Au bout des docks

Burke Sean · Chapitre 9 sur 17

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Au bout des docks

Chapitre 8

 

Le samedi en huit, Farissey vit Jess adossé à la rambarde sur les quais. C’était plutôt malin de le choper un samedi à l’heure du déjeuner, quand il avait les nerfs en boule. Rien d’autre à faire que d’accueillir Jess avec une courtoisie distante. Farissey s’avança vers cette silhouette de lutin qui aurait trop grandi. Il portait un cuir de motard. Pourquoi fallait-il qu’il paraisse toujours aussi sûr de lui, même dans cette rue victorienne avec, derrière lui, le fleuve boueux et sans vie ? Il était comme un cavalier de l’enfer dans ce lieu en ruine battu par les vents.

« Je joue au Hoskins Club, ce soir, tu veux venir, Black Jack ? Black Jack Farissey ?

— Le Hoskins Club ? On verra…

— Je te fais entrer gratuitement…», dit Jess avec un sourire. Il rejeta une mèche de cheveux qui lui tombait sur le front. Un geste qui rappela à Farissey leur adolescence. Son esprit remonta vingt-cinq ans en arrière et il revit Jess, un adolescent doux et dégingandé. Il avait pris du poids depuis, mais ça lui allait bien. Pourtant quelque chose était mort en Jess, mort pour toujours. Vie déçue d’un rêveur qui laisse passer les années sans rien construire. Qui finit en mystique du cœur, qui a tout vu, tout connu qui a sombré dans la drogue, est devenu un coursier sur sa moto et un roadie pour des groupes de deuxième catégorie et des troupes de théâtre. Un certain savoir-faire, mais sans aucune classe, une tignasse blonde comme une chanson, un petit air inoffensif aux yeux des jeunes femmes parce que toujours en fuite, flottant toujours vers l’avant comme un nuage transpercé par les rayons du soleil, pour faire de leurs yeux le lieu de son exil. Il n’était pas si différent de ce qu’aurait été Farissey si le sexe avait été sa drogue principale, si son désir s’était manifesté en une longue suite de beautés faciles, allant et venant avec les saisons et les marées, dont on ne se souvient que rarement, mais qui incitent toujours à l’action jusqu’à ce que le reflet se mette à poser des questions, à parler.

« Tu as réfléchi à ma proposition ?

— Je me débrouille assez bien comme ça. »

Farissey avait la gueule de bois, c’était comme s’il n’avait plus aucune sensation dans la tête, la bouche, les mains. Ses pensées lui venaient trop vite, partaient dans tous les sens, sans organisation centrale.

« Tu renonces, en d’autres termes. C’est bien ça ?

— Nous renonçons tous, Jess. T’as des contacts, j’ai des contacts. Tu fourgues de la drogue, je fourgue des drogues légales.

— C’est bon, Jack, on laisse tomber », dit Jess en se tournant vers la Taff et en retrouvant son calme et ses forces comme un boxeur entre deux rounds. « Comment ça va pour toi ?

— Moi ? J’ai mal à la tête et je me demande ce que tu fous encore là quand je t’ai tout donné pour que tu puisses t’en aller à Manchester.

— Je suis obligé de rester ici.

— Liberté sous condition ? »

Jess sentit cette vieille colère familière s’emparer de lui au moment où il répondit : « Fais pas le malin, Jack. Victoria est venue me voir. Elle était toute retournée à cause de toi. Elle avait besoin qu’on la console, alors je l’ai consolée. C’est autour de la Saint-Valentin qu’on a conçu ce petit être, c’est pas vrai, Jack ? Et elle avait deux amoureux. J’ai fait un petit calcul sur les dates et je me suis dit que j’étais moralement obligé de m’impliquer dans tout ça. »

Farissey alluma une cigarette et s’accroupit, adossé à la rambarde. Dans son costume en lin, trop grand pour lui, il ressemblait à un gros insecte implacable. Le sentiment de l’absence le reprenait, sa poitrine se serra, son estomac se noua, il était comme en manque, il aurait pu vomir. Il se souvint de Lida Varaillon, avachie sur le bar un soir, qui jouait à retirer et à remettre ses bagues. « Une mère, ça compte, un père c’est rien », lui avait-elle dit.

