Andromède 1 - ''A'' comme Andromède
Chapitre XI
On était en train de recouvrir le visage de la morte lorsque Fleming arriva à l’infirmerie. Les trois autres étaient dans leurs lits, silencieux, pâles. On ne maintenait Madeleine en vie qu’au moyen d’incessantes transfusions sanguines.
— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda Hunter à John, d’un ton rogue.
— Tout cela est ma faute, dit Fleming.
— L’humilité ne vous ressemble guère…
— D’accord… Mais je suis venu vous apporter ceci.
Il tendit un papier au médecin.
— Qu’est-ce que c’est ?
— La formule des enzymes… Vous allez me dire que je me la suis procurée illégalement. C’est exact… Seulement, elle est fausse. Et voici la vraie formule.
— La vraie formule ?
— Oui. Le computeur a donné une formule inversée, négative. Au lieu d’enzymes, il a donné des anti-enzymes qui ont un pouvoir destructeur des cellules au lieu d’un pouvoir régénérateur. Vous ne pouvez rien faire pour ces malades, à moins d’utiliser d’urgence la formule convenable…
— Pensez-vous réellement que… Je voudrais sauver leurs vies…
— Alors, faites ce que je vous dis. Je vous apporte l’antidote. Vous pouvez au moins essayer. Quant à cette machine, elle fera un sale travail aussi longtemps que cela lui conviendra.
— Mais comment a-t-elle pu, avec toutes ses capacités, commettre une erreur pareille ?
— Elle l’a commise délibérément. Elle s’est seulement trompée de victimes. Car c’est moi qu’elle voulait tuer… Et elle aurait tué des milliers de gens si le produit avait été diffusé par l’« Intel »…
Sur quoi Fleming se retira, laissant Hunter perplexe, mais néanmoins décidé à utiliser, faute de mieux, la formule que son visiteur venait de lui donner.
Dans le courant de l’après-midi, le plus vieux des assistants mourut. Mais, déjà, on avait préparé en toute hâte le nouveau produit, et il fut administré aux deux survivants. On ne constata rien, tout d’abord. Mais, dans le courant de la nuit, il devint clair que la dégénérescence était ralentie.
Judy se préparait à aller entendre Reinhart à la gare. En passant devant les bâtiments du computeur, elle fut tentée d’y entrer. Elle trouva Andromède seule devant le panneau de contrôle. Un sentiment de haine s’empara de Judy.
— Un autre est mort ! s’écria-t-elle. Le professeur Dawnay et son jeune assistant, heureusement, en réchapperont.
— Alors, ils ont de la chance, dit la jeune fille d’une voix neutre.
— Grâce à Fleming, mais pas grâce à vous.
— Ce n’est pas mon affaire.
— Vous avez donné la formule pernicieuse à Madeleine.
— C’est le computeur qui la lui a donnée.
— Vous la lui avez donnée tous les deux.
Andra haussa les épaules.
— Le docteur Fleming, dit-elle, a trouvé l’antidote. Il est intelligent… Mais tout cela m’est égal…
Judy ne put se retenir de lui crier :
— Je vous hais !
Elle partit en courant pour ne pas manquer Reinhart. Andromède resta assise où elle était, contemplant le panneau de contrôle sans bouger, et quelques larmes — des larmes humaines — roulèrent sur ses joues.
*
* *
Judy emmena Reinhart tout droit chez Fleming. Il demanda aussitôt des nouvelles de Madeleine.
— Toujours vivante, lui dit John. On les sauvera tous les deux.
Le professeur se détendit et sembla moins fatigué. Il s’assit près du radiateur et demanda à boire. Il était devenu « Sir Ernest » mais le titre de baronnet n’avait visiblement pas modifié sa manière d’être.
— Avez-vous parlé à Geers ? demanda-t-il.
— À quoi cela servirait ? S’il pouvait me faire chasser du centre, il le ferait. Je n’ai cessé de répéter que cette chose était dangereuse. Mais ils en sont tous entichés. Qu’est-ce qu’il leur faut donc de plus pour les convaincre ?
— Moi, je suis convaincu, dit Reinhart.
— Moi aussi, fit Judy.
— Très bien. Mais nous ne sommes que trois contre tous les autres.
— Que pensez-vous que je pourrais faire ? demanda le professeur.
— Je ne sais pas. Vous avez été à la tête d’au moins la moitié de la science pendant une génération. Quelqu’un pourrait peut-être vous écouter.
— Qui ça ? Je ne vois guère qu’Osborne…
— Pourriez-vous l’amener ici ?
— Je peux toujours essayer. Qu’avez-vous en tête ?
