Au bout des docks

Burke Sean · Chapitre 12 sur 17

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Au bout des docks

Butetown, 1989 : automne

« Ce sont les morts et non pas

les vivants qui ont les plus grandes

exigences. Nous mourons pour l’éternité…»

Sophocle, Antigone

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11

 

Farissey observa et attendit. Les attaques du procureur contre les Baja étaient réduites à néant. On assistait quotidiennement à un véritable carnaval autour du tribunal, un désordre de cris et de bousculades, les militants des droits civiques, les représentants de Nation of Islam, des guerriers de la lutte des classes, les soldats de Inited Idren, et les putes en survêtement qui montraient leur loyauté envers les frères Baja.

Il regarda les scènes qui suivirent l’acquittement au bulletin d’informations de six heures. Carl Baja parlait d’une voix tremblante devant les caméras. « J’étais absent quand mon fils a dit ses premiers mots. Il y a des gens à Butetown qui devraient souffrir comme j’ai souffert. Alors, ils apprendraient peut-être à dire la vérité. »

Le visage de Baja semblait prendre tout l’écran, sévère et énergique, la peau sur ce visage ressemblait à un sac en papier essayant de retenir des torrents de sang.

Par une journée étouffante au début du mois de septembre, un Carl Baja morose insista pour avoir une entrevue dans l’arrière-boutique de la pharmacie. Farissey apprit alors que la prison n’avait pas été trop dure pour Carl Baja, voire confortable. Mais lorsqu’il avait revu sa femme, sa mère, ses enfants et son berger allemand, et qu’il avait connu le goût irréel d’un monde peuplé de femmes, il s’était trouvé confronté à un ennemi qu’il ne pensait jamais avoir.

Baja avait rencontré son démon pour la première fois, lorsqu’il était parti faire des courses avec sa femme, Pauline. Après avoir tourné dans St Mary’s Street, il était resté pétrifié devant la foule et cette longue avenue qui s’étendait jusqu’à l’horizon. Les cieux, si hauts, lui donnaient l’impression d’être un nain et le dominaient. Il était sorti de prison pour se retrouver dans l’immensité d’un monde qu’il avait toujours considéré comme acquis. Il prétendit être victime d’un vertige et demanda à sa femme de retourner dans leur minuscule appartement de Butetown, encombré de poussettes, de parcs, de vidéos et de jouets. Farissey le soupçonnait de ne pas avoir choisi son alibi par hasard. Le terrible vertige de l’existence s’était emparé de lui.

L’expression « mener sa vie » lui revenait souvent à l’esprit. Le mot « vie » se détachait, résonnait entre ses oreilles, lui imposait un nouveau défi, un mystère, une menace. Il regarda le ciel avec terreur. Qu’est-ce que le ciel ? demanda-t-il. La question le prit comme une paralysie passagère. Il avait l’impression de s’éveiller à des faits, des situations et des événements nouveaux.

Baja avait regardé les maisons et les bâtiments de Butetown, et avait compris qu’il n’était chez lui dans aucun d’entre eux. Il y avait eu un temps où tout cela n’avait été que champs de boue et étendues de mer. Il savait qu’il traversait une illusion. Une horreur du primitif, des choses sans fondement avait envahi tout son être et toute sa vie. S’il avait fait des études, il se serait tourné vers la philosophie ou le mysticisme. Au lieu de ça, il s’était remis à la cocaïne, avec modération, pour s’élever, pour trouver une sorte d’assurance plutôt qu’une excitation passagère. Comme il était déterminé à ce que personne ne remarque cette faiblesse, il devait profiter au maximum de toutes les expéditions qu’il menait dans l’effroyable monde extérieur. Cela voulait dire également qu’il allait montrer à tout Butetown, à Loudon Hargest, et à ces voix moqueuses qu’il entendait autour de lui, qu’il s’en revenait endurci, l’esprit plus acéré qu’il était plus féodal que jamais. Et pour le moment, cela impliquait qu’il ne ferait absolument rien.

