Andromède 1 - ''A'' comme Andromède
Chapitre Premier
Les feux du soleil couchant ourlaient l’horizon tandis que la voiture qui venait de la ville de Bouldershaw montait à travers la lande vers Bouldershaw Fell.
Judy Adamson, assise à l’arrière à côté du professeur, regardait avec curiosité par la portière, mais c’est seulement lorsqu’ils atteignirent le sommet de la colline qu’elle aperçut le radiotélescope.
Soudain, il se dressa devant eux : trois énormes piliers incurvés vers le haut, formant une arche triangulaire qui se détachait, sombre et puissante, sur le ciel d’où se retirait la lumière du jour. Au-dessous, se creusait une sorte de bol en ciment de la dimension d’un stade sportif. Tout en haut, suspendu au sommet de l’arche, un plus petit bol en métal d’où une longue antenne descendait jusqu’au sol.
La taille de l’ensemble ne frappait pas tout d’abord et semblait proportionnée au paysage. Ce fut seulement quand l’auto fit halte et que Judy en fut descendue qu’elle commença à se rendre compte de l’énormité de cet ensemble qui ne ressemblait à rien qu’elle eût déjà vu, et qui lui donna l’impression d’une chose aussi complète et intense qu’une belle sculpture. Mais cette structure formidable n’avait en soi rien de sinistre, rien qui fît présager l’extraordinaire et désastreux avenir qui allait en surgir…
Ils restèrent un moment immobiles à la contempler, tandis qu’une brise tiède caressait leur visage. Autour d’eux, ils pouvaient voir quelques bâtiments bas et divers petits appareils et antennes épars sur la lande déserte qu’entourait une clôture métallique. Le silence était quasi total, et ils auraient presque pu percevoir les vibrations de la grande oreille faite de métal et de ciment qui était à l’écoute des étoiles.
Le professeur Ernest Reinhart mena Judy vers le bâtiment principal, tout neuf d’aspect, devant la façade duquel s’affairaient encore des ouvriers, des peintres.
— Il y a toutes sortes d’annexes, dit-il, mais c’est ici que se trouve la salle de contrôle.
Le professeur était un homme d’une soixantaine d’années, net d’allure, petit, affable comme un médecin de famille.
— Il m’a fallu dix ans de travail pour mettre ça sur pied, dit-il.
Ils gravirent les marches et pénétrèrent dans le hall, qui avait un air familier bien que l’installation n’en fût pas tout à fait achevée. Un léger sifflement venait de derrière une double porte et s’amplifia quand le professeur l’ouvrit. Cela ressemblait aux bruits parasitaires dans un appareil de radio. Un homme en blouse brune, un employé au nettoyage, s’écarta pour les laisser passer. Les lèvres de Judy s’entrouvrirent en le voyant, mais l’homme détourna son regard.
— Bonsoir, Harries, lui dit le professeur.
Ils étaient dans la salle de contrôle, le centre vital de l’observatoire. Au fond, par une baie, on voyait la gigantesque structure à l’extérieur. Devant cette baie, une sorte de comptoir massif en métal, pareil à un orgue, avec des panneaux, des voyants, des boutons, des interrupteurs. Plusieurs jeunes hommes y travaillaient, allant de temps à autre consulter les deux computeurs électroniques qui se trouvaient de chaque côté. L’un des murs était couvert de photographies d’étoiles. Une cloison en verre, montant aux deux tiers de la hauteur, coupait la salle et, de l’autre côté, on voyait d’autres jeunes hommes travaillant sur divers appareils.
— C’est ici, dit le professeur Reinhart, qu’aura lieu la cérémonie d’inauguration. Le ministre pressera sur ce bouton.
— Est-ce que tout fonctionne déjà ? demanda Judy.
— Pas encore, mais nous faisons des essais.
Judy regardait. C’était une jeune femme d’aspect agréable, au teint rose, assez belle, avec un visage alerte, intelligent, des yeux d’un bleu profond, des mains un peu grandes. Elle tenait sous le bras une liasse de papiers et de brochures. Le professeur souriait en inspectant la salle du regard.
— C’est le plus grand radiotélescope qu’on ait jamais construit, dit-il. Pas aussi grand qu’un interféromètre, bien sûr. Mais on peut le diriger, remonter à la source de ce qu’on recueille. Il en existe d’autres, et le premier date de 1960, mais qui ne sont pas aussi sensibles.
— Est-ce à cause de sa dimension ?
