Andromède 1 - ''A'' comme Andromède
Chapitre VI
Quand vint le printemps, Fleming alla à Thorness, « pour rendre visite à Judy », expliqua-t-il, mais, en fait, poussé par une curiosité un peu morbide. Il ne s’approcha pas des locaux du computeur, mais Judy et Bridger, séparément, lui dirent ce qu’il se passait.
Une nouvelle aile ajoutée au bâtiment avait été aménagée en laboratoire par Madeleine Dawnay qui y avait installé tout un équipement, y compris un synthétiseur chimique et un microscope électronique. Outre Christine, elle avait pour l’assister des gens de sa propre équipe qu’elle avait fait venir. Reinhart et Osborne lui avaient fait obtenir des crédits substantiels.
— Et vous, où en êtes-vous ? demanda Fleming à Judy.
Ils étaient sur un rocher, dans le camp, au-dessus de l’embarcadère.
— Je suis le cours des saisons, dit-elle avec un sourire tendre, mais las. Elle était émue du changement survenu en lui, de l’air de défaite qu’il portait sur son visage. Elle aurait voulu le prendre dans ses bras, s’offrir à lui et en même temps, elle désirait garder ses distances, s’en tenir à la forme première de leur amitié. Quand elle avait appris qu’il venait, elle avait tenté de démissionner, mais on ne le lui avait pas permis. Elle savait maintenant trop de choses pour qu’on la lâchât et même beaucoup trop pour qu’elle pût lui dire la vérité.
Bridger avait travaillé tout l’hiver sans éveiller de soupçons. Mais la voiture de Kaufmann avait été vue plusieurs fois dans le voisinage. Le grand chauffeur avait surveillé à la gare les arrivées et les départs des gens et avait au moins une fois téléphoné à Bridger. Après quoi, celui-ci avait semblé encore plus soucieux et avait fait taper des copies, pour son propre usage, de ce qui sortait du computeur. On n’avait pas revu le yacht blanc.
Fleming étant revenu, Quadring avait aussitôt demandé à la jeune femme de le surveiller de nouveau.
— Quand allez-vous faire une conférence de presse ?
Cette question de John à Judy était plutôt ironique.
— Je ne sais pas, dit-elle. Cette année ? L’an prochain ? Je ne sais pas…
— Tout cela aurait dû être rendu public depuis des mois.
— Mais si c’est secret…
— C’est secret parce que cela convient aux politiciens…
— Qu’allez-vous faire, John ?
— Pour le moment, vous emmener en promenade dans le voilier.
Le printemps était précoce. Le soleil brillait. Chaque jour, ils sortaient en canot, remontant la côte jusqu’à Greenstone Point ou la descendant jusqu’à l’embouchure du Gairloch. L’eau était froide, mais le sable chaud et, souvent, ils mettaient pied à terre pour s’allonger au soleil.
Au bout de quelques jours, Fleming eut meilleure mine. Il se montrait gai, semblait oublier le nuage qui planait sur ses pensées. Envers Judy, il se conduisait comme l’eût fait un frère prévenant.
Un après-midi ensoleillé, ils pénétrèrent dans une petite baie sur le côté de l’île Thorholm qui faisait face au large. Ils se couchèrent dans le sable tiède. Ils n’entendaient rien d’autre que le bruit des vagues et les cris des oiseaux de mer. Fleming quitta son pull-over et dit à Judy qu’elle devrait en faire autant. Elle hésita, mais obéit.
— On est mieux qu’auprès du computeur, dit-elle. Est-ce ici que vient Bridger ?
— Oui.
— Je ne vois pas d’oiseaux.
— J’en vois un, dit-il en se retournant pour l’embrasser.
Mais elle se déroba.
— Pourquoi ne sort-il pas avec vous ? demanda-t-elle.
— Il ne veut pas nous déranger.
— Il ne m’aime pas.
— C’est réciproque, n’est-ce pas ?
Il lui toucha la cuisse. Elle se déroba encore. Il devint sarcastique.
— Ce n’est pas par pruderie, dit-elle, mais…
— Mais quoi ?
— Vous ne me connaissez pas…
— Vous ne m’en donnez guère l’occasion !