Le dixième jour après son acquittement, Carl Baja en vint à faire confiance à la nuit. Il réincarnait son être nocturne pour le public de Caroline Street. Il était seul, avec pour unique compagnie le berger allemand qui traînait sans laisse derrière lui. Il était vêtu d’un costume noir, son énorme cou pris dans le col d’un pull lilas. Il regardait de haut, à deux heures et quart du matin, tout ce zoo de friteries, de snack-bars, de sex-shops, et de restaurants douteux, comme s’il avait devant lui un étang de crasse et d’appétits graisseux.

Que cherchait-il ? C’était peut-être la recherche elle-même qui l’attirait puisqu’il ne pouvait plus s’y consacrer, quand il était confiné pendant des heures interminables sur un grabat entre ces hauts murs qui l’obligeaient à regarder en lui-même et à voir un vide plein de colère. Son regard était terrible et majestueux, mais empreint d’une étrange lassitude, pesante, comme celle qu’éprouvent, dit-on, les athlètes et les guerriers avant l’effort. Le regard de Sonny Liston, lorgnant avec envie un royaume à ses pieds, qui échappe à son contrôle.

Deux chauffeurs de taxi arméniens attendaient à la porte du Dorothy’s Fish Bar.

« Qu’est-ce qu’il fait en ville ? demanda à l’autre le plus jeune des deux Arméniens. Pourquoi est-ce qu’il ne reste pas dans les docks ? Il peut faire ce qu’il veut là-bas.

— Pourquoi est-ce qu’on ne l’a pas condamné pour l’histoire de cette prostituée ? J’aimerais bien savoir ça, murmura le plus vieux.

— C’est ce qu’il va faire maintenant qui compte vraiment, rétorqua l’autre.

— Impossible de savoir avec des types comme ça », renchéris le premier.

Le plus vieux de ces deux Arméniens ne pouvait même pas savoir à quel point il avait raison. Pendant quatre jours, à l’aube, on vit apparaître un bouquet de fleurs, déposé devant l’appartement d’Angelina Street. Les langues se délièrent. Les victimes de l’insomnie et de l’ennui, les amateurs du macabre montèrent la garde aux premières heures du jour. Personne ne vit jamais celui qui déposait ces fleurs. Peut-être que c’est quelqu’un qui vient de l’intérieur du bâtiment, disait-on. Tout le monde voyait là une menace. Ils réagissaient comme les habitants des docks, comme les gens vulnérables.

Deux semaines plus tard, les avocats de la défense organisèrent une fête en l’honneur de l’acquittement, c’était aussi l’occasion de remercier tous ceux qui avaient participé. La fête devait se dérouler au Bute Dock, un bar décoré en rouge et jaune dans Bute Street, qui avait été réaménagé récemment dans une vaine tentative de créer un lieu de rendez-vous pour les employés de bureau, dans un quartier où ils se dépêchaient de prendre le premier train en direction du centre-ville.

Farissey passa l’heure précédant la fête chez Lida. Elle semblait paisible et songeait à l’aventure qui l’attendrait dès que Josie aurait quitté la maison pour aller affronter les Baja.

Il donna des somnifères à Josie Marshall, comme convenu. Elle le remercia d’un air absent, elle tournait en rond dans l’appartement en reprochant à Lida l’état de la cuisine, des vêtements du bébé, le lit défait, les draps qui puaient. « Qui est-ce qui a le plus peur, elle ou moi ? » murmura Lida quand Josie s’éclipsa dans la cuisine.

« Si t’as quelque chose à dire, dis-le », fit Lida quand Josie revint tourner en rond dans le salon. Lida était vautrée sur le canapé, provocante et sensuelle.

« Et qu’est-ce que tu veux que je dise à Carl Baja, merde ? Je savais que cette salope mentait, mais je vis toujours avec elle. À ton avis ça aurait quel effet une connerie pareille ?

