Au pied du sapin
Chapitre 2
J’y crois pas ! Daniel ?
Cole aurait reconnu cette voix de baryton n’importe où. Elle avait, après tout, alimenté plus d’un de ses fantasmes d’adolescent. Même en cet instant, elle ne le laissait pas indifférent. Daniel Diaz se trouvait à quelques pas de lui ; seule une porte les séparait. Que faisait-il à l’hôpital ? Comment avait-il su ?
Mais bien sûr ! Il se rappelait maintenant. Claudia lui avait envoyé un message sur Facebook cet été, alors qu’il s’inscrivait pour son master.
Toutes mes félicitations ! lui avait-elle écrit. C’est merveilleux pour ton master. Est-ce que tu savais que Daniel avait emménagé à Ottawa il y a quelques années ? Quelle coïncidence ! Je te laisse ses coordonnées au cas où. Tu devrais l’appeler, cela lui ferait vraiment plaisir d’avoir de tes nouvelles !
Cole doutait de l’enthousiasme de Daniel. Il n’avait déjà pas eu de temps à lui accorder lorsqu’ils vivaient ensemble et partageaient la même salle de bains, alors maintenant qu’ils étaient devenus de parfaits étrangers ! Pourtant, quand l’école lui avait demandé de leur communiquer les coordonnées de personnes à contacter en cas d’urgence, il s’était fait plaisir : il avait noté celles de Daniel. Bien sûr, il n’avait pas envisagé, un seul instant, que la situation se présenterait.
— Cole ?
— Euh… oui ? baragouina-t-il.
Il s’empressa de se passer la main – celle qui n’était pas plâtrée – dans les cheveux et tenta de maîtriser sa tignasse pour être un tant soit peu présentable. Puis, il se redressa dans son lit et dit :
— Tu peux entrer.
La porte s’ouvrit complètement et, voilà, Daniel se tenait face à lui. Cole déglutit péniblement et eut du mal à détacher les yeux de l’apollon qui venait d’apparaître. Il avait bien vu des photos sur le Facebook de Claudia, mais elles ne lui rendaient vraiment pas justice.
Un mètre quatre-vingts. Des cheveux bruns, courts et entretenus. Des lèvres pleines. Une peau mate, joliment mordorée. Des vêtements de marque parfaitement coupés, qui mettaient en valeur sa silhouette.
Est-ce qu’il a plus de poils sur le torse maintenant qu’à ses dix-huit ans ?
— Cole ? l’interpella Daniel. C’est Daniel, Daniel Diaz. Tu te souviens de moi ?
— Bien sûr ! s’exclama-t-il vivement. Désolé, on m’a donné des comprimés contre la douleur, et je suis un peu dans le pâté. Content de te revoir.
— C’est vrai, ça faisait longtemps. Écoute, ton école m’a appelé, ils m’ont dit que j’étais ton contact d’urgence.
Cole sentit la bile lui monter à la gorge. Quel imbécile il avait été de mettre les coordonnées de Daniel sur ces formulaires !
— Je me suis inquiété, reprit Daniel, mais je vois que tu vas bien.
— Mince, je suis vraiment désolé qu’ils t’aient dérangé ! Je vais parfaitement bien ! C’est l’école qui a insisté pour faire venir une ambulance.
Daniel devait être furieux ; ses lèvres pincées le lui confirmaient.
— Pas de souci, répondit-il toutefois. Ce qui compte c’est que tu ailles bien.
Cole en resta bouche bée. Il avait le souvenir d’un Daniel qui le détestait à l’époque où leurs parents étaient mariés. Évidemment, l’eau avait coulé sous les ponts depuis, dix années exactement. Pourtant, les vieilles habitudes avaient la vie dure et Cole s’attendait à tout moment à ce que Daniel se mette à lui crier dessus.
Des brancardiers passèrent dans le couloir, poussant une femme à peine consciente, et Daniel dut s’écarter pour leur laisser le champ libre. De fait, il entra dans le box. De plus près, Cole put constater que ses yeux avaient toujours la couleur de son chocolat préféré, les Ferrero Rocher.
— Hé, tu es sûr que ça va ? l’interpella Daniel. Tu m’as l’air complètement à côté de la plaque.
— Non, non, ça va, lui assura-t-il, malgré son mal de tête. Je suis juste tombé en montant les escaliers. Oui, tu as bien entendu : en montant. Faut vraiment être crétin pour tomber en montant.
— Pour pas changer, répondit Daniel, un petit sourire vissé au coin des lèvres. Je crois me rappeler que tu as toujours été empoté.
À la seule idée que Daniel ait le moindre souvenir de lui, Cole se sentit pousser des ailes.
— Je plaide coupable !
— Tu t’es cassé le bras ? reprit Daniel. Au moins, c’est pas le droit.
