Au bout des docks

Burke Sean · Chapitre 4 sur 17

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Au bout des docks

Chapitre 3

 

Le train de Victoria avait vingt minutes de retard. Farissey fumait une Park Drive après l’autre, en attendant sur le quai ; il repensait aux premières heures de l’aube, quand il s’était réveillé sur ce drap de plastique avec du sang sur ses vêtements et du sang sur ses souvenirs…

L’annonce de l’arrivée du train le ramena au présent comme une gifle. Il se sentait pris de vertige, tout semblait se mouvoir au ralenti : une main qui sortait d’une fenêtre, une porte de wagon qui s’ouvrait, les bagages, tous ces gens… Tout était si lent qu’il aurait presque pu voir leurs mouvements se dérouler à l’envers. Les passagers marchaient en file comme pour un enterrement, sans un mot, sans se connaître, personne ne les attendait.

Elle était parmi les derniers à quitter le train. Une silhouette de plus, au fond. Il essaya de la voir avec les yeux d’un autre : détendue, faisant preuve d’une parfaite maîtrise d’elle-même, habillée à la mode, anonyme. Elle portait un manteau marron qui lui descendait jusqu’aux chevilles, un béret noir, une écharpe bleue sur laquelle tombaient ses boucles brunes. Elle se mouvait avec élégance, avec aisance. C’était comme si elle était portée par un rêve ou un idéal, et son corps suivait avec l’obéissance d’une servante.

Elle leva les yeux d’un air interrogateur, sourit et l’embrassa sur la joue. Il tripota son écharpe : « On dirait un coucher de soleil, fit-il.

— J’ai trouvé ça à Camden, répondit-elle… T’as une tête épouvantable. »

Un sourire sournois se dessina sur ses lèvres. Elle n’était pas encore au courant.

Ils prirent le chemin le plus tranquille, en passant devant le pub Glendower et le long du canal de Glamorganshire. Les rues de Butetown qu’éclairait le crépuscule étaient comme un refuge. Alors qu’ils arrivaient au pied des tours de Loudoun Square, elle lui parla des deux semaines qu’elle venait de passer à Londres. Elle se plaignit des interminables dîners entre avocats qu’elle avait dû subir. « Ils t’acceptent, mais à condition de pouvoir confisquer ta personnalité. »

Ils arrivèrent au bout de Bute Street, avec ses bars, ses pubs et ses restaurants, et il entrèrent dans Val’s Bistro.

C’était un bar étroit dans lequel se succédaient en s’ignorant mutuellement le Butetown du jour et celui de la nuit. L’endroit était un miracle d’énergie, en grande partie grâce à la patronne, à sa frêle silhouette de Yéménite (la soixantaine bien tassée) et à ses yeux, qui brillaient d’une profonde humanité derrière des lunettes en écaille aux angles saillants. Val ouvrait à sept heures, pour le petit déjeuner, deux heures après avoir mis dehors, à elle toute seule, les derniers ivrognes, les drogués et les joueurs, fussent-ils des brutes de cent vingt kilos, les Turcs qui l’imploraient de les laisser jouer une dernière partie de cartes, un maquereau agressif et sa pute hystérique, ou les dealers des boîtes de nuit qui s’engueulaient à propos de la marge de bénéfice sur dix grammes de coke qu’on leur avait rapportée de Londres.

Normalement, il n’aurait pas emmené Victoria dans cet endroit. Elle avait un droit d’entrée à Butetown, mais même si elle ne le savait pas, ce n’était plus chez elle. Ce n’était pas tant que Londres avait laissé sa marque sur elle, mais plutôt qu’elle avait toujours porté Londres en elle. « Elle est peut-être belle, mais elle n’a pas l’esprit du reste de sa famille », jugeait-on dans le vieux Butetown. Ils avaient le sentiment qu’elle avait un pied dans chaque culture. « Faut choisir, s’élever ou rester parmi nous, c’est l’un ou l’autre. » Et les jeunes femmes ne l’aimaient pas non plus. « Elle se prend pour qui, cette espèce de coincée ? » se disaient les filles dans les bars et les boîtes de nuit. Elles étaient jalouses de ses vêtements, deux fois plus chers que ce qui se porte à Butetown, et deux ans en avance sur la mode de Cardiff, toujours à la traîne. Elles lui en voulaient de partager sa vie entre Londres et Cardiff pour achever sa formation professionnelle. « Elle finira bien par avoir ce qu’elle mérite », se disaient les filles pour se consoler. « Attends de voir. »

Une serveuse apporta un gin-tonic pour Victoria et une pinte de Stella pour Farissey. Il vida la moitié du verre en une gorgée.

