Au bout des docks
Chapitre 14
Les Baja restèrent avec Farissey pendant quarante-cinq minutes pour s’assurer qu’il n’allait pas régurgiter l’acide. Il commençait à sentir les premiers frémissements du trip – les gouttes de pluie sur le pare-brise qui ressemblaient à des perles ou des bulles magiques – quand ils le poussèrent hors de la voiture, sur River Way. Assis par terre, il regarda sa montre. Il était environ onze heures. À huit ou neuf heures du matin, le pire serait passé, se dit-il. Il s’accrochait à un mot, un concept, qui lui échapperait quand l’acide ferait son effet : le temps. Le temps marquait les pages du grand livre de l’expérience. Le temps mécanique, non pas le temps indivisible du rêve, du plaisir ou de l’enfer.
Farissey se rappela ses mauvais trips. Le mauvais génie de l’acide vous persuadait que vous n’aviez pas d’existence propre avant la drogue, que vous n’auriez pas d’existence propre après non plus, ni la sombre certitude du suicidé au paracétamol qui sait qu’il a choisi de mourir, bien que ce choix eût été fait dans une autre vie par un moi qui lui est devenu étranger.
Il sortit la demi-bouteille de vodka de la poche de son manteau, se perdit un moment dans la contemplation de l’étiquette colorée et l’image d’un cosaque qu’il trouva d’abord drôle puis troublante, comme si lui aussi avait des yeux qui l’observaient. Il but à la bouteille et s’abandonna au ciel.
C’était une soirée lourde, pesante, comme si Cardiff était enveloppé dans un châle crasseux. Il imagina tous les oiseaux qui faisaient leur nid dans le ciel, comme si les légions de corbeaux donnaient à la nuit non pas l’obscurité, mais une lumière masquée. Il regarda les deux comme on regarde un sombre drapé de plumes. La pluie avait cessé. Il ne se sentait pas mouillé, il n’avait ni chaud ni froid. Il ne sentait rien, pas même la vodka pure qui coulait le long de sa gorge. Les phares d’un camion l’aveuglèrent puis l’effrayèrent. On pouvait le voir depuis la route. Il savait qu’il fallait éviter la police. Il était pire de s’effondrer dans une cellule qu’à l’air libre, dans la solitude et les dangers de l’extérieur.
Il quitta Rover Way, vit les marécages le long de la côte de Tremorfa dans le lointain. Il décida de suivre le littoral et de retourner à Butetown en passant par les étendues désertiques. Il songea à l’alcool qui l’attendait dans son appartement et aux puissants antidépresseurs dans la pharmacie. La pharmacie commençait à lui apparaître comme autant de miasmes, un objet qu’il avait fabriqué à partir d’une idée. Il marchait sur l’air ou sur l’eau, en glissant, il geignait, riait, et marmonnait au milieu des marais.
L’estuaire qu’il atteignit au prix d’un immense effort, lui apporta quelque consolation. Il essaya de penser aux pouvoirs guérisseurs de l’eau pour échapper à la pression qui montait à l’intérieur de son crâne. Il s’assit un moment, alluma une cigarette, il était convaincu qu’un grand oiseau menaçant, une orfraie peut-être, s’était logé en lui et déployait lentement ses ailes à l’intérieur de sa tête. Il escalada les remblais sur les côtés de Clipper Road, essayant toujours de fuir cet oiseau.
Puis il se mit à courir, espérant se fatiguer ainsi et bercer l’oiseau qui le colonisait. Il parcourut un kilomètre à vive allure. Il ne s’arrêta pas sous l’effet de l’épuisement, mais parce qu’il venait de se rendre compte qu’il était pris dans une impasse entre les usines sidérurgiques et la mer. Il se mit à patauger dans l’eau, il en avait jusqu’aux chevilles. L’eau ne lui paraissait pas particulièrement froide, elle lui procurait plutôt une étrange sensation, comme s’il marchait dans de la mélasse. Il n’arrivait pas à trouver la direction à suivre à la seule lumière de la lune. Il décida de renoncer. Il retourna sur la grève et s’abandonna à l’oiseau logé dans son cerveau, à la nuit sans étoiles.
