Au pied du sapin

Keira ANDREWS · Chapitre 6 sur 13

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Au pied du sapin

Chapitre 5

Le plus bizarre dans cette situation, c’était qu’elle ne lui semblait pas si bizarre que ça. Daniel se réveillait auprès d’un gars qui avait été, jadis, son demi-frère, et il ne trouvait rien à y redire.

La lumière se faufilait entre les rideaux mal fermés et éclairait légèrement la pièce. Daniel observa un moment le corps qui était allongé à côté du sien. Cole avait repoussé la couette dans son sommeil et son torse était découvert. Il était finement ciselé, ses tétons roses hérissés et… Et, il fallait qu’il arrête de le lorgner. Daniel remonta la couette bien qu’il ne fasse pas froid dans la chambre.

Daniel n’avait dormi avec personne depuis sa rupture avec Trevor et il trouvait cela subitement plaisant d’avoir Cole auprès de lui. Bien qu’ils soient devenus des étrangers l’un pour l’autre, il y avait une certaine alchimie entre eux, probablement acquise alors qu’ils vivaient ensemble. Il n’avait quasiment pas de souvenirs de Cole durant ces quelques mois où ils avaient habité sous le même toit ; Daniel savait que ce mariage était voué à l’échec et n’avait eu qu’une hâte, partir à l’université. Le garçon avec lequel il avait partagé sa salle de bains ne lui avait pas laissé un souvenir impérissable.

La salle d’eau, placée entre leurs deux chambres, avait été un des rares endroits où ils avaient parfois parlé seul à seul. Il se rappelait une conversation en particulier, le soir de son coming out.

Il s’était levé en pleine nuit pour aller pisser. Il n’avait pris la peine ni d’allumer la lumière ni de fermer la porte. Quand il eut terminé sa commission, il avait entendu une petite voix. Le moment était étonnamment clair dans sa mémoire.

— Daniel ?

Il pencha la tête dans l’embrasure de la porte de la chambre de Cole.

— Ouais ? Tu as besoin de quelque chose ?

Cole s’assit dans son lit trop grand.

— Non. Je voulais juste te dire que je trouve que toi et Trevor êtes très courageux.

— Oh… lâcha-t-il, le rouge aux joues. Merci. Tu ferais mieux de dormir maintenant.

Sur le coup, il avait eu honte d’avoir ignoré Cole depuis leur rencontre, toutefois il n’avait rien fait pour changer la situation par la suite. Ce court échange avait eu lieu un soir, après que Daniel avait présenté Trevor à ses parents lors d’un dîner et qu’il leur avait jeté la bombe au visage : il était gay et amoureux. Pourtant, au fond de lui, Daniel savait qu’il n’avait pas du tout été courageux, non, il avait espéré de tout son cœur que ses « parents » réagiraient mal et qu’ils se disputeraient. Il avait voulu mettre de l’eau dans le gaz. Un vrai petit connard.

Son portable vibra. Il était temps de vérifier que Cole se portait bien. Il posa une main légère sur son épaule.

— Cole, réveille-toi.

Contrairement aux fois précédentes, il se réveilla en sursaut.

— Tout va bien, s’empressa-t-il de le rassurer. C’est juste l’heure du quiz. Comment tu t’appelles ?

— Cole Smith, répondit-il en bâillant à s’en décrocher la mâchoire.

— Question piège : qui est le président des États-Unis ?

— Ne me parle pas de Donald Trump ou je vais vomir !

Daniel pouffa de rire.

— Comment tu te sens ?

— Pas trop mal, à part le bras qui me lance, et que j’ai vraiment sommeil.

— Alors, dernière question : quand nos parents étaient mariés, je me suis comporté comme un petit ou un gros connard envers toi ?

Cole cligna des yeux, puis fronça les sourcils avant de répondre.

— Pourquoi tu me demandes ça ?

— Super ! Une question pour répondre à une question : ça, ça veut dire que je me suis comporté comme un bon gros connard ! Sérieux ? J’ai jamais été sympa ?

Cole s’accorda un moment, soupesant visiblement ce qu’il allait dire.

— Tu n’as jamais été méchant avec moi, c’est plus que tu m’ignorais. Mais je te comprends. Tu étais en colère d’avoir été contraint d’emménager chez nous et de changer d’école. Par contre, une fois que tu as été en couple avec Trevor, tu as changé.