— Tu peux dire ce que tu veux, ma chérie. Que c’est de ma faute. Mais que tu restes avec moi pour t’occuper du bébé. T’as qu’à dire que tu pensais que le bébé mourrait si on le laissait seul avec moi. Carl Baja le croira, tout le monde sait que tu adores ce gosse.

— Oui, je pourrais faire ça, dit Josie en allumant une cigarette et en s’asseyant sur ses talons. Mais je n’aurais pas besoin de dire quoi que ce soit, si tu n’étais pas allée merder chez les flics.

— Je savais que d’une façon ou d’une autre, ils finiraient par avoir les Baja. Alors je me suis dit qu’il n’y avait aucune raison pour que je tombe moi aussi, et que tout le monde pense que j’ai aidé à tuer ma meilleure amie, que j’adorais, je l’adorais ! »

Elle n’aurait pas dû dire ça, songea Farissey. Josie devenait dingue chaque fois qu’elle entendait parler de Christina. Complètement dingue.

« Des mensonges de merde, rien que des mensonges, encore des mensonges. C’est tout ce qui sort de ta bouche, des mensonges.

— J’avais peur, Josie, je mourais de peur, nom de Dieu ! Tout ce que je veux, c’est être ici, avec toi et le bébé.

— Tout le monde a peur, rétorqua Josie en grognant. Et c’est à ce que tu fais quand tu as peur qu’on peut voir qui tu es vraiment. On a bien vu ce que t’étais, Lida.

— Je pensais que ça ne ferait aucune différence. Les flics allaient baiser ces mecs de toute façon », dit Lida, d’un air langoureux, en recrachant la fumée de sa cigarette avec un vague mépris.

« Et de quoi ils se servent pour ça ? De tes putains de mensonges. Du genre ils t’ont passé le couteau et tu le lui as mis dans les côtes.

— Arrête, Josie ! Arrête, d’accord. C’est les flics qui m’ont dit tout ça, qui me l’ont soufflé. Et moi je disais oui, oui, oui c’est ça.

— Eh ben fallait dire non, non, non, c’est pas ça. Espèce de conne ! »

Un quart d’heure plus tard, Josie était prête à partir pour la fête. Elle avait essayé d’avoir l’air élégante, avec son tailleur pantalon vert, trop serré, démodé, et qui la boudinait. Pauvre Josie !

« Je suis désolée, Josie. Vraiment, c’est sincère, dit Lida à la porte, tenant le bébé contre son épaule.

— C’est un peu tard pour ça. »

Josie posa un baiser sur la nuque du bébé, et lui pinça les joues. « À tout à l’heure, petit homme.

— Non, tu ne le verras plus », murmura Lida tandis que Josie s’éloignait d’un pas décidé dans son tailleur, pour ne plus devenir qu’une silhouette verte indistincte au moment où elle tourna dans Angelina Street.

Des larmes chaudes et généreuses coulèrent le long des joues de Lida. Farissey et elle se dépêchaient maintenant. En vingt minutes, ils avaient emballé trois sacs posés à côté de la porte. Lida avait laissé quelques affaires, en avait volé quelques-unes à Josie, ça lui semblait utile, approprié. Elle sniffa une longue ligne de sulfates sur la table de la cuisine. Le speed sécha ses larmes, la libéra de sa tristesse.

Bristol ? Qu’est-ce que ça pouvait bien représenter pour elle ? Un gros tas de maisons et des rues. Et comment est-ce qu’elle allait pouvoir se remettre à faire le tapin ? Il n’y a pas de crèches pour les mères comme elle. Il faudrait qu’elle se trouve tout de suite un mec ou une fille. Un connard moche comme tout, qui sera content de baiser et qui viendra la nuit. Il faudra qu’elle invente des conneries, qu’elle dise qu’elle bosse dans un bar, jusqu’à ce qu’elle soit bien installée. Et puis se trouver quelqu’un de mieux. Recommencer à zéro. C’était possible, elle en était capable. Qu’ils aillent tous se faire foutre. Et surtout sa mère. Elle avait lu cet entretien dans le journal local où sa mère la reniait. Salope, égoïste, elle l’avait déjà fait dès sa naissance. Au moins Lida avait gardé son bébé près d’elle. Contre sa poitrine. La seule chose au monde. Elle regarda le petit Daryl qui mordillait son pull-over. Pauvre petite chose toute bête et adorable. Il ne sait pas qu’on s’en va, il ne sait rien. On va y arriver. On peut le faire. On peut y arriver.

