Au bout des docks

Burke Sean · Chapitre 16 sur 17

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Au bout des docks

Chapitre 15

 

La chaise en face de lui était vide quand Jess se réveilla dans l’arrière-boutique de Sven Books.

« Une nuit… c’était notre accord, avait dit Jimmy the Hat, le magasin ouvre dans une heure. »

Jess avait plongé la main dans son sac et avait remarqué qu’il manquait un journal et une cassette. Il haussa les épaules, puis sourit. « C’est bon, Jimmy. Merci encore. »

Il avait parcouru les trois kilomètres jusqu’à City Road, une triste rue de magasins de voitures d’occasion, d’imprimeurs et de fast-foods. Ce samedi matin lui paraissait mal défini, télescopé. La malveillance se mêlait aux brouillards. Il voyait le monde se réfracter dans le lointain. Il essaya d’imaginer ce que serait le monde sans lui. Des magasins, des voitures, des tours grises, autant de granit, d’herbe, de croissance et de déclin qui n’auraient plus de témoin.

Jess s’endormit dans le fauteuil du coiffeur. Il s’éveilla et entendit le cliquetis des ciseaux, comme le bruit des criquets autour d’une tente. Il vit le coiffeur rougeaud reflété dans le miroir, ses yeux alertes de crapaud derrière de grosses lunettes. En dessous, des boucles blondes s’amassaient à ses pieds. « Alors on bosse dur ? » fit Jess en essayant vainement de sourire.

De retour sur City Road, il se sentit léger, soulagé du poids de ses cheveux. Il serra contre lui son élégant imperméable en gabardine et le boutonna pour cacher sa chemise de mariage mexicaine. Il avait presque l’air d’un parachutiste maintenant, avec ses épaules carrées, ses yeux en alerte et son sac. Il sentait des regards soupçonneux derrière lui comme il traversait la rue en direction de la quincaillerie.

Il dut passer devant des vieillards qui faisaient la queue en attendant le bus, rabougris, inertes et pourtant implorants dans leurs manteaux légers. Il hocha la tête poliment, les énergies qui montaient en lui lui dictaient la marche à suivre.

« Bonjour monsieur, j’ai besoin de couteaux pour la cuisine d’un restaurant », dit Jess en s’appuyant sur le comptoir tandis que ses yeux sans paupière essayent de se fixer sur un calendrier Pirelli.

Jess éprouve une soudaine antipathie pour le gros Italien chauve derrière le comptoir. Du genre Oncle Mario. Un ange à l’extérieur, un monstre chez lui.

« Quel type de couteaux est-ce qu’il vous faut, monsieur ?

— Des grands couteaux, des couteaux à viande, des couteaux de boucher », fait Jess en bégayant comme il se rend compte qu’il ne s’est pas bien préparé.

Jess choisit trois couteaux au hasard dans un catalogue.

« C’est pour votre restaurant ? » demande l’Italien qui revient de l’arrière-boutique. Il pose les trois couteaux pour laisser Jess les regarder. Il y a maintenant d’autres clients derrière lui. Ils marmonnent plutôt qu’ils ne parlent. Qui sont-ils ? Pourquoi ne les a-t-il pas entendus venir ?

« Non, c’est le restaurant de mon frère, je lui fais un petit cadeau.

— Il est dans le coin ?

— Non, loin d’ici, à Canton.

— Ces couteaux, faudra bien les aiguiser pour faire du bon boulot. Couper les steaks, couper la peau du cou. »

Jess se sent faible. Ce type m’a compris… « couper », « la viande du cou », un bon « boulot », et lui qui n’a qu’un seul boulot en tête. Il lui lance un regard vide. Tout d’un coup, cet Italien lui paraît plus grand, il a l’air d’en savoir plus, il est menaçant.

« Des pierres à aiguiser. Dans la cuisine. »

Dans la cuisine. C’était effectivement là que ça se passait dans le fantasme de Jess. Ce type a lu mes intentions. Un simple coup de fil et tout s’arrête.