Ces paroles sonnaient juste. Le souvenir du sourire franc de Trevor, de ses boucles blondes rebelles fut comme un coup de couteau porté en plein cœur, même après tant d’années. Il se rappelait encore leur tout premier baiser, à quel point cela avait été excitant de l’embrasser à pleine bouche dans les vestiaires. Trevor avait semblé être parfait pour lui ; il avait mis quatre longues années à comprendre à quel point il s’était fourvoyé.

— Je suis désolé de n’avoir pas été plus sympa, mais aussi de n’avoir pas été plus présent pour te soutenir… tu sais… concernant ton homosexualité.

— Pourtant, c’est grâce à toi que j’ai su que j’aimais les garçons… Enfin, parce que je t’ai vu faire ton coming out si courageusement.

— Franchement, il n’y avait rien de courageux là-dedans.

— Tu plaisantes ? C’est super dur de reconnaître qu’on est homo au lycée. Mais, toi et Trevor, vous ne vous êtes pas cachés, vous étiez main dans la main même en public. C’est génial que tu sois comme ça : une fois que tu prends une décision, tu t’y tiens jusqu’au bout.

— Je suppose… C’est vrai que c’était flippant les premiers temps de se faire remarquer. On a reçu des insultes, bien sûr, mais la plupart des gens étaient cool et nous ont soutenus. Le lendemain de la venue de Trevor à la

maison, ma mère s’est même inscrite à l’association CONTACT1.

— Claudia est géniale ! Ma mère aussi m’a épaulé quand je le lui ai dit…

Cole se fit silencieux, visiblement perdu dans ses pensées. Sa mère devait terriblement lui manquer, et Daniel aurait voulu pouvoir trouver des mots de réconfort. Mais Cole reprenait déjà la parole :

— Peu importe, c’est le passé ! Et franchement, je serais mal placé pour te critiquer, alors que je me suis incrusté dans tes vacances. Heureusement pour moi, je ne suis pas le pire squatteur !

— Je ne te le fais pas dire, grimaça Daniel.

— J’ai l’impression que tu vas avoir un début d’année bien chargé au bureau !

— Ne me fais pas fantasmer ! s’exclama Daniel. Malheureusement, je ne suis pas décisionnaire des renvois dans ma boîte, par contre qu’est-ce que j’ai hâte de les foutre dehors !

— Tu es sûr ? Je me disais que tu changerais peut-être d’avis après t’être calmé un peu. Pas que tu sois en tort…

— Comme tu l’as dit toi-même, quand je prends une décision, je m’y tiens. Ils n’auront qu’à aller faire la fête ailleurs. Melanie, Paul et Jean-Luc ont l’air plutôt sympas, mais je n’ai pas envie qu’ils restent non plus.

— Je comprends. Ce sera toi et moi, alors…

— … En effet.

Étrange, mais l’idée de passer la semaine tranquillement en compagnie de Cole ne lui était pas déplaisante.

— Si ça te convient ? reprit-il, toutefois.

— Bien sûr ! s’écria Cole. Je veux dire… c’est l’endroit rêvé pour célébrer les fêtes de fin d’année. J’ai vraiment hâte de découvrir les paysages en plein jour.

— En parlant de plein jour…

Daniel se leva pour écarter les rideaux. Durant un moment, il fut ébloui par la beauté qui s’offrait à lui. Les alentours étaient recouverts d’un épais manteau de neige. Tout était si blanc, si pur. Puis, la bile lui monta à la gorge.

— Oh, putain !

*

Les bras croisés sur la poitrine, Daniel se tenait raide comme un piquet à la porte du chalet. Il fixait l’allée d’un air réprobateur. À côté de lui, Justin clopinait d’un pied sur l’autre.

— Je crois que tant que le chasse-neige ne sera pas passé, on ne pourra pas bouger le monospace. La mère de Jean-Luc n’a pas fait poser de pneus neige. Je sais que ça sonne fou, mais apparemment, elle ne sort pas la voiture de l’hiver.

— Mon application météo dit qu’il va neiger toute la journée, intervint Melanie. Je crains que nous ne soyons contraints de rester ici avec toi et ton frère.

— Ce n’est pas mon frère, dirent Daniel et Cole en chœur.

Cole avait rejoint le petit groupe, encore en pyjama. Il avait enfilé un T-shirt vert, heureusement assez large pour faire passer son plâtre.

— Je viens d’appeler tous les hôtels de Tremblant, ajouta Jean-Luc, ils sont blindés.