« J’ai passé la nuit dernière chez JD et ta tante Dolores.

— Pourquoi ? demanda-t-elle, méfiante. C’est à cinq minutes de chez toi. »

Farissey tapota la table, comme si ses doigts étaient à la recherche d’un corps étranger.

« Il y avait tellement de monde dans les boîtes qu’on est rentré avec JD pour boire du whisky. Et puis Jess avait de l’afghan et je me suis écroulé sur le sofa…

— Jess, murmura-t-elle. Je croyais qu’on n’avait plus rien à voir avec lui.

— Ouais, mais… C’est que tout est tellement compliqué ici.

— Moi j’ai tenu parole. J’ai dit à Jess qu’entre toi et moi ce serait sérieux maintenant. Et que j’ai accepté cette espèce de ménage à trois pendant un moment, parce que je pensais que c’était toi qui le voulais.

— Moi, je n’ai rien dit, dans un sens ou dans un autre.

— Justement, répondit-elle, avec une légère note d’agressivité dans la voix. Tu étais tellement distant. Alors que Jess, lui, il m’écoutait, il me préparait des repas délicieux, il me gâtait. »

Et il te massait et il te parlait de Saturne et de tes planètes et il te disait que tu étais la reine de milliers d’après-midi. Je serai tout pour toi, disaient ses yeux, tout en compassion et en séduction. Farissey l’avait vu à l’œuvre tant de fois. Comment une âme pouvait-elle consacrer tant d’énergie, tant d’elle-même, à ces conquêtes, à ces méprisables petites colonisations ?

« C’est comme ça que Jess piège les femmes, répondit-il. Et quand elles ont cédé, il ne s’y intéresse plus. »

C’était là-dessus que Farissey avait tout misé. Il aurait pu facilement s’interposer entre elle et Jess. Mais il était resté en retrait et avait observé. Il se demandait encore parfois si une part de lui-même n’aspirait pas à la solitude.

Cocu. Ces deux syllabes lui traversèrent à nouveau l’esprit. Ce mot n’avait rien signifié pour lui quand Victoria et Jess avaient eu une espèce de liaison. Mais maintenant qu’elle était enceinte, il se sentait trahi, et sa façon d’être seul n’avait plus rien à voir avec la solitude. Victoria demanda un gin-tonic et partit aux toilettes. Il lui en commanda un double, et pour lui-même un mélange de Stella, d’orge et de Southern Comfort, dans un verre d’une pinte, un cocktail tellement absurde que Val mit plus de temps à en calculer le prix qu’il ne lui en fallut pour l’avaler.

Il buvait à grandes gorgées et fut assailli par une sensation des plus étranges comme il reconnaissait les premières notes de Jealous Guy de John Lennon. Il avait déjà entendu cette chanson la veille, au déjeuner. Il était avec Jess, au même endroit, et ils buvaient des verres, les notes de cette mélodie menaçante et triste s’étaient alors mêlées à leur vague conversation. Farissey en avait des frissons qui remontaient des orteils jusque dans le reste du corps au lieu de descendre depuis sa nuque, le long de son dos. Il avait l’impression que le temps se déroulait à l’envers et que l’avenir explosait devant lui en une série de répétitions inutiles.

Victoria revint et lui demanda pourquoi on avait retiré les portes des cabines.

« Val ne veut pas de passes là-dedans. »

Il regarda par la fenêtre les mouettes qui se rassemblaient sur les toits, puis la queue devant la friterie, où les gens attendaient de commander leur poisson pané, leur poulet au curry, leurs hamburgers et leurs sandwiches turcs.

« C’est horrible, hein Jack ? Horrible ce qui s’est passé » entendit-il derrière lui. C’était la voix de Val.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Victoria.