« Des pierres à aiguiser dans la cuisine ? demande Jess d’une voix incertaine.

— Dans le restaurant de votre frère. Vous vous rappelez ? Des pierres à aiguiser dans la cuisine. »

L’Italien le considère quelques instants avant de sourire comme un ours.

« On en trouve de la bonne en ce moment. »

Jess se sourit à lui-même. Il me prend pour un junkie, rien de plus.

« C’est sûr », répond Jess pendant qu’on aiguise les couteaux pour lui.

Il retourna en ville à pied, les couteaux tintaient au fond de son sac. Il commanda un petit déjeuner au café en plein air de Hayes Island. La nourriture et le thé furent déposés sur la table avec fracas. Jess éprouva un dégoût immédiat pour les œufs, il les transperça de sa fourchette comme autant de signes d’une créature en gestation. Une expression lui traversa l’esprit : des yeux pochés sur un fantôme. Il ne mangea que les toasts, but son thé et repartit dans la direction de Canton. Il avait à peine parcouru une vingtaine de mètres quand il se retourna pour voir des dizaines de pigeons attaquant son assiette comme un gigantesque organisme péristaltique en plumes. Il songea à la vie, la vie grouillante, les pulsations de la maladie tout autour de lui. Un peu plus tard le même jour, Jess songea que le petit déjeuner, ses nausées, le café ne s’étaient trouvés là que pour créer la réalité d’une image.

Il se rendit chez sa mère à Canton. Sa mère était une femme mince, hyperactive, qui approchait de la soixantaine. Elle lui ouvrit la porte. Elle portait un jean et un chemisier psychédélique. Elle essayait d’avoir l’air gaie, mais on voyait sa nervosité à l’expression de sa bouche. « Toutes ces jolies boucles blondes. Il n’en reste plus rien maintenant. » Elle lui caressa le crâne, ses yeux avaient quelque chose d’implorant. Il la suivit dans le salon.

« Et toutes ces histoires où tu t’es fourré ? » demanda-t-elle, en croisant ses mains arthritiques sur ses genoux, comme de vieilles racines emmêlées. Les frères Baja étaient passés. Ils l’avaient menacée et avaient emporté une des guitares de Jess, pour se rembourser en partie, avaient-ils dit.

« C’est juste pour une fois », dit-il pour la forme. Il regarda le grand aquarium dans un coin de la pièce, les poissons qui s’agitaient comme autant d’impressions innocentes qui attendaient encore de devenir des idées.

« Organise-toi, bon Dieu ! Et quand est-ce que je vais rencontrer cette Victoria ? Elle me fait grand-mère et au lieu de t’installer avec elle tu… tu passes la plupart de ton temps ici.

— Tu finiras bien par la rencontrer. À propos, j’ai besoin d’argent pour acheter des trucs pour bébé. »

Elle ne répondit pas. Elle prépara des pâtes en silence, et releva la sauce avec du basilic qu’elle cultivait sur le rebord de la fenêtre. Sa sœur vint les rejoindre. Elle portait un survêtement usé jusqu’à la corde, et une fleur blanche dans ses cheveux décoiffés et sans vie.

Après le dîner, ils fumèrent tous les trois des joints d’une herbe trop sucrée qu’ils avaient fait pousser eux-mêmes. Ils fumaient en silence, un air de déception émanait de leur mère.

« Vous deux qui revenez auprès de moi après toutes ces années. C’est le monde à l’envers.

— Qu’est-ce que tu fais ce soir ? lui demanda sa sœur.

— Je vais dans les docks », répondit-il sans lever la tête.

Sa sœur appela une amie puis alla à l’étage pour se laver et se changer.