Elle était silencieuse, assise sur une chaise à côté de la fenêtre de la cuisine, le bébé dormait maintenant dans la poussette sur le sol de carreaux noirs et gris. Elle fumait chaque cigarette à moitié, l’écrasait et en prenait une autre dans son paquet d’Embassy Regal. Le cendrier débordait, il y avait de la cendre partout autour, deux cannettes de Breaker, vides. Ce serait là les dernières choses que Josie verrait d’elle.

Les rideaux de la cuisine s’éclairèrent, les phares d’une voiture qui passait, huit heures du soir. Sept heures et demie, avait dit la police. Pour que ça coïncide avec la fête au Bute Dock. « Tous tes ennemis y seront », lui avait dit Hargest au téléphone. On avait l’impression qu’il était en colère contre elle et le monde entier. « Comme ça, personne ne remarquera que tu te barres avec nous. » Ils étaient désormais gênés par sa présence qui leur rappelait à quel point ils avaient merdé. Ils avaient accepté de l’emmener à Bristol en voiture, de payer une chambre dans un Bed & Breakfast pendant deux semaines, et après ça, elle n’aurait qu’à se débrouiller toute seule.

Loudon Hargest était assis devant, à la place du passager. Il ne sortit pas de la voiture, pas plus que le policier qui conduisait.

« Ne regarde pas en arrière, murmura Farissey à Lida à la porte de la voiture. Il faut que tu tiennes le coup. »

C’est sans doute à ce moment-là que Christina avait paniqué, lorsqu’elle était partie pour l’Angleterre la première fois.

« Marre de trimbaler des cadavres », dit Hargest tandis que Lida s’installe sur la banquette arrière et berce le bébé pour l’apaiser. Les deux policiers râlent à l’idée d’aller à Bristol et à propos de cette fête au Bute Dock. Il n’y a vraiment pas de quoi se réjouir parce que ces deux salauds s’en sont sortis. Des victimes du système ! On verrait bien assez tôt qui sont les victimes et qui sont les salauds.

Lida ne se retourne pas pour regarder la maison tandis que la voiture démarre. Quand la voiture quittera Butetown, elle ne regardera pas en arrière. C’est fini, tout ça, comme Tina, comme elle et Josie, comme le Custom House et le North Star. De nouvelles rues, de nouveaux clients, des accents différents l’attendent.

Quelque chose qui meurt dans mon monde, songea Farissey en rejoignant le Bute Dock.

La fête était sinistre. Des frontières s’étaient dessinées dès les premières

heures. D’un côté, les journalistes, les libéraux et les membres du SWP (2), de l’autre les partisans locaux, les associés des Baja et leurs familles. Ce dernier groupe lançait des regards de mépris condescendant de l’autre côté de la pièce, comme pour dire : « Vous avez aidé à faire sortir les frères et nous sommes obligés de vous accepter, mais ne vous mettez pas en tête de nous expliquer ce qui se passe ici. » C’était presque une ligne qui divisait les Blancs et les Noirs. Farissey remarqua que Josie Marshall passait prudemment d’un côté et de l’autre de cette ligne, elle espérait échanger quelques mots avec Carl Baja.

Tout le monde vit avec quelle vitesse Baja avait perdu les kilos superflus gagnés en prison. Baja disait que c’était grâce à un changement de régime, en cachant tout le temps le fait qu’en prison, il avait retrouvé ce même sentiment de sécurité que dans son enfance, et qui l’avait abandonné à la mort de son père.