Il éprouva un réel soulagement quand la pression à l’intérieur de sa tête retomba un peu. Comme si l’oiseau avait pris son envol. Le silence l’entourait. Il ouvrit les yeux et vit une tête désincarnée, gonflée, qui flottait à la surface de l’eau. Elle se mouvait en même temps que lui, restait à hauteur de ses yeux. Elle n’était pas clairement définie, et ressemblait plus au contour d’un visage ou à un ballon. Il retraversa les docks, dans l’autre sens cette fois, et produisit un effort qui lui sembla avoir l’éternité de la pierre. La traversée entre ces grandes machines qui le dominaient et l’écrasaient, ces amoncellements de cuivre et de métal, coïncida avec une légère inflexion de la courbe de son trip. Il s’en rendit compte plus tard quand il arriva à la limite est des docks.
Il hésite, prend peur devant cette barrière que représentent les docks. Les employés dans leurs cages de verre sont terrifiants, comme des visages sortis de cavernes, mais le monde extérieur commence à correspondre plus ou moins à ce qu’il voit ou au souvenir de ce qu’il voit. Il fuit à nouveau, retrouve une étendue marécageuse, il voit les premiers signes de l’aube sur les terres, et il se rend compte que la fin de la nuit n’apporte pas à la terre de la lumière qui descendrait des cieux : non, la lumière remonte de la rivière, comme de l’humidité, elle remonte de l’herbe et du béton comme si elle avait été contenue, vaincue par le poids de la nuit. Il songe à la lumière, au temps, au jour qui suit la nuit, au temps qui nourrit son esprit, mais qui ne se communique pas à sa montre.
« Monsieur ! Monsieur ! entend-il. Un peu d’argent pour les enfants. »
Le plus âgé d’une dizaine d’enfants s’adresse à lui depuis les grilles de la décharge. Il a tout d’un enfant, sauf peut-être cet accent irlandais, vieux comme la pauvreté ou les collines. L’enfant est sale, ébouriffé, il porte une veste d’adulte. Il fait signe aux plus jeunes qui jouent sur des tracteurs. Le bruit de ces roues en plastique sur le gravier est insupportable à Farissey. Dans le fond, un chien grogne avec la venue de l’aube. Un camion rôde en direction des docks comme une bête de proie.
Farissey plongea la main dans sa poche et jeta une poignée de pièces à l’aîné des gosses. Ils se dispersèrent tous comme des pigeons, cherchant des pièces au milieu des voitures, des pièces détachées, des vieilles chaises de bureau rouillées, et des machines d’imprimerie, dressées comme des obélisques, prêtes à être démantelées par le ferrailleur. L’idée lui vint soudain, comme une fourchette coupant à travers ses synapses : il faut que je rentre chez moi. Il faut que j’arrête Jess. Il faut que je m’interpose entre lui et Victoria. Je dois mettre mon ombre au milieu des ombres.
Il prit à nouveau la direction des docks, il passa King’s Wharf et Customs Waterguard. Il espérait qu’en marchant il pourrait éliminer le poison dans son corps. Il pense aux dimanches lointains qui sont maintenant comme des idylles, des rêves.
Tout en marchant, il a le sentiment de mettre les pieds sur des faits, des événements qui existent avant même que nous nous retrouvions pris par eux. Il pense au cancer qui invite ces cigarettes jusqu’à nos lèvres, à tous les battements de cœur, à toutes ces horloges qui marquent les secondes depuis un millénaire. Une fin qui attend dans toute sa banalité tonitruante et silencieuse.
Il croit voir une femme solitaire sur la mer, avançant vers le rivage. Dans sa tête, elle devient la mère de Napoléon, elle qui, mystérieusement, aimait visiter les champs de bataille longtemps avant que l’Empereur fût même conçu.
Il arriva au bout d’une autre impasse liquide. Ces docks de petite taille qu’on appelle Dead Man’s Point. Il leva les yeux au ciel, espérant voir plus de lumière matinale. Il craignait que ce qui traversait le ciel n’ait déjà traversé sa tête. Les longs cris des mouettes se firent entendre sur l’estuaire. Le ciel était boursouflé, plein à craquer, il implosait, chantait comme son sang, sortait de sa tête. Il eut l’impression d’avoir attendu une éternité avant que le soleil ne finisse par percer. Le soleil déchira le ciel comme s’il eût été dessiné sur du papier par un enfant. Il passait à travers comme de la musique, un son de cloches. Il attendit qu’une main invisible apporte une harmonie à cette discorde, et un long écho paisible. Ce jour, ou cette aube, ou cet intervalle dans le sommeil était ce qui comptait. Victoria était peut-être éveillée maintenant, de l’autre côté de la baie : son temps commençait tout juste.
