Au bout des docks

Burke Sean · Chapitre 8 sur 17

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Au bout des docks

Chapitre 7

 

 

Pendant les quinze jours qui suivirent, Farissey surveilla les rendez-vous professionnels de Victoria. Sa première tâche dans la communauté consistait à interroger Lida Varaillon, le 14 mai.

Après le travail, ce jour-là, Farissey se rendit jusqu’au logement social de Lida. C’était une soirée magnifique, l’air était saturé des espérances de la mi-mai.

Lida dormait encore, lui dit Josie Marshall. Elle le fit entrer dans la pièce principale. Josie était une Noire musclée qui approchait de la trentaine. Elle avait les cheveux en brosse et un regard vif et intelligent. Elle était la maîtresse et compagne de Lida. Techniquement ça en faisait la maquerelle de Lida, mais Farissey savait qu’en réalité elle était plutôt la maîtresse de maison, la nourrice, la mère adoptive du petit garçon de Lida, Josie était la seule personne capable de maintenir un peu d’ordre dans la vie de Lida.

« Si ta copine tapine, comme c’est le cas de Lida, tu dois supporter pas mal de merdes, ça je le sais, dit Josie. Mais partager un lit avec quelqu’un qui pue comme un vieux poisson crevé, ça non ! »

Farissey écoutait d’une oreille distraite et buvait une cannette de Breaker à petites gorgées. Il observait le joli petit Noir âgé d’environ trois mois, sur le sofa devant lui. Il était calme, contemplatif, il agitait les bras et les jambes.

La pièce était d’une propreté irréprochable. Des haltères étaient empilés soigneusement dans un coin de la pièce. Le bulletin d’informations commença à la télévision et Josie augmenta le son.

« Tu vois, le petit Daryl, là, il est tout propre, dit Josie. Comme un sou neuf. C’est moi qui le lave. Alors pourquoi est-ce que Lida ne peut pas se laver ? Et qu’est-ce qu’elle fout à sortir sans capotes ? Elle s’est couchée à huit heures ce matin. Il est six heures maintenant et elle se réveille à peine. Qu’est-ce qui arriverait à ce petit bonhomme si j’étais pas là, hein ?

— Elle doit être déprimée.

— Je le sais bien, Jack. Je le sais bien. Mais qu’est-ce que je vais faire, moi ? »

Josie paraissait soudain plus âgée, plus sage et plus douce.

Farissey lui tendit un flacon de Valium.

« Ça pourra peut-être l’aider.

— Merci, Jack, vraiment, merci. »

Josie posa le Valium sur la télévision et alluma une cigarette. Elle s’accroupit par terre et regarda l’écran.

Josie avait grandi dans les quartiers ouvriers blancs. Elle avait grandi en sachant qu’elle n’était pas comme les autres filles, elle n’aimait pas la même musique ni les mêmes vêtements, elle ne parlait pas comme eux. Mais pour une fille, elle savait plutôt bien se servir de ses poings, elle savait se défendre et elle avait rejoint l’armée des voyous les plus durs de Cardiff. Puis un ami l’avait fait entrer dans le monde de Butetown.

C’était là qu’elle s’était trouvée. Elle s’était rendu compte que ce n’était pas parce qu’elle était noire qu’elle était à part, mais parce qu’elle désirait les filles. Et les filles, les jolies filles, là, ça se trouvait facilement. Beaucoup de putes préféraient aller chez des femmes la nuit. Le problème c’était que les putes n’étaient pas vraiment des lesbiennes et se laissaient faire par des salauds à cinquante-cinquante. Elles se servaient des mecs contre les filles et des filles contre les mecs d’une manière qui abusait de la droiture de filles comme Josie et ses semblables, et provoquait leur colère.

Lida entra d’un pas traînant dans le salon. Elle portait un T-shirt blanc, une minijupe et des porte-jarretelles noirs. Elle coiffait ses cheveux bruns en queue de cheval et paraissait inquiète.

« J’ai préparé un biberon pour plus tard, dit-elle.

