Andromède 1 - ''A'' comme Andromède
Chapitre VIII
Judy évitait Fleming autant qu’elle le pouvait et, quand il lui arrivait de le voir, c’était toujours en présence de Christine. Tout avait changé depuis la mort de Bridger. Avec un serrement de cœur, elle comprit que Christine, dans la vie de John, était en train de prendre non seulement sa place à elle, mais aussi celle de Dennis. Elle pensa qu’elle ne pourrait pas le supporter et écrivit directement au ministère pour demander son changement. Le seul résultat fut une réprimande de Geers qui lui dit :
— Votre travail ne fait guère que commencer. L’« Intel » en a appris assez pour être mis en appétit. Maintenant qu’ils ont perdu Bridger, ils vont chercher quelqu’un d’autre, peut-être un de ses amis.
— Vous pensez que le docteur Fleming se laisserait acheter ?
— N’importe qui le pourrait, si nous n’étions pas vigilants.
En l’occurrence, ce ne fut pas Judy, mais Fleming lui-même qui signala le premier mouvement de l’« Intel »…
Dans le laboratoire et la salle de contrôle, il avait aidé Madeleine Dawnay et Christine à aménager le dispositif mettant en liaison les deux grosses bornes électriques du computeur avec le cyclope. Un transformateur avait été disposé sous le panneau de distribution. Au-delà, le courant n’était pas plus puissant que celui d’une lampe de poche.
Pourtant, quand on mit le contact, l’effet fut extraordinaire et alarmant. La créature devint totalement rigide, et les lampes du panneau de contrôle s’allumèrent au maximum. Au bout d’un moment, toutefois, la créature et la machine semblèrent s’ajuster. Le computeur se mit à enregistrer une foule de choses, mais sans rien imprimer pour l’extérieur. La créature s’était remise à regarder paisiblement par la vitre d’observation.
Tout cela avait pris plusieurs jours. Christine avait été chargée de la surveillance et devait appeler Madeleine et Fleming quand ils se reposaient, si quelque chose se produisait. Christine devenait de plus en plus nerveuse. Fleming finit par lui confier ses propres angoisses.
— Je suis horriblement effrayé par tout cela, lui dit-il. Mais je ne savais pas que vous l’étiez aussi.
— Je ne le suis pas positivement, dit-elle. Mais ça me donne une étrange sensation… Cette installation avec les bornes électriques. Et cet œil qui me regarde constamment.
— Il nous regarde tous.
— Non. Il me regarde moi tout particulièrement.
— Je ne le blâme pas, fit John en riant. Moi aussi, j’ai plaisir à vous regarder.
— Je pensais que vous étiez occupé ailleurs.
— Je l’étais, dit-il en tendant la main vers elle.
Mais il se ravisa et s’éloigna en lui disant :
— En tout cas, soyez prudente.
Il prit le sentier qui descendait jusqu’à la plage. Il voulait réfléchir, dans un endroit tranquille, à ce qui pouvait bien se passer à l’intérieur du computeur. Il marchait dans le sable, au pied de la falaise. Il tomba sur un homme chauve, assis sur un rocher et qui fumait un petit cigare. Il fut surpris de s’entendre interpeller d’une voix gutturale :
— Un instant, monsieur, s’il vous plaît.
C’était Kaufmann. Il dit d’ailleurs son nom à Fleming. Et il savait qui était celui-ci.
— Comment êtes-vous venu jusqu’à cet endroit ? lui demanda John.
— En longeant la mer. On le peut, à marée basse.
— Que me voulez-vous ?
— Vous venez souvent ici vous-même ?
— C’est un endroit privé.
— Pas la rive… Votre ami, le docteur Bridger…
— Bridger est mort.
— Je sais. C’est bien triste.
— Vous le connaissiez ? demanda Fleming, soupçonneux.
— Très bien… Nous avons été associés quelque temps…
— Vous travaillez pour…
— L’« Intel », oui.
— Allez-vous-en… Si vous n’êtes pas parti dans cinq minutes, j’appelle la garde.
— Vous feriez mieux de m’écouter cinq minutes, puisque j’ai eu la chance de vous rencontrer…
— La même chance qui a causé la mort de Bridger…
— J’en suis le premier désolé. Ecoutez-moi, docteur Fleming, vous avez mieux à faire que d’appeler la garde. Car je ne veux rien vous proposer qui ne puisse se faire à ciel ouvert. Si vous consentiez tout simplement à travailler pour nous de la façon la plus régulière et la plus honorable, ce serait beaucoup plus lucratif. Vous n’êtes pas très heureux, ici, je le sais…
Fleming le regarda d’un air méprisant.