— Pas uniquement. Voyez-vous, tout ce qu’on capte en provenance de sources astronomiques — les radio-étoiles, par exemple — n’est qu’un très faible signal électrique mêlé à d’autres sortes de bruits venant de l’atmosphère, de gaz interstellaires, de Dieu sait quoi…
— Mais vous pouvez distinguer la source mieux qu’on ne le fait ailleurs…
— Nous l’espérons. C’est là notre idée. Mais ne me demandez pas comment. Il y a une équipe qui s’en charge. Les docteurs Fleming et Bridger.
— Bridger ? demanda brusquement Judy.
— C’est surtout Fleming qui est le cerveau. Je vais l’appeler. John !
Un des jeunes hommes se détacha du groupe, se dirigea vers eux, salua le professeur d’un grognement, ignora Judy.
— Avez-vous un moment, John ? Docteur Fleming. Miss Adamson.
Le jeune homme jeta un regard sur Judy, puis cria aux autres :
— Diminuez un peu ce sacré bruit !
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Judy.
On n’entendit plus qu’un faible sifflement. Fleming haussa les épaules.
— Sifflement interstellaire, surtout. L’espace est plein de corps chargés d’électricité. Ce que nous captons est une émission émanant de ces charges, et nous la recevons ici sous forme de bruits.
— La musique de fond de l’univers, ajouta Reinhart.
— Voyons, professeur, dit Fleming avec un souriant mépris, laissez donc ces métaphores à Jacko, pour ses reporters de presse.
— Jacko ne reviendra plus ici. Il nous quitte.
Fleming sembla légèrement surpris, et Judy fronça les sourcils.
— Qui ça ? demanda-t-elle au professeur.
— Jackson, votre prédécesseur.
Et il ajouta pour Fleming :
— Miss Adamson est notre nouvelle attachée de presse.
Le jeune homme la regarda sans complaisance.
— On vient et on s’en va, dit-il, dans cette fonction. Ainsi donc, vous allez hériter des sphères de Jacko ?
— De quoi s’agit-il ?
— Vous le saurez bientôt, chère jeune dame.
— Je lui fais faire un tour en vue de l’inauguration, dit le professeur. Elle s’occupera de la presse.
Fleming avait un air sombre et amer. Il semblait fatigué. Il grommela :
— Ah oui ! L’ouverture officielle ! Les étoiles vont chanter en chœur Rule Britannia ! Moi, j’irai me promener, pendant ce temps-là.
— Vous resterez ici, j’y compte bien. En attendant, donnez quelques explications à miss Adamson.
— Pas si vous êtes occupé, fit Judy d’une petite voix hostile.
Pour la première fois il la regarda avec quelque intérêt.
— Que savez-vous déjà ? demanda-t-il.
— Pas grand-chose.
Fleming fit un geste emphatique.
— Eh bien, mesdames et messieurs, vous avez devant vous le radiotélescope le plus grand, le plus nouveau — et, il va sans dire, le plus coûteux — qui soit au monde. C’est un miracle de la science britannique. Ses dimensions…
Il continua un moment sur ce ton-là, puis ajouta :
— Au fond, vous pourrez leur raconter n’importe quoi.
— Je vous remercie, dit Judy sur un ton glacial.
Le professeur semblait gêné.
— Excusez-moi de vous avoir dérangé, John, dit-il.
— Du tout ce fut un plaisir. Et vous voulez mettre ça en marche jeudi, pour Son Excellence le ministre ?
— Oui. J’espère que tout sera prêt.
— Bien sûr. Mais, même si cela ne fonctionnait pas, ils n’y verraient pas de différence.
Fleming leur tourna le dos et regagna sa place. Judy s’attendait à quelque explosion de colère de la part du professeur, mais celui-ci se contenta de secouer la tête.
— On ne peut pas bousculer un garçon comme John, dit-il. Il faut parfois attendre des mois pour qu’il ait une idée. Mais quand il en a une… Nous ne pouvons pas nous passer de lui. Tout notre équipement d’appareils récepteurs est basé sur les basses températures, ce qui n’est pas mon domaine. C’est lui qui a fait les plans. Lui et Bridger. Nous l’avons fait se surmener, je le crains, ajouta-t-il en jetant un regard sur le jeune homme aux vêtements d’apparence négligée et aux cheveux assez mal peignés.
Le professeur soupira, puis regarda sur le mur les photos du ciel étoilé. Il montra un astre qui explosait et deux galaxies entrant en collision.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Judy.