— Et alors, tu voudrais qu’on te donne une putain de médaille ? »

Josie détourna la tête et monta à l’étage.

Lida ne réagit pas. Elle appliqua un peu de fond de teint sur un bleu.

« Je me suis disputée avec un trottoir », dit-elle à Farissey.

Farissey observait le rituel dont Josie devait être le témoin quotidien avant que Lida aille se poster dans la rue au crépuscule. Elle ouvrait une cannette de Special Brew, se roulait une cigarette maladroitement, alternait une bouffée de fumée et une gorgée de bière, elle prenait le bébé dans ses bras, autant par désespoir que par amour, et elle s’accrochait à lui comme s’il la protégeait du reste du monde. Encore une Special Brew, encore quelques cigarettes. Une bouffée, une gorgée, une bouffée, une gorgée, puis elle allaitait l’enfant avec le biberon que ses clients lui avaient permis d’acheter. Deux pâtés en croûte sortis du frigo et une autre cannette.

« Merci pour le Valium, Jack, dit Lida en lui tendant une Special Brew. Et pour être resté pendant la séance d’hypnose.

— Tu peux me payer pour mes efforts », dit-il.

Puis en murmurant, il lui dit que Victoria passerait à Custom House le soir même. Il lui expliqua qu’il lui serait reconnaissant de ne pas mentionner le fait qu’il avait été interrogé par la police, au même titre que JD ou Jess.

« Elle finira bien par le savoir.

— C’est sûr, mais j’ai besoin de temps pour réfléchir.

— Oui, toi et moi. Bien sûr que je dirai rien, sauf que c’est vraiment une emmerdeuse.

— Vas-y doucement, quand même… On se retrouve plus tard ?

— Sans doute. Custom House avant la fermeture ? »

Il finit sa cannette avec soulagement. Il s’était levé et s’apprêtait à partir quand Josie descendit l’escalier.

« À quelle heure tu reviens ? demanda Josie.

— Ça risque d’être assez tard.

— Lida, pourquoi est-ce que tu vas encore rentrer tard ? »

Lida ne réagit pas. Josie prit le bébé et le mit sur son épaule. Elle avait l’air plus à l’aise quand elle tenait le petit Daryl dans ses bras. Ceux qui ne savaient pas pensaient que le bébé était celui de Josie : un père noir, une mère blanche, comme pour Josie.

Lida se tenait au centre de la pièce, comme au milieu d’une transe, parfaitement silencieuse.

« Pourquoi ? » demanda à nouveau Josie.

Lida répondit finalement : « Voilà pourquoi !

— Ouais, pour aller te faire baiser par un mec. Encore un nègre. Comme Tony Baja avant que tu le largues, et t’étais avec qui la nuit dernière ? Il n’y a plus de clients à cinq ou six heures du matin. Et pendant ce temps, qui s’occupe du gosse ? Encore moi.

La bonniche ! Pendant que tu baises avec ceux qui te payent et après avec ceux que tu payes.

— Et qui est-ce qui paye pour tout dans cette baraque ? C’est les clients qui payent et c’est moi, aussi. »

Lida parlait à voix basse.

« Cent balles par ci, cent balles par là, dit Josie. On n’aurait rien à manger ici, si j’étais pas là.

— Qui a besoin de bouffer ici ? Le bébé, et puis c’est tout.

— Pourquoi est-ce que tu vas rentrer tard ? Tu ne me réponds jamais, Lida.

— Quand j’aurai fini, j’irai au North Star dépenser un peu de mon argent, Josie. En dépenser tant que je peux, tu comprends, Josie ?

— Formidable ! Putain ! Mais si j’apprends que tu traînes avec un de ces mecs, je te tue », dit Josie qui se tenait à la porte tandis que Lida sortait dans l’impasse sombre, devant l’appartement où le crime avait eu lieu.