Peu surprenant, vu que c’était la période de Noël.

— Comme on n’a pas vraiment le choix, conclut Daniel entre ses dents, vous resterez ici jusqu’à demain.

— C’est sympa de ta part, Dan, le remercia Jean-Luc. Et, encore une fois, désolé. On n’était vraiment pas au courant qu’on n’était pas officiellement invités.

— Daniel, intervint Cole. Il déteste qu’on l’appelle Dan.

— Désolé, ça m’a échappé.

Daniel fit un petit sourire en coin à l’intention de Cole avant de répondre.

— Ce n’est pas bien grave, je ne vais pas passer ma vie au boulot à le répéter à tout le monde.

— Tu préfères que je te surnomme Danny à la place ? proposa Justin d’un air aguicheur.

— Certainement pas ! claqua Daniel, son ton tranchant accompagné par un regard foudroyant.

— Je me suis déjà excusé, bouda Justin. Tu ne vas pas faire la tête toute la journée, quand même ?

— Tu es mal placé pour lui reprocher quoi que ce soit, le rouspéta Melanie. Bon, vu qu’on est bloqués ici, ça vous dit que j’aille réveiller Paul : il fait du pain perdu de la mort qui tue !

— Merde ! s’exclama Daniel. Je n’ai rien apporté à manger, je pensais descendre au village ce matin pour faire les courses.

— No soucy ! affirma Melanie. On a du pain brioché Challah, du sirop d’érable et du bacon, bien sûr ! Et puis, il y a quelques trucs dans le réfrigérateur que les précédents locataires ont dû laisser. On ne mourra pas de faim d’ici demain.

Daniel soupira. Il ne pouvait décemment pas rester fâché contre Melanie alors qu’elle faisait tant d’efforts pour que les choses se passent bien. Cela se voyait comme le nez au milieu de la figure qu’elle ne mentait pas en affirmant avoir été certaine qu’il était au courant de sa venue.

— Si le pain perdu est la spécialité de Paul, répondit-il enfin, on veut bien se laisser tenter. Merci, Melanie.

— On se met de suite au boulot ! sourit-elle de toutes ses dents.

— Tu sais, rien ne nous empêche de profiter de la journée pour nous amuser un peu, lui susurra Justin à l’oreille.

— Toi et moi, on ne « jouera » plus jamais ensemble, siffla Daniel en se dégageant, mets-toi bien ça dans la tête.

Encore complètement vaseux, Mike descendait l’escalier.

— Ne dis jamais, fontaine je ne boirai pas de ton eau, baragouina-t-il. Justin lâchera pas le morceau, surtout qu’il est bien décidé à gagner son pari.

Daniel s’immobilisa. La honte cuisante qu’il avait ressentie la veille le rattrapait et menaçait de le consumer tout entier. Il se retourna brusquement, faisant face à Justin. Ce dernier fixait Mike d’un œil mauvais. Cole et Jean-Luc étaient plantés devant la porte de la cuisine, hébétés.

— Explique-toi, siffla Daniel.

— Louise a parié que je n’arriverais jamais à te décoincer. Je lui ai dit que je m’en étais déjà chargé dans le parking, au boulot, mais elle refuse de me croire.

— Me décoincer ? articula Daniel, fou de rage.

— Oui, tu sais, remplacer ce balai que tu as dans le cul par ma grosse queue. Mais si tu préfères, tu peux me prendre, je suis ouvert à toutes les propositions et positions.

Tout cela n’avait été qu’un foutu pari.

Daniel pensait avoir touché le fond, mais visiblement il avait été loin du compte. Son visage était rouge de honte, et il n’avait qu’une envie : que le sol s’ouvre sous ses pieds.

Melanie et Paul descendaient l’escalier et durent sentir que l’atmosphère était chargée.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Melanie.

— Daniel, l’interpella Cole, alors que ce gros connard de Justin allait vomir d’autres horreurs. Je ne me sens pas bien, est-ce qu’on peut remonter ?

— Oh, mon pauvre ! s’exclama Melanie, vraiment compatissante.

Daniel puisa dans ses dernières forces pour bouger, pour attraper Cole par le coude et le soutenir durant l’ascension des marches. Il était rassuré par la chaleur qui se dégageait du corps de Cole, alors que le sien était complètement gelé. Daniel entendit Justin pouffer de rire et eut l’envie subite de crier, mais il se retint et accompagna Cole jusqu’à leur chambre.