— Tu n’as pas entendu ? Une jeune fille qui s’est fait poignarder et qui en est morte », expliqua Val à voix basse, d’un air mystérieux, comme les vieilles quand elles parlent des morts. « Ils disent qu’elle a pris cinquante coups de couteau. Ça s’est passé au-dessus des bookmakers sur Angelina Street. Elle faisait le tapin. Mais qui peut faire une chose pareille ? Même des animaux n’agiraient pas comme ça. Le plus drôle, c’est que je l’ai vue monter dans un taxi hier après-midi, et qu’elle portait un gros sac. Je me suis dit, tiens en voilà une qui doit avoir des ennuis. »

Victoria joignit les mains sous le menton. Elle suivait Val des yeux, Val qui prenait une commande à une table voisine.

« Tu connaissais cette prostituée, Jack ?

— Je l’ai vue dans le coin, une fois ou deux. J’ai dû lui adresser la parole quelques fois au North Star.

— Pourquoi est-ce que tu ne m’en as pas parlé ?

— J’allais le faire, mais c’est tellement horrible. En plus, tout ce qu’on entend pour le moment, ce n’est que des ragots. La police n’a donné aucun détail. »

Ils gardèrent le silence pendant quelques instants, tandis que les conversations sur le meurtre circulaient du bar aux tables. De nombreux clients semblaient convaincus de la culpabilité des frères Baja, ne serait-ce qu’en raison des actes de violence qu’ils avaient commis par le passé. Des histoires de pieds de biche, d’yeux crevés, de disparitions qui se multipliaient et qu’on attribuait immédiatement à Carl et Tony Baja. Des hypothèses baroques circulaient. On prétendait que trois couteaux avaient été disposés en triangle, ou en étoile, devant le cadavre mutilé de la jeune prostituée. On débattait de la signification numérologique du chiffre trois, ces superstitions étaient naturelles à cette communauté qui éprouvait une telle joie à l’irrationalité humaine, et aurait pu déclarer à l’unisson avec un éclat de rire : « On croirait en Dieu, si on ne savait pas qu’on est damné dès le départ. »

Puis on se mit à dire que les Yardies allaient reprendre le contrôle du port. Un marin famélique affirmait que le meurtre de Christina était un exemple, pour montrer aux Yardies qu’on pouvait faire confiance à l’Inited Idren de Butetown. « C’est comme s’ils disaient : regardez, si on peut tuer une jeune fille, on peut tuer n’importe qui. Alors, vous pouvez nous faire confiance pour gérer ce territoire, comme vous autres, Yardies, vous contrôlez le sud de Londres. En plus, cette nouvelle recrue du Inited Idren, il vient de Brixton. »

Victoria paraissait perplexe.

« Inited Idren ? La fraternité rasta ?

— Oui, c’était ça, jusqu’à ce que les frères Baja mettent le grappin dessus. Maintenant, c’est juste une façade.

— C’est à ce point-là ?

— Pas vraiment, en fait. »

Farissey avait envie de dire aux clients de Val que le Butetown qu’ils se partageaient n’était rien de plus qu’un refuge de petits escrocs, avec leurs arnaques à deux sous, et leurs rackets de bas étage.

Mais il ne dit rien. Il suivit les conseils de Victoria, vida son verre et rentra à l’appartement où, entre la radio et la télévision, ils essayèrent de récolter le maximum d’informations sur le meurtre. Ils apprirent que la montre de Christina s’était arrêtée à une heure quarante-cinq.

« C’est à ce moment que son âme l’a quittée, dit Farissey.

— C’est à ce moment que son corps a cédé », répondit Victoria, sans concession.

Elle ouvrit un dossier contenant des notes, les informations ne l’intéressaient plus. Farissey regardait dans le vide. Il avait mal aux bras et aux jambes, mal au foie. Il se laissa aller à une rêverie agitée. Il songea au sacrifice que fait toute prostituée. Christina avait donné son corps et son sang. Il fit le vide dans son esprit, le laissa flotter dans le silence. Il avait besoin de boire un verre, de sortir, de sentir la nuit claire et purificatrice.

Il observa Victoria qui se préparait pour se mettre au lit. Elle avait posé ses lotions sur la commode, son argent dans sa veste. Elle s’était lavé les dents avec une brosse électrique, avait posé un verre de jus de pamplemousse et d’eau gazeuse sur la table de nuit.

