Au bout des docks
Chapitre 5
Avec ses cheveux foncés coiffés en une queue de cheval et ses mains croisées sagement sur ses genoux, Lida Varaillon ressemblait plus à une petite fille, jolie et perturbée, qu’à une putain droguée ou à « la prostituée au teint pâle et aux cheveux noirs » qu’avaient décrite les médias. Pendant l’interrogatoire, elle inclinait la tête sur le côté quand elle réfléchissait à une question ou elle regardait tout autour d’elle quand elle s’ennuyait. Elle avait aussi cette habitude déconcertante de poser sa tête sur son épaule gauche comme si elle dormait. La plupart du temps, elle évitait de regarder les gens dans les yeux, mais lorsqu’elle soutenait le regard des autres, c’était avec intensité, avec des yeux noisette, océaniques. Presque un regard d’amoureuse, qui vous mettait au défi de prouver que vous ne vous étiez pas emparé d’elle, que vous n’étiez pas entré dans cette niche ou cette tombe liquide qu’elle avait creusée pour vous.
Farissey se trouvait maintenant dans une pièce violemment éclairée au commissariat central, à Cathays Park, un espace officiel occupé par des bâtiments d’un blanc crémeux, par des parcs et de vastes avenues rouge vermillon. Il était entouré d’une dizaine d’officiers de police. Lida était assise à une longue table devant la fenêtre. Trois heures auparavant, la séance d’hypnose n’avait rien donné sur les circonstances du meurtre de Christina. Farissey avait été hypnotisé la veille au soir, à sa propre demande, et sans témoin indépendant.
Une apaisante lumière printanière inondait la pièce tandis que Hargest organisait ses notes. Il tendit le cou et demanda à Lida d’expliquer quelles étaient les relations qu’elle entretenait avec la prostituée assassinée.
Christina avait été la meilleure amie de Lida. Elle avait vingt ans, un an de plus que Lida. Elle avait aussi plus d’expérience. C’était elle qui avait fait entrer Lida dans le monde de Butetown, qui l’avait initiée à la prostitution. Lida louait l’appartement quasiment vide d’Angelina Street pour y amener ses clients. Mais les affaires de Christina avaient commencé à se détériorer. Et elle s’était fait trop d’amis chez les flics. Elle jouait sur deux tableaux à la fois et Lida avait senti que les ennuis n’étaient pas loin. Quand Christina lui avait dit qu’elle avait besoin de se cacher, Lida s’était bien gardée de lui demander ce qu’elle fuyait. Elle avait donné la deuxième clef de l’appartement à son amie et avait promis de venir de temps en temps. L’appartement était à deux pas du HLM de Lida à Sanqhar Court. Elles avaient un code. Si les rideaux étaient ouverts, Lida comprenait que l’appartement était vide. S’ils étaient fermés, ça voulait dire que Christina dormait ou qu’elle recevait un client.
À deux heures moins le quart ce matin-là, Lida était en train de se faire encore une ligne de speed dans la maison de Sanqhar Court. La fenêtre était ouverte. Elle avait entendu des hurlements qui avaient parcouru les soixante mètres la séparant de la fenêtre ouverte de l’appartement d’Angelina Street. Quand elle était arrivée dans la pièce, elle avait trouvé Christina couverte de sang s’accrochant aux vitres. Les deux frères tenaient des couteaux rouges de sang. Ils se disputaient : « Si tu ne sais pas comment traiter une bonne femme, je vais te montrer, moi ! » criait Carl à son jeune frère. C’était comme si tout se déroulait au ralenti. Les mains de Christina glissèrent le long de la vitre tandis que son corps tombait lentement. Elle n’avait même plus la force de crier, mais Carl Baja continuait à la poignarder sans répit. Il se tourna alors vers Lida, tacha son chemisier de sang. Puis il tendit son couteau à Lida et l’obligea à en frapper Christina.
« C’est Carl Baja qui contrôlait tout, dit Loudon Hargest. Et où est-ce qu’il t’a dit de la frapper exactement ?
— Sous les côtes, pour commencer.