Il monta à son tour et mit quelques affaires dans une trousse de toilette, puis se lava les pieds dans un seau. Il appela sa sœur dans la chambre. Il s’allongea sur le lit et appuya sa tête sur ses bras tandis qu’elle lui coupait les ongles. Il n’arrivait pas à se mutiler lui-même. Il resta allongé, paisiblement, s’interrogeant sur cette légende selon laquelle les ongles sont morts sur le corps et continuent pourtant à vivre après la mort.

Il redescendit, et sa mère lui glissa cent livres dans la main. Son air fatigué lui disait que c’était la dernière fois, sa dernière chance. Sa sœur le suivit, vêtue d’un chemisier noir et d’une jupe en jean, elle se dirigea vers la porte, visiblement fière d’elle, sans un mot pour sa mère.

En chemin vers Grangetown, il acheta une bouteille de Baileys. « On aimait ça, quand on était gosses », dit-il. Ils se la passaient en marchant. De temps à autre, ils étaient obligés de s’arrêter. Elle avait des crampes à cause de ses règles. Ils s’assirent sur le pont métallique entre Grangetown et les docks. Des ombres automnales passaient au-dessus de la baie, battue par les vents.

« Tu sais ce qui est bon pour les crampes », dit-il.

Elle regarda la Taff en dessous, sans répondre. Il n’y avait rien de troublé ou d’obéissant dans son regard. Il essaya de se rappeler les mythes hindous sur les règles. Un poisson nage vers le temps depuis une étendue sans rivage. Il entre dans le temps par le gosier d’une femme, suit le cours de rivières, s’incarne dans le sang menstruel et trouve son chemin jusqu’à l’océan. Le sang glisse à travers elle comme un poisson. Crampes glacées.

Ils allèrent d’un bar à l’autre dans Butetown, à la recherche du hachisch dont elle avait envie.

« J’ai un peu l’impression de m’enfuir », dit-elle quand ils se retrouvèrent assis l’un à côté de l’autre à boire du cidre au White Hart.

« Des fugitifs, dit-il, comme quand maman travaillait à l’aquarium. »

Il regarda sa courte jupe en jean. Ses jambes nues ressemblaient à de la graisse froissée.

Vers minuit, elle se dirigea vers le North Star. Jess alla au Casablanca. Il sentit un regard glacial et effrayant se poser sur lui quand il paya ses trois livres à l’entrée. Un raga que Jess ne reconnut pas puisait dans la sainte obscurité de la boîte de nuit. Il jeta un regard circulaire dans l’espoir de trouver une poufiasse qu’il pourrait flatter, charmer et soulever pour la nuit. Comme il ne trouva aucune des filles qu’il connaissait, il alla directement s’acheter de la drogue.

Les Inited Idren étaient alignés dans le couloir qui menait aux toilettes. Ils vendaient du haschisch et de l’herbe à dix livres. Les Idren lancèrent des regards ironiques à Jess et lui adressèrent des sourires sinistres. Ils étaient drogués, immobiles, toujours aux aguets comme des guerriers.

« Carl veut te voir, dit Primo en faisant passer un sachet de sulfates pour inspection. Il a déjà vu ton copain Farissey, et il s’est bien occupé de lui, si tu vois ce que je veux dire. »

Jess sentit les larmes lui monter aux yeux et il fit un effort pour ne pas pleurer.

« Dis à Carl que je veux tout arranger. Pour qu’on se fasse du fric tous les deux. Apporter une commande d’ecstasy de Manchester. »

Jess mit un peu de sulfates sur son doigt et le lécha. C’était peut-être un peu léger, mais la qualité était acceptable. Pas d’éphédrine dans le mélange. Et il ne sentait pas d’autre substance dont on se serait servi pour couper la drogue. Jess regarda au fond du sac en plastique plein de speed. Essaya de trouver un peu de sérieux dans son estomac comme un plongeur au bord de la falaise.

« Laisse-moi nettoyer tout ça, je ne veux pas sortir d’ici chargé comme une mule.

— Tout le sachet ! T’es cinglé ! Y a deux grammes, là. T’essayes de battre le record olympique ou quoi ? »

Jess mit quarante livres dans la main de Primo.

