Au pied du sapin
Chapitre 4
Le faux plan !
Daniel semblait furieux, ses yeux jetaient des éclairs. Les personnes installées nonchalamment dans le jacuzzi devaient avoir une vingtaine d’années et étaient, pour la plupart, bien imbibées.
Le bois de la terrasse tressaillait sous l’assaut violent de la basse ; la musique était sûrement à fond à l’intérieur. Même les vitres tremblaient. Cole avait terriblement mal à la tête. Il ne souhaitait qu’une seule chose : se coucher. Apparemment, ça allait devoir attendre.
Estomaqué, un gars roux fixait le propriétaire du Speedo rouge, qui devait être le fameux « pseudo » petit ami, Justin.
— De quoi tu parles, Justin ? demanda-t-il dans un fort accent québécois. Comment ça, « surprise » ? Daniel n’était pas au courant ?
La jeune Asiatique aux longues couettes, qui avait accueilli Daniel de manière si enthousiaste, jetait des œillades inquiètes vers l’homme blond qui la tenait dans ses bras, visiblement mal à l’aise.
— Justin, t’es pas sérieux ? Ne me dis pas que tu n’as pas prévenu Dan que nous venions !
— Bien sûr que non ! s’exclama-t-il, goguenard, sinon ça n’aurait pas été une surprise !
Il bondit hors du jacuzzi en éclaboussant tout le monde et s’empressa de mettre un peignoir.
— Brrr ! Ça caille ! s’écria-t-il.
Justin était blond, bien bâti et disposait d’une impressionnante tablette de chocolat. Objectivement, c’était un bel homme ; encore plus objectivement, c’était un gros crétin. Comment Daniel pouvait-il seulement envisager de sortir avec un mec pareil ?
— Allez, mon petit grincheux, viens me réchauffer ! Je te promets qu’on va trop bien s’amuser.
Fort heureusement, Daniel sembla résister à ses « charmes » sans problème, car il planta une main implacable sur sa poitrine et le repoussa.
— Je ne crois pas, non. Va baisser la musique, c’est beaucoup trop fort.
Justin leva les yeux au ciel.
— Allez, quoi, retire ce balai que t’as dans le cul ! Nous sommes en vacances, faisons la fête !
Les narines de Daniel frémirent, et Cole fut convaincu qu’il allait assister à un meurtre en direct live. Pourtant, Daniel se contenta de tourner les talons et d’entrer dans le chalet. Justin sourit de toutes ses dents à Cole et eut l’outrecuidance de lui demander :
— Il a toujours été aussi coincé ?
Avant qu’il n’ait pu lui répondre d’aller se faire foutre, la musique fut coupée. Dans le silence soudain, Cole put entendre les remous du jacuzzi. La neige tombait, les guirlandes clignotaient, la nature dormait. Enfin, le chalet retrouvait sa véritable identité.
Malheureusement, de nouveaux éclats de rire vinrent perturber la magie. Une fille en bikini avec de longues boucles brunes s’écria :
— Justin, va me chercher une autre bière !
Cole les abandonna à leur « fête » et rejoignit Daniel à l’intérieur. Daniel avait déjà retiré ses bottes et les avait posées à côté de l’entrée, et Cole fit de même. Le chalet était une splendeur, tout en bois de pin et en poutres apparentes. En contraste avec les deux grandes baies vitrées, un mur de pierres avait été dressé, au cœur duquel reposait une cheminée où brûlait un feu.
Les lieux entiers avaient été parés pour les fêtes de fin d’année ; ils regorgeaient de lumières et de couleurs. Sur le manteau de la cheminée étaient suspendues deux chaussettes dorées. Dans le coin du salon s’élevait un beau sapin, entouré de cadeaux – des décorations, très probablement.
Cole se demanda un bref instant si Justin avait préparé tout cela pour Daniel. Il jeta un œil vers la baie vitrée et aperçut le fameux Justin tirer une taffe de joint, complètement indifférent à l’idée d’avoir contrarié Daniel. Nan ! Aucune chance que ce trou du cul ait pu faire quelque chose d’aussi romantique.
Daniel se tenait au pied du grand escalier. Toujours en parka, de dos, Cole ne pouvait voir son visage. Pourtant, ses poings serrés lui exprimaient tout ce qu’il y avait à savoir. Il le rejoignit presque sur la pointe des pieds. Inutile de lui demander s’il allait bien ; il n’allait visiblement pas bien.
— Je crois me rappeler que tu détestais quand on t’appelait Dan, dit-il alors pour briser le silence.
La porte s’ouvrit, et les trois personnes qui avaient fait remarquer à Justin que sa surprise était déplacée entrèrent emmaillotées dans des serviettes.
