Au bout des docks
Butetown, 1989 : été
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Le 3 juillet fut le jour que choisit Loudon Hargest pour rencontrer JD et Farissey. Le jour le plus chaud d’un été inondé d’une lumière trop mûre et dorée, qui refusait de céder la place à la moindre parcelle d’ombre, comme si la nuit n’était qu’un intervalle dans le flot d’une essence constante, permanente, qui se renouvelait sans cesse. Les nuages étaient statiques comme si une main invisible les avait fait monter en une crème débordante. Le gris des eaux de l’estuaire était devenu une tache bleue. Tout était en arrêt dans l’air immobile, comme par nécessité, comme si la force qui fait aller le temps de l’avant s’était arrêtée, créant un nouvel ordre, au-delà de la lutte et du changement.
À l’approche du procès toutes les spéculations sur la mort de Christina et les frères Baja cessèrent. Les habitants de Butetown commencèrent à se demander : « Et s’ils étaient acquittés ? » « Et s’ils apprenaient que j’ai été déloyal ? » « Et si on se trompait, si finalement ce n’était pas nous qui les jugions, mais le contraire ? Au coin d’une rue, dans une impasse ou juste de l’autre côté de la rue, à attendre. »
Les habitants de Butetown vécurent ces jours étouffants comme un rêve brumeux ou un faux tableau vivant. Toutes les allées et venues se faisaient dans un silence pensif. Tout le monde se contentait d’observer et d’attendre tandis qu’on entendait parler d’un autre été d’amour qui gagnerait le pays et que Ride on Time sortait de tous les autoradios, toutes les chaînes, toutes les boîtes de nuit et toutes les émissions matinales.
La camionnette du même bleu que le ciel s’arrêta devant le Hayes Island à six heures cinquante. JD descendit, un cigare entre les dents. Il portait un trilby noir et un blazer bleu. Il était distant et affable tandis qu’ils remontaient Wyndham Arcade, qui avait autrefois abrité des magasins absurdes, des cafés sales pleins de flippers, des bijoutiers véreux, et des tailleurs rigolards. On n’y trouvait plus maintenant que des quincailleries derrière des rideaux de fer et des salons de coiffure unisexes. Les deux hommes entrèrent prudemment dans le Kiwi’s Bar. C’était le bar des flics dans le centre-ville.
« Il y a tellement de vaisselle sale dans mon évier que j’arrive même plus à pisser dedans », dit Loudon Hargest, en s’asseyant sur la banquette devant leurs pintes de bière forte. « Ça fait vingt ans que je mène une guerre personnelle contre cet enfoiré de Carl Baja et voilà où ça m’a mené. »
La tête de Hargest était tellement grosse qu’elle ne laissait que peu de place dans cette alcôve. Farissey était étonné, une fois encore, par la taille de sa pomme d’Adam, et ce cou qu’on n’aurait pas pu enserrer entre ses mains.
« Il s’imagine qu’on joue à Pat Garrett et Billy the Kid, merde. Avant qu’on l’arrête, il a trouvé mon numéro de téléphone privé. Il arrêtait pas de me défier en combat singulier, pas d’armes, pas de renforts. Il appelait à trois heures du matin ! Ma vieille pute de femme en devenait dingue !
— Ça ne m’étonne pas », fit JD en inspectant le bar pour s’assurer qu’ils n’étaient pas tombés dans un piège.
Farissey s’appuya au dossier de la banquette, ferma les yeux et se concentra.
« Ce Carl Baja était prêt à me tuer au commissariat et moi aussi, j’étais prêt à le tuer. »
Hargest savait que Baja lui aurait sauté dessus s’il n’avait pas eu les mains entravées. Alors, Baja crachait sans cesse sur Hargest. Il avait fallu trois policiers pour retenir Hargest.
« C’est un animal, ce connard, mais heureusement qu’ils m’ont retenu. Ça aurait mis la merde, mais je donnerais n’importe quoi pour lui casser la gueule.
— Si tu veux mon avis, vous avez beaucoup de choses en commun, fit JD, ironique.
— La seule chose qu’on a en commun, c’est ce qu’on veut se faire l’un à l’autre, JD. Et je le tiens. En tout cas, ça en avait tout l’air jusqu’à ce qu’on fasse les tests sanguins. Et si ces deux salauds de frères s’en sortent, c’en sera fini de moi, et de tout ce que j’ai fait pour nettoyer Butetown. Pour que ce soit prêt pour les promoteurs, pour Cardiff Bay, pour l’Europe, pour tout ce qu’ils voudront faire de cette merde. Et je l’ai eu, je l’ai coincé, j’ai procédé aux arrestations. Et tout le monde était content. Surtout les hauts gradés. C’était tout fait comme il faut, livré comme un paquet cadeau.