« T’es comme un footballeur brésilien, Primo… Pele, Zico, Socrates – un seul nom te suffit.

— Ouais, un seul nom suffit pour les flics. T’es prêt ? »

Jess était prêt. Une vision. Il ne dormirait plus jamais. Ces quelques jours, ces nuits, ces aubes pouvaient se mêler les uns aux autres dans cette série sauvage qu’il avait prévu de vivre.

C’était comme si tout s’arrêtait dans la boîte, quand il se faufila entre les danseurs et les videurs pour arriver dans la fraîcheur de la nuit, sans savoir si c’était le monde qui s’était arrêté, ou si c’était lui qui était allé au-delà, tendu au-delà de toute limite, son esprit fonctionnait telle une toupie sur des places désertes.

À deux heures, il rejoignit sa sœur au North Star. Elle était bourrée de barbituriques, presque incohérente.

« T’es revenu. Qu’est-ce qui se passe ? » demanda-t-elle en bavant.

Il regarda ses cheveux bouclés auburn, son visage bouffi, ces yeux humides et vides, des paupières comme des capuches pointues.

« On va retourner à Atlantic Wharf, il y a encore de quoi dormir là-bas. »

Elle se leva, fit quelques pas vers la piste, pas tant pour danser que pour trébucher en se trémoussant sur un morne air de soul. Il l’emmena hors de la boîte et la soutint par les épaules jusqu’à ce qu’ils arrivent dans son appartement vide. Elle s’effondra tout habillée sur un matelas dans le salon. Elle portait toujours ses lentilles de contact. Elles se confondaient avec la cornée de ses yeux porcins. Il lui caressa la tête et regarda le secrétaire. Des huiles saintes, songea-t-il. Je pourrais l’oindre. Maintenant, elle ne craint rien.

On ne connaîtrait plus jamais une telle précipitation. Il tournait autour de son corps prostré. Il songea aux timides lumières de l’aquarium de Butetown, des lumières étranges qui se réfractaient sous l’eau. Puis cette créature l’envahissait. Une monstruosité, un poisson à la bouche idiote. Rien à voir avec lui.

Peu après l’avortement, son père disparut dans le sud de Londres. Il devait bien se douter de quelque chose. Il avait entendu de vagues rumeurs à Newport. Tard, un soir, dans l’aquarium, sa mère lui avait expliqué comment tout se dégrade entre les hommes et les femmes et comment l’homme quitte la femme, mais jamais ses enfants. Jess écouta comme un enfant qui peut comprendre le départ dans un cas comme : « Je te tue », mais pas sous la forme immédiate et sans raison de la mort ou de l’abandon.

Il se rappelle qu’il était parti vers la porte de l’aquarium, puis s’était mis à courir, courir, courir, aussi loin que possible, il ne savait même pas jusqu’où. Il avait fini devant les docks, vers Rover Way, à côté des caravanes de gitans, avec un chien qui aboyait dans le lointain, le ciel noir comme du charbon, et lui qui pensait pouvoir triompher de la perte et de l’absence, parce qu’il était au-dessus de tout cela, dans l’éternité silencieuse du chagrin et de la rage.

Il retourna à l’école, mais il ne rattrapa jamais le temps perdu. Il fit de la musculation, prit de la masse, et se mit à jouer de la guitare. Il ramassait des filles par dizaines, puis il les rejetait, il avait gagné le respect de ses pairs et avait mis une distance grave et sadique entre lui-même et les femmes, toutes les femmes. Et tout avait plutôt bien marché jusqu’à ce que Farissey parte faire des études de pharmacie. Même à cette époque, il imitait Farissey, et il était parti à son tour. Il jouait de la guitare dans les groupes d’Amsterdam, et s’était élevé dans l’échelle sociale des utilisateurs de drogues. Il avait fini par travailler dans une usine de conserves d’oignons. Mais de retour à Cardiff, il était en avance sur les autres. Après ça, il avait eu sa place à lui dans Butetown.

