune tentative pour fuir. L’équipage le trouva en train de contempler l’éternel mouvement de la mer.

FIN

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