— Nous verrons plus tard. Mais il faudrait l’amener.
— Je peux partir demain pour Londres.
— Si vous pouviez partir cette nuit même…
— Sir Ernest est fatigué, dit Judy.
— Gardez le « Sir Ernest » pour les réceptions officielles, fit le professeur en souriant. Je prendrai l’avion de nuit…
Il se leva et remit son manteau.
— Ah ! fit-il, j’oubliais de vous dire que nous n’enregistrons plus le message. Il a cessé. Peut-être ne le reprendrons-nous plus jamais.
— Ça vaut mieux, dit Fleming. Si nous ne l’avions pas capté un jour par hasard, rien de ce qu’il se passe ne serait arrivé.
Quand Reinhart fut parti, John s’assit auprès de Judy et lui passa le bras autour des épaules.
— On pourra me traduire en cour martiale si l’on veut, lui dit-elle, mais je ferai tout ce que vous me demanderez.
— O.K., dit-il.
— Vous pouvez vous fier à moi.
— Eh bien, vous allez faire ce que je vais vous dire. Arrangez-vous pour joindre Osborne au téléphone demain matin quand Reinhart sera chez lui et dites-leur d’amener un visiteur supplémentaire.
— Qui donc ?
— Ça m’est égal. Un haut fonctionnaire quelconque. Il n’est d’ailleurs pas nécessaire qu’ils amènent le type. Le vêtement suffira. Veston noir, parapluie, porte-documents, etc. Et un manteau, bien entendu. En même temps, vous ferez établir un laissez-passer supplémentaire. D’accord ?
— Je ferai de mon mieux.
— Vous êtes une brave fille.
Il lui donna un baiser qu’elle accueillit avec joie.
— Que voulez-vous faire ? lui demanda-t-elle au bout d’un moment.
— Je ne sais pas bien encore. Je vais y réfléchir. Pour l’instant, j’ai bigrement besoin de sommeil.
Elle se retira. Fleming se coucha aussitôt tout en méditant. Mais il s’endormit très vite. Dehors, il faisait nuit noire, mais la lune se montrait parfois entre les nuages, posant sur le camp sa pâle clarté.
Quelqu’un se glissa comme une ombre hors des bâtiments du computeur. Personne ne reconnut Andromède. Elle se dirigea vers le chalet de Fleming. Elle tenait à la main un gros fil électrique.
Fleming ne bougea pas quand sa porte s’ouvrit doucement. Andra était pieds nus. Elle portait d’épais gants de caoutchouc. Elle s’assura que Fleming dormait, puis s’agenouilla pour brancher dans la prise à fort voltage du radiateur une des extrémités du fil. Ensuite, elle approcha les brins dénudés du visage de Fleming, au-dessus de ses yeux. Les chances de survivre à un tel choc électrique seraient minces pour lui.
Il n’y avait aucune raison pour que John s’éveillât. Ce fut pourtant ce qui se produisit. Il vit une silhouette penchée vers lui. D’instinct, il plia les jambes, puis les détendit avec violence et atteignit en pleine poitrine la fille qui tomba à la renverse avec un grognement. Il alluma aussitôt sa lampe de chevet et reconnut Andromède. Elle se releva et voulut fuir. Il fut plus prompt qu’elle et lui barra la porte. Elle se glissa derrière la table sur laquelle il avait dîné et s’empara d’un couteau à pain, long et pointu, puis fit mine de se jeter sur lui. Mais il put lui saisir le poignet, le lui tordre et s’emparer de cette arme improvisée. Tous deux étaient haletants. La peur se peignait sur le visage d’Andra.
— Très bien, fit-elle d’une voix hachée. Tuez-moi… Mais cela ne vous avancera pas… Cela ne fera que retarder les choses…
— Pourquoi voulez-vous vous débarrasser de moi ?
— C’était fatal. Je vous avais averti. Tout ce que vous ferez sera contré… Si vous voulez partir, allez le plus loin possible et ne vous occupez plus de rien…
— Pourquoi obéissez-vous toujours à la machine ?
— Vous êtes de tels enfants ! Vous pensez que nous sommes esclave et maître, moi et la machine. Mais nous sommes tous les deux esclaves… Nous ne sommes que des récipients que vous avez fabriqués pour quelque chose que vous ne comprenez pas.
— Et vous, le comprenez-vous ? demanda Fleming.
— Je peux voir la différence entre notre intelligence et la vôtre et que la nôtre l’emportera tandis que vous périrez.
Elle se frotta le poignet, là où il avait serré.
— Vous ai-je fait mal ?
— Non, pas trop. Vous êtes plus intelligent que les autres, mais pas suffisamment. Vous finirez tous comme ont fini les dinosaures…
— Et si je vous supprimais ?