— Sans moi, tu n’y serais jamais arrivé » dit JD.
Farissey releva les yeux. JD mordillait le bout de son cigare, signe de nervosité.
« Tu aurais dû le dire devant le tribunal, que tu les avais vus sortir de cet appartement couverts de sang, qu’ils en avaient sur leurs vêtements, sur leurs mains. Tu aurais dû dire ce qu’il fallait. Que tu étais sûr, que tu savais, qu’ils étaient coupables.
— Ce n’était pas ça, notre accord, Loudon, tu te rappelles ? On avait dit qu’on te mettait sur la piste, qu’on te permettait de commencer. Ensuite, tu n’avais qu’à bâtir ton affaire pendant que nous on se barrait.
— D’accord », concéda Hargest momentanément, parce qu’il savait aussi que JD était son seul espoir. « Donc, tu es prêt à témoigner que tu as vu les Baja dans cette pièce et qu’ils faisaient ce qu’ils savent faire le mieux ? On verra tout en détail, point par point.
— Pas question, Loudon », dit JD. Farissey percevait une colère croissante dans sa voix. « J’ai accompli mon devoir. Et déjà, ça ne me plaisait pas. J’ai dû m’obliger à repenser qu’ils avaient tabassé mon neveu avec des battes de base-ball. Et en plus, ce n’est pas bien, ce que je fais.
— Tu ne me fais pas la morale maintenant, non ? Hein JD ? »
Hargest élevait la voix de façon très théâtrale. Il voulait que tout le bar entende.
« Si tu veux savoir ce que je pense, cria Hargest, c’est qu’il y a deux hommes, ici, qui n’ont pas tué de jeune fille et un autre qui l’a fait. »
La Corée. Les yeux fermés, Farissey essaya de reconstituer la scène. Des rizières, une jeune Coréenne qui porte son bébé sur la tête. Elle recherche de la nourriture, elle s’aventure dans une zone interdite. Tirer une fois, deux fois, trois fois. Le Enfield .303 de JD qui tressaute dans ces mains qui n’ont pas encore vingt ans… La fille qui s’effondre et le bébé qui saute en l’air.
Farissey ouvrit les yeux et vit JD appuyé au dossier de la banquette, les bras croisés en travers de la poitrine. Il était blême.
« Un ordre, c’était un ordre à cette époque, et tu le sais bien, Loudon. Deux tirs de sommation et le troisième c’est pour de vrai.
— Je voulais pas te faire chier, dit Hargest d’une voix plus douce en passant un bras sur le dossier de la banquette de JD, je respecte ce que t’as fait en Corée. Et qui pourrait dire le contraire, merde ! T’as pas besoin de me le rappeler, JD. Et t’as reçu des médailles qui prouvent tout ce que t’as fait pour nous. »
Hargest marqua une pause et mit la main sur le bras de JD.
« Mais la Corée, c’était il y a des lustres. Il faut être bon et pas seulement pour la nostalgie. »
JD paraissait écrasé par ce discours. Il buvait sa pinte à petites gorgées, tirait sur son cigare, essayait de se remettre. « J’étais tout juste un gamin, en Corée… alors tu peux dire ce que tu veux, Loudon. Je ne ferai rien de plus.
— Alors va te faire foutre, JD. Attends un peu, je mettrai tes couilles en boucles d’oreilles. » Hargest arracha le cigare de la bouche de JD. Il le pointait vers son visage comme s’il allait l’écraser dans son œil.
« Ça fait plus de quarante ans qu’on se connaît. » Et il laissa tomber le cigare dans la pinte de JD.
Hargest se tourna vers Farissey.
« Et toi ?
— Pareil que JD.
— Allez vous faire foutre tous les deux, dit-il en se levant. Je vais faire les choses à ma façon.
— Agis seul, Loudon. C’est ce qu’il te faut », dit JD.
Farissey et JD restèrent assis en silence. Tous les regards le long du bar étaient fixés sur eux.
« Many a tear has to fall », fredonna JD dans la camionnette bleue. Il éteignit le moteur. C’était une soirée des plus étouffantes. Le ciel était mauve. À l’ouest, le soleil laissait des traînées indigo. Farissey se demanda s’il avait déjà vu un tel coucher de soleil sur Cardiff.
« Faisons une promenade en voiture », suggéra JD.