Elle se leva brusquement et vit une faille dans le rocher, derrière eux.
— Ce doit être une caverne, dit-elle. Allons l’explorer.
Il se leva à son tour. La caverne s’élargissait en s’enfonçant dans le rocher. Le sol était sablonneux d’abord, puis caillouteux. Fleming alla chercher une torche électrique dans le bateau et ils explorèrent les lieux. Au fond de la grotte, ils virent plusieurs tunnels et en suivirent un qui les mena à une seconde caverne où le sol était fait de sable fin et dans laquelle ils virent une nappe d’eau. Judy s’agenouilla et regarda.
— Il y a une corde, là-dedans, dit-elle. Et ça a l’air très profond.
Fleming se pencha et regarda à son tour. C’était une corde blanche dont l’extrémité était attachée à un gros rocher. Il la tira, mais péniblement. Il s’arc-bouta et, lentement, ramena à la surface de l’eau une sorte d’énorme bouteille thermos lestée de grosses pierres.
— C’est à Dennis ! s’exclama-t-il.
— À Dennis Bridger ?
— Oui. Il a acheté ça pour aller en pique-nique.
— Pourquoi l’a-t-il laissée ici ?
— Je n’en sais rien. Le mieux est de le lui demander.
Elle ouvrit la bouteille.
— Oh ! Mon Dieu ! C’est plein de papiers !
— C’est notre travail… Copié ! s’exclama Fleming d’un air incrédule. Nous ferions mieux de lui rapporter ça.
— Non, s’écria Judy en remettant les papiers dans la bouteille.
— Que voulez-vous en faire ?
— Laisser ça comme nous l’avons trouvé.
— Mais c’est absurde !
— Je vous en prie, John, je sais ce que je fais.
— Mais que faites-vous donc ?
Elle ne voulut pas le lui dire.
*
* *
Rentrés au camp, ils y trouvèrent Reinhart qui demanda à Fleming de lui accorder quelques instants.
— Je ne suis pas officiellement ici, lui dit le jeune savant.
— Voyons, John, écoutez-moi. Nous sommes en panne.
— Excellente chose.
— Madeleine a fait une synthèse. Des cellules vivantes se sont effectivement formées.
— Vous devez être fier d’elle !
— Des cellules séparées. Mais elles ne vivent pas. Seulement quelques instants.
— Alors, vous avez de la chance. Si elles vivaient, elles seraient sous le contrôle de la machine.
— Comment cela ?
— Je ne sais pas. Mais, si elles vivaient, elles ne seraient pas nos amies.
— Des cellules séparées ne peuvent pas faire grand mal. Venez au moins voir ça…
Fleming secouait la tête, obstiné.
— Venez, John, lui dit Judy. Ou avez-vous peur qu’elles vous mordent ?
Fleming haussa les épaules et suivit le professeur. Judy se rendit aussitôt chez Quadring et lui fit son rapport.
— Ah ? dit-il. Voilà au moins quelque chose. Où est-il ?
Il appela au téléphone les bureaux du computeur. Bridger n’y était pas. Quadring donna des ordres pour qu’on le retrouve et qu’on le surveille étroitement.
— Son ami lui a téléphoné aujourd’hui, dit-il à Judy. Pour qu’ils prennent un risque pareil, il doit y avoir quelque chose qu’ils désirent d’urgence. Nous étions à l’écoute, naturellement. Ils parlaient à mots couverts, mais ils dirent quelque chose à propos de la nouvelle route.
Judy frissonna. Quadring lui montra une carte sur le mur.
— La vieille route, qui est dans la direction de l’île, pouvait être utilisée par Bridger. Il pouvait, sans sortir du camp, emmener quelque chose qui était, en cas d’urgence, recueilli par quelqu’un du yacht.
— Le yacht blanc ?
— Oui, celui que vous avez vu.
— Alors, cela explique pourquoi…
Elle se rappelait les coups de feu tirés sur elle.
— Oui. Kaufmann avait certainement quelqu’un qui était en contact avec le yacht et renseignait Bridger. Son chauffeur, probablement, qui utilisait la voiture.