« Attends un peu, attends un peu », dit Farissey qui comprend que la partie lui échappe, que ce jeu a pris des directions que lui-même n’aurait jamais envisagées. « Tu veux dire que tu demandes à avoir la responsabilité de l’enfant ?

— Bien sûr. Le moment est venu. Ça correspond au bon moment dans ma vie. »

Jess s’appuya à la rambarde. Une couronne de moucherons se formait autour de sa tête et de son cou.

« Et qu’est-ce que tu vas faire, Jess ? Des analyses de sang, des analyses de sperme, des convocations au tribunal, des témoins ? Tu crois pas qu’on en a assez comme ça pour le moment ? Et puis tu lui apporteras ce que je ne peux pas lui apporter ? Arrête un peu, Jess. Tu détestes les femmes. Et tu ne les détestes jamais autant que quand tu fais semblant de les aimer. »

Farissey aperçut un pingouin flottant sur l’écume comme un souverain. Il soutint le regard de Jess, d’un bleu perçant.

« Qu’est-ce que tu veux dire, Jack ?

— Tu sais très bien ce que je veux dire », répondit Farissey en aspirant profondément la fumée de sa cigarette qui, se mélangeant à l’adrénaline, faisait de ses poumons une vallée large et dangereuse. La puissance et la peur se mêlaient dans sa poitrine.

« Tu dis que tu te souviens de ce samedi soir ? Peut-être. Mais je me souviens de ce qui s’est passé un peu plus tôt le même jour. Je sais avec qui tu te disputais, ce n’était pas Vicky et c’est personne qu’on puisse contacter maintenant. »

Il vit Jess battre en retraite, se replier, lâcher du terrain ; ils ne pouvaient pas se permettre d’acculer l’autre à un désespoir tel que seul un aveu lui aurait permis d’en sortir. Mais Farissey continuait quand même, comme un joueur de billard qui fait disparaître toutes les boules alors qu’il a déjà gagné la partie.

« Tu sais que le dossier de la défense avance bien, Jess. Je suis sûr que ces deux types vont s’en sortir. Ils vont se retrouver dans la rue et là, personne ne sait de qui ils vont se venger. »

Farissey passa l’après-midi à boire seul au Packet. Cinq jours plus tôt, Victoria était sortie, vêtue d’une veste en daim et d’une courte jupe noire. La même jupe que Jess lui demandait de mettre pour ces occasions. Jess lui avait dit qu’entre eux, ils s’étaient créé un petit théâtre de la passion qui consistait à retarder le moment de l’orgasme tout comme de très jeunes enfants retardent au maximum le moment de déféquer pour en ressentir la chaleur et le plaisir, jusqu’à ce que le besoin se fasse si fort qu’il les oblige à renoncer à leur jeu.

Il commençait par la prendre dans ses bras, posait des baisers sur sa peau, la déshabillait, la massait, puis Jess guidait sa main entre ses jambes et lui caressait les tétons, tandis qu’elle arrivait lentement jusqu’au bord de l’orgasme. Puis il retirait sa main et appuyait fermement sur ses cuisses jusqu’à ce que le désir décroisse et que son corps retrouve le repos. Alors, ils se rhabillaient, fumaient une cigarette, faisaient du thé, et finissaient par se rejouer cette scène, pour arriver à un délire plus profond encore, une excitation et une courbe de plaisir plus vertigineuses. Ou alors, ils restaient assis, nus, et ils se regardaient jusqu’à ce qu’elle puisse voir le bleu profond de ses yeux et lui, la teinte sépia des siens, là, juste à distance de ses doigts et pourtant hors de portée.