— Est-ce que tu te sens nauséeux ? demanda-t-il.

— Oui, j’ai grave la gerbe, mais uniquement à cause de ce gros connard.

Embarrassé, Daniel expira lourdement.

— Merci de m’avoir sorti de là, dit-il, véritablement reconnaissant. Seigneur ! Tu dois me trouver tellement pathétique !

— Quoi ? s’étonna Cole en fronçant les sourcils. Non ! Je trouve juste que ce mec est un gros loser. Un énorme loser. Un colossal loser. Un monumental loser. Un faramineux loser. Un gigantesque loser. Un big « giganotosaurus-loserus » !

Daniel éclata de rire malgré lui.

— Merci, Cole.

— De rien, je joue souvent au Scrabble avec mes potes.

— Je ne sais vraiment pas comment je me suis laissé embobiner par ce beau parleur… répondit Daniel, soudain triste.

— Un cafard pareil ? Je suis sûr qu’il peut se montrer charmant quand il veut. Et puis, parfois, en amour, on voit ce qu’on veut voir, surtout…

— Surtout quoi ?

— Quand on se sent seul.

Daniel désirait protester, défendre son honneur, mais il en fut bien incapable.

— Je suis vraiment pathétique, dit-il à la place.

— Non, l’unique personne pathétique ici, c’est lui. Tu souhaites que je t’expose pourquoi ? Attention, ça risque de me prendre des heures.

— Je ne suis pas sûr que le laminer verbalement suffise à me remonter le moral.

— Et que dirais-tu de te faire un marathon Star Wars ? Les films passent en boucle pour les fêtes. On peut y jeter un œil ! Star Wars c’est toujours bon pour le moral !

C’était la plus belle proposition qu’on lui ait jamais faite, mais Daniel refusait que Cole se coupe du monde uniquement pour le consoler.

— Le docteur a dit que tu n’avais pas besoin de rester alité, je te rappelle, répondit-il.

— Mais elle n’a pas dit que je n’avais pas le droit de rester au lit si j’en avais envie, contra Cole en se jetant sur le matelas, avant de faire la grimace. Pourquoi j’oublie toujours ce foutu plâtre ?

Daniel s’empressa de placer des coussins autour de Cole afin qu’il soit plus confortablement installé.

— Tu devrais peut-être en garder pour toi, tu sais ?

— Ça va aller, la tête de lit est molletonnée. Est-ce que tu as faim, au fait ?

— Un peu, j’avoue.

On frappa à la porte. Daniel se leva pour ouvrir.

— Hé, sourit Melanie, visiblement inquiète. Est-ce que Cole se sent bien ?

— Ça va, mais on va rester ici. Il a besoin de se reposer, et je vais veiller sur lui.

— Ça marche ! Je vais faire en sorte que tout le monde soit sage en bas. Pas de musique ! Si ça ne te dérange pas, j’aimerais bien profiter du jacuzzi.

— Bien sûr, fais comme chez toi.

— Jean-Luc a parlé d’un pari, lâcha-t-elle, gênée. Daniel, je te promets que nous n’étions pas au courant !

— Ne t’inquiète pas pour ça, répondit-il, un petit sourire aux lèvres. J’apprécie tes efforts, vraiment.

— Est-ce que vous voulez que je vous monte quelque chose à manger ?

— Ce serait avec grand plaisir.

— C’est la moindre des choses. Tu sais, j’ai hâte de rentrer aussi, parce que j’en ai marre de voir les tronches de Justin, Louise et Mike. J’ai trop passé l’âge de ces conneries !

Melanie repartie, Daniel revint vers Cole.

— Est-ce que tu veux que je ferme les rideaux ? La lumière ne te gêne pas trop ?

— Pour le moment, ça va. La tête me fait moins souffrir ce matin.

— C’est une bonne nouvelle, mais je te garde quand même sous surveillance.

Daniel attrapa son portable pour vérifier le wi-fi. Il avait du mal à croire qu’en temps normal, il serait déjà allé à la salle de sport, aurait pris sa douche, se serait habillé et serait installé derrière son écran. Il tenta de se connecter, sans espoir.

— Ça me fait bizarre d’être ici à ne rien faire, dit-il. Habituellement, à cette heure-ci, je suis au bureau.

— On est samedi, tu sais ?

— Oh, alors je serais en train de bosser de chez moi.