— On voyait sa cage thoracique ?
— Elle portait deux T-shirts, mais ils étaient couverts de sang et tout déchiquetés, comme de la dentelle. Un bout de graisse sortait de dessous le tissu. Les yeux de Tina… Ils ont dû s’éteindre environ à ce moment-là. Peut-être qu’elle a encore continué à gémir pendant un moment, mais ce n’était déjà plus Tina, ce n’était plus mon amie, elle était partie. »
Sa voix s’était mise à trembler légèrement, une ombre passait sur son visage. Qu’elle fût vraie ou non, il n’y avait aucun doute qu’elle avait désormais cette image devant les yeux et qu’elle la vivait comme une réalité.
« Personne n’aurait pu lui suggérer ça, non…, murmura Hargest à une femme policière qui se trouvait à côté de lui. Tout a été confirmé par la police scientifique. »
Lida ne disait rien, elle regardait droit devant elle. Elle se balançait sur sa chaise et tremblait légèrement dans son T-shirt blanc et son jean.
« C’est vraiment pas de chance, ma petite Lida, continua Hargest. Vraiment pas de chance et vraiment mauvais pour une jeune fille comme toi de se retrouver dans un pareil merdier. Parce que tu vois, comment est-ce que les Baja pourraient être sûrs que tu ne vas pas témoigner contre eux ? C’est pour ça que Carl t’a mis ce couteau dans la main – le couteau qu’il a utilisé pour la frapper – et qu’ensuite ils t’ont obligée à lui trancher les poignets et à la poignarder entre les côtes, et puis ils t’ont obligée à lui taillader le cou, et c’est pour ça qu’il en restait rien, hein ? Juste quelques lambeaux qui retenaient encore sa tête à ses épaules. Mais même là, elle était pas encore tout à fait morte. Elle n’en était pas encore à son dernier souffle et ça t’a donné l’impression que c’était toi qui l’avais tuée, toi qui avais donné le coup de grâce. Mais il ne faut pas que tu te sentes coupable, parce qu’on sait ça, parce les Baja t’ont obligée à être complice. C’est pas vrai ? En t’obligeant à plonger un couteau dans les blessures de ton amie. »
Ils t’ont obligée à être complice, songea Farissey. Hargest avait le reste de cette phrase sur le bout de la langue : tout comme nous pouvons t’obliger à…
Lida haussa les épaules, alluma une cigarette, pivota sur sa chaise.
« Je pourrai rentrer chez moi bientôt pour m’occuper de mon bébé ?
— D’ici environ trois heures, répondit Hargest. Une femme policière va t’emmener déjeuner à la cantine. Ensuite tu pourras te reposer pendant une heure avant de faire ta déposition. »
Lida fut prise de tremblements et essaya d’étouffer ses sanglots. Puis, d’elle-même, elle se mit à parler : « C’était tout ce qui l’intéressait, Tina. Elle était jalouse parce que je venais d’avoir ce bébé. Et puis elle était obsédée par cette histoire, quand sa mère s’est barrée quand elle était petite. Elle se mettait dans tous ses états et puis elle disait : “Personne m’aimera jamais, même ma mère s’est barrée.” Et moi je lui disais : “Mais tout le monde se barre, Tina, ma petite Tina, même tes gosses finiront par se barrer.” »
À une heure trente, il ne restait plus personne dans la pièce à part Farissey et Hargest. Ce dernier était parfaitement immobile. Seule sa mâchoire inférieure bougeait. On lisait une immense fatigue dans les yeux du policier. Il invita Farissey à s’asseoir à la table, ouvrit une grosse boîte contenant des dossiers et étala les papiers devant lui.
« Pourquoi est-ce que Lida raconte tout ça ? demanda Farissey. La séance d’hypnose n’a rien révélé. Quand on en est arrivé à la nuit du meurtre, elle n’a rien vu.