Alors, la camionnette remonte lentement Bute Street. À l’extérieur de la galerie marchande de Loudoun Street fermée, quelques adolescents noirs sont assis par terre, les genoux sous le menton. Une grande femme blanche passe devant eux. Les adolescents la regardent – Farissey ne sait comment – avec dédain, envie, jalousie. Un peu plus loin quatre adorables petits garçons noirs en aident un cinquième à passer par-dessus le mur devant les voies ferrées.
Tout en conduisant, JD parlait de l’époque d’avant la Corée. Les choses paraissaient plus réelles alors. Les flics et les criminels se respectaient. Leur antagonisme était féroce, mais fair-play et plein d’humour. Il parla d’un restaurateur chinois qui vendait de l’opium. La police n’arrivait pas à savoir comment il le débarquait des bateaux. Après des années d’enquête, ils s’étaient rendu compte qu’il utilisait des pigeons voyageurs. Hargest venait juste de commencer sa carrière de flic. Le Chinois avait pris la fuite quand Hargest l’avait prévenu.
« Il était parti à Birmingham, ce Chinois. Bonne chance, à lui et à son sourire sournois. »
Il conduisait, sans but, mais avec une prudence naturelle. Il commentait le paysage urbain, anticipait les prochains coups de la Dockland’s Regeneration Corporation, dans le cadre de son plan pour faire des docks la « Venise du Nord ». Son expérience d’ouvrier du bâtiment lui indiquait ce qu’ils faisaient, quelles étaient leurs intentions. Élargir toutes les rues pour donner une impression d’espace, de beauté désertique, balayée par les vents. « Quel tas de conneries ! » s’exclama JD.
Il éclata de rire au volant de sa camionnette, une camionnette qui n’était pas assez grande pour contenir son rire, sa corpulence et sa présence.
JD quitta Bute Street et déboucha sur Loudoun Square où il se gara derrière le pub de la cité, le Bosun. Farissey ouvrit sa chemise, détacha le ruban adhésif, grimaça et sourit en même temps, tandis qu’il arrachait les poils de sa poitrine. La cassette avait enregistré tous les sifflements, les chants, les rires et les conversations dans la camionnette.
« Ça pourrait être drôle, ça aussi », dit JD en retirant la cassette avant d’écrire dessus avec un stylo à bille sorti de la poche de sa chemise : « James Vincent Dwyer/John “Jack” Malachi Farissey/Loudon Hargest : Kiwi’s, sept heures vingt, 3/7/89. » Et pour en rajouter, JD remit la cassette dans l’appareil et chanta d’une voix de crécelle I Need a Witness de Marvin Gaye.
Farissey glisse la cassette dans une enveloppe matelassée, et écrit dessus : « Urgent, Madieson & Madieson ».
« Tu es sûr qu’on y va, JD ? Hargest va nous tomber dessus. Ça, on le sait, mais Carl ne va pas nous considérer pour autant comme des sauveurs. »
JD écoute à peine. Un sourire se dessine sur son large visage, un sourire plus vieux, de résignation. Il ne pense pas aux Baja ou à Loudon Hargest. Il pense au poulet frit, à d’innombrables pintes de Brains Dark, à Dolores et à l’aube d’un nouveau jour.
Dans la chaleur de l’après-midi du lendemain, Lida était assise dans le salon de Farissey.
« J’ai passé ce marché avec la police pour me sortir d’ici, dit Lida. Je vais me barrer d’ici un mois. Ils ne m’ont pas encore dit où j’irai. Ça me soulage drôlement. Merci. Tu es le seul qui a fait quelque chose de valable.
— C’est rien, dit Farissey. Si tu veux remercier quelqu’un, remercie JD. Josie est au courant ?
— Non, il n’y a que toi et lui, et les flics.
— Ça vaut mieux comme ça », dit-il en lui lançant encore une cannette de Red Stripe qu’elle attrapa avec une surprise enfantine.
« Comment va ta nana ? demanda-t-elle sur un ton sardonique.
— C’est la vingtième semaine. Elle est en parfaite santé.
— Le pire est derrière elle, alors. Et toi comment ça va ? »
Il sourit, haussa les épaules, et remarqua qu’elle avait beaucoup de maquillage autour des yeux. Comme elle paraissait pâle et quelle terreur dans ces yeux toujours ouverts, d’une beauté lasse, des yeux qui avaient trop vu, trop longtemps au cours de ces dix-neuf années. Il lui avait facilité la vie, au moins pour une journée, et lui avait procuré ces huit heures de somnolence extatique à laquelle aspire tout organisme, comme à un souvenir, un jardin, un moment de grâce.