Ils partaient se promener, faire des achats ou ils montaient dans un bus pour imposer des limites extérieures à cette tentation. Assis à l’étage, au fond du bus, Jess glissait sa main entre ses jambes et caressait lentement son clitoris, faisant naître le désir au rythme des arrêts, des départs et des soubresauts du véhicule. Les passagers sentaient ce qui se passait, non pas en raison de quelque indice visible, mais à cause de l’aura pesante qui les entourait tout en les isolant.

Une fois le trajet terminé, ils retournaient dans l’appartement de Jess sur Atlantic Wharf. Les rites du déshabillage et du rhabillage se répétaient jusqu’à ce qu’il ne puisse plus tenir et soit obligé de la pénétrer, avec une extrême lenteur, faisant descendre ses doigts depuis la base de son cou jusqu’à la raie de ses fesses, entrant et sortant jusqu’à ce que ce long rituel s’achève en une cascade d’étoiles, une explosion de couleurs rares, une suite d’images du soleil filtrant à travers les arbres ou de grottes sous-marines. Un peu plus tard, quand le monde avait perdu sa lumière, ils se mettaient à boire et s’entraînaient mutuellement dans une autre forme de folie rituelle.

Farissey s’interdit de penser plus avant, commanda une pinte de SA et s’abandonna au miroir extrêmement orné du Packet. Il posa au miroir une question sur un coin des plus reculés de son être. De quelle autre façon Jess tenait-il Victoria sous son emprise ? Était-ce un pouvoir plus grand que celui de la chair ? Jess lui avait-il dit « la vérité » sur cette nuit à Angelina Street ? Ou est-ce que cela avait à voir avec le bébé ? Était-ce encore quelque chose de totalement différent ? Un pacte, un subtil chantage ? L’image de l’échographie lui traversa l’esprit : cette petite chose, incompréhensible, recroquevillée sur elle-même et qui attendait de pouvoir se déplier, pour trouver sa forme et ses traits. Il porta sa pinte de SA à ses lèvres d’un geste distrait. Une lumière intense se refléta dans sa couleur ambrée. Il songea à l’Immaculée Conception, à la façon dont le Saint-Esprit avait fécondé la Sainte Vierge comme des rayons de soleil passant à travers une vitre sans la briser.

« Tu sais que je suis capable de ressentir ta douleur », avait dit Victoria à Farissey quand, après avoir bu longuement dans la solitude, il était revenu vers sept heures et demie ce soir-là. Il se tenait à distance, se regardait dans le miroir. Il avait l’air tellement abattu, presque vaincu. Ses cheveux étaient longs et gras, rejetés en arrière par-dessus son front, il aurait presque pu avoir l’air d’un voyou, sans ses mèches grises qui parcouraient sa chevelure comme des rayons de soleil à la surface d’une rivière. Il se vit dans dix ans, avec des cheveux d’un gris métallique et le visage rougi, marqué, d’un petit commerçant déçu.

« Tu ressens ma douleur ? » dit-il en murmurant presque et en se servant un verre de whisky dans la cuisine avant d’ouvrir les rideaux. Il apercevait de temps à autre une lumière sur la façade d’une maison le long de la Taff à Grangetown.

« Oui, Jack, je peux ressentir tout ce que t’inflige cette histoire. Je sais ce que Jess a dit, fit-elle en allant le rejoindre près de la fenêtre. Je suis honnête avec toi. »

Imagine-toi comme quelque chose de doux, une mer chaude qu’aucun objet solide ou tranchant ne saurait blesser. C’était ce qu’avait dit Jess, ses ordres tandis qu’elle s’agenouillait par terre dans son appartement et qu’elle attendait en se demandant pourquoi diable il mettait un préservatif. Puis il avait commencé et elle aussi et elle avait pleuré en silence comme si elle cherchait à absorber ses propres larmes, elle aurait pu tuer, ou griffer et poignarder, parce qu’elle était elle-même griffée et poignardée par cet animal. Le sang montait au visage de Jess, comme des veines sur du blanc de poulet, tandis qu’il serrait le préservatif à la base de son pénis.