— C’est la grande nébuleuse, dans Andromède. M 31, nous la nommons, comme la route nationale. Elle n’est pas dans la constellation d’Andromède, mais beaucoup plus loin. C’est toute une galaxie en soi. Ce n’est pas simple, n’est-ce pas ?
Elle contempla la blanche spirale.
— Avez-vous capté quelque chose venant de là ?
— Un sifflement. Comme celui que vous avez entendu.
Près du mur, elle vit une grosse sphère transparente avec une petite balle sombre en son centre et d’autres balles plus petites encore qui semblaient tourner autour comme des électrons dans les schémas des atomistes.
— Ce sont les sphères de Jacko ! s’exclama le professeur. Et tout ce qui est sur une orbite autour de la terre, les satellites, les missiles balistiques, etc. La terre est au milieu. La petite folie de Jacko, dit-on ici. Jacko a pensé que cela intéresserait les personnages officiels. Il nous faut aussi tenir compte naturellement de ce qui se passe près de la terre, mais cet appareil est du gaspillage. Les militaires, eux aussi, nous demandent des choses de ce genre et, si nous voulons de l’argent, il nous faut émarger également au budget de la défense…
— Ainsi, votre installation présente un intérêt militaire ?
— Oui. Mais nous dépendons du ministère des Sciences, et pas de votre ministère.
— Je fais partie de votre personnel, maintenant.
— Mais ce n’est pas moi qui vous ai demandée…
Le professeur, en disant ces mots, manifesta quelque raideur, plus que quand Fleming l’avait un peu rudoyé. Il est vrai que Fleming était des leurs…
— Quelqu’un d’autre sait-il pourquoi je suis ici ? demanda la jeune femme.
— Non. Je ne l’ai dit à personne.
Sur quoi il emmena Judy dans la salle voisine où il la présenta à Whelan, un garçon au visage empâté qui avait un fort accent australien.
— Ne nous sommes-nous pas déjà rencontrés ? lui dit Whelan.
— Je ne pense pas.
— Pourtant, j’en suis sûr.
À ce moment, elle aperçut Harries, le nettoyeur, qui se tenait dans l’entrée et qui la regardait en secouant légèrement la tête.
— Je ne me rappelle pas du tout, fit-elle.
— Peut-être à Woomera…
Mais, déjà, le professeur l’entraînait tandis qu’elle notait le nom de Whelan. Dans la grande salle de contrôle, il ne restait plus qu’un jeune homme, Harvey. À travers la baie vitrée, on voyait le ciel s’obscurcir de plus en plus. Harvey expliqua à Judy :
— Vous connaissez le principe du radiotélescope… Toute émission électrique en provenance du ciel qui frappe la coupe métallique est réfléchie par les antennes aériennes et retransmise dans l’appareillage que vous voyez ici… Ces computeurs calculent l’azimut et l’élévation de toute source sur laquelle on veut braquer le télescope… Tout se fait automatiquement.
Un moment plus tard, Judy parvint à aller seule dans le hall où elle trouva Harries.
— Faites partir Whelan, lui dit-elle. Il ne faut pas qu’il reste ici.
*
* *
Quand elle avait laissé ses bagages à l’hôtel, à Bouldershaw, puis roulé vers la colline, elle n’avait qu’une très faible idée de ce qu’elle allait avoir à faire. Elle avait déjà visité bon nombre d’établissements et services officiels, et travaillé dans plusieurs d’entre eux en qualité d’agent de la sécurité, de Fylingdales à Christmas Island.
Elle avait rencontré Whelan, elle le savait, sur une rampe de missiles, en Australie. Avec Harries, elle avait travaillé à Malvern. Elle ne se considérait pas comme un espion, et l’idée de surveiller ses propres collègues lui parut déplaisante. Mais c’était le Home Office qui avait demandé qu’elle fût transférée du service de sécurité du ministère de la Défense à la section du ministère des Sciences, et une mission est une mission.
Auparavant, les gens avec qui elle travaillait avaient toujours su qui elle était, ce qu’elle faisait, et elle avait toujours pensé que sa tâche était de les protéger. Cette fois, c’était eux qui étaient suspects. Reinhart qui était au courant visiblement n’aimait pas cela. Elle non plus. Mais on lui avait dit que c’était important…
*
* *
Le professeur la laissa peu après et la confia à John Fleming en disant à celui-ci :
— Peut-être pourrez-vous la déposer à l’hôtel du Lion quand vous rentrerez à Bouldershaw. C’est là qu’elle loge.
Ils regardèrent le professeur s’éloigner.
— Il est gentil, dit Judy.