— Je déteste toujours qu’on m’appelle Dan, répondit simplement Daniel.
— Sérieux ? s’exclama la jolie Asiatique. Mais tout le monde t’appelle Dan au bureau.
— Martin a persisté à m’appeler Dan, alors que je lui ai répété un bon million de fois de ne pas le faire. Du coup, j’ai laissé tomber.
— Ah…
La jeune femme était visiblement embarrassée. Elle offrit à Cole un sourire timide.
— Salut ! Tu dois être le frère de Dan…iel ? Je m’appelle Melanie. Et voici mon petit ami Paul et, lui, c’est Jean-Luc.
— Salut, tout le monde, répondit Cole. Pour info : je ne suis pas vraiment le frère de Daniel.
— Ah bon ? Mais Justin a dit que…
— Nos parents ont été mariés il y a une dizaine d’années, durant quelques mois, l’interrompit Daniel. Et pour répondre à ta question de tout à l’heure, non, je n’étais pas au courant que vous viendriez. Il ne devait y avoir que Justin et moi.
— Putain, je le savais ! grommela Paul. Je te l’avais pas dit, Mel ? Ça puait, cette histoire !
— Tu avais raison, chéri, soupira Melanie. Je suis désolée, Daniel, je pensais vraiment que Justin t’avait prévenu qu’il nous avait invités avec Louise et Mike pour le week-end. Il a dit que vous auriez le reste de la semaine pour avoir un Noël romantique.
— Ai-je besoin de préciser qu’il n’y a plus de romance qui tienne ? grommela Daniel, amer.
— Nous partirons dès demain matin, intervint Jean-Luc. On embarque Justin avec nous ?
— Avec grand plaisir, oui, répondit Daniel.
Il se dirigea vers la petite alcôve avant le couloir qui menait à la cuisine pour y ranger sa parka. Cole tenta de se débarrasser de son manteau, mais rien à faire.
— Tu veux que je t’aide ? demanda Melanie. Mon pauvre, vu ton état, tu avais bien besoin de toute cette histoire. Qu’est-ce qui t’est arrivé, au fait ?
— Apparemment, je suis tellement un loser que je ne sais pas monter un escalier sans m’emmêler les pinceaux.
— Tu n’es pas un loser ! gronda Daniel avant de s’adoucir. Je vais te servir de l’eau.
— On va vous laisser vous reposer, murmura Melanie à l’oreille de Cole.
— Les clés sont toujours dans le contact ? demanda Paul. Que j’aille chercher vos bagages.
— Aucune idée, répondit Cole, c’est une voiture sans clé. Daniel a peut-être laissé sa carte dans le véhicule ?
Heureusement, toute la bande d’« incrusteurs » n’était pas à vomir. Cole remercia les trois collègues et partit rejoindre Daniel dans la cuisine. Ce dernier se tenait devant le réfrigérateur, immobile.
— Je suis trop con, marmonnait-il. CTC, mon cul !
— C’était… quoi ? demanda Cole.
— Laisse tomber, ça ne vaut même pas la peine que je t’explique.
Cole était vraiment attristé de voir Daniel dans cet état, de le voir culpabiliser alors qu’il n’avait rien fait de mal.
— Ça vaut peut-être le coup d’en parler, tu sais. Au moins pour te retenir de noyer ton petit ami dans le jacuzzi.
— Ce n’est pas mon petit ami et ce ne le sera très certainement jamais. Je le sentais depuis le début qu’on n’était pas faits pour s’entendre, mais je voulais sortir de ma zone de confort, essayer de nouvelles choses.
— C’est vrai que ce type n’est pas vraiment ton genre d’hommes, à moins que tu ne sois intéressé par les gros nazes maintenant.
Daniel rit d’un rire sans joie.
— Faut dire que je n’ai jamais su les choisir.
Merde, mais que s’était-il passé avec Trevor ? En tout cas, ce n’était ni l’endroit ni le moment de poser cette question.
— Ce n’est pas ta faute, tu en es conscient au moins ?
— Bien sûr que si ! s’énerva Daniel, avant de s’adoucir. Assez parlé de moi, toi, comment ça va ?
À vrai dire, Cole n’était pas au top de sa forme. Son bras lui faisait un mal de chien et sa tête menaçait d’exploser.
— J’ai connu de meilleurs jours, reconnut-il en grimaçant.
— Tu devrais aller te reposer, lui préconisa Daniel en sortant son portable de sa poche. J’ai bien noté ce que le docteur m’a dit, mais je vais quand même chercher une liste de conseils de surveillance sur Internet. Merde ! Il me faut le mot de passe wi-fi, je n’ai pas de réseau.
— C’est de la merde le wi-fi ici ! s’exclama la jeune femme, qui devait s’appeler Louise, en entrant dans la cuisine. On est complètement coupés du monde civilisé.