« C’était horrible, mais je crois que je me sentais obligée d’y retourner une dernière fois pour être sûre », dit-elle à voix basse, s’adressant autant à elle-même qu’à Farissey. « Alors oui, j’ai menti. Mais juste une fois. Combien de mensonges me dis-tu ? Je ne sais même pas avec qui ou avec quoi je vis. »

Quand il prit la parole, ce fut d’une voix traînante comme une ombre en plein midi.

« Je ne me rappelle rien de ce qui s’est passé cette nuit. Rien après une heure du matin, quand j’ai quitté l’Avondale avec Jess, qui déconnait à bloc en me disant que je devais l’aider à conclure un deal à la con. Et en plus, tu sais ce que faisait Jess le jour où Christina a été tuée ? Et tu sais avec qui était ce connard de hippie ce samedi ? Et toutes les drogues qu’il s’était envoyées ? Il avait pris au moins cinq trucs différents, y compris des tonnes d’angel dust. Et Dieu sait quoi encore.

— Attends un peu, attends, fit-elle avec colère. Ça devient un peu systématique, ça, tu crois pas, Jack ?

C’est trop beau. Tout ça, ça te sert d’alibi pour que tu continues à fuir, à boire, à te ronger et à ne pas t’investir dans cette partie parce que tu n’en as pas la maîtrise totale sans laquelle tu ne peux pas vivre.

— Je ne suis pas parano, et même si je l’étais, ça ne veut pas dire que Jess n’était pas chez Christina deux jours avant qu’elle se fasse tuer et que je ne l’ai pas entendu dire : “Personne déconne avec moi, salope, personne déconne avec moi, tu m’entends, salope !” Il disait ça à Christina dans le couloir du Packet à l’heure du déjeuner, le même jour. »

Il se tenait droit, soutenait son regard. Ses yeux à elle lui disaient aussi : ça ne veut pas dire non plus que tu n’as pas pris de cette poudre toi-même, Jack, ou quelques acides et que tu as oublié ce que tu as fait ensuite. Des choses fixées sur pellicule par ce Dieu qui, comme tu te l’imagines, a sa caméra constamment braquée sur toi, un Dieu étranger qui n’existe que pour glorifier ta solitude et t’offrir un public pour ce spectacle dans lequel tu es à la fois l’acteur, l’auteur et le metteur en scène. Ou que tu ne t’es pas perdu dans un terrible chaos pendant que le film continue à être projeté, mais qu’il n’y a plus de public dans la salle, et que l’auteur abandonne son scénario comme le deus absconditus de tes sombres prières.

« Je sais que Jess était avec elle, dit Victoria. Il me l’a dit la dernière fois que je l’ai vu. Ce que toi tu ne sais pas, c’est qu’il a aidé Christina à faire ses valises ce jour-là. Il lui a donné près de trois cents livres et il l’a mise dans le train de quatre heures vingt-cinq pour Paddington.

— Tu dis que tu peux ressentir ma douleur. Alors, mets-toi contre le mur, lève les mains en l’air et dis-moi encore que tu peux ressentir ma douleur. Quand je vais me retourner, je veux te voir les deux mains en l’air et je veux que tu dises : “Tu sais que je peux ressentir ta douleur.” »

Elle battit en retraite.

« On a passé un marché, dit-elle d’une voix douce, sans baisser les yeux. Tu te rappelles ?

— Dis-moi que tu peux ressentir ma douleur ! Lève les mains et dis-moi que tu peux ressentir ma douleur ! Allez ! »

Sa voix n’était plus qu’un sifflement entre ses dents serrées. « Si tu peux le dire, tu peux aussi le faire, tu peux le ressentir », fit-il en se rinçant la bouche avec du whisky.

— Je ne voulais pas être condescendante, Jack. » Elle recula jusqu’au mur, inquiète. La vue de Farissey n’était pas troublée par l’ivresse, mais par une folie et une rage qu’entretenait la boisson : peut-être aussi par une immense fatigue. « J’essaie seulement de te dire que je compatis.