Quand la lumière de la chambre à coucher s’éteignit, il descendit subrepticement et ouvrit la porte de la pharmacie. Il prit vingt milligrammes de valium. De retour dans l’appartement, il but quelques gorgées de vodka à la bouteille. Il se demanda s’il appellerait quelqu’un pour le remplacer le lendemain matin, mais il savait qu’il fallait que tout reste comme d’habitude.

Il se glissa dans la chambre. Elle dormait profondément. Il s’assit sur le lit et caressa ses cheveux noirs, dessina des motifs sur l’oreiller avec ses mèches, et sentit une grande tristesse l’envahir. Ses jours à Londres touchaient à leur fin. Bientôt, elle vivrait avec lui, dans son appartement, et partagerait la plupart de sa vie. Pourtant son être profond restait hors de portée. Il pensa à son père et sa mère, comment deux personnes pouvaient-elles passer toutes leurs vies d’adultes ensemble, sans se connaître, des inconnus qui n’avaient en commun que le petit être auquel ils avaient donné vie. Il entendit les paroles de Victoria comme en un écho : je ne peux absolument pas savoir s’il est de toi ou de Jess. Elle se disait que Jess allait partir en courant. Mais lui savait que pour Jess, ce ne serait qu’une arme de plus, un outil pour se jouer d’elle, la manipuler. Ils avaient décidé de ne pas l’annoncer avant plusieurs mois, et de dire qu’elle était tombée enceinte un mois plus tard.

Dans ses espaces de tranquillité, elle rêvait d’un enfant.

Les paroles du médecin après son avortement : il est possible que vous ne puissiez jamais plus… Elle avait voulu se punir et dans son esprit avait gommé ces mots : « Il est possible que ». Elle s’était convaincue qu’elle était stérile, et il l’avait cru, lui aussi, tout comme Jess.

Il se rappela la première fois où il l’avait vue. Il avait quinze ans et il aidait son père au bar. C’était une enfant mélancolique et rêveuse, qui buvait des jus de fruits en silence, pendant que sa mère se soûlait systématiquement et se droguait, pour oublier qu’elle avait épousé un charpentier aux ancêtres norvégiens.

Farissey était parti dans le nord pour suivre des études de pharmacie, pendant qu’elle était brinquebalée entre ses parents, occupés à divorcer. Elle avait dû enrôler la directrice de l’école pour prendre sa défense et lui permettre de poursuivre ses études jusqu’au bac.

À son retour à Cardiff, il l’avait trouvée en pleine dépression, elle avait renoncé à ses études de droit après une série de liaisons sans passion, et pourtant nocives. Dolores lui avait expliqué que sa famille ne voulait pas subir la honte d’avoir à s’adresser à un médecin. Il lui avait donc donné des antidépresseurs, mais surtout, il lui avait donné du temps. Tous les soirs, elle parlait et il l’écoutait tout en se pliant à son rituel dans les bars de Butetown. Il se demandait parfois pourquoi elle s’accrochait à lui. « Tu ne me demandes rien, avait-elle dit. Il pourrait y avoir quelqu’un d’autre assis à côté de toi dans un an et ça ne ferait pas la moindre différence. » Grâce à ce confort, ce sentiment de sécurité, ils devinrent amants, indifférents dans des bras différents.

Sa santé s’améliora au cours de ces soirées apaisantes. Farissey comprit, petit à petit, que Victoria avait hérité de sa famille la connaissance et la compréhension de la rue, mais qu’elle s’était cristallisée en une forme plus abstraite, plus exigeante. Il encouragea cette intelligence encore vierge et la poussa à finir ses études de droit. Ce fut à cette époque qu’ils se marièrent, dans une église catholique où se pressait une foule d’invités. Une fois mariés, ils avaient gardé leurs distances, sans jamais s’investir, sans se plaindre. Il consacra son temps à la solitude facile et sans danger des bars, de l’insomnie, des promenades nocturnes. Elle ne lui posait jamais de questions sur la façon dont il menait sa vie, et il ne lui demandait pas ce qu’elle faisait à Londres.