« Comme maintenant », dit-il en s’adressant à lui-même devant le miroir de la salle de bains.

Il jeta ses lentilles de contact dans les toilettes et tira la chasse d’eau. Sa montre lui indiqua qu’il était six heures du matin. Il regarda les aiguilles d’un air incrédule. Il ne s’était pas rendu compte qu’il avait arpenté tous les recoins de cet appartement vide. Ni qu’il s’était parlé à lui-même pendant des heures et des heures en se roulant une cigarette après l’autre.

« Quand est-ce que le jour viendra ? » demanda-t-il au miroir. Sans les lentilles, ses yeux avaient maintenant une expression cruelle et sans fond. Une dureté de surface et un éclat semblable à celui du métal.

« Hier ! Tu as été formidable. Comme un écolier. Tu as déjà réussi cet examen.

— Comment j’ai fait ?

— De l’extérieur vers l’intérieur, puis de l’intérieur vers l’extérieur. Une excavation. Une évacuation. »

Regarde-moi ce connard, songea-t-il en se rasant. Non, mais regarde-le. Dans l’aube d’un miroir, lacérations et lumière. Prêt à se raser, à faire des grimaces, à se tordre la bouche. Comme si son visage était le seul visage de merde en ce monde.

« Barre-toi, connard.

— Tu es coincé, tenu par mon regard, partout où tu iras.

— Déconne pas avec moi.

— Toi, déconne pas. »

La fenêtre laissait passer une lumière éclatante, dotée de la violence aiguë, perçante d’un soleil automnal. Une aube sans sommeil parmi d’autres, une matinée stridente et déshydratée parmi d’autres. Il mordit sa langue jusqu’au sang. Il aurait aimé trouver des rideaux. Voiler et dévoiler. Démasquer. Comme s’il pouvait couper cette fine couche de peau qui lui recouvrait le visage.

« Connais-moi pour ce que je suis, pour ce que je vaux », répétait-il sans cesse.

L’eau glacée qui le brûle, les muscles écorchés, tous les organes épuisés par la lutte contre le sommeil. Une eau qui coule dans son pantalon, doucement, lentement, à la température du corps.

Il ne sait pas combien de temps il est resté devant le miroir. Il a hurlé quand il a vu du sang dans le lavabo. Pas le moindre chiffon dans l’appartement. Paniqué, il trouva un Tampax dans le sac à main de sa sœur et le mit sous l’eau froide. Puis il l’appliqua sous sa pomme d’Adam pour obturer la plaie.

Sa sœur bougea sur le matelas pendant qu’il s’habillait. Elle rampa jusqu’à la salle de bains. Il l’entendit vomir et vomir encore, sans cesse. Puis elle se mit à sangloter.

« Dors, recouche-toi », dit-il à la porte.

Sa jupe et son chemisier étaient couverts de vomissures.

« Tu pourras laver ça dans la baignoire, ici.

— Non », dit-elle en se relevant. Elle s’aida d’une sèche serviette. Elle montra du doigt l’imperméable vert qui lui descendait jusqu’au genou, l’écharpe jaune jetée négligemment par-dessus l’épaule et le sac sur l’autre épaule.

« Où tu vas ?

— Mettre de l’ordre. »

Elle s’assit sur le rebord de la baignoire, sentit la nausée qui la reprenait et elle se prit la tête à deux mains.

« Tu ferais bien de commencer par mettre de l’ordre dans ta tête », dit-elle.

Il était neuf heures et demie ce samedi matin lorsque Jess arriva devant la pharmacie. Victoria ouvrit la porte, vêtue d’un peignoir pourpre, les cheveux couverts de henné et brossés en arrière. Il lui fallut quelques secondes avant de le reconnaître.

« Où est Jack ? »

Elle tremblait légèrement.