« Et puis quelqu’un te tuera à ton tour, Josie. »

Les yeux de Lida s’embuent de larmes. Sachant que Lida ne pleure pas d’habitude, et qu’elle pense que personne ne l’aime assez pour aller frapper quelqu’un d’autre pour la défendre, Josie bat en retraite, mais pas avant d’avoir entendu Lida dire : « Comme ils ont tué Christina. »

Cette nuit-là, Lida se fit trois Pakistanais, l’un après l’autre, une dizaine de passes avec des habitués, surtout dans des voitures. Puis une paire d’Arabes qui la traînent au casino Les Croupiers. Ils lui donnent des jetons pour dix ou vingt livres. Elle joue à la roulette pendant qu’ils jouent aux dés. Elle mise en même temps sur noir et sur rouge et équilibre ses gains en empochant deux cents livres, tout en se gavant de sandwiches gratuits et de café au lait.

Dans le parking, devant l’agence de voyages Aspro, un des Arabes l’encule pendant que l’autre regarde en se branlant. Elle ramasse encore quarante livres.

Elle arrive au Custom House juste au moment où on prend les dernières commandes et dit à Farissey que c’était la nuit la plus facile qu’elle ait eue depuis des mois.

Elle s’assit à côté de lui à l’extrémité du bar, une cannette de K à la main, et une cigarette entre deux doigts couverts de bagues voyantes.

Farissey s’imprègne du désespoir sombre et prudent qui règne au Custom House. Une dizaine de personnes s’agglutinent autour du juke-box, d’où s’échappe une chanson des B-52’s, Love Shack, quatre lesbiennes country se tiennent autour de la table de billard, deux vieux ivrognes sont avachis un peu plus loin, l’un d’eux gueule, l’autre dort dans sa veste brune bien coupée.

« Pourquoi toutes ces bagues ?

— Je les mets quand je travaille. Et je tiens toujours mes clefs à la main. Les seules précautions que je prends en ce moment.

— Comment s’est passée cette espèce d’entretien ?

— Oh ça, c’était rien, juste de la merde. Ta nana est venue et a dit “excusez cette intrusion”, et je lui ai dit qu’elle avait pas à être désolée et qu’elle pouvait aller se faire foutre parce que j’avais déjà tout dit à la police et qu’une gentille fille comme elle n’avait rien à foutre dans ce trou. Et puis il faut aussi dire que tu aurais pu me prévenir qu’elle était en cloque. »

Farissey sentit un spasme dans le bras. Il laissa tomber sa cigarette par terre et la ramassa.

« Comment est-ce que vous en êtes venues à parler de ça ?

— Une des filles a commencé à la bousculer un peu. Rien de sérieux, juste pour la frime, tu vois. Mais ta nana, là, elle a dû croire que c’était pour de vrai, parce qu’elle lui a dit : “Arrête, je suis enceinte.” Y a une ou deux filles qui ont pensé que c’était des conneries, mais j’avais pas l’impression qu’elle était du genre à baratiner.

— Non, c’est pas son genre.

— Elle a dit qu’elle ne savait pas qui était le père. Comme si c’était une affaire. Je lui ai dit : “Comme c’est original !”

Le poivrot bien habillé venait de se réveiller, et il se retourna sur sa chaise. Il toussa. Des fils de vomissures emphysémateuses se déposèrent sur les revers de sa veste. Il les frotta jusqu’à ce que le tissu les absorbe, puis vida le fond de son verre.

« Et qu’est-ce qu’elle va faire maintenant ? demanda Lida. Sa famille, ça va, mais elle, elle a aucune chance. Elle sait pas comment ça marche. Les filles croyaient que c’était une assistante sociale à la con. Elle m’a demandé qui était l’homme qui m’avait frappée pour que j’aie un cocard comme ça, et je lui ai dit que c’était pas un homme.

— Mais maintenant ça va être encore autre chose. Elle doit aller à la prison, interroger les Baja. »

Il comprit à l’expression sur le visage de Lida qu’il n’aurait pas dû dire ça. Ce qu’il vit dans ses yeux était plus profond que la peur ou le sentiment de la trahison.