— Et qui a tiré sur moi…
— Probablement. C’était stupide. Mais il pensait sans doute qu’il pourrait jeter votre cadavre à la mer.
Judy en eut froid dans le dos.
— Et la nouvelle route ? demanda-t-elle.
— Eh bien ! ils savent qu’à cause de nous, ils ne peuvent plus utiliser le yacht et aller dans l’île. Bridger a continué à y cacher des choses, comme vous l’avez découvert, mais il sera obligé de les reprendre et de les sortir du camp en fraude par le portail d’entrée, ce qui sera plus risqué. Et c’est sur la nouvelle route qu’il ira ensuite…
Judy regardait par la fenêtre. Le soir tombait ; les lumières s’allumaient. Quelque part, Madeleine Dawnay travaillait, dans un laboratoire, inconsciente des conséquences que pourraient avoir les résultats de son travail. Quelque part, John Fleming discutait avec Reinhart. Et, quelque part, Bridger, effrayé et tremblant, mettait des bottes et un ciré de marin et se préparait à s’enfoncer dans la nuit.
*
* *
Il faisait chaud dans le laboratoire de Madeleine Dawnay.
— Ça sent la biologie, dit Fleming en pénétrant dans la salle avec le professeur.
Madeleine était penchée sur un microscope. Elle leva les yeux.
— Bonjour, docteur Fleming, dit-elle sur le même ton que si elle avait demandé une tasse de thé. Venez voir ma cuisine de sorcière…
— Qu’y a-t-il dans la marmite ?
— Une nouvelle préparation. Vous voulez y jeter un coup d’œil ? Regardez, et vous verrez si quelque chose se passe.
Elle montrait le microscope électronique, pourvu d’un dispositif semblable à un écran de télévision.
Madeleine Dawnay, tandis qu’une de ses assistantes lui apportait un flacon pris dans un réfrigérateur, donna à Fleming des explications.
— Nous faisons la synthèse à une température voisine du point de congélation, et les cellules vivantes apparaissent à une température normale.
L’assistante perça la capsule de caoutchouc du flacon avec une aiguille hypodermique et fit monter un peu de liquide dans la seringue qui y était adaptée.
— Quelle forme de vie est-ce ? demanda John.
— De très simples parcelles de protoplasme, avec un noyau. Pensiez-vous que cela avait une tête et des organes sensoriels ?
Elle prit la seringue, fit tomber une goutte sur une lamelle et glissa celle-ci dans la plaque d’observation.
— Comment se comportent ces cellules ?
— Elles remuent pendant un moment, puis elles meurent. C’est là l’ennui. Nous n’avons sans doute pas trouvé l’élément nutritif qui convient.
Elle mit au point le microscope. Quand elle eut poussé la lamelle, ils purent voir des cellules individuelles en formation — de pâles disques avec un centre plus sombre — qui remuèrent sur l’écran pendant quelques secondes. Puis elles s’immobilisèrent, visiblement mortes.
— Essayons l’autre fournée, dit-elle. Ça durera peut-être longtemps. Nous en avons pour toute la nuit.
*
* *
Peu après minuit, Bridger quitta son chalet. La patrouille qui le surveillait le vit prendre le sentier qui menait à l’embarcadère. Elle prévint Quadring qui sortit aussitôt avec Judy. Il faisait un peu clair de lune, et ils virent Bridger s’éloigner dans son canot à travers la baie.
— Vous voulez le suivre ? demanda Judy.
— Non. Il reviendra.
Quadring donna des consignes aux sentinelles.
L’attente fut longue. À quatre heures du matin, les sentinelles changèrent. Il faisait très froid. À cinq heures, les premières lueurs de l’aube apparurent dans le ciel. Un homme fit la tournée des postes de garde avec des bidons pleins de thé. Il en laissa un dans les locaux du computeur. Madeleine, Reinhart et Fleming étaient toujours dans le laboratoire. Ils burent le thé bouillant tout en assistant à une scène étonnante sur l’écran du microscope. Une cellule vivante, nettement plus grosse que les autres, était en train de se diviser. Elle s’était allongée. Deux lobes s’étaient formés à ses extrémités. Bientôt, ils se séparèrent.