« Je ne vais pas rester à te parler là dehors », répondit-il.

Sa voix était sèche et rauque. Il la suivit à l’étage puis dans la cuisine. Il n’y avait plus rien entre eux, plus d’énergie dans ce champ, maintenant que Farissey était parti. Il baissa les yeux vers la cigarette qu’il était en train de rouler. Il avait les larmes aux yeux. Il se sentait effondré, accablé, rongé du dedans comme du dehors. Tout était taché et minable à l’exception de son imperméable luxueux. Comme il était loin de l’image qu’il avait toujours projetée. Un homme méticuleux qui se douchait sans cesse, qui repassait avec une extrême précision, mettait du déodorant, de l’after-shave et des lotions pour la peau deux fois par jour.

Jess s’appuya contre la porte de la cuisine et posa le sac à ses pieds. Il l’observa tandis qu’elle se dirigeait vers l’évier pour rincer le henné qu’elle avait encore dans les cheveux. Jess joignit l’extrémité de ses doigts et sentit comme une décharge électrique lui parcourir les nerfs.

« Les Baja ont eu Jack.

— J’avais deviné toute seule, dit-elle.

— Au bout du compte, tout tourne autour de lui. Tu le sais, non ? » cria-t-il comme elle disparaissait dans la chambre à coucher.

Elle revint avec une brosse et un sèche-cheveux.

« Si quelque chose de grave est arrivé à Jack, dit-elle en pesant ses mots, mais d’une voix tremblante qui trahissait son exaspération. S’il ne revenait pas, par exemple. Tu sais ce qui t’arriverait, hein ?

— Quoi ?

— Quand tu te regarderas dans le miroir, tu ne verras rien.

— Très malin, vraiment très malin. Dès que j’aurai un peu avancé, j’irai le retrouver, et ça s’arrangera.

— Une fois que tu auras avancé ? »

On entendait maintenant un profond mépris dans sa voix, un mépris dénué de prudence.

« Je vais régler la situation entre nous et les Baja.

— Toi ? Tu vas régler son compte à Carl Baja ? »

Elle reposa le sèche-cheveux sans l’éteindre.

« Écoute, Jess, dit-elle, calmement cette fois. Si tu sais où est Jack, dis-le-moi, j’ai appelé tous les hôpitaux. Et si tu ne sais pas, laisse-moi tranquille. »

Elle parlait lentement, comme si elle s’adressait à un enfant ou un réfugié. Il sentait la colère monter en lui comme une autre drogue encore. « Si tout ça, ça concerne le bébé, continua-t-elle, alors laisse tomber. On a déjà décidé.

— Le bébé, fit-il. Le putain de bébé. »

Il baissa la voix avec une supériorité lasse. « Les Idren sont venus chez moi, ils ont menacé ma mère. Je ne peux rien faire sans assurer mes arrières. Tu as tout fait pour qu’ils puissent mettre la main sur ces documents. Qu’est-ce que tu dis de ça…

— C’était un accident. »

Elle se remit à se sécher et à se brosser les cheveux. Il traversa la cuisine à grands pas, sortit une bouteille de gin du placard, il l’ouvrit et en but une généreuse gorgée.

« Ne t’inquiète pas, tu peux y aller, c’est Jack qui l’a acheté.

— Je ne m’inquiète pas », dit-il. Il porta la bouteille de gin à ses lèvres et se tourna vers elle en reprenant une gorgée.

Elle l’aurait vu à cet instant, un mètre quatre-vingt, sauvage, bouchant l’embrasure de la porte de la cuisine, la dernière chose qu’elle verrait, les pommettes noircies, une peau grisâtre soudainement rougie par l’alcool, des yeux à peine plus gros que des têtes d’épingle, aveugles, fixes. Un souffle froid, inquiétant, le précède. Elle aurait su qu’il n’y avait rien derrière elle qu’un meuble, avec des assiettes et des casseroles, le mur inégal et la vieille cuisinière noire. Mais il ne se passa rien à cet instant précis, et il resta là à lui sourire : avec ses dents pourries et ses airs de chérubin, mélange de supériorité malveillante et d’innocence blessée et retrouvée après les épreuves traversées – le sourire d’un garçon qu’on n’aurait pas enterré, un revenant devant la grille et qui renaît dans ses jeux crépusculaires.