« Quelqu’un m’a dit que Carl tuerait mon bébé quand il sortira de prison. »

Elle baissa les yeux et dessina des cercles dans les flaques de bière sur le comptoir.

« Qui est-ce qui a raconté ça ? N’importe qui peut répandre des histoires complètement dingues.

— Qu’est-ce que je vais faire, merde, Jack ?

— Demande à Hargest de te protéger. Et puis tu finiras par tout oublier. Comme un mauvais rêve.

— Il va falloir qu’on parle sérieusement un de ces jours, Jack », dit-elle en dessinant cette fois des visages souriants dans la bière.

Un de ces jours…, songea Farissey quand elle partit vers le North Star. Il parvint à convaincre le barman de lui servir quelques verres après l’heure de fermeture légale. Puis à une heure du matin, il décida de rentrer chez lui. Il remarqua qu’il y avait encore de la lumière dans le salon. Il prit Angelina Street, fuma une cigarette, essaya de se calmer. Les bookmakers au-dessus de l’appartement où avait eu lieu le meurtre s’étaient remis au travail. Il songea à ce que lui avait dit Lida. Est-ce que Carl Baja serait capable de tuer un bébé ? Non. Mais d’un autre côté, celui qui avait tué Christina avait aussi tué son bébé, même s’il n’était encore qu’un fœtus. Il songea à l’enfant que portait Christina et qui croissait autour de son sexe, son enveloppe génétique déjà constituée. Quand il naîtrait, allait-il chercher Jess dans les yeux du bébé ? Victoria était maintenant enceinte de trois mois. Elle devait faire une nouvelle échographie dans dix jours. Il en eut la nausée. L’échographie rendait cette vie tangible. Des traits qui se formaient, tout un corps qui grandissait, qui frappait à la porte, qui essayait d’entrer dans la vie.

Tout oublier comme un mauvais rêve. Il sourit tristement, il était bien conscient de ce que son conseil à Lida avait d’hypocrite. Essayer d’oublier quand ils avaient besoin de refaire ce cauchemar, se redresser d’un coup, avec un carnet ou un magnétophone à portée de la main, un Loudon Hargest à côté du lit. À souffler des répliques. À extirper des notes de cette profonde partie de l’âme, ce cœur de l’être dans lequel on ne peut pas enfoncer de couteau, là où rien ne se transforme, rien ne disparaît, rien ne se perd.

Il entra dans l’appartement en silence. Victoria ne dormait pas. Elle était assise devant un sandwich coupé en huit petits morceaux. Deux papiers ayant contenu des barres de chocolat étaient pliés avec un soin extrême sur le côté de l’assiette. Ça lui rappela sa mère, une femme qui avait vieilli à côté de sa radio, en mangeant des tartes aux myrtilles et en rêvant aux jours perdus de sa jeunesse.

Le collier dont Victoria avait hérité était posé sur ses genoux, cassé. C’était le collier de sa grand-mère, tout ce qu’il lui restait, à elle et à Dolores, de cette femme de Trinidad arrivée à Cardiff en 1936 pour lier son destin à celui d’un réfugié vantard qui revenait de la guerre d’Espagne.

Farissey ouvrit une bouteille de vin dans la cuisine. Les rideaux s’emplirent de lumière. Il regarda à travers l’étoffe et vit qu’il s’agissait d’un phare sur Dumballs Road.

« Tu aurais pu accepter ma proposition. Je t’aurais rejointe plus tôt.

— On t’a dit ? »

Elle se mit à tripoter le collier. « On t’a répété que j’avais dit que j’étais enceinte ?

— Oui, on me l’a répété.

— Tu penses que Jess va l’apprendre ?

— Sans doute. De toute manière, il va falloir l’annoncer à tout le monde. Il ne faut pas que Dolores et ta mère l’apprennent par quelqu’un d’autre.

— J’ai pas réfléchi, c’est sorti tout seul.

— T’as bien fait. Quand t’y penses, t’aurais pu perdre le bébé avec ce qui s’est passé là-bas.