— Il est possible, mon bon monsieur, fit-il d’une voix coléreuse, que je n’aime pas beaucoup le gouvernement et que je ne sois pas très heureux. Mais j’aimerais mieux crever que de travailler pour vous…
Sur quoi, il remonta en hâte le sentier et alla tout droit au bureau de Geers.
— Que lui avez-vous dit ? lui demanda ce dernier lorsqu’il lui eut rapporté ce qui venait de se passer.
— Je lui ai dit que j’avais bien assez de peine à maintenir cette recherche à l’abri des idiots et des enfants et que ce n’était pas pour la livrer à des requins !
Il quitta le bureau en se demandant s’il avait eu raison de prévenir Geers. En réalité, c’était une des rares actions qui devaient plaider en sa faveur au cours des mois suivants.
On mit des patrouilles sur le rivage et on installa des réseaux de barbelés qui descendirent jusque dans la mer. Tout le district alentour fut passé au peigne fin par Quadring, et l’on n’entendit plus parler de l’« Intel » pendant assez longtemps.
Dans les bâtiments du computeur, l’expérience continuait sans donner de résultats tangibles quand, brusquement, lorsque Madeleine rentra d’un bref congé de repos, il se mit à imprimer. Fleming s’enferma dans son chalet avec les feuilles qui en résultèrent et, au bout d’une centaine d’heures de travail, il téléphona à Reinhart.
D’après ce qu’il avait pu comprendre, le computeur posait une série de questions entièrement nouvelles, toutes concernant l’aspect, les dimensions et les fonctions du corps humain. Reinhart et Madeleine Dawnay eurent avec lui un entretien et lui demandèrent s’il était possible de répondre à ces questions.
— Il est parfaitement possible, dit John, de tout exprimer en termes mathématiques, et c’est évidemment ce qu’il attend de nous. Toutes ces questions ont été motivées par les observations qu’a dû faire votre petit monstre.
— Je ne vois pas comment nous pourrions faire l’analyse de toute la structure humaine, dit Reinhart.
— Ce ne sera pas nécessaire. Il nous suffira, selon la première méthode employée avec lui, de lui restituer les questions qui appellent une réponse positive. Je me demande d’ailleurs pourquoi il n’a pas trouvé une méthode plus rapide. Il doit en être capable. Mais peut-être le monstre ne lui a-t-il pas donné tous les résultats qu’il en attendait…
— Que fait-on ? demanda Reinhart. Voulez-vous tenter cette expérience, Madeleine ?
— Je suis prête à tenter n’importe quoi.
*
* *
La nouvelle expérience était en cours. Christine alimentait le computeur et recueillait les résultats.
Elle était visiblement dans un état de grande tension nerveuse.
— Voulez-vous changer d’emploi ? lui demanda un jour Fleming.
— Non cela me fascine.
John la regarda d’un air pensif. Il ne flirtait plus avec elle depuis qu’elle avait cessé d’être une simple assistante. Quand il se fut éloigné, elle alla au laboratoire. Elle hésitait toujours avant d’y entrer, le visage tendu. La créature s’agita à son approche.
— Doucement, fit-elle, doucement.
Elle se pencha avec quelque raideur pour observer par la vitre. L’œil la regardait avec fixité, et la créature semblait de plus en plus agitée. Christine éprouvait un léger vertige. Elle resta penchée ainsi, immobile, pendant une longue minute, puis une autre, sans penser à rien et comme hypnotisée. Lentement, sa main bougea, plongea dans la cuve, prit le fil qui reliait le cyclope au computeur. Elle sentit entre ses doigts un léger courant. La créature se calma aussitôt. Un silence total régnait dans le laboratoire. On n’entendait que le discret bourdonnement du computeur.
Comme si elle était en transe, Christine se mit à marcher sans lâcher le fil qu’elle tenait dans sa main et qui n’était que mollement tendu. Elle longea le mur auquel il était suspendu. Ses yeux étaient grands ouverts, mais fixes. Elle avançait lentement et passa ainsi dans la salle de contrôle. Les lumières sur le panneau clignotaient d’une façon rythmique, hypnotique, et elle les fixa du regard comme elle avait fixé l’œil du monstre. Après un instant d’arrêt, elle arriva ainsi devant le panneau de distribution. Son visage était vide de toute expression. Elle s’immobilisa devant les bornes qui étaient dénudées et leva lentement les mains. Puis elle les toucha.