— Je ne veux pas de compassion, je veux de l’empathie. Et tout de suite », dit-il en faisant un pas vers elle, comme vers une proie, raide et pourtant avec des mouvements de danseur de ballet, comme un danseur soufi.

« Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? » Sa voix s’était faite toute petite ; c’était si poignant qu’il aurait pu la serrer dans ses bras, mais elle ne réagissait que trop bien. Il y avait trop d’elle-même en tout. Elle ne pouvait pas sortir sans sortir d’elle-même, comme cette vague mystique qui après avoir tout balayé sur son passage doit encore se supprimer.

« Mets tes mains au-dessus de ta tête et contre le mur, merde ! Et dis-moi que tu ressens ma douleur », s’écria-t-il en prenant son verre de whisky d’un geste violent ; il tournait autour d’elle comme autour d’une proie, tandis qu’elle restait prostrée contre le mur, tout en lançant un défi du fond de sa peur, renonçant à être une créature de chair et d’esprit que l’on pouvait déshabiller, fouiller ou crucifier.

« Jack, Jack », sa voix, tremblante comme une fleur, se brisait et lui disait qu’il pourrait l’aimer, mais pas tant qu’il n’aurait pas vu ces espaces blancs, délétères comme des étendues marécageuses, qui lui déchiraient la tête et lui causaient une horreur du vide comparable à celle qui le hantait. Pas tant qu’il n’aurait pas vu l’image parfaite de sa propre désolation. Et maintenant ils étaient face à face.

« Merde ! Mets tes… »

Et elle leva les bras. Elle leva les yeux au ciel puis tourna son regard vers lui.

Il dut voir alors une image qui le renvoya à sa maladie, puisqu’à ce moment-là, il s’assoit et l’invite à faire de même. Pendant l’heure qui suit, il la retient prisonnière de ses paroles, il se sert à boire, il se dénigre et lui dit qu’elle doit le quitter pour son bien. Puis quand il finit par se taire, il prend son verre et l’écrase dans sa main. Les éclats lui rentrent dans la main et le sang se met à couler sur son pantalon noir. Il continue de broyer le verre, jusqu’à ce que Victoria éloigne ses mains l’une de l’autre.

Il obéit comme un enfant perdu. Le message qu’il essaie de transmettre est le suivant : « Je suis si courageux ; je suis tellement libre et détaché que je pourrais mourir. » Mais la vérité, et elle le sait, c’est qu’il veut seulement dire, à sa façon, simple, poignante et égoïste : « Aimez-moi, vous tous, ou regardez-moi me tuer. » Il s’agissait d’un mépris de la mort qui s’apparentait davantage au refus de la regarder en face. Ce refus se mêlait aux souvenirs et aux regrets et à la confusion qui se lisaient sur son visage, trahissant non plus la douleur, mais une élévation mystique, comme si cette expérience lui avait rendu une vision claire, que rien ne pourrait désormais obscurcir ; la lumière baignant l’escalier se reflétait dans ses iris bruns et maintenant translucides et cette lumière avait retrouvé son caractère céleste, qui se reflétait et retrouvait sa noblesse dans ses yeux marron et maintenant translucides.

Une heure plus tard, il se réveilla dans son fauteuil. La porte de la chambre à coucher était fermée comme pour l’exclure. Il se rendit à la cuisine d’un pas hésitant, et sortit des gélules de benzédrine du fond d’un congélateur. Il en ouvrit deux – juste assez pour faire passer l’effet de l’alcool – et il sniffa la poudre à même la table. Il avait juste le temps d’arriver à l’heure pour le concert de Jess au Hoskins Club. Il se rassit dans le fauteuil et but un verre de whisky pour atténuer l’effet du speed. Il se rappela ce que lui avait dit Jess au début de sa relation avec Victoria. Mélangeons tout ça, Black Jack. Comme du ciment dans un seau. Puis les questions de Victoria lui revinrent à l’esprit. Pourquoi Jess avait-il enlevé son préservatif au moment de jouir ? C’était logique. C’était Farissey qui avait fait une erreur en disant à Jess qu’il ne se protégeait pas. Pourquoi continuer à mettre des préservatifs, maintenant qu’elle était enceinte ? Facile : aucune raison de se défaire de sa semence quand elle ne pouvait avoir aucune conséquence.