— Ce sont les fêtes de fin d’année. Ta boîte est fermée, non ?

— En effet, mais il y a toujours quelque chose à faire.

Cole posa sur lui des yeux impassibles, visiblement peu impressionné.

— Bien sûr. Et tu feras ce qu’il y a à faire après tes vacances. La Terre ne va pas arrêter de tourner parce que tu ne bosses pas durant quelques jours.

— Je sais bien, mais mon travail est important pour moi.

Cole était toujours aussi peu convaincu.

— Et tu crois que ma thèse c’est du pipi de chat ?

— Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire.

— Que voulais-tu dire alors ? demanda Cole, posé. Que les personnes qui ne sont pas des bourreaux de travail ne s’intéressent pas à ce qu’elles font ?

— Ce n’est pas ça, mais moi…

Il s’interrompit avant de révéler la triste vérité : je n’ai rien d’autre.

— … moi, reprit-il, je préfère consulter régulièrement mes mails pour m’assurer que tout est en ordre et ne pas prendre de retard. C’est comme ça que je fonctionne.

— Eh bien, je suppose que tu vas être obligé de changer de cadence que tu le veuilles ou non, lui sourit Cole.

— Pas le choix, visiblement, dit Daniel en riant, la tension complètement retombée.

Cole lui fit signe de regarder la télévision. Sur l’écran, des sabres lasers s’entrechoquaient.

— Nous avons de la chance, l’épisode trois est presque terminé. Nous sommes pile à l’heure pour la meilleure des trilogies.

Daniel s’installa de nouveau sur le matelas, constatant que Cole lui avait rendu deux coussins. Il était si prévenant.

— Oh, on dirait que Padme va mourir d’un cœur brisé, commenta-t-il.

— C’est complètement nul ce truc, souffla Cole. Elle vient d’accoucher de jumeaux, qui ont besoin d’elle et, elle, elle meurt d’un cœur brisé ? J’y crois pas deux secondes à cette théorie, surtout pas pour un gros naze comme Anakin. Elle a bien plus de cran que ça !

— Ouah ! Pour une fois que quelqu’un pense comme moi !

— Et ne me parle même pas du pseudo jeu d’acteur d’Hayden Christensen ! Ça me contrarierait.

Inexpressif au possible, Daniel reprit l’une des pires citations de la première trilogie :

— « Je n’aime pas le sable, il est grossier, agressif, irritant et s’insinue partout. »

Cole se retint à peine avant d’exploser de rire.

— Non, non, non ! Ne me fais pas marrer, ça fait mal !

Et pourtant, alors qu’ils mangeaient leur pain perdu – Cole s’empiffrant allègrement malgré ses nausées persistantes – et qu’ils regardaient la princesse Leia enregistrer son appel à l’aide grâce à R2D2, Daniel n’avait qu’une seule envie : faire rire Cole, encore et encore, pour voir naître dans le creux de sa joue son adorable fossette.

*

— Si tu le sens pas, on peut rester ici toute la soirée, proposa Cole. Ça ne me dérange pas.

Daniel passa un pull anthracite et s’assura qu’il n’était pas froissé.

— C’est gentil, mais, franchement, je veux leur prouver que je m’en fiche de tout ça.

— Je comprends.

— Mais, toi, si tu préfères, tu peux rester ici pour te reposer. Vraiment, ne t’inquiète pas pour moi, je peux me débrouiller tout seul.

En son for intérieur, Daniel espérait réellement que Cole se joindrait à lui, car il n’avait pas envie de se retrouver face à face avec Justin. Évidemment, entourés de six personnes, ils ne seraient pas véritablement en tête à tête – mais l’humiliation publique, ce n’était pas son trip.

— J’ai suffisamment dormi pour aujourd’hui, grommela Cole. En plus, je suis dégoûté de m’être assoupi durant la première partie de L’Empire contre-attaque.

— Tu pourras te rattraper demain ou après-demain ; les films sont diffusés en boucle !

À l’idée de passer le reste de la semaine seul avec Cole, Daniel se sentit un peu requinqué. Sa mère avait eu raison : il aurait dû reprendre contact avec lui depuis belle lurette. Toutefois, pour le moment, il devrait faire avec le lot de zozos.