Tout se passa alors avec une effrayante rapidité. Son corps se tordit dès qu’il fut traversé par le terrible courant. Elle se mit à hurler. Pendant un bref instant, elle resta comme crucifiée sur le panneau. Puis il y eut une explosion bruyante quand les fusibles sautèrent. On entendait le monstre s’agiter dans sa cuve, mais il se calma en même temps que toutes les lampes s’éteignirent sur le tableau de contrôle et que le computeur cessa de bourdonner. La sonnette d’alarme tintait furieusement. Christine était tombée, ne formait plus sur le sol qu’une masse immobile.
Judy fut la première personne qui arriva sur les lieux. Elle passait devant le bâtiment quand elle entendit la sonnette d’alarme. Elle se précipita vers la salle de contrôle et d’abord n’y vit rien d’anormal, car il faisait sombre dans la partie de la salle où gisait Christine. Elle la découvrit enfin et se pencha sur elle, affolée. Elle la coucha sur le dos. La jeune femme semblait la regarder de ses yeux fixes. Ses doigts étaient brûlés jusqu’à l’os.
— Oh ! mon Dieu ! murmura Judy, pourquoi suis-je toujours là quand il y a des morts ?
*
* *
Reinhart était à Londres quand il apprit la nouvelle. Il alla voir Osborne. Mais celui-ci semblait préoccupé par d’autres problèmes et ne put pas le recevoir. Tout le monde, dans le ministère, avait d’ailleurs l’air soucieux et secret.
Reinhart qui avait l’intention de se rendre à Bouldershaw Fell pour s’y détendre un peu apprit que le télescope géant était passé sous le contrôle de l’autorité militaire sans même qu’on l’eût consulté.
Il reçut une lettre de Fleming lui disant que les circuits endommagés avaient été réparés et qu’il avait une idée précise concernant la mort de Christine. D’autre part, le computeur emmagasinait visiblement dans sa mémoire une masse fantastique de choses, mais Fleming ne mentionnait pas de quelle sorte elles étaient. Deux jours plus tard, Madeleine Dawnay lui téléphona pour lui dire que la machine s’était remise à imprimer. Une série énorme de chiffres.
— Tout un tas de formules pour une biosynthèse, lui dit-elle. Fleming pense que le computeur veut que nous fassions une nouvelle expérience, et je crois que Fleming a raison.
— Encore un monstre ?
— Possible. Mais c’est plus compliqué, cette fois. Un immense travail. Il nous faudra de nouvelles facilités, des crédits.
Reinhart tenta à nouveau de voir Osborne et fut convoqué, à sa grande surprise, au ministère de la Défense. Il fut reçu dans le bureau de Vandenberg. Osborne était là, et aussi Geers. Ils semblaient avoir déjà tenu une conférence. Osborne et Geers regardèrent le professeur d’un air gêné.
— J’ai appris, dit Vandenberg, qu’il y a encore eu une mort violente à Thorness.
— Ce fut un accident, dit Reinhart.
Il y eut un moment de silence, puis Osborne, sans cesser de regarder le tapis, déclara :
— Il faut que nous acceptions un changement de contrôle, Reinhart. Trop de gens se posent maintenant des questions sur ce qu’il se passe là-bas. Il faut que tout cela soit repris sur d’autres bases. J’ai défendu votre point de vue. Mais des autorités supérieures ont décidé…
— Décidé quoi ? fit le professeur en essayant de deviner ce qu’ils avaient dans la tête. Nous ne pouvons pas interrompre une recherche en cours qui est peut-être la plus importante qu’il y ait jamais eue… Vous voulez nous chasser pour utiliser notre équipement…
Vandenberg soupira.
— Je pensais bien que vous ne comprendriez pas notre point de vue.
Geers eut un petit sourire.
— La vérité, Reinhart, c’est qu’on veut que vous retourniez à Bouldershaw Fell…
— Bouldershaw Fell… On ne m’y laissera même pas entrer, maintenant que les militaires y règnent.
— Il s’agit de quelque chose d’archi-secret, fit Vandenberg.
— Alors, ne me le dites pas.
— Mais il faut que vous le sachiez, reprit Geers. Le gouvernement veut que vous travailliez pour la défense. Et voici pourquoi. Les puissances occidentales sont très inquiètes. De nombreux satellites ont été détectés ces derniers temps, et uniquement grâce à votre télescope.
— D’origine terrestre ?
— Oui, fit Vandenberg. Et ils sont hors de portée de nos détecteurs habituels. Voilà pourquoi il faut que vous retourniez à Bouldershaw Fell pour suivre tout cela de près…
— Mais ce n’est pas de mon domaine. Je suis astronome.
— Ce que vous faites maintenant est-il de votre domaine ?
— Non, mais cela dérive d’une source astronomique.
— En tout cas, dit Osborne, c’est ce que désire le gouvernement.