— Bon, bon, ça va. Je me sens déjà assez bête comme ça.

— Pourquoi est-ce que Madieson & Madieson n’a pas envoyé quelqu’un pour t’accompagner ?

— Ils l’auraient fait si je l’avais demandé, mais je ne voulais pas donner ce genre d’impression. Et puis, il reste jeudi…»

Farissey essaya de rassembler son courage. Ça voulait dire rencontrer Carl Baja encore une fois. Un des deux seuls hommes qu’il craignait.

« Alors je t’accompagne », dit-il finalement.

À trois heures du matin, Victoria fut réveillée par son cauchemar. Dans son rêve elle remontait en courant les couloirs d’une maison symétrique. Prise de panique, elle trébuchait et faisait une chute sans fin dans un escalier en colimaçon. Puis, elle arrivait dans une immense station de métro où se déroulait une tragédie indéterminée qu’elle devait absolument éviter. Elle reconnaissait cette station, c’était Angel. Elle appuyait sur un bouton pour appeler un ascenseur ; les portes s’ouvraient brusquement. À l’intérieur, elle voyait alors une petite silhouette avec une tête couverte d’étoiles, des pieds dodus. Ça ne pesait rien, c’était tout enveloppé de bandelettes. Puis le petit paquet lui échappait, il était aspiré brusquement par l’appel d’air d’une rame qui l’entraînait dans les profonds tunnels à l’extrémité de la station.

La voix de Farissey brisa le silence et l’obscurité moite et griffue.

« C’est comme la vision de Nabuchodonosor. Il vit une tête d’or et des pieds d’argile. » Un prêtre avait dit un jour à Farissey que la pierre qui avait fracassé cette image était celle sur laquelle Jacob s’était endormi pour rêver de l’échelle qui le menait aux étoiles.

« C’est un rêve d’avortement », avait-elle dit tout simplement.

Il avait allumé la lampe de chevet. Elle était assise toute droite sur le lit. Ses épaules étaient douces au toucher.

« Quand j’étais à Londres, ma station de métro, c’était Angel. Je me revois en train d’attendre sur le quai pour rentrer à l’appartement que je partageais avec d’autres étudiants et raconter tout un tas de mensonges à tout le monde.

— Peut-être que tu t’es mise à en rêver parce que tu ne ressens plus de culpabilité.

— Après l’avortement, il n’y avait qu’une question qui m’obsédait. Je me demandais sans cesse : “Comment peut-on pleurer quelque chose qu’on n’a jamais connu ?” »

Farissey croisa les mains sur la nuque. C’était une expérience qu’il n’avait jamais vécue. Si ce n’est qu’il avait pleuré son innocence, un sentiment qui lui avait toujours manqué, une sérénité qu’il n’avait jamais eue.

« Tu peux toujours prier Macha. »

Farissey expliqua qu’en Irlande, d’où venait son père, Macha était le saint patron des mort-nés, des fausses couches et des fœtus avortés. Un cillineach était construit pour le repos de ces petites âmes qui n’avaient connu aucun destin.

« C’est comme un cimetière ?

— Oui, sauf que c’est toujours un endroit caché, derrière des haies sur des chemins que plus personne n’emprunte. Et ce n’est pas une terre consacrée. Je ne pense pas que les gens s’y rendent, il n’y a pas de tombes, pas de pierres, il n’y a rien. Et pas de noms, non plus. »

Il remarqua que ses mains tremblaient sous la couverture. Il mit ses mains sur les siennes, avec douceur dans un premier temps, puis il les serra pour que toute la tension remonte dans le bout des doigts.

« Ne dis rien, fit Farissey. Tu te rappelles les paroles de Billie Holiday, “Don’t explain.” On va fumer quelques joints et puis rire et pleurer et rire encore et pleurer, jusqu’à ce qu’on s’endorme. »

Elle voulait juste qu’il la tienne dans ses bras. Et il la serra contre lui jusqu’à ce qu’elle s’endorme profondément. Lorsque le réveil sonna à huit heures moins le quart, il s’éveilla avec devant les yeux l’image de Jess en habit d’arlequin.