— Tes bottes ! tonna la voix de Daniel. Enlève tes bottes !
— Qu’est-ce que ça peut te faire si je garde mes bottes, répondit-elle, nonchalante, en ouvrant le réfrigérateur. C’est pas comme si c’était ta maison.
— Toute personne bien élevée sait qu’on enlève ses chaussures pour entrer chez quelqu’un. Ensuite, l’eau et le parquet ne font pas bon ménage, je ne t’apprends rien, si ? Et comme c’est moi qui ai payé la caution pour cette location : enlève tes bottes !
— OK, c’est bon, calme-toi ! s’exclama Louise en attrapant un gros pack de bières à la hâte pour fuir à toutes jambes.
— J’en ai déjà marre… grommela-t-il, alors qu’il farfouillait parmi les papiers laissés sur l’îlot central de la cuisine, sûrement à la recherche du code wi-fi. Merde ! Ça ne se connecte pas ! Comment je vais faire pour vérifier mes mails professionnels ?
Vu son humeur massacrante, inutile de lui rappeler qu’il était supposément en vacances, alors Cole lui posa la question qui l’intéressait le plus en cet instant :
— Où est-ce que je vais dormir ?
— Tu peux prendre la grande chambre, répondit Daniel en se massant le front. Je dormirai sur le canapé ou ailleurs.
Comme sorti de nulle part, Justin apparut à la porte de la cuisine, un sourire prédateur aux lèvres.
— Hé, gros grincheux, la grande chambre est pour nous deux !
— Nous deux, on aurait dû être seuls, siffla Daniel. Et, si les choses ne sont pas encore claires pour toi : il n’y a plus de nous deux qui tienne !
— Je vois, répondit Justin, les yeux injectés de sang, presque méprisant. Je coucherai avec Louise alors. Passe une bonne nuit avec ton petit frère et oublie pas de le border.
Il était sérieux, celui-là ? Cole n’en revenait pas ! Pourtant, inutile de mettre de l’huile sur le feu.
— Si c’est un lit king size, on peut partager, tu sais ? dit-il.
Évidemment, il avait fait cette proposition en tout bien tout honneur. On ne dormait jamais confortablement sur les canapés, c’était bien connu. De fait, il n’invitait pas du tout Daniel dans sa couche afin de réaliser l’un de ses fantasmes d’ado !
— Tu as raison, soupira enfin Daniel. Allons jeter un œil.
Arrivés dans la grande chambre, ils découvrirent un énorme lit. Ce n’était pas un king size, mais un mammouth size ! La pièce était décorée dans des tons vert anis et taupe, la large couette avait l’air toute chaude et moelleuse. Daniel plaça leurs bagages au pied de la commode. Puis, il s’empressa de ramasser les affaires de Justin pour les jeter dans le couloir.
Cole se rendit dans la salle de bains. Elle était si grande qu’il dut contourner une baignoire, de la taille d’une piscine, pour se laver « les mains ». Les vasques qui servaient d’évier étaient posées sur des consoles en granite, le carrelage était un damage élégant blanc et gris – tout rutilait. Tant bien que mal, il parvint à se rafraîchir de sa main valide. Quand il se redressa, il vit Daniel dans le reflet du miroir. Il était derrière lui et lui tendait une serviette.
— Merci, dit-il, le cœur battant la chamade. Je voudrais juste me brosser les dents avant d’aller me coucher, si ça te va ?
— Je vais chercher ta trousse de toilette.
Quand il revint, armé de sa trousse tachée de dentifrice, Daniel décida immédiatement de lui prêter main-forte pour se déshabiller. Cole s’adossa à la console en granite, leva son bras valide et tenta de réguler sa respiration pendant que Daniel le dévêtait avec application. Il lui retira son pull à capuche, son T-shirt et déboutonna son pantalon, pantalon qui lui tomba aux chevilles et dont il se débarrassa à l’aide de ses pieds. Hors de question que Daniel se mette à genoux devant lui, il ne tiendrait pas deux secondes avant d’éjaculer.
Daniel fouillait dans son sac, sûrement à la recherche de son pyjama, Cole en profita pour enlever ses chaussettes. Daniel revint avec son bas de pyjama à la main.
— Je me suis dit, vu la situation, que le haut ne te servirait à rien.
— Hm… répondit Cole, les tétons au garde-à-vous, alors qu’il faisait bon dans la salle de bains – même le carrelage était chaud sous ses pieds.
Il enfila, tant bien que mal, son bas de pyjama et fut pris de court quand Daniel se donna la peine d’en nouer la cordelette.