— On peut suivre deux interprétations, Jack, dit Hargest. La première : c’est que l’hypnose c’est des conneries. La deuxième : que l’hypnose c’est pas des conneries. On a interrogé Jess Simmonds deux fois. Si j’ajoute à ça ce qu’on a obtenu par les séances d’hypnose, tu comprendras le genre d’accusation qu’on peut monter contre toi. »
Farissey ne répondit pas. Il regarda le visage de Hargest, un visage qui n’avait jamais été jeune, qui gardait encore les traces des cicatrices d’acné. Il repensa au temps des gangs, une vingtaine d’années auparavant, quand Hargest était le seul flic dont les gars avaient peur, dans les docks. Même à cette époque perdue, Hargest était un homme si fidèle à lui-même que le temps ne pouvait rien faire d’autre que s’enrouler autour de lui comme du fil de fer autour d’un piquet.
Farissey rompit le silence.
« Qu’est-ce que j’ai dit sous hypnose ?
— Qui est-ce qui pose les questions ici ? À ta place je n’irais pas trop vite. Quand on lit la transcription de ta séance d’hypnose, c’est pas très joli. »
Hargest marqua une pause, retint un rot. Il attira l’attention de Farissey sur la note sur le dossier : « Christina Villers, 20 ans, un mètre soixante, signes particuliers néant, enceinte d’un petit fœtus, traces de sperme à faible densité, déposé environ trois heures avant sa mort. Groupe sanguin ABO. »
« Sperme à faible densité, fit Hargest, j’imagine que tu sais ce que ça veut dire.
— C’est un peu comme la bière sans alcool ?
— Exactement, Jack, exactement. »
Au cours des trente minutes qui suivirent, Farissey s’interrogea sur les circonstances du meurtre de Christina Villers. Elle était attendue au tribunal pour témoigner en faveur des Baja, et elle ne s’était pas présentée. On disait aussi qu’elle travaillait comme informateur pour la police. Et puis elle devait quelques centaines de livres aux Baja pour de la cocaïne qu’elle leur avait achetée. Alors qu’ils avaient besoin d’elle pour témoigner et pour qu’elle rembourse sa dette en travaillant, ils auraient décidé de faire un exemple pour les maquereaux, les putes et les dealers en la tuant avec une rage hystérique qui allait complètement à l’encontre des principes d’un meurtre exemplaire dans leur milieu.
En même temps, se disait Farissey, après avoir absorbé ce qu’il faut de drogue, n’importe qui peut faire n’importe quoi, même en se prenant pour un gangster de haut vol. Ces deux frères sont dangereux, et cette histoire selon laquelle tout le monde est inquiet parce que le véritable tueur court toujours est complètement absurde. En effet, à quoi bon laisser courir ce fou furieux M. X et les Baja en plus ? Si c’était ça la justice, alors autant s’en passer, non ?
Il demeura perplexe encore quelques instants, mais son humeur changea quand il lut que le seul rêve de Christina était d’avoir un bébé. Malgré tout ce chaos, la prostitution et la drogue, elle avait toujours été parfaitement organisée pour ce qui était des préservatifs et de la contraception. Elle voulait faire ça comme il faut. Se trouver un copain, ramasser assez d’argent pour quitter la rue, se sortir des docks et s’installer dans une maison avec un type en qui elle pouvait avoir confiance. Où ils pourraient se remettre sur pied, tous les deux. Et elle ferait de lui un bon père, fier de son enfant.
Il vit deux grandes enveloppes qui portaient l’inscription : « Photos et Polaroids ». Farissey regarda les photos sans vraiment s’y attarder, essaya de remarquer un changement, une dégénérescence : un rictus figé sur les lèvres, un regard vide. Mais il ne trouva rien. De plus, sur chaque photo, ce visage d’une surprenante innocence, entouré de boucles blondes qui lui donnaient un peu des airs de clown, avait pris une expression implorante, comme si les yeux de cette jeune prostituée lui demandaient, à lui Farissey, d’écouter la vérité sur les quelques heures qui s’étaient écoulées entre le moment où Christina était montée dans un taxi près d’Argyll Square et ses derniers cris dans le témoignage de Lida Varaillon.