Il la tenait toujours contre lui, elle était plus douce que jamais.

Jeudi matin, ils se retrouvèrent dans un parloir à la prison de Cardiff. Farissey fut à nouveau frappé par la masse menaçante de Carl Baja avec sa petite barbe et sa fine moustache. Il avait pris plus de cinq kilos depuis son incarcération, mais il n’en paraissait que plus fort, plus beau et plus sûr de lui. Carl présenta une chaise à Victoria. Le gardien quitta la pièce, mais laissa la porte ouverte. Tony Baja serra la main de Victoria avec énergie. Il était plus maigre, plus vif, animé d’énergies désordonnées tandis que Carl était tout en économie, en puissance contenue. Les Baja se glissèrent sans effort sur les petites chaises puis se figèrent dans une immobilité quasi bouddhique.

Ces deux géants étaient entourés d’une aura comme s’ils possédaient une intuition commune, une forme de télépathie si vivace qu’elle sortait de ses limites et absorbait Farissey dans ses ondes, denses et malveillantes. Sans modifier l’expression de son visage, Tony faisait comprendre à Farissey que Victoria était plutôt pas mal comme petite salope à moitié noire, et qu’il se la baiserait bien, mais qu’il était aussi assez malin pour retourner toute possibilité à son avantage, même si cette possibilité s’incarnait de façon lointaine dans cette fille qui ne connaissait rien à rien et avait pourtant l’énergie de faire quelques vaguelettes là où les choses étaient susceptibles de changer.

Farissey posa deux cartouches de cigarettes sur la table.

Carl prit les vingt paquets de Benson & Hedges. Un sourire se dessina imperceptiblement sur ce visage qui semblait avoir été taillé dans le marbre. Tu as fait ton devoir disait ce sourire, plutôt que tu m’as apporté un cadeau.

« Ça nous change de la cour de récréation, dit Farissey.

— Moi, j’ai plutôt l’impression de m’y retrouver au contraire, répondit Tony Baja.

— C’est bon de savoir que quelqu’un nous écoute, dit Carl d’une voix grave et épaisse. On doit dire la vérité. »

Il joignit les pouces et le bout des doigts en formant une sorte de pagode sous son menton. Il était tout attentif. Les yeux grands ouverts.

« On dit que vous aviez quelque chose à reprocher à Christina, fit Victoria pour commencer.

— C’est sûr qu’on lui en voulait un peu à cette prostituée, hein, Tony ? Elle n’est pas venue à ce procès à la con. Et elle était censée témoigner en notre faveur. On voit pas beaucoup de cadavres à la barre, non ?

— C’est vrai », fit-elle avec un sourire retenu, sans trop savoir s’il s’agissait là d’une plaisanterie ou d’une menace. « Il n’est pas logique de se débarrasser de son témoin. Mais ça établit un lien, et lorsque des gens de votre réputation se trouvent liés…

— Quelle réputation ? » demanda Tony Baja. La tonalité de sa voix était la même que le si d’une guitare.

« La police affirme que vous êtes les deux chefs d’un gang connu sous le nom d’Inited Idren, dit Victoria en consultant ses notes. Ils disent que c’est une organisation qui compte parmi ses activités le proxénétisme, la vente de drogues, la possession d’armes à feu, l’extorsion, le racket.

— C’est du bla-bla, rien de plus, dit Carl en mâchant le filtre de sa cigarette comme s’il était déterminé à en extraire tous les produits chimiques. On n’a rien à voir avec la prostitution.

— Oui, mais on ne peut pas nier la possession d’armes à feu, répliqua Victoria. Au festival de Glastonbury en 1984, vous êtes allés voir tous les hippies qui dealaient et vous leur avez collé des fusils à canon scié sous le nez. Vous leur avez volé leur marchandise que vous avez revendue pour des milliers de livres.