Il traversa la salle pour aller rejoindre Victoria et lui fit un baisemain solennel.

« Quelqu’un aurait dû organiser un concert ce soir, dit-il. Je m’en occupais moi-même dans le temps, tu sais. C’est important ici.

— Ouais, toute cette fête, ça tombe un peu à plat. Ça ne décolle pas, dit-elle.

— Regarde mon frère là-bas qui s’envoie des joints avec des putes », dit Carl en se tournant vers le petit groupe qui entourait Tony Baja au coin du bar. « Moi aussi j’aime bien un pétard de temps en temps, mais où il faut et quand il faut. De toute façon, je me rappellerai toujours comment t’es venue nous voir en prison. Ça me remontait le moral de voir une femme.

— Ce n’est pas pour ça que je venais », répondit-elle sèchement.

Carl Baja se tut, baissa les yeux vers elle, comme s’il lisait ses pensées.

« Quand je parle de voir une femme, ça ne veut pas dire que je pense forcément à la baiser », pouvait-on lire sur son visage. « Surtout en taule. Encore un endroit que tu n’as jamais connu. » Ses yeux reflétaient un feu mal contenu.

« Belle robe », dit Carl Baja à propos du vêtement en crêpe rouge et noir que portait Victoria et qui s’arrêtait au-dessus du genou. Elle ne croyait pas à ces longs drapés qui cherchent à cacher et déguiser le corps. Et qui en faisaient un tabou comme dans ces tribus où les femmes n’ont pas le droit d’entrer dans la cuisine pendant la période des règles.

« Je crois que je vais en acheter une comme ça à ma femme. Tu devrais la rencontrer.

— On s’est déjà rencontrées. Pendant le procès », dit Victoria en regardant Pauline Baja, une jeune femme à la peau dorée, qui n’était pas seulement jolie, mais digne, mesurée, tenant un enfant dans chaque main.

« T’es enceinte. Ça fait plaisir à voir. C’est pour bientôt.

— Oui. Dans deux mois.

— Je veux voir ma femme à nouveau enceinte. Tu as l’air forte. »

Il la regarda avec une étrange droiture. « Quand tu auras cet enfant, j’aimerais bien le voir. Une fois par an peut-être. Je voudrais le voir grandir. »

Carl Baja paya sa tournée et demanda à Farissey de le suivre au bar. Là, Baja évoqua l’époque où ils allaient à l’école ensemble. « C’était il y a si longtemps. Où sont passées les années ? »

Tandis que Farissey réfléchissait à la question, il remarqua Tony Baja qui se dirigeait vers Victoria pour lui parler en aparté. Tony posa sa main sur son épaule, et lui tendit son joint. Elle refusa en secouant la tête et regarda dans une autre direction. Tony laissa sa main glisser le long de son dos. Elle le repoussa. De l’autre côté de la pièce, Farissey voyait la nouvelle petite amie de Tony qui fusillait Victoria du regard.

Pauline Baja fut la première à arriver à hauteur de Tony et elle lui murmura quelques mots à l’oreille. Il fit un pas en arrière et cacha son pétard entre ses mains jointes comme un fidèle endeuillé au sortir de l’église.

« Désolée, dit Pauline à Farissey et Victoria. Carl dit toujours qu’il faudrait le discipliner pour ces choses-là. C’est un peu tard, si vous voulez mon avis… En tout cas, merci pour tout le travail que tu as fait pour nous. Surtout que…» Elle sourit et baisse les yeux vers le ventre de Victoria. « Tu comprends ce que je veux dire. »

Elle était de la même taille que Victoria. Elles étaient toutes deux minces, se mouvaient avec grâce, elles avaient la peau lisse et ambrée. Elles parlèrent du procès, puis de la grossesse. Comme la conversation progressait, Farissey vit que Victoria souriait de nouveau. Il remarqua aussi que les habits de Pauline étaient soignés, mais avaient fait de l’usage. Elle portait un haut noir bon marché qu’elle avait su rehausser avec un collier en argent et un cardigan élégant. Cette femme exhalait un air exotique de fidélité absolue. Farissey s’imaginait Pauline Baja en temps de guerre, il la voyait bien faisant du marché noir ou de la couture la nuit.