— Ouais, sauf que comme je suis gaucher…
— Ah, dommage ! Alors, du coup, tu n’as pas encore eu le temps de te faire des amis à Ottawa ?
— J’ai quelques potes, mais ils sont tous rentrés chez eux pour les fêtes de fin d’année. Franchement, l’école supérieure, ça n’a rien à voir avec la fac. La plupart des élèves bossent pour se payer leur master, on n’a pas vraiment le loisir de se faire des beuveries tous les week-ends. Et puis, chacun a déjà sa vie, tu vois ?
— Je vois.
Trouve quelque chose d’intelligent à dire ! se rouspéta Cole.
— Pas de petite amie, je présume ? reprit Daniel.
— Pourquoi tu dis ça ? demanda-t-il sur la défensive.
Il était stupide de se fâcher pour si peu, mais c’était comme un réflexe. Daniel avait rarement été gentil envers lui, au mieux il l’avait ignoré. Ce dernier fronça ses épais sourcils : c’était visiblement son expression standard.
— Parce que si tu en avais une, elle serait là, je suppose…
— Oh… Euh oui… C’est logique…
Voilà, maintenant il se sentait complètement idiot.
— Je ne suis pas sorti avec une fille depuis le lycée, reconnut-il, nerveux. J’ai fait mon coming out à la fac. Je suis gay, moi aussi.
— Oh, je ne m’en étais pas aperçu ! répondit Daniel, véritablement surpris. Alors, pas de petit copain en vue pour le moment ?
— Non, admit-il, le rouge aux joues à l’idée de passer pour un loser. Je suis désolé pour toi et Trevor, d’ailleurs ; j’ai eu vent de votre rupture.
Les mâchoires crispées, Daniel sortit son portable et grommela :
— C’est loin tout ça maintenant, plus de six ans !
— Oui, mais quand même…
— Et ton père, alors ? Que fait-il de beau ?
Vu sa réaction hostile, Cole devina que la blessure de Daniel n’avait pas encore cicatrisé. Il aurait vraiment aimé savoir ce qui avait poussé ce couple si parfait à se séparer, cependant, il respecterait la volonté de Daniel : ne pas parler de Trevor !
— Il vit toujours à Toronto, même s’il est en ce moment en Afrique pour un safari avec ma belle-mère.
— Ah, c’est la combientième ? commenta Daniel, amusé.
— La quatrième, répondit Cole en haussant les épaules. On ne le changera pas.
— Je compatis. Ma mère est une serial monogame, elle aussi. Mais, fort heureusement, elle n’a pas épousé les derniers losers qu’elle a fréquentés. En parlant de parents, je peux savoir pourquoi les tiens t’ont prénommé Nicholas, si c’était pour t’appeler Cole à longueur de temps ? J’ai mis un quart d’heure à comprendre de qui on me parlait !
— C’est ma mère qui a choisi mon prénom. Je lui poserais bien la question, mais elle est morte.
— Merde ! souffla Daniel, médusé. J’avais oublié.
— C’est arrivé il y a six ans ; un accident de la route.
— Je suis vraiment désolé.
— Merci, murmura-t-il, se retenant péniblement de pleurer. Et ton père, alors ? Toujours en Espagne ?
— Toujours ! répondit Daniel en haussant les épaules. Et aucune intention de revenir au Canada, vu qu’il s’est construit sa petite famille modèle là-bas. Tu m’excuses un instant ? Je voudrais envoyer un message à ma mère pour la rassurer, elle était très préoccupée à ton sujet.
— Je suis désolé de l’avoir inquiétée, souffla Cole, un sourire aux lèvres, une bouffée de chaleur au cœur. Claudia a toujours été adorable avec moi, elle est même restée en contact après toutes ces années. C’est elle qui m’a conseillé de t’envoyer une invitation Facebook quand j’ai emménagé ici.
— Ah oui ? répondit Daniel, le nez plongé dans son portable. Je ne me rappelle pas la dernière fois où je me suis connecté sur les réseaux sociaux. Pas le temps. Je suppose que c’est un bon moyen pour avoir des nouvelles des gens qu’on ne voit plus… Mais, pour ma part, si je ne les vois plus, c’est qu’il y a une raison !
Je vois, se dit Cole, encore un problème lié à Trevor. À l’époque où Cole vivait avec Daniel, ce dernier était en terminale et déjà en couple avec Trevor. Ils étaient tous les deux co-capitaines de l’équipe de hockey. Puis, main dans la main, ils avaient décidé d’aller faire leurs études à l’Ouest. Ensemble, ils étaient imbattables. Cole avait été si impressionné par cette relation. À présent, il mourait d’envie de savoir ce qui avait mal tourné. Pourtant, il se garda bien d’épiloguer sur le sujet.
— Je suis vraiment désolé de t’avoir dérangé, dit-il. Je me doute que tu dois avoir mieux à faire un vendredi soir, surtout en période de fêtes.