— Il est dur comme un vieux clou, grommela John.
Il tira un flacon de sa poche, but quelques gorgées, puis le tendit à la jeune femme qui refusa. Il se remit à boire. Elle l’observait. Il y avait en lui quelque chose de désespérément tendu. Peut-être, comme l’avait dit Reinhart, l’avait-on trop poussé au travail. Mais, en même temps, il donnait l’impression d’une dynamo qui se recharge constamment elle-même.
— Je vous emmène au bowling, dit-il. Vous aimez ce jeu ? Il y a une installation convenable à Bouldershaw.
Il semblait avoir oublié son indifférence envers elle. Elle hésitait.
— Allons, venez, fit-il. Je ne vais pas vous laisser à la merci de ces fous d’astronomes.
— N’êtes-vous pas astronome vous-même ?
— Fichtre non ! L’électronique, les computeurs, voilà mon domaine. Mais pas ces divagations célestes…
Ils se dirigèrent vers sa voiture, une auto de sport. Tout en ajustant la capote, il dit d’une voix calme :
— J’ai idée que nous sommes arrivés à un point crucial dans les sciences physiques… que nous allons pénétrer dans de nouveaux territoires. Peut-être avec ce truc-là, fit-il en montrant le radiotélescope.
Ils montèrent dans la voiture et partirent. D’un côté, la route descendait vers le Lancashire, de l’autre, vers le Yorkshire. C’est cette dernière direction qu’ils prirent. Fleming conduisait trop vite et grommelait :
— Le vieux Reinhart aspire aux honneurs… Oh ! je ne le blâme pas… Il veut montrer ce qu’il a réalisé…
— Je croyais que vous vous étiez occupé de l’équipement.
— Oui… Moi et Dennis Bridger.
— Où est le docteur Bridger.
— Au bowling. Il nous attend. Avec une bonne bouteille.
— Vous en avez déjà une et vous venez de boire.
— Elle est vide et, là-haut, c’est le régime sec.
Il se mit à lui parler de Bridger et de lui-même. Tous deux avaient été étudiants à l’université de Birmingham, puis assistants dans un service de recherches. Fleming était un théoricien ; Bridger, mathématicien et ingénieur, était plutôt tourné vers les applications techniques.
Reinhart, quelques années plus tôt, les avait appelés pour qu’ils travaillent à son nouveau télescope. Le vieux professeur était sans doute le plus distingué et le plus respecté des astrophysiciens d’Occident. Et il savait diriger une équipe. Ils avaient sans hésitation répondu à son appel.
La confiance mutuelle qui liait Fleming au vieil homme, était aisée à discerner.
Le bowling dont la façade était illuminée par un éclairage au néon était un ancien cinéma qu’on avait transformé. La clientèle se composait surtout de jeunes gens, vêtus de blue-jeans et de blousons portant des slogans. Il y avait une demi-douzaine de pistes.
Bridger était devant l’une d’elles. C’était un homme mince aux traits aigus, du même âge que Fleming. Une fille, vêtue d’une blouse vermillon, au visage maquillé comme celui d’une danseuse de ballet, avec une chevelure et des seins haut perchés, faisait une partie avec lui. Ses mouvements évoquaient ceux des vedettes d’Hollywood mais, quand elle se mit à parler, elle le fit avec le pur accent du Yorkshire. Elle maniait les boules avec une certaine habileté.
— Je vous présente Grâce, dit Bridger l’air un peu gêné.
Il semblait nerveux. Il était vêtu d’un terne costume de sport, comme un employé des postes endimanché.
— Miss Adamson, dit Fleming. Notre nouvelle attachée de presse.
Il se servit du whisky.
Lorsqu’ils eurent échangé quelques paroles, Bridger demanda à Judy :
— Qu’avez-vous entendu dire de moi ?
— Que vous travaillez avec le docteur Fleming. Et c’est tout.
— Oui, mais ce n’est pas mon rayon. Je pourrais gagner cinq fois plus dans l’industrie…
— Est-ce ce que vous désirez ?
— Dès que tout sera fini là-haut, je m’en irai. Ce vieux John, lui, restera, attendant un miracle. Mais, avant qu’il ait découvert quoi que ce soit, il sera vieux, et respecté, et pauvre.
— Et peut-être heureux.
— John ne sera jamais heureux. Il pense trop.
— Qui boit trop ? demanda soudain Fleming qui avait mal entendu.
— Toi.