Jack ? entend-il alors qu’il arrive au bas de l’escalier. Il y a comme une supplique étouffé dans sa voix. Il refuse de répondre. Il aspire l’air de la rue. C’est le jeu qu’ils ont joué jusque-là : il boit, elle est infidèle, lui contre Jess. Toujours à s’observer comme des animaux qui ont traqué et fui si longtemps, qu’on ne sait plus qui est le chasseur et qui est la proie.

Le Hoskins Club se trouvait sur Dumballs Road, une friche industrielle, sans habitations, peuplée d’usines aux machines rongées par la rouille. Jess avait rassemblé pour la soirée un trio qui portait le nom parfaitement

approprié de Sharkworld (1). Ils commencèrent par une version salsa de Move With Me de Tim Buckley, puis enchaînèrent avec des morceaux de rhythm and blues connus, ajoutèrent une interprétation parfaite de Little Ivy de Jimi Hendrix. Hear My Train A’Coming était une catastrophe, mais la version atténuée de Machine Gun par Jess renvoyait un éclat ou un écho de la violence sourde de Hendrix, de son violent deuil.

Farissey s’était installé au coin du bar. La sœur de Jess, Sophie, alla se glisser à côté de lui. C’était une punk, dodue, âgée de trente-sept ans, aux cheveux rouge vif et aux yeux humides.

Après une série de relations sans lendemain, Sophie était retournée chez sa mère avec ce même air de lassitude boudeuse qu’elle avait eu pour la rejeter, dix-huit ans auparavant.

« Il joue bien, ce soir », dit Sophie.

Il y avait environ deux cents personnes entassées dans le club. Parmi tous ces corps agglutinés, Jess repéra Farissey.

« Le morceau suivant est dédié à quelqu’un que j’ai fait venir spécialement », dit Jess.

Il joua un riff rock funk des plus délicats. Il l’étira jusqu’à la limite du supportable, et les notes titillaient quelque recoin caché de l’esprit de Farissey.

« Je disais qu’il joue bien », lui cria la sœur de Jess dans l’oreille.

Puis on entendit les paroles de Kicks de Lou Reed. Après l’alcool, la drogue et le sexe, qu’est-ce qu’il faut ? Tuer pour s’amuser. À quel prix la vie apparaît, et comme elle est bon marché quand il s’agit de la prendre.

« Il a sa montée d’adrénaline ? répliqua Farissey.

— Qu’est-ce qui se passe avec Victoria ? Ma mère pense qu’elle va faire sa connaissance.

— Et pourquoi est-ce que ta mère voudrait rencontrer Victoria ?

— Elle a craché tout ce fric pour que Jess prenne des leçons de conduite. Elle dit qu’il faut une voiture quand on a des gosses. Avec ça, nous on se retrouve sur la touche, Jack. »

Sophie se recoiffa d’un air timide, toujours adossée au bar.

« Il a failli y avoir quelque chose entre nous.

— C’était il y a longtemps, quand on était jeunes. »

Jess était en train d’imiter la folie de Lou Reed et y ajoutait la sienne. Il chantait comme un homme à moitié étranglé ou qui se noie sous les vagues, il parlait du meurtre et de l’extase, l’ultime motif d’une série qui arrive à épuisement.

« Tu sais pourquoi, moi, j’ai pas eu de gosses ?

— Tu n’as jamais rencontré le mec qu’il fallait ?

— Alors, je vois que tu ne sais pas. »

Jess avait enchaîné avec un morceau de sa composition, un air jazzy qui s’intitulait Magic Girl, sur lequel Farissey avait ajouté des paroles pudiques : My girl’s full of tricks/She’s a ventriloquist/Throws her husband’s voice outside the door/And that gets me going good : Gets me going like a good boy should.

« T’écrivais des textes pour lui, non ?