— La cellule s’est reproduite ! s’exclama Madeleine avec une expression de joie et de fatigue. Nous avons créé la vie ! Qu’en pensez-vous, docteur Fleming ?
John regardait l’écran avec une attention soutenue.
— Comment allez-vous arrêter cela ?
— Je ne vais rien arrêter du tout. Je veux voir ce que cela donne.
— Ça se développe, dit Reinhart. Ça devient une structure cohérente.
— Tuez-moi ça ! s’écria John en serrant les poings.
— Quoi ?
— Tuez ça pendant que vous le pouvez encore !
— C’est parfaitement sous notre contrôle.
— Ah, vous croyez ? Regardez de quelle façon ça grandit.
— Tout va très bien. Nous pourrions en une semaine faire devenir une amibe aussi grosse que la terre si nous pouvions la nourrir.
— Ce n’est pas une amibe.
— Ça y ressemble remarquablement.
— Tuez ça, vous dis-je !
Le visage torturé par l’angoisse, John souleva le gros bidon dans lequel on avait apporté le thé et fracassa le dispositif du microscope où avait été glissée la lamelle.
— Oh, fou ? cria Madeleine.
— John ! Qu’est-ce que vous faites ? gémit Reinhart.
Fleming écrasa sous ses pieds les débris tombés au sol.
— C’est vous qui êtes fous ! hurla-t-il en courant vers la porte. Fous et aveugles !
Il traversa, courant toujours, la salle de contrôle du computeur, puis s’arrêta sous le porche d’entrée. En voyant les premières clartés du jour, il eut l’impression de sortir d’un cauchemar. Puis il se mit à marcher dans l’herbe, essayant de clarifier ses idées. Il entendit au loin le moteur d’un canot. Il se dirigea alors vers le sentier qui descendait à l’embarcadère. Le canot se rapprochait. Arrivé au bord de la falaise, il tomba sur Quadring, Judy et deux soldats qui attendaient, couchés dans l’herbe. Il les regarda sans comprendre et demanda :
— Qu’est-ce qui se passe ?
En bas, le canot avait dû accoster. Le moteur s’était tu.
Quadring lui dit :
— Faites demi-tour. Eloignez-vous.
— Partez, John, je vous en prie, dit Judy.
— Partir… Partir… Pourquoi ?
— Ne faites pas de bruit, dit Quadring.
— Nous attendons Bridger, reprit Judy.
John comprit enfin, et ce fut pour lui un choc.
— Oui, partez, dit Quadring, si vous ne voulez pas assister à son arrestation.
— Son arrestation ? Vous êtes tous fous !
Fleming s’avança vers le bord du rocher, mais Quadring fit un signe aux deux soldats qui le saisirent par les bras et le ramenèrent en arrière. Judy le regardait.
— Vous occupez-vous aussi de cela ? lui demanda-t-il.
— Vous savez ce que nous avons trouvé, fit-elle en détournant les yeux.
— Donc, vous vous occupez de la chose.
— Oui, c’est vrai.
Ils laissèrent Bridger remonter jusqu’en haut du sentier, portant la grosse bouteille thermos qu’il avait récupérée dans la caverne. Quand sa tête apparut au bord de la falaise, Fleming lui cria :
— Dennis !
Un des soldats tenta de lui fermer la bouche. Mais Bridger les avait vus. Avant que Quadring eût pu se saisir de lui, il laissa tomber le récipient et s’enfuit. Il courait vite, pour un homme chaussé de bottes de marin, sur le sentier qui longe le bord de la falaise. Quadring et les soldats le poursuivaient. Et Fleming courait derrière eux. Et, derrière Fleming, courait Judy. C’était comme une sorte de chasse bizarre dans la froide lumière du matin.
Mais, brusquement, Bridger glissa dans l’herbe humide, bascula du mauvais côté, du côté de l’océan. Quelques secondes plus tard, il n’était plus qu’un cadavre disloqué sur les rochers au bord de l’eau. Tous regardèrent. Puis Fleming s’éloigna sans dire un mot.
Il s’aperçut alors qu’il avait, planté dans le doigt, un petit fragment de verre provenant du microscope. Il s’arrêta pour l’enlever et reprit sa route.
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