— Ouais, répondit Daniel qui tapait toujours sur son écran, je dois me rendre à Tremblant pour y retrouver mon pseudo mec. On a réservé un chalet pour une semaine.
Qui que soit ce « pseudo » mec, Cole le détestait déjà. Bien sûr, c’était stupide et immature, mais plus fort que lui.
— Ça promet, dit-il d’une voix faussement joviale. En tout cas, c’est gentil à toi d’être venu. Ça m’a fait plaisir de te revoir.
— Quoi ? lâcha Daniel, perplexe – puis il rangea son portable dans sa poche. Ah oui, ça faisait trop longtemps. Qu’est-ce que tu as grandi !
— Peut-être, mais je suis toujours plus petit que toi, rit-il de bon cœur.
Avant que Daniel n’ait pu répondre ou que leurs retrouvailles ne deviennent encore plus embarrassantes, un jeune docteur entra dans le box.
— Oh, je vois que vous avez de la compagnie ! sourit-elle. Bonjour, monsieur, je suis le Dr Hanratty. C’est vous qui allez raccompagner M. Smith chez lui ? Est-ce que l’infirmière a eu le temps de vous expliquer la conduite à tenir dans les jours à venir ?
— Pas la peine ! intervint Cole. Ma tête me fait à peine souffrir, je vais pouvoir me débrouiller seul.
Ce disant, il se redressa pour prouver ses dires et manqua vomir.
— Non, M. Smith, répondit le médecin en faisant danser sa jolie queue de cheval rousse, hors de question que je vous laisse rentrer seul chez vous. Je pense que votre commotion est légère, toutefois vous avez heurté votre tête contre du béton. Les hémorragies cérébrales ne sont pas à prendre à la légère, votre pronostic vital peut être engagé. Vous devez rester sous surveillance pendant au moins vingt-quatre heures pour vous assurer que les symptômes n’empirent pas. Vous ne sortirez pas de cet hôpital si vous n’avez personne pour prendre soin de vous.
Imaginer quelqu’un prendre soin de lui – mais surtout Daniel Diaz – le fit rêvasser un court instant, pourtant il se ressaisit rapidement.
— Daniel, ne t’inquiète pas pour moi, dit-il, sincère. Je t’ai déjà causé trop de tracas. Va à Tremblant et passe de bonnes fêtes.
Cole s’était résigné depuis longtemps à réveillonner devant la télévision en compagnie de Netflix – pas de souci. Le regard de Daniel allait et venait de Cole au médecin, il était visiblement indécis.
— Tu n’as personne d’autre à Ottawa qui pourrait garder un œil sur toi ? demanda-t-il.
Cole se contenta de nier de la tête. Daniel soupira et ses épaules s’affaissèrent.
— C’est d’accord, je vais le faire.
— Sérieusement, Daniel… tenta-t-il d’insister, même si son cœur allait exploser.
— Parfait ! l’interrompit le médecin. M. Smith, vous avez le bras dans le plâtre et un traumatisme crânien. Rien que vous nourrir va relever du défi. On ne se rend pas compte à quel point on est dépendant de ses deux mains. Laissez votre ami vous aider. Et vous, monsieur l’ami, cette nuit vous devrez le réveiller toutes les deux-trois heures et lui poser des questions simples : son nom, la date, qui est le Premier ministre. Faites attention au moindre détail : bredouillement, confusion, vertige. Il peut prendre du paracétamol pour la douleur, mais surtout pas d’ibuprofène ou d’aspirine – aucun anti-inflammatoire. Gardez-le bien hydraté et faites-le manger régulièrement en petites doses. Il aura peut-être quelques nausées, alors veillez bien au grain. Compris ?
— Compris, affirma Daniel.
— Mais… Mais… Il a déjà des plans ! s’interposa Cole.
S’il avait toujours rêvé de devenir ami avec Daniel, voire plus si affinités, être un fardeau n’aiderait en rien son cas. Le Dr Hanratty tapota distraitement sa jambe et ignora complètement ses protestations.
— Vous n’êtes pas obligé de rester alité, mais pas d’exercice. Il faut vous reposer. Pas d’alcool non plus tant que vous ne serez pas remis. Le réveillon de Noël tombe quel jour déjà ? Mercredi ? Vous devriez aller mieux d’ici là !
Puis, elle se pencha vers lui pour vérifier son plâtre. Il était d’un orange criard et seuls ses doigts s’en échappaient.
— Tout me semble en ordre, dit-elle. Vous avez eu de la chance que notre spécialiste soit encore à l’hôpital, il part demain en vacances.
— Et avec son œuvre d’art, je vais pouvoir faire des heures supplémentaires en tant que marshaller sur les pistes de décollage.
Le docteur rit de bon cœur.