Il observa deux mouettes qui dessinaient des figures dans le ciel comme des gymnastes et se demanda s’il aimait Lida, sans que ce fût sexuel, comme il aurait aimé une fille ou un animal familier. Elle avait bien changé depuis leur première rencontre. Il était avachi sur le comptoir du North Star et elle disait : « Ce connard dit qu’il est un poète de la mer. Écoute un peu ces conneries, Tina. » Il l’avait tout de suite préférée à Christina. Lida était douce et tendre alors que Christina lui paraissait calculatrice, froide, capricieuse et perturbée par son regard.
« Quand on aura fini ces verres, on ira voir les Français qui vivent à deux pas d’ici, dit Farissey, brisant le silence. Histoire de rigoler un peu juste pour aujourd’hui.
— Qu’est-ce qu’on va foutre si les Baja sont relâchés ? » demanda-t-elle. Elle était devenue plus dépendante de lui, maintenant qu’elle avait été exclue de ce monde.
« On va faire quelque chose de bien, dit-il. Qu’ils sortent ou pas. »
Il s’était procuré pour cinquante livres sterling d’héroïne pour Lida et lui-même.
Les Algériens français vivaient dans une maison qu’ils louaient sur les quais. Ils étaient étudiants, mais Farissey ne les avait jamais vus étudier grand-chose en dehors des drogues qu’ils ingurgitaient. Ils avaient le bon sens de passer du smack à la coke et du speed aux antidépresseurs pour éviter toute accoutumance spécifique. « Les papillons ne se font jamais épingler », disait Eric. Farissey était intrigué par ce personnage : un jeune hippie hanté par la mort, silencieux, mais intelligent quand il parlait et gracieux dans sa façon de se mouvoir. Il avait vingt-quatre ans et le foie déjà bousillé par trois hépatites. Un jour il était allé boire avec Farissey, et cette petite sortie lui avait coûté cinq jours au lit avec une crise de foie. Farissey l’avait ramené plusieurs fois chez lui pour lui donner des pilules. Victoria n’aimait pas Éric et le jugeait sévèrement. « La vie ne sert à rien pour des gens comme ça », disait-elle.
Éric et Alain achetait leur héroïne dans le quartier de King’s Cross. Farissey avait essayé leur dope un jour et l’avait trouvée cent fois meilleure que ce que l’on peut s’offrir habituellement à Cardiff. Il leur avait demandé de rapporter assez de smack pour emmener deux personnes jusqu’au seuil de la mort, le long de ce curieux chemin libre de tout symptôme et qui avait vu passer autant de cadavres que d’âmes exaltées.
« J’en ai déjà sniffé, mais je ne me suis jamais shootée au smack », lui dit Lida dans la rue. « De toute manière, en ce moment, je fais plein de trucs que je connaissais pas encore », murmura-t-elle en prenant le bras de Farissey pour cette courte promenade le long des quais.
« Ne t’inquiète pas pour le smack et ne t’inquiète pas pour les Baja », dit Farissey.
Pour une fois, la rivière Taff était vivante et parlait en faisant gargouiller sa boue. Un cormoran décrivit un cercle dans le vent avant de plonger.
« Jack, hum ? » Elle ne prononçait pas souvent son nom. Farissey était charmé par cette façon de ne pas utiliser les noms des gens, c’était pour lui une marque de respect. « Tu pourrais m’accompagner… partout où je vais. Ça me plairait, ça.
— T’as mon numéro de téléphone. Mais assure-toi que c’est moi qui réponds. Tu laisses sonner trois fois, tu raccroches et puis tu rappelles. »
Les étudiants avaient laissé leur fenêtre grande ouverte à cause de la chaleur. Farissey et Lida entrèrent dans la pièce où Eric était assis en tailleur en face d’un miroir. Une bouteille de liquide vaisselle au citron, un bout de ficelle et un sachet d’héroïne étaient posés entre ses jambes. Éric présenta Farissey et Lida à son ami Alain. « Son anglais n’est pas très bon. Il est, comment dire… il porte en lui le silence. »
Il n’y avait rien sur les murs, pas de meubles, en dehors d’un matelas, un lecteur de CD, une douzaine d’albums, une ampoule au plafond et quelques rideaux dans le salon, qui faisait office de chambre à coucher. Un sac-poubelle à moitié plein reposait comme une grosse limace dans un coin de la pièce.
« Tu veux tout maintenant ? » demanda Éric.