Il posa le sac à ses pieds pendant cette petite éternité durant laquelle elle se tient toute droite en se brossant les cheveux d’un geste mécanique – comme si elle était droguée ou en proie à une sorte d’autisme – et feint l’indifférence, l’absence de curiosité.

« Jess, tu ne veux rien savoir de ce bébé. Et ça me va parfaitement », dit-elle.

On entendait un vague tremblement dans sa voix, un détail bienvenu qu’il n’aurait jamais envisagé jusqu’à ce qu’il sache, jusqu’à maintenant.

« Ça te va parfaitement ? » répéta-t-il sur un ton légèrement moqueur et méprisant.

Électrique et velouté. Hors de question qu’il sorte de la cuisine. Après tout, le gros oncle Mario dans le magasin avait tout vu venir. C’était écrit : il fallait que ça se passe comme ça.

« Allez ! Dis quelque chose qui veut dire quelque chose. N’importe quoi. Parle-moi de ces putains de documents. Les Idren sont à mes trousses. Parle-moi de ça. Parle-moi de ce qu’ils ont bien pu faire à Jack. Allez, parle. »

Son visage était déformé par la fureur ; laid, très laid, comme ce doigt qu’il agitait devant lui, ce nez crochu de prédateur, au milieu de son visage, comme les couleurs éclatantes qui servent de mise en garde sur un scarabée exotique. Elle avait peur, tremblante et figée au même instant.

« Qu’est-ce que tu veux que je dise au juste, Jess ? » Un frémissement dans sa voix, comme le vent dans les feuilles. La puissance et la lumière et l’azur pur et les nuages du baptême, c’est du moins ce qu’il ressentit.

« Hm…» Il continue de sa voix rauque de baryton, tant qu’il pourra produire ce son, tant qu’il aura l’impression que ce n’est pas lui qui parle, que quelqu’un d’autre l’a appelé, se sert de lui, tant qu’il sait qu’il est son propre enfant, le père de sa propre personne, qu’il a donné naissance à un autre être au sein même de son être. Un autre discours, un feu qui se forme et se love et les ailes du phénix dans son crâne, comme s’il pouvait voler ou tomber en cendres, en mottes de terre funéraire.

« Cette fois. Cette fois. Et on déconne pas. Là ! D’une minute à l’autre. »

Son écharpe a dû glisser de son épaule parce qu’il perçoit quelque chose du coin de l’œil et il pense qu’on l’attaque, qu’on lui saute à la gorge, il se retourne brusquement et donne un coup de pied dans le sac qu’il a posé à côté de la table de la cuisine et Victoria entend un tintement plus inquiétant que le joyeux bruit de bouteilles qui s’entrechoquent.

C’était la seule chance qu’elle ait eue, et il se rend compte que ses chances et les siennes ne font qu’un.

Il pense que l’écharpe qui vient de glisser est un serpent ou un lézard qui darde sa langue par-dessus son épaule, un serpent que la moquette a réchauffé, rouge, hideux, reptilien. Tout est si froid : lui, elle, la moquette, les placards, la table, la lumière électrique, et le robinet qui continue à couler.

« Tu déconnes pas avec moi », dit-il en reprenant son attitude précédente face à elle. Victoria, paralysée par la peur, le dos aux éléments de la cuisine. « Plus maintenant », ajoute-t-il en comprenant qu’elle est désormais à sa merci. Elle ne fera plus jamais librement le moindre mouvement.