— On fabriquerait une autre Andromède.
— Et si on anéantissait la machine ?
— Ce serait la même chose. On la reconstruirait.
— Et si on vous supprimait tous les deux, et le message, et tout ce qui s’y rattache ? Saviez-vous que le message a cessé d’être transmis ?
Elle fit signe que non.
Mais lui, en cet instant, voyait clairement ce qu’il faudrait faire pour en finir.
— Vous êtes maintenant livrés à vous-mêmes, vous et la machine, dit-il. Si nous vous brisions tous les deux…
— Vous ne feriez que supprimer une forme supérieure d’intelligence…
— C’est pourtant ce que nous devons faire…
— Vous ne le pourrez pas… Allez-vous-en… le plus loin possible, vivre à votre guise. Vous ne pouvez rien faire d’autre.
— À moins que vous ne m’aidiez.
Elle le regarda, étonnée. Il reprit.
— Vous êtes pour les trois quarts une créature humaine. Vous avez des sens, des sentiments. Vous n’êtes liée à la machine que par un quart de vous-même. Vous lui obéissez. Pourquoi n’obéiriez-vous pas à la partie la plus importante, la plus réelle de vous-même ?
Elle se taisait, le regardait. Il la fit asseoir à côté de lui, la prit par les épaules et la secoua comme un enfant têtu.
— Allons, parlez !
— Ne savez-vous pas que je souffre ? dit-elle. Que j’ai été envoyée pour vous tuer ? Que je risque d’être punie même si je me contente de vous écouter ? Que je le serai si vous ne partez pas ?
Elle était très belle et très pâle. Elle parlait sans passion. Il la regarda avec tristesse.
— Eh bien, nous avons abattu nos cartes, dit-il.
Il la laissa partir.
*
* *
Il y avait une petite auberge, près de la gare. Judy y laissa Fleming tandis qu’elle allait attendre le train venant d’Aberdeen. C’était le lendemain soir. Reinhart avait fait vite.
John s’installa dans une petite salle déserte. Dehors, le vent soufflait. Bientôt, il entendit la locomotive. L’instant d’après, Judy introduisait Osborne et Reinhart dans la pièce. Ils portaient d’épais vêtements d’hiver. Osborne avait une grosse valise. Ils échangèrent quelques rapides politesses. Puis le professeur demanda :
— Comment se comportera l’opérateur de service ?
— Tout est réglé avec lui, dit Judy. Il fera ce qu’on lui dira et se taira.
— Comment va Madeleine ?
— Aussi bien que possible. Son jeune assistant aussi.
— Parfait, dit le professeur qui ne semblait pas trop fatigué.
Osborne était visiblement le plus déprimé.
— Que voulez-vous faire sur le computeur ? demanda-t-il à Fleming.
— Essayer de savoir ce qu’il a réellement dans le ventre et s’il a été conçu pour nous nuire ou si quelque chose a marché de travers. Je continue à croire à la première hypothèse…
— Mais vous n’avez toujours pas de preuves formelles.
— Osborne ira voir le premier ministre, dit Reinhart.
— Oui, reprit l’autre, mais seulement si j’ai des preuves.
— Je vous en donnerai. Il a encore tenté de me tuer la nuit dernière. C’est Andromède, elle-même, qui me l’a dit.
Il leur raconta ce qu’il s’était passé, ce qui les impressionna. Mais Osborne demeurait indécis.
— Il nous faudrait quelque chose de plus scientifique, dit-il. Quelque chose d’irréfutable.
— Alors, laissez-moi passer quelques heures avec cette machine.
— Vous ferez ce que vous voudrez, dit Osborne, mais pas d’action directe.
— Dans ce cas, vous me liez les mains.
— Rendez-vous compte du risque que je cours… On considère aujourd’hui que tout l’avenir du pays dépend de cette machine, qu’elle est plus importante encore que la puissance atomique ou quoi que ce soit…
— Alors, s’écria Fleming, une action n’en est que plus nécessaire.
— Croyez-vous, reprit Osborne, que je serais ici si je ne croyais pas qu’il peut y avoir un grave péril et si je n’attachais pas du prix à ce que vous pensez vous-même ?… Mais je ne peux pas dépasser certaines limites… Enfin, faites pour le mieux…
— Il va être temps d’y aller, dit Reinhart.
Judy posa la valise sur la table et l’ouvrit. John en tira des vêtements qu’il échangea contre les siens.
— Vous ressemblez plus à un épouvantail qu’à un haut fonctionnaire ! lui dit Reinhart en souriant.