Heureusement, l’allée avait été dégagée dans l’après-midi. Le propriétaire du chalet, après s’être confondu en excuses, avait fait déblayer toute la neige. Daniel avait sérieusement songé à foutre tout le monde dehors dès que la route avait été de nouveau praticable, mais certains étant ronds comme des culs-de-bouteille, il avait préféré jouer la prudence. Demain matin, le ciel s’éclaircirait et Cole et lui seraient enfin complètement seuls !

Il jeta un œil vers la psyché dans le coin de la pièce et tenta de discipliner ses boucles encore humides. Il avait pris une bonne douche, s’était rasé de près et avait appliqué une lotion après-rasage. C’était ridicule de veiller à être si pointilleux en vacances, mais il avait voulu prouver à tous qu’il contrôlait la situation, que sa dignité n’avait nullement été émoussée.

— Tu es superbe ! annonça Cole. Allons-y, montrons à ce queutard ce qu’il va rater.

La tête haute, Daniel descendit en premier, s’assurant que Cole ne manque pas une marche. Tout le monde était installé dans le salon, paressant face au feu de cheminée. Apparemment, ils en avaient eu assez du jacuzzi.

— Action, dit Melanie.

Super ! L’estomac de Daniel ne fit qu’un tour : ils étaient arrivés en pleine partie d’action ou vérité ! Vu que tous l’avaient déjà aperçu, il ne pouvait plus reculer. Il se contenta donc de s’asseoir sur un canapé, Cole prenant place à côté de lui. « Mort de l’intérieur », c’était sa spécialité après tout ! Il était tout à fait capable de rester impassible et imperturbable. Quel était l’adage ? Ah oui, la bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe !

— Hé ! sourit Jean-Luc. Ça va mieux, Cole ? Vous voulez une bière, les gars ?

— Beaucoup mieux, acquiesça Cole. Par contre, je vais devoir passer mon tour pour la bière, le docteur m’a interdit de boire tant que ma tête me fait encore souffrir.

— T’es pas sorti de l’auberge, alors ! s’exclama Justin, mauvais. Tu vas devoir te farcir Grincheux sobre. Good luck !

Mike grogna avant d’avaler une grande rasade de bière.

— Arrête, mec ! Ça devient ridicule. T’as perdu ton pari, fais-toi une raison. On joue ou quoi ?

Paul regarda Melanie et afficha un sourire prédateur.

— Je te défie de m’embrasser.

Melanie se contenta de lever les yeux au ciel, de se redresser et de lui faire un bisou sur la joue.

— Ça te dit, Cole ? demanda Melanie pour s’assurer qu’il voulait bien participer.

Daniel allait répondre à sa place pour leur rappeler que Cole était en convalescence et que, de fait, il n’avait pas à prendre part à leur jeu débile, mais ce dernier fut plus rapide que lui.

— Vu mon état, je crois qu’il serait plus prudent que je me limite aux vérités. Vérité, alors !

Évidemment, il venait de tendre le bâton pour se faire battre, car Justin s’empressa de lui cracher au visage d’un air faussement innocent :

— Combien de fois tu t’es branlé en pensant à Daniel quand vous étiez gamins ?

Daniel en resta bouche bée, rouge comme une tomate. Melanie, Paul et Jean-Luc gémirent de concert, Louise éclata de rire alors que Mike se contentait de descendre sa bière. Daniel sentait une colère sans nom monter en lui. De quel droit Justin s’en prenait-il à Cole ? Il n’avait jamais eu recours à la violence pour régler ses problèmes, mais, là, son poing le démangeait furieusement.

— Cesse tes grossièretés ! siffla-t-il entre ses dents.

— T’es vraiment dégueulasse, Justin, enchérit Melanie.

— C’est eux qui n’arrêtent pas d’insister sur le fait qu’ils ne sont pas frères, répondit l’accusé, nonchalant. Doit bien y avoir une raison.

— On n’est pas frères ! Mais ça ne veut pas dire que… protesta Daniel, contrarié.

Biologiquement, Cole et lui n’étaient pas frères. D’ailleurs, ils n’étaient même plus frères par alliance. Toutefois, ce serait complètement déplacé qu’ils deviennent plus intimes ! À cette seule pensée, des images se mirent à défiler dans la tête de Daniel : il embrassait Cole, caressait sa peau, lui faisait l’amour. Le rire graveleux de Justin le sortit de sa transe, et la honte le dévora tout entier. Qu’est-ce qui me prend ? se réprimanda-t-il.