« Tu déconnes pas avec moi ! Tu déconnes pas avec moi. »

Il avance vers elle. Il met un pied devant l’autre avec la détermination d’un infirme ou d’un funambule. Il lui prend la tête entre ses mains et la tord. Comme s’il voulait l’arracher. Il la lui cogne contre les éléments de la cuisine. Du sang, tant de sang, en cet instant qui paraît figé.

Peut-être qu’elle n’est pas sérieusement blessée, parce qu’elle est en train de geindre et de l’implorer.

Des conneries du genre de : « Jess ! Jess ! Pourquoi, mon Dieu, pourquoi ? » Il lui donne trois ou quatre coups de tête en plein visage, et cette fois, elle est à moitié assommée, et il lui plonge la tête dans l’évier dans une eau répugnante, verte, que le shampoing fait encore mousser, et il la maintient comme ça jusqu’à ce qu’il voie les bulles remonter à la surface. On a l’impression que l’eau a des yeux, des yeux de bébé, non, des fœtus d’yeux encore en train de se former. C’est à ce moment-là qu’il pense aux couteaux, et il en sort un du sac. Elle semble comprendre ce qui arrive parce qu’elle hurle : « Jess ! Pour l’amour du Ciel ! C’est ton enfant, je sais qu’il est de toi ! » Il lui ordonne de fermer sa sale gueule, tandis qu’il brandit un couteau devant son visage et en cherche un autre.

Qu’est-ce qui lui a pris d’acheter tant de couteaux ? Alors qu’il savait qu’il y en aurait trop. C’est ce qu’il est obligé de se demander tandis qu’il lui écarte les fesses avant de commencer à porter les coups. Son peignoir se couvre de sang, et il sait que le couteau est sa langue et qu’il lui fait l’amour comme il a toujours voulu. Mais tout ce qui sort c’est du placenta, du sang, de la saleté, rien qu’il puisse tenir au creux de sa main, écraser entre ses doigts, il ne voulait pourtant rien de plus qu’un morceau de viande, chaud, bouillant, cru, très cru, mais c’est à peine plus résistant que des vers, il donne de grands coups, la poignarde, triomphant et absent à la fois, il se tient droit, rigide tandis qu’elle tombe comme une feuille morte quittant son arbre.

Non, non, c’est lent, lourd, avachi, et c’est quelque chose d’autre qui s’en va, léger, comme la vie quittant un corps, toujours plus haut à travers le pourpre et l’indigo, le vermillon et le bleu, cherchant la perfection, la transparence permanente, puis s’en va comme l’air d’un ballon, en ne laissant derrière que rides et décrépitude, des chiffons sans vie et sans forme quand on a arraché les coutures de la poupée. Chienne, pute, à l’abri des violences de par son sexe et son état, désormais protégée, intouchable, et ça n’a pris qu’un instant pour l’emmener jusque-là, pour lui montrer comment ce serait, et maintenant tout va bien, chienne qui l’avait répudié à nouveau quand il avait tant besoin d’elle, quand il avait tant besoin de Farissey. Et Jess lui-même ? Il baisse les yeux, drogué, sans reflet, vide, sans énergie pour diriger son regard ailleurs, tout le speed se mélange en un tourbillon à l’adrénaline pour l’enfermer dans un tremblement désincarné. Immobilité de la fatalité et de l’incompréhension, fier, risible, comme un monstre du destin, sorti d’un dessin animé.

Son sang à elle. Un peu du sien aussi ? Son sang sur ses mains, ses vêtements. Et ce marécage peu profond et visqueux au milieu duquel il se dresse. Il entend le bruit régulier et pourtant empressé d’un sèche-cheveux. Si seulement il pouvait parler à Jack Farissey. Si seulement ce pacte adolescent le liait toujours. Ils avaient juré si souvent au cours de ces lointains soirs d’hiver qu’ils seraient des frères. Quoiqu’il arrive, même si c’était très grave, très sanglant. Parler de quoi ? De Victoria ? Mais comme lui, elle n’existait plus maintenant.

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