— Oui, c’est vrai. »

Il y avait maintenant plus de dix ans qu’il n’avait plus rien écrit. Le rock lui était alors apparu comme une musique infantile. Jess rassemblait ses raisons : un autre refus, une autre rupture.

Jess joua quelques morceaux des Cowboy Junkies, puis comme un somnambule interpréta des standards tels que Sweet Home Alabama. Il finit par une chanson de Steely Dan. Il répéta le refrain jusqu’à ce que le public le reprenne. La roue tournait… pour le ramener où ? Dans cette pièce où le sang coulait à si bon marché ?

À l’extérieur du club, on félicitait Jess. Il remontait la longue rue industrielle, sa guitare sous le bras. La plupart des membres du groupe partirent en direction des docks en quête d’alcool. Quand la foule se dispersa enfin, Jess invita Farissey à l’accompagner jusque chez lui dans son appartement d’Atlantic Wharf.

L’appartement était au treizième étage. Atlantic Wharf était un nouvel ensemble immobilier construit sur East Dock, pâle copie de Canary Wharf. Quand Jess ouvrit la porte, il sembla oublier que Farissey était à ses côtés. On sentait dans l’air le souffle de la solitude. La porte se refermait sur l’appartement, autorisant le souvenir à vivre côte à côte avec le désir. Lorsqu’il était à l’intérieur, Jess voulait être près de la fenêtre.

Farissey lança à nouveau un regard circulaire sur l’ordre morne et las qui régnait dans l’appartement de Jess, avec ses plantes grasses, les guitares électriques et acoustiques, la mandoline sérieusement abîmée, les amplis, la sono, le vieux bureau dans un coin, une mauvaise imitation d’un meuble dix-neuvième, où il rangeait ses préservatifs, ses drogues et ses partitions. Jess avait arrangé soigneusement la valise qui contenait ses drogues dans l’un des compartiments du meuble. Cent vingt médiators faits de divers matériaux étaient exposés et étiquetés sur une autre table. (Jess disait qu’il ne lui en manquait que trente pour égaler la plus grande collection du monde.) Plus de mille quarante-cinq tours étaient rangés par ordre alphabétique sur des étagères le long des murs. Le seul désordre était créé par les mouvements des poissons exotiques dans l’aquarium. Jess disait avoir sauvé ces poissons quand sa mère avait arrêté de travailler à l’Aquarium de Butetown.

Ils firent alterner les sulfates et la coke, tout en ouvrant des bouteilles de Grolsch. Jess répétait en marmonnant qu’il était extrêmement déçu que Farissey l’ait maintenu dans l’ignorance. Il avait éprouvé la même chose quand Farissey était parti dans le nord pour faire des études de pharmacie. Il avait le sentiment que Farissey lui avait volé son âme pour la jeter ensuite. Et il le ressentait à nouveau à ce moment, là, littéralement.

Jess parlait de Victoria, du bébé. Il invoquait ces sociétés sud-américaines où tous les hommes qui ont couché avec une femme pendant les neuf mois de sa grossesse sont considérés comme des pères biologiques communs. Il savait aussi que les Canela du Brésil pensaient que le bébé aurait les traits de l’homme qui avait donné le plus de sperme pendant la grossesse de la femme.

Il tissa un rêve impossible. Jack et lui-même étaient réunis dans ce fœtus. Leur sperme avait fécondé l’œuf et s’était mêlé en une alchimie inconcevable. C’était un enfant du miracle. Victoria n’était que l’urne, l’occasion, la toile sur laquelle le fruit était accroché.

« Moitié Simmonds, moitié Farissey, qu’est-ce que tu dirais de ça ? »

Jess se tut. Il prit sa guitare qui n’était pas branchée. Sa main gauche remontait le long du manche avec la précision mécanique et déterminée d’une araignée tropicale.

Tout est à l’envers dans l’esprit de Jess, songea Farissey. Jess était maintenant tapi dans l’ombre. Ce qu’il avait fui jusque-là devenait une tentation, un risque, un refuge. Les jeux auxquels il se livrait avec des filles et des miroirs n’étaient plus nécessaires pour le moment. Jess n’avait plus besoin de fuir son être, car il était à nouveau imprégné du sentiment de la perte et de l’attente de la perte.