Il ouvrit l’enveloppe marquée « Polaroids ». Il vit les boucles d’oreilles en plastique, les escarpins vernis, le jean et la veste en cuir noir de cette petite dure vulnérable, deux T-shirts déchirés et couverts de sang, trois préservatifs alignés en haut du matelas, comme en sentinelle, des cigarettes à moitié fumées et un mégot tordu dans le cendrier, un petit miroir portant encore des traces de speed, de l’eye-liner, deux cartes téléphoniques, des murs couverts d’une tache écarlate qui noircissait et qui avait été du sang.
Il étudia à nouveau ces photos et essaya de les regarder d’un autre œil. Il voulait franchir la ligne qui sépare l’enquêteur de la question. Il voulait regarder avec les yeux du tueur.
Ceux qui agissent ne voient que rarement l’ampleur de leurs actes ou leurs conséquences. Ils ne sont que rarement retenus par l’enchevêtrement complexe des os du cou, par le spectacle de la chair qui tombe, se déchire, pend, saigne et bat dans le vent comme du papier peint coupé à la faux. Ils ne respirent que rarement jusqu’au fond de leurs entrailles la puanteur qui s’élève, qui sort de cette chair plusieurs heures plus tard, quand les boyaux ont éclaté et que toute la scène a été ordonnée, sereine, implacable, comme une image du destin qui ne changera plus jamais, pas même dans ses infimes détails, comme un tableau qui n’aurait pas été peint par une main humaine, mais par l’esprit, comme un stade de football à minuit, une caméra qui filme encore après une émeute, le Dieu en fuite, oublieux de son monde et de ses veillées funèbres.
C’est de là que vient le contrat désespéré entre le chasseur et la proie, entre l’enquêteur et l’assassin : un corps martyrisé les unit en même temps qu’il les sépare. L’un connaît l’avant, l’autre l’après. L’assassin est du côté de la vie, l’enquêteur aux côtés de la mort. L’un vit dans la peur, l’agitation frénétique et le chant du sang. L’autre s’enfonce dans la stagnation comme dans un marais, dans le charnier, dans le silence, dans une immobilité que l’on doit convaincre comme par magie de se transformer en vie, une vie qui compose avec la mort. Rares sont les tueurs qui vivent parmi leurs morts : Nielsen est l’exception, ce qui explique sa complainte selon laquelle ce qu’on a trouvé révoltant n’était pas tant le fait qu’il ait massacré des jeunes, des pauvres, des gens sans défense, mais que – comme un romancier qui aurait la possibilité de dîner avec ses personnages – il ait regardé la télévision et bu du thé parmi leurs restes.
Quel esprit garde le souvenir de son regard, quel visage s’est trouvé imprimé dans ces yeux puis perdu à jamais tandis que son corps transpercé perdait la vue ? Quelle alchimie impensable peut reconstituer l’image du tueur comme ces barreaux d’une cellule reconstitués à partir de la cornée du pendu qui léguait au monde une photo essentielle ? Quel était l’esprit qui gardait le souvenir, quel était l’esprit qui s’interrogeait alors ?
Il le ressentit juste à ce moment-là. C’était là l’œuvre d’un esprit isolé et non pas de deux ou plus. La police avait raison. Les Baja étaient des tueurs, il le savait, mais elle n’était pas leur victime.
Il confia ces pensées à Hargest qui était revenu. Ce dernier ne voulut pas en entendre parler et balaya tout ça d’un revers de la main. « Peut-être que vous avez trouvé quelque chose par hasard cette nuit-là, mais ça ne veut pas dire que vous y êtes pour quelque chose, non ? »
Farissey regarda les notes des interrogatoires de Jess. Ils avaient été menés selon une stratégie simple, mais aux conséquences fatales. Jess pensait qu’on voulait l’inciter à incriminer Farissey en fonction de la logique du « lui ou moi », tandis que la police l’éloignait de l’idée de ce M. X, le psychopathe solitaire. Jess affirmait que vers une heure trente, Farissey l’avait quitté en disant : « Je vais régler son compte à cette pute. »
Dans le second interrogatoire, Jess affirmait que Farissey était « en plein délire », mais désormais, il avait soi-disant entendu « Ils vont régler son compte à cette pute ». Il était possible, disait Jess, que Farissey soit allé pisser quand les Baja avaient quitté le lieu du crime. Carl Baja était en train de crier : « On lui a appris une bonne leçon cette fois, à cette salope. »
Hargest croisa les doigts. « Tu vois, Jack, je vais te dire mon avis. Je crois que tu étais dans cette pièce.