Pendant ses vacances elle s’installait dans son appartement, elle passa son diplôme et obtint des mentions en troisième cycle. Mais juste à ce moment-là, elle succomba à nouveau à la dépression. Elle parlait d’odeurs monstrueuses, de nourritures avariées, d’intestins malades : c’était dans la chambre, la putréfaction flottait dans l’atmosphère, quelque chose en elle qui pourrissait, une tumeur, vivante, mouvante qui colonisait son corps. Elle ouvrait la fenêtre, essayait de respirer l’air de la nuit et comprenait que la source de cette odeur était comme coincée dans ses narines. Même si elle était parvenue à trouver cette nourriture pourrissante, la bactérie, elle, serait restée, elle s’était enracinée en elle l’avait conquise tout entière.

Une nuit, elle avoua. Cette bactérie, c’était son enfant. L’enfant d’un camarade d’études à Londres. Elle avait avorté à Londres pour éviter toute complication, toute négociation. Et maintenant, plusieurs années après, elle se retrouvait à nouveau enceinte. D’environ sept semaines, lui avait-on dit. Mais il ne fallait en parler à personne. C’était leur secret, il le fallait.

Il ferma la porte de la chambre à coucher sans faire de bruit et retourna dans le salon. La fenêtre l’appelait, une lueur jaune, inhabituelle, qui passait à travers le vitrail. Des énergies étranges se rassemblaient en lui. Il était agité, il allait attendre encore des heures avant de sentir la tiède torpeur du valium. Il prit ses clefs et ses cigarettes, vérifia une fois de plus qu’il n’y avait pas de traces de sang sur son manteau. Rassuré, il traversa la rue jusqu’à la cabine téléphonique pour appeler JD.

« Je vais à La Strella. On devrait peut-être se retrouver pour parler un peu.

— Je ne pense pas, dit JD. Moi, je me fais discret en attendant que ça passe. »

À sa voix, on le sentait fatigué, renfrogné et anxieux.

« Ça paraît raisonnable. Tu en as parlé ?

— Oui, et la police m’a cru. Je pense même que ça leur a plu. Attends-toi à avoir de la visite.

— Merci JD. Excuse-moi de t’avoir mis dans cette situation. »

Après un long silence, JD prit à nouveau la parole : « Je vais demander à Dolores si elle veut venir me voir. Elle a besoin de parler. »

La Strella était dans un sous-sol sur Charles Street, dans le centre-ville. Il n’y avait personne en dehors de la voluptueuse patronne, qui allongeait ses jambes pansées avec une sensualité lasse, derrière le bar. On avait mis le couvert sur les six tables en formica, pour obéir aux lois de ce jeu cynique et ennuyeux qu’on pratiquait avec la police qui aimait, comme tout le monde, boire après l’heure de fermeture légale.

« T’es avec qui maintenant ? Elle est de la famille de Dolores, non ? Elle est belle.

— Oui, elle doit être belle, fit Farissey d’un air absent.

— Je dis pas ça pour t’emmerder, Jack, te trompe pas. Mais elle fait ses études à Londres et elle revient vivre dans les docks ? Qu’est-ce que ça veut dire, ça ?

— Elle veut apprendre. »

Il rejeta d’un revers de la main une de ses boucles grisonnantes tombées sur le col de son manteau, comme si ç’eût été un insecte, une puce. « Mais apprendre quoi ? Alors ça, je sais pas. »

Farissey dessina un cercle sur le comptoir avec son verre, un rituel qu’il accomplissait au moins une quarantaine de fois par jour. Il ne buvait pas pour oublier ni par goût de la fête. Il ne buvait pas pour échapper à ses sentiments, mais pour les rattraper. Il ne buvait en tout cas pas pour échapper à lui-même. Il buvait tout simplement pour être lui-même, pour se sentir bien dans son corps, pour faire taire cette clameur qui résonnait entre les parois de son crâne, pour passer ses journées entre le néant et le calme. Il se disait parfois qu’il buvait parce que son père avait bu avant lui. Mais la pensée que son père s’était enfoncé dans sa cirrhose comme au fond d’un trou, un quart de siècle auparavant, ne suffisait pas à lui faire peur. Comme on le remarquait souvent, Farissey avait le corps noueux et la beauté métallique d’un survivant.