Carl revint avec un jus d’orange et une boisson gazeuse pour Victoria. Elle lui demanda si on avait mal compris la commande.

« C’est moi qui l’ai modifiée, dit-il avec un sourire. Je me suis dit que tu avais dû te tromper dans l’excitation de la fête. Quand elle était enceinte, Pauline ne mettait même pas de vin dans les sauces. Quand je fumais une clope, j’allais dehors. Il faut bien faire attention à eux.

— Ça y est, Tony remet ça ! fit Pauline. Il essayait de draguer Victoria.

— Il n’y a pas de raison que tu aies à supporter ça, dit Carl à Victoria. Je vais lui parler. »

Victoria se mit à rassembler les verres vides et les cendriers, donnant le signal de la fin de la réception alors que la musique continuait à jouer. Pauline Baja vint lui prêter main-forte tout en l’observant.

Une dispute éclata. Carl Baja saisit son frère par les revers de sa veste et le poussa contre les amplis sur la scène. Une fois libéré, Tony fit une pirouette pour prendre le bras de sa petite amie. En partant, la petite copine se libéra à son tour et fit une grimace à l’intention de Victoria.

« Alors c’est fini ? » cria la fille – à peine une femme – vêtue d’une chemise en lamé, d’une robe à volants rouges et de talons aiguilles. Il y avait quelque chose de sicilien ou d’algérien dans son visage. La fille regarda Victoria des pieds à la tête.

« Toi ! Toi…, cria-t-elle. N’essaye pas de faire comme si j’étais pas là. Et t’imagine pas que tu plais à Tony, ma petite. C’était un coup monté, tu piges ? Pour que Carl puisse jouer au preux chevalier.

— Je n’y ai pas fait attention, répondit Victoria.

— Ah parce que Tony n’est pas assez bien pour toi ? Eh ben ça, c’est ton problème. Mais dis-toi bien que je m’inquiète pas. »

En fait, elle est bel et bien inquiète, cette petite fille. Farissey le voit à ces yeux pleins de jalousie, de doute et d’autres soucis encore, peut-être. Tout le monde joue un jeu. Il y a quelque chose de douloureux ici, ce soir, de mortel même, songe Farissey tandis que Victoria et Pauline échangent leurs numéros de téléphone.

« Cette petite pute ne t’embêtera plus, dit Pauline à voix basse. Notre adresse, c’est le 16 Louisa Place, si tu as besoin de quoi que ce soit. Tu comprends, hein ? Quoi que ce soit. »

Un quart d’heure plus tard, Farissey laissa Victoria en compagnie des avocats de la défense. Il retourna chez lui. Le téléphone sonna trois fois. Dix minutes plus tard, il écoutait ce que lui disait Lida, saoule et pleine de speed.

Hargest l’avait installée à l’hôtel Avon, en plein milieu de St Paul, le quartier des putes de Bristol.

« Je ne peux pas vraiment me plaindre, dit-elle. Je ne trouverais de boulot nulle part ailleurs. Et puis au début, ça risque de bien marcher. Quand on est la petite nouvelle…

— Et l’argent pour tout de suite ?

— C’est bon, j’ai de quoi voir venir. »

Elle expliqua que le patron de l’hôtel était un type d’une cinquantaine d’années avec un visage rougeaud et de grosses lunettes. Il tremblait légèrement et avait ce regard un peu pervers, perdu dans le vague. Hargest lui avait demandé s’il lisait toujours autant. Des livres instructifs. Le plan de la ville et tout ça. Des manuels de boy-scouts. S’ils se les échangeaient toujours avec ses copains. Le propriétaire disparut dans une arrière-salle et revint avec une enveloppe blanche.