— N’oubliez pas de demander des protège-plâtres à l’accueil. La réceptionniste vous en donnera qui peuvent se hisser jusqu’à l’épaule, vu que tout votre avant-bras est immobilisé. Ce sont les mêmes que les vétérinaires utilisent pour tâter la croupe des vaches, c’est du solide ! Sur ce, je vous laisse. Prenez bien soin de vous !
Daniel était de nouveau accaparé par son portable, alors Cole décida de ne pas le déranger. Quelque temps plus tard, une infirmière lui fit signer de la paperasse et il put sortir. Heureusement qu’il avait une bonne couverture sociale !
— Est-ce que tout va bien ? finit-il par demander.
— Hm ? répondit Daniel, distrait. Oh, oui. Désolé, c’est pour le travail et…
Le téléphone sonna.
— Oui, maman, répondit-il. Comme je te l’ai dit par message, il va bien et… Bon, d’accord !
Il lui tendit le téléphone sur un, « Elle veut te parler », et Cole attrapa maladroitement le portable de la main droite.
— Bonjour, Claudia.
— Oh, mon petit bout ! Comment vas-tu ?
— Je vais bien, merci. J’ai vu les photos de votre hôtel sur Facebook. Comment se passent vos vacances ?
— Je m’éclate ! Et toi, ne t’inquiète de rien, Daniel va prendre bien soin de toi.
Pieds et poings liés, pensa-t-il, amer.
— Oui, il a été génial. Je lui suis très reconnaissant. Allez vous amuser maintenant, et ne vous faites plus de souci pour moi.
Il rendit son téléphone à Daniel, qui échangea encore quelques mots avec sa mère.
— Bien, soupira-t-il quand il raccrocha, je suppose qu’on ferait mieux d’y aller. Vu le nombre de malades dans la salle d’attente, je pense qu’ils seront ravis de récupérer ton lit.
Cole posa les pieds par terre, ravi de se sentir parfaitement bien. Puis, il se leva.
— Ouah…
Ça tanguait vachement, d’un coup ! En un clin d’œil, Daniel fut à ses côtés, ses bras robustes autour de ses épaules pour le maintenir debout.
— Désolé, j’ai la tête qui tourne, dit-il, gêné.
— Où est ton manteau ? se contenta de demander Daniel. Tu ne peux pas aller dehors en T-shirt.
Sans réponse de sa part, Daniel jeta un œil dans la pièce. Il trouva un sac plastique qu’il s’empressa d’ouvrir, tout en gardant un bras autour de lui pour le soutenir. Il attrapa un sweat à capuche bleu et l’aida, tant bien que mal, à l’enfiler. Les doigts chauds de Daniel frôlaient sa peau, et Cole retint son souffle, frémissant. Puis, il subit la même torture délicieuse pour mettre son caban marine. Il se coinça brièvement le bras dans la doublure déchirée, mais en se tortillant finit par trouver la manche.
— Merci, murmura-t-il, troublé.
D’aussi près, Daniel sentait le tabac, mais Cole n’en fut pas chagriné, bien au contraire, son sexe tressaillit. La tête lui tournait, mais il n’était pas sûr que ça soit dû au trauma.
Daniel Diaz est là. Il me touche. Est-ce que je rêve ?
Bien sûr, dire qu’il le touchait était peut-être exagéré, Daniel ne faisait que le soutenir par le coude, comme il l’aurait fait pour aider une grand-mère à traverser, mais il était prêt à prendre tout ce qu’on lui donnait. Alors qu’ils marchaient le long du couloir pour quitter les urgences, Daniel s’arrêta devant un couple de personnes âgées.
— Est-ce que je peux vous apporter quelque chose avant de partir ? demanda-t-il.
— C’est très gentil à vous, lui sourit la femme, les larmes aux yeux, mais nous n’avons besoin de rien. C’est votre frère ? Je suis contente qu’il puisse rentrer à la maison.
— Ce n’est pas… commença à se justifier Daniel, mais il s’interrompit. Vous êtes sûre que ça va aller ?
— Oui, merci. Passez de bonnes fêtes, les garçons.
Ils lui souhaitèrent leurs vœux et se remirent en route.
— Tu la connais ? demanda Cole.
— Non, répondit Daniel en haussant les épaules. Allez, on y va. On fait d’abord un détour par chez toi pour récupérer des affaires.
— Et après ?
Le cœur de Cole battait la chamade, et c’était si ridicule ! Il avait l’impression d’avoir à nouveau treize ans et de craquer sur un « grand frère » inaccessible.
— Et après, eh bien, je suppose que tu pars à la montagne.
L’adrénaline lui monta brusquement au cerveau. Seigneur Dieu ! Il allait passer les fêtes de fin d’année avec Daniel ! Être un empoté de première n’était peut-être pas si mal que ça, au final.
OceanofPDF.com