« Ta femme, merde ! La nana de Jack ! » Il fit une grimace méprisante pour dire le mot « nana ». « Nana », un mot qui n’avait rien à voir avec toute cette histoire.

Jess alla à la fenêtre et regarda Butetown suspendu entre son identité diurne et son identité nocturne. Il se parlait tout seul. Butetown pourra bien attendre un jour, non ? Bien sûr que oui. Attendre Jess. Et Manchester aussi. Cette salope peut attendre quelques semaines, non ?

La vue de la fenêtre disait à Jess tout ce qu’il gagnerait en crédibilité très bientôt. Ses petites affaires minables feraient de lui un personnage dans sa ville natale. Jess parlait des habitants de Butetown comme s’ils étaient autant de mouches mortes ou des colonies de termites rampant vers leur extermination. Il aperçut la tour de la prison et sa folie monta d’un cran. Les Baja étaient là-bas. Lui, il était ici. Bientôt il aurait toute la ville à sa botte.

« Ils seront défoncés avec ma came toute la journée et ils ne sauront même pas d’où elle vient…»

Ça pouvait attendre, tout ça, attendre le jour, attendre Jess.

« Jack, mon vieux, il faut qu’on reste proches, toi et moi. Comme ça ! » Il croisa les doigts à hauteur de sa tempe. On aurait dit une pince.

Farissey repartit sans dire au revoir. Ça n’avait jamais fait partie de leur rituel. Jess croyait être partout, être tout. Il confondait sa solitude avec le pouvoir : elle aurait pu remplir des océans, des déserts.

Farissey descendit les treize étages par l’ascenseur. À l’extérieur, les lumières blanches des maisons jouaient sur la surface de l’eau qu’une légère brise agitait. Il sentit les yeux de Jess rivés sur lui, qui l’observaient depuis là-haut. C’était sans importance. Il n’était pas libre, ça, en aucun cas, mais il pouvait encore bouger.

On voyait les premières lueurs du jour dans le ciel. Il descendit jusqu’à la mer. Il voulait se fondre au jour naissant. Il rentra chez lui sur la pointe des pieds, ouvrit une bouteille de vin blanc glacé et l’emporta sur la plage.

Il repensa à ce qui s’était passé dix ou douze ans auparavant. Bénarès. Il revenait juste à Cardiff après avoir obtenu son diplôme de pharmacien. Il n’était pas pressé de se mettre au travail. Il était parti en Inde avec Jess dans l’intention de créer une histoire picturale de Calcutta. Il n’en était rien sorti. Jess avait dû calmer le père d’une fille en lui donnant son appareil photo. Ensuite, ils s’étaient retrouvés en rade à Bénarès, à regarder le fleuve et à s’injecter de la morphine en compagnie de brahmanes cancéreux. C’était à ce moment-là que Jess était revenu dans sa vie et qu’il avait laissé faire.

Il savait désormais qu’il avait laissé une partie de lui-même se fondre dans le moule de Jess. Il savait que c’était une partie authentique de lui-même, contre laquelle il s’était battu, c’était certain, mais qui le ramenait encore à sa profonde nature.

Il regarda l’aube se lever sur les collines de Penarth, il en ressentit la chaleur, le long été qui s’annonçait. Il s’assit en tailleur et but le vin, en regardant l’estuaire, tout comme il avait observé le fleuve à Bénarès. Il resta là pendant environ quatre heures, se perdit à nouveau dans cette aube, il avait l’impression de n’être pas tant une personne qu’un écho, une pellicule de givre sur une pelouse, le reflet du soleil d’hiver sur un réservoir. Il se perdit quelque part entre la vie et l’abandon, il était à mi-chemin entre observer Jack Farissey et être Jack Farissey. Entre penser et – d’une façon terne qui l’amoindrissait – devenir la pensée.

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