— Ils ne l’examineront pas de trop près, fit Judy, puisqu’il sera avec moi.
— Savez-vous, lui dit John, que vous pourriez être fusillés pour ça ?
— Il faudrait d’abord nous prendre !
Osborne ne semblait pas goûter ces plaisanteries, qui ne faisaient peut-être que cacher leurs craintes. Ils se mirent en route.
*
* *
La neige tombait en abondance quand ils arrivèrent au camp. Les deux sentinelles, devant le bâtiment du computeur, avaient relevé leurs cols. Judy leur présenta les laissez-passer.
— O.K., dit le caporal.
— Y a-t-il quelqu’un à l’intérieur ?
— Seulement l’opérateur de service.
— Nous ne resterons que quelques minutes, dit Reinhart.
Ils entrèrent. Ils trouvèrent un jeune homme assis devant le tableau de contrôle et qui se leva à leur approche.
— Tout s’est-il bien passé ? demanda-t-il à Judy.
— Très bien.
Elle lui tendit le laissez-passer dont elle s’était servie pour Fleming et rendit les leurs à Osborne et à Reinhart. Puis elle prit le chapeau de John et l’enfonça sur la tête de l’opérateur. Elle lui donna aussi son manteau et son porte-documents. Cela ressemblait un peu à une pantomime qu’Osborne observait d’un air malheureux.
Dès que l’opérateur fut prêt, Reinhart donna le signal du départ.
— Quand ces messieurs seront dehors, dit Judy à Fleming, je viendrai vous rejoindre.
— Je n’ai pas besoin de vous.
— Je regrette, dit Osborne, c’était une de nos conditions.
— Je n’ai besoin de personne…
— Voyons, John, ne faites pas l’idiot, dit Reinhart.
Quand ils furent partis, Fleming se dirigea vers l’appareil servant à alimenter le computeur en informations et se mit à pianoter sur le clavier en utilisant la feuille couverte de chiffres qu’il avait apportée. Il allait terminer ce travail quand Judy vint le rejoindre. Il avait les traits tendus. Elle lui demanda ce qu’il faisait.
— Toujours la même chose. Un nom inversé pour commencer.
Le computeur mit un moment à réagir. Puis les lampes du tableau clignotèrent violemment. Ils entendirent alors des pas dans le couloir.
Judy parut paralysée par la frayeur. John la poussa vers le laboratoire obscur. Presque aussitôt, Andromède entra dans la salle de contrôle. Ils la virent s’avancer vers le panneau de distribution. Elle semblait étonnée. Elle était vêtue d’un anorak gris. Ses traits étaient tirés. Elle leva lentement les mains vers les électrodes, mais comme à regret et avec appréhension. La sueur perlait sur son front. Judy, malgré la haine qu’elle éprouvait, souffrait pour elle. La fille blonde, finalement, toucha le métal des bornes.
Judy poussa un cri en même temps qu’elle. Fleming lui mit la main sur la bouche pour la faire taire, mais Andromède continuait à pousser des cris stridents, tandis qu’elle se tordait de douleur.
Judy tenta de s’élancer vers elle, mais John la retint jusqu’au moment où le computeur abaissa son voltage et où Andromède tomba sur le sol.
— Je crois qu’elle est morte, dit Judy lorsqu’ils l’eurent examinée.
— Qu’attendiez-vous d’autre ? Il l’a tuée parce qu’elle n’a pas pu me supprimer et subissait mon influence… Pauvre fille ! Il tâchera de faire mieux la prochaine fois.
— À moins que vous ne trouviez ce qui ne va pas en lui…
— C’est trop tard. D’ailleurs, il fonctionne parfaitement bien. Ceci en est une nouvelle preuve, ajouta-t-il en montrant le corps d’Andromède. Demain, il demandera qu’on commence une nouvelle expérience…
John se dirigea d’un pas résolu vers les fusibles et le système d’alarme et arracha violemment les fils.
— Qu’est-ce que vous faites ? s’écria Judy.
— Je veux en finir. C’est le moment et probablement la seule chance qui me soit jamais donnée d’en finir.
Puis il saisit une hache de pompier accrochée au mur.
— Non ! s’écria-t-elle en se cramponnant à son bras.
Mais il se dégagea, se précipita vers le tableau de contrôle et se mit à cogner, à démolir les lampes, les appareils.
— Etes-vous devenu fou ?
— Laissez-moi faire. Je vous avais dit de ne pas revenir.
Elle le regardait, terrifiée.
— Vous avez toujours eu l’intention de faire ça ?
— Oui s’il fallait en arriver là.