À l’extérieur, Hargest demanda à Lida de s’éloigner de l’hôtel et de la voiture de police. Qu’est-ce que c’est encore que cette merde ? avait-elle pensé en se mettant à trembler. Elle sentit des larmes lui embuer les yeux, plus humaines que n’importe quelle réaction liée au speed. Lida n’arrivait pas à déchiffrer la façon dont Hargest la regardait. Il plongea la main dans sa poche, ouvrit l’enveloppe blanche et compta une liasse de deux cent quatre-vingts livres.

« Tu as deux semaines payées d’avance, dit Hargest. Si ce connard te fait payer plus cher, tu me le dis.

— Merci, répondit Lida. Merci. »

Elle restait comme figée. Toute cette chaleur qui lui envahissait la poitrine, elle avait la tête prise dans un tourbillon, comme une injection magnifique d’héroïne pure.

Farissey raccrocha. Il but un verre de vin, songea aux dernières paroles de Lida avant qu’elle n’ait plus de monnaie à mettre dans la fente du téléphone. « Ce n’est jamais que du tapin, avait-elle dit. Du bon tapin, du mauvais tapin. »

Le lendemain, Farissey se réveilla au son d’une voix étrangère en train de babiller au pied de l’escalier. Il était frappé par la facilité des rapports entre Victoria et Pauline Baja qui lui apportait des vêtements d’enfant dont elle n’avait plus besoin. Il les aida à monter les berceaux, les chaises hautes, un sac plein de couches, six combinaisons pour bébé en rose, en rouge ou en écossais.

« Tu as pris ta journée ? demanda Pauline d’un ton inquisiteur. Tu n’as pas l’air très en forme, Jack.

— C’est juste un reste de grippe, dit-il bien que ce fût un mensonge. Je serai au magasin cet après-midi.

— Tu devrais faire plus attention à toi, dit-elle. Tu auras besoin de toutes tes forces pour le bébé. »

Il fit du café et trouva de la limonade pour les enfants. Il offrit une cigarette à Pauline. Il s’en alluma une, se retira dans la chambre à coucher et laissa Pauline et Victoria parler de sujets en apparence futiles, apparence démentie par la profondeur atone de leur voix, comme s’il s’agissait de filles de la campagne partageant une sagesse impénétrable dans leur petite exploitation.

« C’est juste ce qu’il nous faut, Jack », dit Victoria après avoir remercié Pauline Baja sur le seuil. Victoria lui ébouriffa les cheveux comme elle l’aurait fait à un enfant adoré. « Elle est tellement sympa.

— C’est vrai, reconnut Farissey, mais pour ce qui est de la loyauté, elle ne se partage pas.

— Tu ne crois pas qu’en disant cela tu portes un jugement sur toi-même ? Comme si tu ne pensais pas à ces choses-là.

— Non, c’est simplement un jugement sur le monde en général », dit-il tandis qu’une langueur inexplicable s’emparait de lui alors qu’il descendait les escaliers.

Le travail fut assez tranquille cet après-midi-là. La plupart des clients voulaient des médicaments sans ordonnance : des remèdes pour la gueule de bois, des vitamines, des articles d’hygiène. Il trouva le temps d’écrire quelques lettres à des médecins qu’il soupçonnait d’avoir fait des erreurs de diagnostic.

Il ajouta également quelques paragraphes à son article pour Pharmacopoeia. «  La silymarine, écrivait-il, est l’agent actif du lait de chardon qui protège le foie contre les substances toxiques. Même si ce dernier élément n’offre pas de réponse définitive aux causes de dysfonctionnement du foie – addiction, facteur génétique, etc. –, il peut faciliter le travail de l’enzyme gamma. »

Il aimait cet aspect de son travail, même s’il ne pouvait que rarement s’y livrer. La plupart du temps sa profession consistait surtout à mouliner des chiffres. Compter les commandes, compter les préparations. Autrefois, le pharmacien pratiquait un art, une science, appliquait un savoir. On lui confiait la préparation des médicaments, des bougies, des pilules, des pansements et des potions. De nos jours, son art, comme celui des savetiers, des cordonniers, et des joailliers, avait été confisqué par les multinationales. Farissey devait se contenter d’expliquer et de conseiller, s’assurer que les dosages étaient exacts et garantir la qualité et l’efficacité de l’ordonnance.