Mais que tu étais tellement parti et bourré que tu aurais été incapable de faire quoi que ce soit.
— Pour te dire toute la vérité, je ne me souviens de rien de ce qui s’est passé après une heure du matin. »
Puis Hargest demanda ce qui s’était passé sur Angelina Street le matin du meurtre de Christina. Il organisait ses questions autour de la possibilité que Farissey retrouve quelques souvenirs confus. Farissey lui dit qu’il avait vu les frères Baja dans Angelina Street en plein milieu d’une escarmouche.
« C’était le chaos. Une vingtaine de personnes près de l’appartement. Des gens assis sur des voitures, d’autres qui gueulaient. Ils étaient noirs pour la plupart, ou basanés, mais pas tous. Une bagarre a éclaté entre deux prostituées. Je ne sais pas comment elles s’appellent. Il y en avait une qui criait : “C’est mon maquereau, ce n’est pas ton putain de maquereau. Je vais t’arracher ton putain de clitoris, ma chérie.” De toute manière, moi je me sentais tellement mal à ce moment-là que je me suis assis devant la porte d’un magasin. J’ai levé la tête et j’ai vu qu’elles continuaient à se battre, mais que les Baja n’étaient plus là.
— À quel endroit est-ce que Carl Baja a quitté Angelina Street.
— Je ne sais pas où il est allé.
— Alors il est possible qu’il soit entré au 21 Angelina Street.
— Oui, concéda Farissey. Mais je peux seulement dire que ce n’est pas impossible.
— Bien, fit Hargest en prenant quelques notes. Qu’est-ce que tu sais sur les progrès des Yardies à Butetown ?
— Je n’étais même pas au courant.
— Un des membres d’Inited Idren est de Brixton.
— Tu veux dire, Primo ? Mais il a des cousins qui vivent ici. Il vient en visite depuis qu’il est gamin.
— Est-ce que Carl Baja est associé à des Yardies à Londres ou à Birmingham ?
— Je ne sais pas. Mais ça m’étonnerait. Pour autant que je sache, les Yardies ont nettoyé le sud de Londres, parce qu’ils tirent d’abord et ils posent les questions ensuite. Ils ont agi de façon préventive partout. Carl n’est pas comme ça. Il peut être terrifiant, mais il lui faut une raison d’agir, un motif de vengeance.
— Et Tony Baja ?
— Je ne pense pas qu’il soit assez stupide pour établir des liens dans le dos de Carl. »
Hargest se redressa sur sa chaise, tapota du bout des doigts sur la table comme si ce rythme lui permettait de mieux trouver ses mots. « Tu comprends mon inquiétude. Butetown va devenir un des principaux sites européens de développement. Si on veut que le fric arrive, il faut que tout soit impeccable. Moi, j’en ai rien à foutre qu’ils en fassent la Venise du nord ou pas, mais il y a un moment qu’on aurait dû nettoyer ce quartier. On va y faire régner la loi et l’ordre. »
Hargest mit fin à l’entretien quelques instants plus tard. Il serra la main de Farissey, et la retint dans la sienne un peu plus longtemps que nécessaire.
Hargest voulait trouver un arrangement, se disait Farissey en traversant le centre-ville. Le policier était sous pression, on lui réclamait une arrestation. En général, il fallait attendre toute une série de meurtres de prostituées avant qu’une telle enquête soit lancée. Farissey songea à la DRC, Dockland’s Regeneration Corporation. Visiblement cette organisation détenait un pouvoir plus grand qu’il ne l’avait supposé.