— En somme, fit Reinhart, je suis limogé.
— Vous ne direz pas cela quand vous verrez la prochaine liste de décorations et de personnalités anoblies.
— Au diable les décorations… Et qu’est-ce que deviendra le travail à Thorness ? Car c’est cela qui m’intéresse, et je vous ai dit pourquoi.
— Votre équipe, dit Vandenberg, du moins ce qu’il en reste, dépendra désormais de Geers.
— Je suis le directeur du centre, fit Geers.
— Et vous avez toujours désiré avoir la main sur cette affaire ! s’exclama dédaigneusement le professeur. Elle n’est pas non plus de votre domaine. Et vous n’en savez pas le premier mot…
— Je suis physicien… Je n’ai d’ailleurs rien demandé, et vous me…
— Messieurs ! s’écria Osborne sur un ton irrité.
— Et comment, reprit Reinhart, allez-vous vous comporter envers Madeleine Dawnay et Fleming ? Comment pourront-ils vraiment travailler ? C’est cela qui m’inquiète.
Geers le regarda à travers ses lunettes.
— Nous aurons parfois besoin du computeur pour autre chose. Mais ils pourront l’utiliser largement. Si Fleming et Dawnay se comportent correctement, nous ferons tout ce que nous pourrons pour eux.
*
* *
— Il va y avoir quelques changements ici, miss Adamson.
Judy était dans le bureau de Geers, seule avec le docteur Hunter, chef du service médical du centre : un homme grand et osseux, d’aspect militaire.
— Le professeur Dawnay, reprit celui-ci, va commencer une nouvelle expérience, mais pas sous la direction du professeur Reinhart qui n’a plus rien à voir ici.
— Alors, sous quelle direction ?
— Je serai responsable, fit Hunter.
— Vous ? s’exclama Judy.
— Naturellement, fit Hunter d’un air sarcastique. Je ne suis qu’un modeste médecin. La haute responsabilité incombera au docteur Geers, qui vous confirmera tout cela.
— Et si Madeleine Dawnay n’était pas d’accord ?
— Elle l’est. Elle ne s’intéresse réellement pas à la façon dont les choses sont organisées. Pour nous, l’essentiel est de ne pas la contrarier. Le docteur Geers aura la haute main sur le computeur, et je l’aiderai en ce qui concerne les expériences biologiques. Quant à vous, vous aviez été rattachée au ministère des Sciences. Vous réintégrez celui de la Défense. J’aurai besoin de vous pour assurer la sécurité du travail.
— Le travail de Madeleine Dawnay ?
— Oui. Je pense que nous allons réaliser une nouvelle créature vivante. Ça vous coupe le souffle, n’est-ce pas ?
— Quelle sorte de créature ?
— Nous ne savons pas encore. Mais c’est un grand privilège pour vous, n’est-ce pas ? d’être dans ces secrets…
— Et le docteur Fleming ?
— Il reste à la requête du ministère des Sciences. Mais je ne crois pas que, désormais, il ait beaucoup à faire.
Fleming et Madeleine ne firent pas de commentaires en apprenant ce qui concernait Reinhart. La seule personne à qui John aurait pu en parler était Judy, mais il l’évitait. Bien qu’il travaillât constamment avec Madeleine, la méfiance entre eux persistait. Ils ne parlaient que de leur travail. Fleming pensait que le computeur avait pu apprendre beaucoup de choses par Christine pendant qu’il l’avait tenue entre ses bornes électriques.
— Apprendre quoi ? lui demanda Madeleine.
— Rappelez-vous… Je vous avais déjà dit qu’il avait sans doute un moyen plus rapide de tirer de nous des renseignements. Durant les quelques secondes qui s’écoulèrent avant que les fusibles sautent, il a pu recueillir plus d’informations physiologiques que nous ne pourrions lui en fournir pendant toute une vie.
Madeleine ne semblait pas convaincue. À la fin de cette brève conversation, John prit un morceau de fil électrique recouvert d’un isolant et s’approcha du panneau de distribution. Il toucha l’une des bornes avec l’extrémité dénudée du fil, puis toucha l’autre avec l’autre extrémité. C’est à peine s’il y eut une légère étincelle. Il mit alors son index de la main droite sur l’une des bornes. Il approchait de l’autre sa main gauche quand Madeleine s’écria :
— Qu’est-ce que vous faites ? Vous êtes fou ! Vous voulez qu’il y ait un mort de plus ?
— Rien à craindre, dit Fleming. J’ai vérifié avant. Regardez…
Il posa sa main sur la seconde borne. Elle le regardait avec un mélange de scepticisme et de crainte. Il ne se passa rien. Il ne sentit qu’un léger picotement dans les doigts.