Il regarde de nouveau sa montre, il voit l’espace et non le temps et soupçonne un dieu arnaqueur dont les horloges sont en fait des cartes qui offrent une direction spirituelle à quelques élus qui vivent parmi nous sans se faire repérer. Il a à peine pensé le mot « temps » que les aiguilles de sa montre se mettent à tourner à l’envers. Il se demande si « le temps » va le ramener à ce moment d’avant l’acide. Peut-il échapper à ce trip en remontant le temps ? Voyageait-il dans la nuit, vers un moment où les Baja ne lui avaient pas encore mis la main dessus ? Peut-être son existence pourrait-elle repartir à l’envers à travers le rêve de la réconciliation catholique, les gangs réincarnés et ces places incandescentes qui formaient la ville de ses rêves ? Le trip va peut-être l’amener jusqu’à la grande cour du Cardiff Royal Infirmary, la cloche de l’église sonnera midi pour la foule des morts dont les vivants ne sont qu’une espèce particulière et moins nombreuse. Peut-être sera-t-il emporté jusqu’à l’époque où il appelait Victoria et la réconfortait, comme elle le réconfortait, ou plus loin encore, à vendredi soir quand JD buvait au Schooner, que Farissey préparait le dîner et attendait le retour de Victoria après le travail.
Non, cette lumière vulnérable n’était pas la fin de la journée, mais l’aube bavarde et cruelle.
À dix heures du matin, il avait fini par se traîner dans Butetown. Comme il marchait à travers ce dédale de rues désormais étrangères et indéchiffrables, il soupçonna que ses pensées étaient retransmises et retranscrites au quartier général de la police. Il entendait des voix qui disaient : « Il est de retour à Bute Street, maintenant », « Il s’est assis sur un banc », « Il allume une cigarette », « Il est devant sa maison. »
Il mit les clefs dans la serrure avec difficulté. La porte de l’appartement refusait de s’ouvrir. Il sonna avec insistance. Et la voix murmurait : « Il n’obtient pas de réponse. » « Où est Victoria ? » demandait-il. « Elle est chez Dolores », répondait la voix.
C’était une voix familière, moqueuse. Il se demanda si Jess n’était pas lui-même au centre de ces voix malfaisantes et organisait la liaison avec la police.
« Il est allé chez Val », disait maintenant la voix, plus étouffée, mais persistante, comme pour appeler les policiers. C’était calme dans le bistrot, quelques clients solitaires étaient penchés au-dessus de leurs journaux comme des animaux captifs qui bondiraient bientôt. Au comptoir, il ne regarda pas tant Val qu’un vide silencieux, sans paroles, sans images ni couleurs. Puis elle lui apparut. Une femme vieillie. Comme son visage était marqué ! Ses rides étaient comme des virgules partant de sa bouche.
« Suis-moi derrière, mon grand, tu seras mieux », dit Val.
Ses paroles sonnaient comme des pierres tombant au milieu d’un lac silencieux.
Puis il s’excusa maladroitement, marmonna quelques mots sur les difficultés qu’il éprouvait à passer des concepts aux signes et de son incapacité à s’accrocher à une idée pendant plus de dix secondes.
Il sortit deux billets de dix livres de sa poche et ce qu’il crut être une poignée de pièces. « Une pinte de vodka et une pinte de tonic, dit-il. S’il te plaît, reste un peu avec moi…»
Val revint avec les deux pintes. « Qu’est-ce qui se passe, Jack ?
— J’ai été…»
Ses dents tremblaient, il se balançait sur sa chaise. « Empoisonné… Il faut que je boive pour redescendre. »
Il but une gorgée dans un verre puis dans l’autre. Il se mouvait comme un robot, avec des gestes raides. Il jeta un regard circulaire sur la pièce. Des jaunes éclatants comme le soleil, des bleus comme le ciel, un décor des années cinquante que rien ne venait troubler, un sacré cœur, une ligne chronologique de photos de famille sur la cheminée.
« T’as vu Jess ? demanda-t-il d’une voix qui lui paraissait étrangère, qui sonnait comme un miracle sur les ondes.
— Non, Jack, ça fait des semaines que je n’ai pas vu Jess, dit Val, nerveuse. Mais c’est drôle que tu me demandes ça. La nuit dernière les Idren Boys m’ont demandé où t’étais et où était Jess. Je leur ai dit que j’avais assez de soucis comme ça. »
La police essayait de fermer son établissement sous prétexte qu’on y vendait de la drogue.