Les habitants de Butetown avaient accueilli avec scepticisme, deux ans auparavant, la nouvelle que la DRC allait promouvoir « Cardiff Bay », une Venise du nord, une Seattle européenne, promettant que ce serait « le port le plus dynamique d’Europe ». On avait rassuré la population en lui garantissant que le projet de réhabilitation permettrait de créer des emplois. Cependant, avec le meurtre de Christina Villers, la DRC se heurtait, non seulement à un quartier qui entretenait un attachement pervers à sa propre destruction, mais à une ville criminelle qui se considérait comme « la plus jeune capitale du monde ». Après tout, Christina vivait à Butetown, et y avait été tuée par des gangsters noirs locaux. Farissey se rappelait comment, l’été précédent, la DRC avait commencé à vanter les avantages d’une future voie express offrant un « accès immédiat aux quais », ce qui aux oreilles de tous voulait dire clairement que les éventuels touristes pourraient échapper aux dangers de Bute Street, à la pesanteur des cités de Loudoun Square, au dédale de petits logements sociaux, la vie bruyante et crue de la rue, à l’embranchement de Bute Street, Angelina Street et Mount Square Stuart.
Farissey se rappelait la photo publicitaire de « Cardiff Bay », resplendissante de jeunesse, d’hommes d’affaires anémiques, de vieillards enthousiastes, éclatants de blancheur. La promesse de cette réhabilitation ressemblait surtout à une tentative de supprimer toute une communauté avec ses formes autonomes et changeantes de justice et de maintien de l’ordre. Avec le meurtre de Christina Villers, les autorités étaient maintenant prêtes à déclarer la guerre à la vie créole de Butetown.
Il en avait toujours été ainsi, évidemment. Même Tiger Bay, cette étendue mythique située à l’extrémité sud de la ville, comme un secret mouvant et impalpable, une source première de terrain ou de fortune dont il fallait nier l’existence comme celle d’un lointain ancêtre qui aurait sué, trimé, se serait sali, aurait risqué sa vie et même commis des crimes, pour que les générations à venir puissent prospérer.
Ces mêmes générations fuirent rapidement la terre de leur prospérité, et avec l’arrivée des Jamaïcains et des immigrants africains après la Première Guerre mondiale, l’isthme fut considéré non seulement comme un bidonville, mais aussi comme un labyrinthe de ruelles où fleurissait le mal, les aventures sexuelles les plus sordides, la drogue, la cuisine exotique et toutes les atrocités d’un quartier trouble. Les habitants devaient accepter honteusement le fait qu’ils se trouvaient « en dessous du pont » comme s’ils appartenaient à une espèce inférieure.
Les gens respectables de Cardiff ne se disaient pas qu’ils vivaient « au-dessus », ils ne pensaient même pas à Butetown, et y passaient encore moins, sachant que là, les coups de couteau étaient monnaie courante, et que des Noirs attendaient, accroupis dans de sombres impasses, de vous sauter dessus pour vous voler votre argent ou pire encore. Avec les années soixante-dix et l’agonie finale des docks, les héritiers de ces grandes migrations et métissages se retrouvèrent aussi las et usés que les quais et les canaux à l’abandon, que les fonderies en train de rouiller et les usines sidérurgiques qui partaient en ruine. Inutiles et scandaleux dans l’ère post-industrielle, ils se contentaient de survivre : ils n’étaient plus que les restes épuisés d’un rêve rêvé par d’autres.
Le domaine de la loi s’arrête ici, songea Farissey en passant sous le lourd pont de Bute Street qui séparait Butetown de la ville à proprement parler. Il avait entendu ces mots sortir de la bouche de son père, il y avait bien longtemps, quand ils revenaient après avoir fait des achats dans le centre-ville.
Farissey était juste assez vieux pour garder le souvenir de cette époque. Il devait avoir onze ou douze ans quand les travaux de réhabilitation avaient commencé en 1963, et il se souvenait précisément de ces rues qui offraient un refuge, vers la fin des années cinquante. Il savait aussi que sa mémoire lui mentait et que cette époque avait été glorifiée par quelques scènes à jamais gravées dans son esprit d’enfant, comme un Noir grattant sa guitare d’un geste mécanique, une aura de magie urbaine.