— Vous voyez, fit-il. Il a appris… Il ne connaissait pas les effets des hauts voltages sur les tissus organiques tant qu’il n’y a pas eu Christine entre ces bornes. Il ne savait pas non plus que cela pouvait l’endommager lui-même. Maintenant qu’il sait, il prend des précautions. Dès qu’il sent qu’on veut relier ces électrodes, il réduit lui-même le voltage. Voulez-vous essayer ?
— Non, merci. Vous avez de bien curieuses idées…
Il la regarda sévèrement.
— Vous croyez toujours que vous avez affaire à une machine. Mais c’est un cerveau. Et singulièrement puissant…
*
* *
Bien qu’il fût très pris par ses travaux habituels, Geers trouva le temps d’apporter son aide à Madeleine. C’était un homme qui aimait s’occuper de tout, qui voulait tout avoir sous son contrôle. Mieux encore que Reinhart, il sut procurer à sa collègue tout l’équipement qu’elle demandait. Un nouveau laboratoire fut installé et équipé d’un synthétiseur très vaste et extrêmement complexe. Au cours des semaines suivantes, ils mirent en œuvre tout ce qui était nécessaire pour produire toutes sortes de composés de phosphate, adénine, thymine, cytosine, thyrosine et autres substances qui sont des semences de vie. Au cours des mois suivants, ils parvinrent, en utilisant toutes les données du computeur, à créer une unité génétique de cinquante chromosomes semblables — bien qu’un peu plus complexes — à ceux qui engendrent les créatures humaines. Au début de février, Madeleine Dawnay constata l’apparition d’un embryon, apparemment humain, et qui grossit très vite.
Hunter se précipita pour voir ce résultat dès qu’il en fut informé. Il croisa Fleming sans lui dire un mot dans la salle de contrôle. Fleming avait continué à s’occuper de sa besogne comme il l’avait promis, mais sans se mêler des travaux de biochimie. Dans le laboratoire, Hunter trouva Madeleine. Entourée d’assistants, elle était penchée sur une petite tente à oxygène.
— Est-ce vivant ? demanda-t-il.
— Oui, fit Madeleine en se redressant.
— À quoi est-ce que cela ressemble ?
— C’est un bébé.
— Humain ?
— C’est ce que je pense, mais Fleming sera sans doute d’un autre avis. Et c’est une fille, ajouta-t-elle en souriant.
— J’ai peine à y croire. Puis-je regarder ?
On ne voyait pas grand-chose. Une petite masse emmaillotée. Il y avait un masque sur le visage. Un tube était glissé sous la couverture.
— Ça respire ?
— Il faut l’aider. Pouls et respiration normaux. Poids, six livres et demie. Quand je suis arrivée ici, jamais je n’aurais cru…
Elle s’arrêta. L’émotion lui coupait le souffle.
— Je veux être le premier à vous féliciter, dit Hunter.
La petite créature, alimentée par des piqûres intraveineuses, grandit rapidement. Plus d’un centimètre par jour. Il était clair qu’elle ne suivait pas le même processus de croissance que les enfants ordinaires. En trois ou quatre mois, elle serait adulte.
Les réactions officielles furent un mélange de fierté et de discrétion. Il fut décidé en haut lieu de garder la chose secrète. Osborne écrivit à Fleming pour lui demander son avis.
— Tuez cette créature ! répondit Fleming.
Peu après, il fut convoqué chez Geers qui lui dit :
— Je ne vois pas bien en quoi le sort de cette créature vous concerne.
Fleming serra les poings.
— Suis-je ou ne suis-je plus membre de l’équipe ?
— En un certain sens, vous l’êtes.
— Alors, écoutez-moi. Cela a l’air d’un être humain, mais ce n’en est pas un. C’est une extension du computeur, comme le cyclope, mais plus complexe.
— Sur quoi basez-vous cette théorie ?
— Sur la logique.
— Ainsi, après avoir contribué à accomplir ce miracle, vous voudriez qu’on le supprime ?
— Si on ne le fait pas maintenant, on ne pourra jamais le faire. Les gens, quand ils auront vu cette créature, diront que c’est un être humain et que ce serait un meurtre. La créature et la machine feront alors de vous tout ce qu’ils voudront.
— Et si nous ne suivons pas votre conseil ?
— Alors, éloignez la créature du computeur.
Geers se leva.
— Vous n’êtes que toléré ici, Fleming, et grâce à une amabilité du ministère des Sciences. C’est à nous et non à vous qu’il appartient de juger. Nous ferons ce que je crois être le mieux.
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