Il avait déjà pris beaucoup de smack, et il titubait légèrement, mais plus comme un boxeur qui va retrouver son coin que comme un ivrogne.
« Oui. Un peu plus pour moi et un peu moins pour Lida… tu vois. »
Farissey tendit le bras vers la seringue.
« C’est différent ici. Très différent, dit Éric.
— C’est comme ça que j’ai toujours fait », répondit Farissey sur un ton plutôt aimable. Il mit un élastique autour de son bras, le tendit et le contracta comme un haltérophile.
Éric liquéfia une ligne de smack d’environ dix centimètres avec le produit à vaisselle et l’aspira dans la seringue. Il fit l’injection à Farissey et recula jusqu’au sac-poubelle pour vomir dedans.
« Ne t’inquiète pas, dit Alain à Lida. C’est normal. C’est parfaitement naturel. »
Farissey regarda la seringue plantée dans son bras : un arbre qui n’avait rien de naturel, qui soutenait de lourdes branches sanglantes.
« T’as de bonnes veines », dit Éric à Farissey, maintenant qu’il était revenu à son poste et qu’il emplissait la seringue avec le sang de Farissey.
Farissey observa son sang qui sortait et rentrait. Quelques secondes plus tard, tout lui montait à la tête. Il ne sait plus ce qu’il a dit, mais il a l’impression d’être une feuille morte tourbillonnant jusqu’au fond d’un gouffre de plaisirs, seul refuge d’un monde où la volonté ne connaît pas de Shabbat, où la roue et le feu ne marquent jamais une pause, ne s’arrêtent jamais.
Lida vient le rejoindre sur le matelas, un peu plus tard, il ne saurait mesurer le temps qui s’est écoulé. Il la tient contre lui jusqu’à ce qu’ils soient tous deux obligés d’aller vomir avec extase dans le sac-poubelle. La bière et le peu de nourriture qu’ils ont avalés se soulèvent comme sous l’effet d’un orgasme, comme des poils qui se dressent sur un avant-bras effleuré d’une caresse, avec la douceur de l’ombre de deux amants projetée élégamment sur le trottoir par la lumière d’un réverbère. Puis, perdu dans un rêve éveillé, il s’allonge aux côtés de cette fille instable, bouclée, limpide, à l’air sombre et enfantin, à la peau pâle tachetée de plaies et de bleus, et lui-même s’interroge sur le lieu où les mots n’existent plus, sans obtenir de réponse, et où l’impondérable peut être considéré avec clarté et tendresse.
« Ne roule pas de joint, lui dit Lida, alors qu’il tendait la main vers son papier et son hasch. Laisse ta main sur ma tête. »
Elle poussa un soupir, ferma les yeux, se mit à chantonner. « Je ne te plais pas comme ça ?
— Si. Mais il ne faudrait pas. En plus, comme tu sais, il faut que j’apprenne à devenir un bon père de famille. »
Éric et Alain roulèrent un joint avec le haschich que Farissey leur avait offert, et regardaient avec des yeux de marieurs attendris le couple qui se formait ce soir-là.
« C’est jamais aussi bon pour nous que pour eux. C’est une drogue des débuts », dit Éric à Alain.
Éric jeta une chemise sur l’ampoule et toute la pièce refléta cette sublime élégance, cette lucidité immatérielle que la drogue avait libérée tel un génie sortant de sa bouteille. On pouvait mourir en cet endroit sans que personne ne lève le petit doigt. Trop compliqué de faire appel à des gens en uniforme, la mort étant plus douce, plus clémente que les démarches officielles, ces arrivées sauvages et ce sentiment d’avoir le droit pour-soi, parce qu’on est soutenu par un bureau, un commissariat, un ordre de mission. Cet après-midi-là et ce soir-là, Farissey ressentit une fois encore tout ce qu’il voulait ressentir et qu’il avait eu le malheur de garder en mémoire : huit heures de nirvana dans le monde réduit aux dimensions d’une pièce.
À une heure du matin, ils remercièrent Alain et Éric sans un mot et prirent un taxi jusqu’au King’s Snooker sur St Mary’s Street, toute vibrante de lumières vulgaires. Ils étaient maintenant au-delà de toutes limites, à traîner sous les néons du centre-ville. « Il faut que je bosse un peu ici », dit Lida. Elle se contente de branler deux clients dans les toilettes publiques et pendant le reste de la nuit, ils boivent lentement en attendant que l’effet du smack se dissipe et ils échafaudent en silence des projets pour un monde insatisfait et qui attend, laconique.
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