Il devina qu’elle voulait fuir pour donner l’alarme. Mais il fut vers la porte avant elle, la ferma à clef et mit la clef dans sa poche. Elle avait l’air de penser vraiment qu’il était devenu fou.
— Donnez-moi cette hache, dit-elle. Vous aviez promis…
— Je n’ai rien promis du tout. Osborne m’a dit de faire pour le mieux. Je fais pour le mieux.
— Je vais crier, appeler.
— Personne ne vous entendra.
Il l’écarta de lui et se dirigea vers la salle semi-circulaire où était la mémoire du computeur. Il ouvrit le panneau de l’unité la plus proche et frappa avec sa hache. Il y eut une petite explosion quand l’air pénétra violemment dans l’espace où régnait le vide absolu. Il attaqua l’unité suivante.
— John ! lui criait-elle. John !
— Je sais ce que je fais, lui dit-il. Et vous savez, vous aussi, que j’ai raison. Si vous voulez donner l’alarme, allez-y. Tenez, voici la clef.
Il la lui tendit en la regardant calmement. Mais elle ne la prit pas. Il remit la clef dans sa poche et s’attaqua aux unités suivantes. Cela faisait énormément de bruit.
— Les sentinelles vont entendre, dit-elle.
Elle savait que, tout compte fait, il n’était pas fou, et cette pensée la fit se sentir engagée envers lui. Elle resta vers la porte à monter la garde tandis qu’il continuait à cogner, écrabouillant des millions de cellules électroniques.
Rien ne vint les interrompre. Il était probable que la tempête de neige, au-dehors, étouffait tous les bruits.
Fleming avait d’abord travaillé méthodiquement, mais c’était une tâche énorme, et il se mit à frapper de plus en plus vite, à mesure que la fatigue le gagnait. La sueur coulait sur ses joues. Il poussait des jurons tout en cognant.
— Attrape ça, saleté ! Et ça, ordure !
Quand il en eut fini avec la mémoire du computeur, il reposa la hache.
— Qu’est-ce qu’il va se passer, maintenant ? demanda Judy.
— Ils voudront reconstruire tout ça, c’est pourquoi il faut les en empêcher…
— Ils reprendront le message.
— Le message a cessé.
— Ils ont les originaux…
— Ils ne les auront pas… Les originaux et tout ce qui s’y rattache, tous les documents, sont enfermés dans un coffre, là derrière.
Il montra une lourde porte de métal près du panneau de contrôle.
— Et c’est pourquoi il faut les prendre et les détruire.
Déjà il levait sa hache de nouveau pour s’attaquer aux gonds de cette lourde porte. Il frappa de toutes ses forces, frappa encore, à coups redoublés, mais sans effet. Les chocs du métal contre le métal retentissaient dans tout le bâtiment, mais personne, au-dehors, ne les entendait. Judy, bouleversée, contemplait Fleming. Au bout d’un moment, celui-ci y renonça, haletant. Un silence profond régnait partout, maintenant que le computeur s’était tu.
— Il nous faut la clef de ce réduit, dit John. Où est-elle ?
— Dans le bureau du major Quadring… Mais il y a toujours des hommes de garde, dans ce bureau. Et la clef est dans un coffre.
— Il doit y en avoir une autre…
— Non, c’est la seule.
Elle essaya de penser à quelque autre possibilité, mais n’en vit pas. Personne, pas même Geers, n’avait un double de cette clef. Fleming, tout d’abord, ne voulut pas la croire. Mais, quand il comprit qu’elle disait la vérité, il se sentit désemparé. Il reprit la hache et se remit à cogner dans la porte, jusqu’à ce qu’il fût à bout de forces. Il alla se laisser tomber dans un fauteuil près du tableau de contrôle et resta un long moment à ruminer, sans rien dire.
— Pourquoi ne m’avez-vous pas dit où était cette clef ? fit-il enfin.
— Vous ne me l’avez pas demandé. Je ne savais pas ce que vous vouliez faire… Vous auriez dû me questionner…
Judy était tremblante et faisait un grand effort pour garder un peu de sang-froid.
— Vous m’auriez empêché d’agir, dit-il, si je vous avais demandé une telle chose.
Elle réfléchissait. Elle parvint à maîtriser son tremblement.
— Il doit y avoir un moyen, dit-elle. Je verrai cela demain matin…
— Ce sera trop tard… Andromède m’avait prévenu… Elle m’a dit : « Quoi que vous fassiez, vous serez contré… Vous ne pouvez pas gagner… »
— Osborne consentira peut-être à nous aider… Mais il est temps que nous partions.
Elle prit le manteau du jeune opérateur, le donna à Fleming, puis emmena celui-ci hors du bâtiment.
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