— Très bien. Je bois trop… Mais qu’est-ce que disait donc Galilée ? Ah oui ! Il disait : « La philosophie est écrite dans ce vaste livre ouvert devant nos yeux, je veux dire l’univers ». Et Galilée, ou Copernic, renversait les quilles et restait debout au milieu de ce grand univers qui s’ouvrait.
Il se leva, prit une lourde boule. Sa voix dominait le vacarme et la musique.
— On a dressé de nouvelles barrières. Mais nous vivons dans une nouvelle Renaissance. Et, un jour, sans que personne se soit aperçu de rien et alors que tout le monde sera occupé à parler de politique, ou de football, ou d’argent (Il loucha vers Bridger.), toutes les barrières seront démolies, hop ! comme ça…
Il fit un grand geste avec la boule et renversa les bouteilles sur la table.
— Pais attention, idiot ! s’écria Bridger. Excusez-moi, miss Adamson.
Fleming, la tête renversée en arrière, riait.
— Judy… Elle s’appelle Judy.
La jeune femme le regardait, déconcertée. Puis quelqu’un appela :
— Docteur Fleming… On vous demande au téléphone.
Le jeune savant disparut quelques instants. Quand il revint, il dit :
— Viens, Dennis… On a besoin de nous…
*
* *
Harvey était seul dans la salle de contrôle, en train de régler la sonorisation du récepteur. Au-dehors, c’était le silence. Mais il entendit la voiture.
Fleming et Bridger poussèrent la porte et clignèrent des yeux dans la lumière.
— Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda Fleming.
— Ecoutez, dit Harvey en levant la main pour qu’ils fassent silence.
À travers les craquements et sifflements du haut-parleur, ils distinguèrent une faible note unique, brisée, mais continue.
— On dirait du morse ! fit Bridger.
Ils écoutèrent encore.
— Des brèves et des longues, reprit Bridger. C’est bien ça.
— D’où ça vient ? demanda Fleming.
— De quelque part dans Andromède.
— Depuis quand ça dure ?
— Environ une heure. C’est maintenant le plus intense…
— Pouvez-vous déplacer le réflecteur ?
— Je pense…
— Nous ne devons pas, intervint Bridger. Nous ne devons pas pour le moment faire des essais de repérage…
Fleming ignora la remarque.
— Est-ce que l’équipement automatique peut fonctionner ?
— Oui, docteur Fleming.
— Alors, essayez de repérer cela.
— Ecoute, John, fit Bridger.
— C’est peut-être un spoutnik, dit Harvey, ou un vostok…
— Est-ce qu’il y en a dans l’espace ?
— Pas que je sache.
— Dennis, reprit Fleming en s’efforçant de penser clairement, va enregistrer ça… Tu seras gentil…
Il retourna dans le hall, se mit la tête sous le robinet d’eau potable, se frictionna le visage. Quand il revint, rafraîchi, lucide, il vit que Bridger travaillait sur un appareil, derrière la cloison de verre et que Harvey téléphonait à l’ingénieur de service. Les lumières baissèrent un instant quand les moteurs électriques se mirent en marche. À l’extérieur, le réflecteur métallique tournait silencieusement, son mouvement compensant celui de la Terre. Le son qu’on entendait était un peu plus fort.
— C’est le maximum que vous puissiez obtenir ?
— Le signal est très faible.
— Ses coordonnées galactiques ont-elles bougé ?
— Difficile à dire… Je ne faisais pas du repérage. Mais elles n’ont pas dû bouger beaucoup.
— Ça ne vient donc pas d’une chose sur orbite.
— Maintenant, je pense que non. Ni de la lune qui n’est pas levée. Ni de Mars ni de Vénus.
— Vous avez parlé d’Andromède…
Harvey acquiesça. Fleming ouvrit un catalogue et le feuilleta. Il était de nouveau calme et aimable, comme il l’avait été avec Judy dans la voiture.
— Continuez à capter ça…
— Oui, docteur Fleming.
Fleming actionna l’intercom et demanda :
— Tu enregistres, Dennis ?
— Oui, fit Bridger d’une voix menue. Mais ça n’a aucun sens.
— Ça en aura peut-être demain. Je vais essayer de me faire une idée de la distance.
Le catalogue en main, il se dirigea vers les cartes du ciel qui étaient fixées au mur.
Ils travaillèrent pendant un moment tandis que le bruit venu de l’espace était le seul qu’on entendît.
— Qu’en pensez-vous ? demanda finalement Harvey.
— Je pense que cela vient de très, très loin.
Les signaux continuaient à se faire entendre, inlassablement.
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