— Je ne sais pas ce qui ne tourne pas rond chez toi, Justin, grommela Paul, mais, franchement, même ce jacuzzi d’enfer ne vaut pas la peine de se farcir ta présence.

Daniel n’écoutait plus la conversation, il était complètement ailleurs. Un ailleurs où le corps de Cole lui était offert et où il s’en délectait sans pudeur. Impossible ! Sa queue tressaillait d’impatience. Lui qui n’avait été intéressé par personne depuis des lustres… Maintenant, il désirait… Cole !

Il jeta une œillade dans sa direction, comme pour s’assurer qu’il n’avait pas été pris en flagrant délit de fantasme déplacé. Le visage de Cole était froissé, il semblait souffrir.

— Tu veux que je te ramène du Doliprane ? proposa-t-il.

Cole se contenta de refuser de la tête.

— À mon tour, les interrompit Jean-Luc. Je choisis « action » !

— Mets-toi à poil et va faire un ange dans la neige ! s’écria Mike, se gaussant comme une hyène.

— Très mature, répondit Jean-Luc sans se laisser démonter et il se déshabilla en deux temps trois mouvements.

Pour chasser ses pensées fort peu orthodoxes, Daniel fit comme tout le monde et se plaça derrière la baie vitrée pour regarder Jean-Luc à l’œuvre. Quand ce dernier s’allongea dans la neige fraîche en poussant un cri de jouvencelle, il imita les autres et rit. Pourtant, Cole, lui, ne semblait pas amusé.

— Tu es sûr que tu ne veux pas un Doliprane ? Tu ne m’as pas l’air bien.

— Non, ça va, répondit Cole, stoïque.

Jean-Luc les passa comme une fusée pour se planter devant la cheminée où Melanie l’attendait avec une serviette. Apparemment, être nu comme un ver face à ses collègues de travail ne lui posait aucun problème. Une fois sec, il se tourna vers Mike, l’œil mauvais.

— À ton tour, dit-il, action ou vérité.

Évidemment, à ce stade du jeu, seul un crétin choisirait « action », c’est pourquoi ce fut le mot exact qui sortit de la bouche de Mike. Il voulait se la raconter. Toutefois, il redescendit bien vite de ses hauts chevaux quand il dut s’épiler le torse à la cire.

*

— Salut, bébé.

Daniel se retint péniblement de grogner quand il entendit la voix de Justin. Il était en train de laver la vaisselle, alors que les autres faisaient à nouveau trempette dans le jacuzzi. Cole était remonté à l’étage et, franchement, il avait hâte de le rejoindre. En tout bien, tout honneur, bien sûr ! Il ne songeait pas du tout à lui sauter dessus, il voulait juste s’assurer qu’il allait bien.

Il soupira et fit face à Justin. Apparemment, avant de pouvoir se sauver, il allait devoir affronter ce crétin. Ce dernier s’empressa de se coller à lui, une serviette étroite nouée autour de la taille. C’était flagrant qu’il contractait ses muscles pour l’impressionner, on l’aurait dit sur un podium de mode.

Daniel avait du mal à croire qu’il ait jamais pu trouver Justin attirant. Plus de CTC pour lui à l’avenir ! Au fond, sa cadence lui convenait parfaitement bien.

Plaqué contre l’évier, il aurait pu repousser Justin, mais il ne voulait pas se montrer sur la défensive. Il attendit donc patiemment que le jeune homme accouche. Et comme toujours, ce dernier ne passa pas par quatre chemins – il attrapa ses testicules et se pourlécha les babines.

— Ce soir, je te fais grimper au septième ciel.

— Je ne crois pas, non, répondit Daniel froidement. Maintenant, si tu le permets, j’aimerais m’assurer que Cole va bien.

Raide comme un piquet, Justin retira sa main et se recula. Il était fou de rage ; c’était sûrement pour cela qu’il ne manqua pas de lui montrer les crocs :

— Ouais, c’est ça, va donc chouchouter ton Cole chéri. Le pauvre petit bout, il a la trique dès que tu poses les yeux sur lui, astique-le un bon coup, il se sentira mieux après. Fais pas cette tête-là ! Je sais que t’es un peu retardé dans le domaine du sexe, mais c’est flagrant qu’il attend que ça.

— Arrête d’être aussi grossier !

— Quoi ? C’est le mot « sexe » qui te fait peur ? T’es vraiment un prude. T’es sûr que t’as pas un problème ? Parce que sur le parking, qu’est-ce que j’en ai chié pour te faire gicler !