— Oui, mais ça, c’était exceptionnel, dit Carl. Vous voyez, c’est parce que j’ai appris qu’ils vendaient de la drogue à des gosses de treize, quatorze ans. Moi aussi, j’ai deux enfants. Je ne veux pas qu’ils soient exposés à ce danger quand ils grandiront. Comme je l’ai dit devant le tribunal, on faisait tout simplement le travail que la police devrait faire.

— Et vos rapports avec les Yardies ?

— Notre famille vient de Sainte-Lucie. Les Yardies viennent de Jamaïque. Bien sûr que j’en vois de temps en temps quand je vais à Birmingham pour travailler dans la sécurité. C’est tout. »

Puis ce fut Tony qui prit la parole, pour expliquer qu’il y avait un monde entre vendre un peu de drogue, se garder de la compétition, et commettre le genre de crime de dégénéré dont Christina avait été la victime. Farissey remarquait leur façon de fonctionner. Quand l’un parlait, l’autre fixait Victoria du regard, guettait le moindre signe qui la trahirait. Ils attendaient, observaient, alternaient. Et juste au moment où on avait l’impression que leur intérêt se relâchait, qu’ils étaient moins alertes et évitaient les questions, les Baja se virent récompensés par une révélation, quand Tony mentionna que la moitié de l’équipe de billard d’Acram était à l’Avondale la nuit du samedi au dimanche de Pâques.

« On avait besoin d’aide pour faire un peu de ménage au Casablanca. Alors je suis allé voir à l’Avondale. Il n’y avait pas un seul de nos gars, mais cinq ou six gars d’Acram. Le bancal victime de la thalidomide qui se sert de son gros orteil pour appuyer sa canne de billard, et le professionnel, là, Jimmy the Hat. Un grand joueur, mais un connard. Ils étaient tous complètement partis. Le guitariste, aussi, avec les cheveux blonds et la queue de cheval. Il avait dû se prendre un acide ou une merde du genre. Tu le connais, Carl.

— Ouais, il s’appelle Jess », dit Carl Baja avec une ombre de vénalité au coin de la lèvre et de l’œil. Pensait-il à l’avenir ou au passé ? Farissey n’aurait su le dire.

« Y avait-il quelqu’un d’autre sur Angelina Street ce soir-là ?

— Il y avait tout un tas de gens », dit Carl Baja avec, maintenant, un peu d’enthousiasme dans la voix. Puis il marqua une pause : interrogateur, furieux. Il remua son énorme corps sur sa chaise. « Attends un peu. Qu’est-ce que c’est que cette connerie ? T’étais là, Jack. Dis-lui. Vous vous foutez de moi ou quoi ? »

Farissey haussa les épaules, tous les yeux étaient maintenant rivés sur lui. Des yeux bons, des yeux mauvais, des yeux dans lesquels brûlaient les flammes de la trahison.

Sentant qu’il tenait quelque chose, Tony Baja prit la parole, nomma JD parmi ceux qui étaient présents avec « cette espèce de cartomancienne ».

« Tu sais bien de qui je veux parler, Carl. Une métisse, celle qui s’est fait baiser par tous les vieux. Trop vieille pour nous. Et puis on choisit mieux, nous.

— Dolores ? » suggéra Farissey.

Ils savaient très bien que le but du jeu était d’humilier Victoria en nommant sa tante dans ce contexte.

« Ouais, c’est elle », dit Tony, et il se mit à décrire les pouilleux qui traînaient autour d’elle, pour une raison ou pour une autre, tandis que Farissey voyait sur le beau visage anguleux de Victoria se succéder la colère, le refus, la détermination, une palette d’émotions parlant de noblesse et de révoltes enfantines, d’un ensemble complexe de peurs qui seraient faciles à dissiper par un sourire sur le visage de l’autre, un geste de compassion, ou les simples mots du pardon que trois des quatre personnes présentes dans cette pièce sans fenêtre, incroyablement poussiéreuse, tenaient par-dessus tout à entendre.

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