Il se rappelait les Irlandais que l’alcool et les cartes échauffaient, au coucher du soleil, dans le bar de son père, les Chinois au fond de leurs blanchisseries, perdus au bout de leurs pipes à opium, jouant aux dés, s’émerveillant de l’embrasement des chiffres dans la loterie de paku pu ou du mysticisme flamboyant du Fan-Tan. Les Italiennes se penchaient à leurs fenêtres pour crier leurs incompréhensibles colères au-dessus des cafés et des marchands de glaces, tandis qu’à un pâté de maisons de là, des Somalis égorgeaient des chèvres au coin de la rue. Il se rappelait aussi son père qui lui parlait de la cinquantaine de bordels devant lesquels les flics passaient avec tout juste un regard furtif vers ces cavernes sombres et humides recelant d’autres mers traîtresses pour les marins venus y dépenser leur paye pour se réveiller après des beuveries qui avaient duré des semaines, dans les affres gonorrhéiques, embarqués sans le savoir sur un bateau en partance pour le nord de l’Espagne ou la Côte d’Ivoire.
Farissey était assez vieux pour avoir encore dans les oreilles le bruit spectaculaire des cacatoès, des pianos mécaniques, des marchands d’oignons bretons, des marchands de journaux jamaïcains, et les voix de stentor des marchands de poisson. Il était assez vieux pour garder dans ses narines ce qu’il croyait être l’odeur du goudron jusqu’à ce qu’il comprenne que c’était celle des toiles goudronnées qui venaient des fournisseurs pour bateaux, dans une baie et des docks où les drapeaux de dizaines de nations, ou plus, flottaient au vent aux côtés de mille oiseaux marins et d’odeurs de cuisine.
Il se rappelait ces âpres matins d’hiver quand son père l’emmenait voir des bateaux comme des Léviathan qui arrivaient du monde entier vers les West Docks, tellement pleins qu’un singe aurait pu traverser tout l’alignement en se balançant d’un mât à l’autre. Il avait appris la géographie en regardant les bateaux et leurs cargaisons, les grandes religions du monde en observant l’Église grecque orthodoxe, les mosquées de Maria Street et Peel Street, l’église norvégienne avec un clocher comme un chapeau de sorcière, la croix obéissante et sombre de l’église de St Mary, où les femmes qui avaient l’air déguisées se rassemblaient vers huit heures le soir, pour partager leurs plaisanteries irrévérencieuses, leurs petits sacrilèges et leur solide sens des affaires.
Un endroit auquel il n’avait jamais vraiment appartenu, mais qui demeurait un vaste cirque dans ce petit ghetto dont les fantômes dansaient, pleuraient, riaient et pleuraient encore dans les rêveries de Farissey, tandis qu’il passait maintenant devant les maisons de pierre de Loudoun Square et longeait le mur haut de quatre mètres (tellement sinistre qu’on se serait cru devant une prison), qui séparait la ligne de chemin de fer du côté est de Bute Street.
Tout avait changé dans les années soixante. Les urbanistes avaient décidé de détruire les taudis dans leur rêve d’intégration forcée. Ils avaient déplacé les groupes ethniques selon le principe qu’il est préférable de partager un couloir, un palier, un ascenseur en panne, un parc et un sinistre centre commercial aux volets de fer, plutôt qu’une avenue bigarrée, malodorante et exubérante. C’était ce carnaval qui leur faisait peur, Farissey le savait bien : le spectacle d’une communauté créole qui existait selon ses propres règles, dans le respect et la gaieté – sans avoir besoin de lois, de politiciens ou de livres – comme une ville débarrassée de dignitaires, plongée dans la joie festive de ses bouffons, ses acrobates et ses fakirs.
La main de la mort s’était mise à l’ouvrage un quart de siècle auparavant lorsque les rues étroites et hospitalières de son enfance avaient été remplacées par des tours et des culs-de-sac. Qu’est-ce que ça pouvait faire, si dix ans plus tard, ça ressemblait à un Disneyland maritime, un musée sans mur et sans âme qui vive, où les horloges et les feux de circulation rythmaient le passage des heures ?
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