À quatre heures, sa préparatrice lui transmit une ordonnance : M. Carl Baja. 250 × 10 mg de diazépam. 500 × 30 mg de temazapam. Farissey vit tout de suite l’arnaque. Baja avait ajouté des zéros. Il estima que Baja ne pouvait obtenir d’ordonnance que tous les deux mois. Ça me donne le temps de voir venir, songea Farissey.

Carl Baja était parfaitement immobile, au comptoir, vêtu d’une veste en cuir noir et d’une chemise blanche. La pharmacie en paraissait toute petite. L’assistante de Farissey fit semblant d’être occupée à ranger les boîtes de vitamines, elle était visiblement nerveuse.

« C’est bon pour cette fois, Carl, murmura Farissey, à la porte. Mais juste cette fois. »

À six heures, Farissey se rendit à pied à Angelina Street pour assister à une conférence de presse que les Baja avaient organisée devant l’appartement où le meurtre avait été commis. Dix minutes plus tard, les frères Baja arrivèrent dans deux petites voitures. Tony et son amie acerbe sortirent les premiers. Pauline conduisait l’autre voiture. Carl était assis à l’arrière, avec ses deux enfants qui lui grimpaient dessus comme des petits animaux inquiets.

Tous portaient d’impressionnantes couronnes de fleurs, y compris les enfants. Les couronnes avaient été composées en fonction de la taille de ceux qui les portaient, comme faites sur mesure.

« Vas-y, dis ce qu’on a à dire, Tony », ordonna Carl en s’éloignant des caméras.

« Aujourd’hui, nous déposons ces fleurs devant l’appartement où Christina Villers a été assassinée. »

Tony lisait un discours écrit à la main : « C’est là un geste de respect envers son souvenir et sa famille. C’est aussi pour rappeler à tous que le véritable tueur n’a toujours pas été retrouvé et que l’enquête devrait être rouverte.

— Envisagez-vous de poursuivre en justice la police du sud du pays de Galles ? demanda à Tony un journaliste de la télévision.

— Nous n’avons rien d’autre à ajouter, fit Carl Baja. Permettez-nous de nous recueillir. » On avait l’impression que lui aussi récitait un discours, mais ses paroles furent décisives.

Victoria vint rejoindre Farissey de l’autre côté de la rue. Les ragots et les racontars étaient presque palpables en cet après-midi chaud et pesant. Une étrange lueur de rédemption animait le regard de Victoria tandis qu’elle observait les couronnes posées devant l’appartement d’Angelina Street, puis les fenêtres du premier étage. Des vers tournaient dans la tête de Farissey : « Car le meurtre, même s’il n’a pas de langue, parlera par un moyen miraculeux. »

« C’était un geste émouvant », dit Victoria.

Farissey hocha la tête, il avait l’impression que le ciel allait s’écrouler sur lui. « Peut-être qu’on les a mal jugés depuis le début, fit-il avec un sourire las. J’aurais pas pensé qu’ils étaient capables de ça. »

Le respect ! Respect pour les morts. Mais surtout respecter les vivants, ceux qui respirent encore, qui marchent, qui observent et qui attendent.

Vingt minutes plus tard, Farissey se retrouvait tout seul dans l’appartement. Il regarda les vêtements que Pauline Baja leur avait apportés. Ce qu’il vit confirma ses soupçons. Berceaux, couffins et chaises étaient impeccables, les vêtements n’avaient jamais été portés. Sur les étiquettes, on pouvait lire « Matalan », le nom d’un magasin de discount en dehors de la ville, qui avait ouvert seulement trois mois auparavant.

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