« Comme si une femme de mon âge savait quoi que ce soit sur la drogue.
— Tu peux toujours compter sur tes amis pour tém… pour te soutenir, tu sais.
— Mes amis…, fit-elle en retournant dans la salle du bistrot. Je n’ai pas d’amis, mon ami. »
Une fois seul, il laissa son regard s’attarder sur les murs qui l’entouraient. Les oiseaux sur le papier peint lui sautèrent aux yeux. Ils avaient des messages à lui transmettre, qu’il ne pouvait pas déchiffrer. Des pluviers, des bécasses, des courlis et des oiseaux de proie qu’il n’aurait pas su nommer. En vol, ils étaient la décoration du ciel. Immobiles, ils étaient primaires, des prédateurs. Il songea aux femmes adultères au Moyen Âge attachées sur les marchés pour que les oiseaux viennent picorer leurs seins et leur ventre.
Il but les deux verres en vingt minutes. Il s’assit pour fumer une cigarette tandis que la pinte de vodka se mêlait dans son estomac à la pinte de tonie. Sa pensée ralentissait. Il parvenait à se concentrer un peu. Il fuma une autre cigarette. Il alla compter son argent et se rendit compte que ce qui se trouvait sur le bar à côté des billets de dix livres n’était pas de la monnaie, mais les clefs de l’appartement de Jess à Atlantic Wharf, celles qu’il avait empochées deux ou trois jours auparavant. Il avait mis ses propres clefs dans une boîte aux lettres quand les Baja l’avaient ramassé. Empêcher les Baja de les voler et laisser un message à Victoria, lui disant qu’il était parti, contre sa volonté.
La pensée l’assaillit tout d’un coup… terrible dans sa globalité. Victoria partait à sa recherche, elle avait suivi le panneau. Elle était retournée à Atlantic Wharf où Jess l’attendait. On sonnait à la porte, Jess regardait par le judas. Vêtu d’une robe de chambre ou d’un kimono en soie blanche, il ouvrait la porte, souriait de toutes ses dents éclatantes, et l’invitait à entrer comme il l’avait fait si souvent auparavant…
En chemin vers Atlantic Wharf, Farissey acheta une demi-bouteille de vodka. Il buvait à petites gorgées tout en se dirigeant vers cet ensemble immobilier anonyme.
Un homme torturé perd connaissance, songea-t-il. La douleur endort son être, mais pas le sentiment qu’il a de lui-même. Toutefois, cette angoisse n’appartenait pas tant à lui qu’à l’atmosphère, aux rues du ghetto de Butetown, aux eaux mortes de l’estuaire.
Jack. Jack. Jack Farissey. Il répéta ce nom, sans cesse, comme des enfants répètent un mot, ils disent « soleil » jusqu’à ce que le mot en devienne vide, risible, vidé de tout son feu et de sa furie. Puis, il fit un mantra avec « Jess Simmonds », sentit ce chuintement lui déchirer les nerfs. Jess Simmonds. Jack Farissey. Farissey. Son nom flottait dans l’air comme une fleur à trois têtes.
Il n’était désormais plus que dépossession. Les choses visibles ne parvenaient pas à préserver leurs formes, les pâtés de maisons qui le dominaient se métamorphosaient et devenaient des falaises sales et humides qu’il fallait escalader.
Très lentement, il se dirigea vers la cage d’escalier. L’obscurité l’entourait de toutes parts. Les lampes halogènes étaient cassées, le plafond s’effondrait, les murs étaient humides. Un autre monde : une antichambre caverneuse. Il appela l’ascenseur et attendit une éternité. Un grand Somali en sortit. Un mépris ancestral se lisait sur son visage, mépris de la faim, de la soif et de la distance. Son regard transperça Farissey et il continua son chemin.
Farissey écouta à la porte de l’appartement de Jess. Pas un bruit. Il ouvrit la porte. Un homme était assis sur une chaise directement en face de la grande fenêtre. Farissey ne voyait que sa tête, il avait les cheveux coupés ras. Il ne bougeait pas. Rien dans la salle de bains ou la chambre à coucher, mais une puanteur, une odeur de sueur qu’il pouvait presque goûter. Il sortit sur la pointe des pieds et referma la porte derrière lui, laissant la clef dans la serrure.