— Ce n’est pas ma faute si ta technique laisse à désirer, lui assena Daniel.

— Ma technique est légendaire ! éructa Justin, visiblement offensé. Personne ne s’en est jamais plaint !

Daniel se contenta de hausser les épaules, pas intéressé pour deux sous.

— Peu importe, le coupa-t-il. Je souhaiterais que tu laisses Cole tranquille. Clairement, tu as fumé trop d’herbe si tu commences à t’imaginer…

— Qu’il sauterait sur ta queue sans hésiter si tu le lui proposais ? Crois-moi, Danny, ce n’est pas son bras dans le plâtre qui l’en empêcherait. Si tu veux, je peux vous prêter main-forte. Nous trois, on pourrait vivre une nuit inoubliable. Allez, laisse-toi aller.

— Va te faire foutre ! s’écria-t-il malgré lui en le repoussant violemment.

Ces paroles avaient eu l’effet d’une douche froide, avaient fait resurgir des images du passé, de Trevor. Il était mort de l’intérieur, rien ne devrait plus pouvoir l’atteindre.

— Tu quittes ce chalet demain, à la première heure, claqua-t-il. Même si tu dois te rendre au village à pied.

Furieux, il sortit de la cuisine, incapable d’entendre les insultes qui fusaient de la bouche de Justin. Au pied de l’escalier, il croisa Jean-Luc, qui tirait une tronche pas possible.

— On part demain, ne t’inquiète pas, dit-il. De toute façon, si je dois passer un jour de plus avec ces crétins, je risque la taule. Par contre, ce serait sympa de rester en contact en dehors du taf. T’es un mec super, Dan. Daniel, pardon.

Daniel soupira lourdement.

— Ça marche, avec plaisir.

— Les gars, venez goûter ça ! s’exclama Melanie, toujours dans le jacuzzi.

Daniel la rejoignit, tentant autant que possible d’avoir l’air nonchalant, inaccessible, indestructible.

— Mel, chérie, on a tous déjà bu de la Moosehead, dit Jean-Luc, conciliant.

— Pas celle-là, répondit-elle, tout sourire. J’y ai rajouté un ingrédient secret.

Jean-Luc attrapa la bouteille et en descendit une grosse gorgée.

— Est-ce que… T’as mis du sirop d’érable dedans ? Mais, c’est trop bon !

Il tendit la bouteille vers Daniel, qui leva les mains en signe de reddition.

— Non, merci. Ça a l’air dégueu.

— Et toi, Cole ? s’écria Melanie. Tu te sens plus aventureux ?

Le cœur battant la chamade, Daniel se retourna. Cole était là.

— Je suis toujours sous restriction médicale, peut-être une autre fois, dit-il en entrant dans la cuisine.

Daniel s’empressa de le rejoindre, craignant que Cole ne se retrouve face à un Justin belliqueux.

— J’ai bien tenté de plaider ta cause, mon pote, disait Justin, j’ai proposé un petit plan à trois pour ce soir. Apparemment, c’est pas le truc de Daniel.

— Je jure sur la tête de ma mère, gronda Daniel, hors de lui, que tu vas passer la nuit dehors si tu ne fermes pas ta grande gueule tout de suite !

Justin sursauta, visiblement surpris par sa colère soudaine.

— J’aurai au moins essayé, ajouta-t-il à l’attention de Cole avant de se sauver. Désolé pour toi !

Cole était planté devant le réfrigérateur. Après quelques minutes de silence, il demanda :

— Daniel, est-ce que ça va ?

— Ça va, souffla Daniel pour tenter de retrouver ses esprits. Est-ce que tu as besoin de quelque chose ?

Pourtant, alors qu’il voulait se focaliser sur Cole, prendre soin de lui, la voix de Trevor résonnait dans sa tête.

Les plans à trois c’est trop bon. Allez, laisse-toi aller.

— J’avais soif et j’en avais un peu marre de l’eau, répondit Cole en ouvrant le réfrigérateur pour attraper une bouteille de jus d’orange.

Daniel la lui prit gentiment des mains, la décapsula et lui servit à boire. Cole descendit son verre à toute vitesse.

— Merci. Je vais… euh… retourner me coucher…

Maladroitement, Cole sortit de la cuisine et Daniel lui emboîta le pas. Plus vite il irait dormir, plus vite un nouveau jour se lèverait, un jour sans Justin dans les parages !

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