Dolores arriva à midi moins le quart et parla pendant un moment à la patronne de leurs amis morts ou mourants. Comme le bar s’emplissait, Dolores et Farissey se réfugièrent à côté d’une fenêtre, ils s’assirent devant une bouteille de mauvais vin rouge, et deux gin-tonics.

« Je ne veux pas qu’elle soit mêlée à ça. Au bout du compte, elle est de la famille, et je ne veux même pas que sa mère en entende parler. Et en plus, avec Victoria… on sait.

— Je sais », dit Farissey en tirant une longue bouffée de sa Park Drive. « Elle entend tout ce que les autres entendent. »

Sa voix résonnait puissamment dans sa tête. Elle sortait des poumons, non pas d’un fumeur, mais d’un drogué, comme du fond d’un puits d’eau stagnante.

« Mais elle risque quand même d’y être mêlée.

— Comment ?

— Si les Baja sont inculpés, qui va les défendre ? »

Dolores retira le glaçon qui flottait à la surface de son gin-tonic.

« Madieson & Madieson, forcément, concéda-t-elle.

— Personne d’autre n’osera approcher les Baja… Pourquoi elle ne s’est pas contentée d’être vendeuse ou secrétaire ? Ça nous aurait suffi. Ma sœur et moi, on voulait une petite copine, pour rigoler, quoi… et voilà qu’on se retrouve avec cette fille et ses grandes idées. »

Les yeux de Dolores s’animaient d’une flamme, et pourtant ils étaient comme vidés, épuisés, comme si elle avait regardé trop longtemps un monde pourri, caché, souterrain. Farissey interrogea ce beau visage las et empreint de sagesse, que la vulnérabilité rendait plus noble encore, et il songea qu’il connaissait bien mal l’âme, sous ces traits animés. Il se demanda si c’était là l’image qu’il aimait, derrière les faux-fuyants de sa nièce.

Farissey raccompagna Dolores à la maison, puis rentra chez lui, même s’il refusait l’idée que ce fût « chez lui ». Il regarda le ciel bas comme un écran, comme un espace vide sur lequel sa mémoire pouvait dessiner des motifs secrets. La nuit ne recelait plus aucune terreur. Il arriva sur Bute Street, sentit le silence incomparable d’une grande artère déserte. Comme il tournait dans Angelina Street, deux policiers dans une voiture en stationnement le regardèrent passer d’un œil soupçonneux. Il n’était plus un pharmacien, un simple citoyen, mais un mâle solitaire aux aguets dans la nuit. Ses souvenirs étaient parsemés de cratères. Son âme était parsemée de cratères.

Il continua jusqu’au feu rouge. Dans l’appartement au-dessus des bookmakers, il vit les lumières aveuglantes, les signes de la présence de la police. La police scientifique, sûrement. La pièce était pleine de secrets, de mystères, des traces invisibles comme celles gravées sur la rétine de Christina, sur son pouls, une heure quarante-cinq, l’heure que sa montre indiquerait pour toujours. Était-ce le choc subi par son corps ou l’envol de son âme qui avait ainsi stoppé ces aiguilles ? Quelle était l’aiguille qui faisait avancer le temps, qui tournait autour du rêve ?

La voiture de police fit un appel de phares dans sa direction. Il retourna dans Bute Street, remonta les rues de son enfance. Il voulait sentir cette voix en lui, cette voix qu’il avait cru être une prière, touchée par la grâce. Il était submergé par des forces qui n’étaient ni sombres ni lumineuses. Il pensa, avec la voix imaginaire de la ville, à ses désirs, justes et ancestraux.

Dis-le, dis-le maintenant, ordonnait la ville. Dis-le et erre à travers des étendues sans fin de ruelles étroites et puantes, dans les docks, use de ta mémoire comme d’un fil d’argent pour recoudre les morceaux de cette nuit récente et des plus étranges. Dis ce nom, comme l’aurait fait ta mère de sa voix éraillée, sa voix de cimetière. Dis-le, comme tu aurais dû le dire quand tu étais retenu à la rampe par des cordes et que les cigarettes brûlaient ta peau d’enfant comme des mouches incandescentes. Dis-le, noir gangster, fantôme urbain, chasseur blanc, idiot. Dis-le toi-même, moi-même, qui que tu sois.

Dis-le et dis-le maintenant.

Une ville te demande ton nom.

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