Il essaya deux appartements sans obtenir de réponse. La troisième fois, ce fut une vieille Somalie qui ouvrit la porte. Elle se tenait devant lui, fière, le dos droit, il n’y avait ni peur ni curiosité dans son regard. Elle ne parlait pas l’anglais. Il leva un poing à hauteur de son oreille, mimant quelqu’un en train de téléphoner. Elle le fit entrer dans son salon, il n’y avait rien qu’une table, quelques couverts, du petit bois pour faire du feu, entassé le long du mur. Il trouva son carnet d’adresses dans sa poche intérieure et téléphona à Loudon Hargest.
En ressortant, Farissey posa deux pièces d’une livre sterling sur la table. La vieille Somalie l’empêcha d’aller jusqu’à la porte. Il lui proposa un billet de cinq livres, elle émit un sifflement désapprobateur et laissa le billet tomber par terre. Farissey le ramassa et rempocha les pièces.
Vingt minutes plus tard, Hargest arriva, une grande mallette à la main. Il portait un maillot de rugby et un pantalon en velours côtelé, marron. Il paraissait calme, discret, presque distrait.
Farissey s’appuya au mur du couloir. Il renvoya le regard solennel de Hargest. Quelque chose dans ses yeux qui refusait de se révéler.
À l’intérieur de l’appartement, Hargest agit prestement, avec beaucoup d’agilité pour quelqu’un de sa taille. Il menotta le poignet gauche de Jess au bras du lourd fauteuil et lui attacha les chevilles.
Farissey alla se poster entre le fauteuil et la fenêtre. Nu, à l’exception d’une serviette autour de la taille, Jess était encore endormi. Hargest appuya sur la nuque de Jess avec le pouce et l’index. Ce dernier se réveilla en sursaut. Puis il s’effondra à nouveau.
« Jack ? » fit Jess. Sans ses boucles blondes, les traits de son visage avaient pris quelque chose de grossier. Ses cheveux avaient été coupés jusqu’aux racines brunes. Ses pupilles sans lentilles de contact, des pupilles comme des clous de cuivre qui fixaient le vide. Jess paraissait intoxiqué au plomb, épuisé et pourtant encore inquiet, comme un poisson éventré dont le cœur continue à battre sur le rocher. Son expression était vide, comme quelqu’un qui aurait regardé trop longtemps et trop profondément une blessure ou une catastrophe génétique cachée au reste de l’humanité, une image dont un homme ne peut revenir que frapper de stupeur, proche de l’inconscience, l’esprit comme une terre brûlée.
« Jack ? » Jess allait parler, mais au lieu de cela il tendit la main qu’il avait encore libre, comme pour attraper un insecte, une puce.
« Je suis incapable de faire le mal », dit Jess en ouvrant sa main vide pour en donner la confirmation. « Tu devrais le savoir mieux que quiconque. »
Jess ferma les yeux, marmonna quelques paroles. Cinq minutes plus tard, la police scientifique arriva. Hargest emmena les techniciens devant la fenêtre, et leur désigna une quinzaine de poubelles à roulettes alignées dans la cour. Cinq longues minutes encore et les policiers firent une trouvaille substantielle dans les poubelles, qu’ils mirent dans un sac en plastique noir.
« Jack ? » fit Jess. Mais Farissey s’était déjà posté derrière le fauteuil.
« Jack ! » Farissey entendit la voix de Jess tandis qu’il allait rejoindre les trois policiers qui se tenaient en silence – le dos droit comme des personnages de dessins animés – au milieu de la pièce.
« Jack ? » Mais Jess ne pouvait plus voir que Loudon Hargest, le dos à la fenêtre, suant, immuable. Comme un spectre monumental se détachant contre la lumière resplendissante de midi.
Au commissariat central, Jess raconta à Loudon Hargest tout ce qu’il avait besoin d’entendre. Il parlait de façon agitée, accumulant les détails. Il reconnut avoir commis le meurtre de Christina Villers. Puis il passa plus d’une heure à décrire ses faits et gestes depuis samedi matin. Farissey était assis sur une chaise dans un coin de la salle d’interrogatoire. Il écoutait, délirait à moitié, sentait sa faible énergie sortir et rentrer en lui sans gâchis et sans perte.
Il allait se répéter et visualiser pour le restant de ses jours le récit de folie de Jess. Un mot allait le hanter. Il lui revenait de ses études d’anatomie : exuvie. La perte et le remplacement de la peau.
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