Par contre, il ne fut pas du tout surpris de découvrir son reflet quand il se retourna : ses joues étaient toutes rouges ! Il ouvrit sa trousse de toilette sans trop de tracas, mais la véritable bataille commença lorsqu’il essaya de déboucher son dentifrice et d’en mettre sur sa brosse à dents. Après une lutte acharnée, il finit par rendre les armes et tendre les objets récalcitrants à Daniel, qui avait patiemment attendu à ses côtés.
— Je suis un cas désespéré, lâcha-t-il dans un faux rire.
— Tu te débrouilles déjà très bien, répondit gentiment Daniel. Je suis sûr que d’ici quelques jours tu auras trouvé tes repères.
Ce disant, il passa la brosse à dents sous l’eau et y appliqua une grosse noisette de dentifrice.
Quelques jours…
Ces mots résonnèrent en Cole. Soudain, il fut pris de vertige, mais pas à cause du coup reçu à la tête, mais plutôt de celui pris en plein cœur. Demain matin, les invités surprise partiraient en emportant avec eux ce Justin de malheur, et il se retrouverait seul avec Daniel ! Il enfourna sa brosse à dents pour se retenir de gémir. Daniel et lui allaient rester une semaine seuls, tous les deux ! Cependant, il fallait qu’il arrête de se faire des films tout de suite : il ne se passerait rien entre eux. Mais c’était peut-être l’occasion rêvée de devenir ami avec Daniel.
Daniel sortit de la salle de bains, et Cole en profita pour terminer gauchement son brossage de dents et aller se soulager. Chose qu’il réussit à faire tout seul comme un grand ! De retour dans la chambre, un spectacle incroyable l’attendait, Noël avant l’heure : Daniel était nu comme un ver, exposant son dos en V et son auguste fessier. Il se pencha en avant pour enfiler un bas de pyjama en satin noir. Éclairée par la lueur tamisée de la lampe de chevet, sa peau déjà mate prenait des teintes mordorées. Cole en eut l’eau à la bouche et déglutit péniblement.
Alors que Daniel attrapait un T-shirt blanc, il s’empressa de rejoindre son côté du lit, celui qui était le plus proche de la porte. Il se glissa sous la couette, priant tous les saints pour que Daniel n’aperçoive pas son érection naissante. Il était tellement déplacé de désirer Daniel à ce point, surtout que ce dernier était seulement serviable et généreux envers lui.
Daniel fit le tour de la pièce à son tour et laissa un verre sur sa table de chevet.
— Tu remarqueras que c’est un verre en verre ! dit-il, amusé. Tu devrais boire un peu avant de dormir.
— Merci, répondit Cole, reconnaissant.
— Je te réveillerai dans deux heures pour m’assurer que tout va bien.
Cole but une grande gorgée et s’allongea sur le dos, tentant de trouver une position confortable. Le matelas était si large qu’il sentit à peine Daniel prendre place à côté de lui. Les rideaux n’étant pas complètement tirés, un rayon de lune perçait dans la chambre.
Il entendit l’écho des rires provenant du jacuzzi, mais heureusement le chalet avait des murs épais et était visiblement bien insonorisé. Parfait. Tout était parfait. Il reposait sur un matelas confortable. Il faisait chaud. Et Daniel Diaz était allongé à côté de lui. Rien à redire.
À part la douleur lancinante, Cole se sentait bien. Il jeta une œillade discrète en direction de Daniel. Il était allongé sur le dos, lui aussi, et semblait fixer le plafond. Il y avait tant de questions qu’il aurait voulu lui poser, mais maintenant qu’il était parfaitement bordé, il ne trouva pas la force de lutter contre le sommeil.
*
— Cole, réveille-toi.
— Hm ?
Cole n’avait nullement envie de se réveiller. Il avait mal et il voulait dormir.
— Cole. Ouvre les yeux.
Cole grommela cette fois-ci. Pourquoi avait-il subitement une lumière en pleine face ? Et à qui appartenait cette voix insistante, mais diablement suave, qui éveillait plus rapidement sa queue que son cerveau ? Cela faisait des années qu’il n’avait pas rêvé de Daniel.
Daniel… Et, il se souvint de tout. Il partageait vraiment sa couche avec Daniel Diaz ! Quand il ouvrit péniblement les paupières, Daniel était penché au-dessus de lui. Il ne regrettait rien.
— Comment t’appelles-tu ? demanda Daniel.
— Cole Smith. Et toi, tu es Daniel Diaz.
— C’est bien moi, confirma Daniel, amusé. Mais je suis supposé te poser des questions avant que tu ne me répondes. Quelle école fréquentes-tu ?
— Carleton, mais mon programme est conjointement mené par l’université d’Ottawa. Est-ce que je peux avoir de l’eau ?
Daniel se pencha un peu plus par-dessus Cole pour attraper le verre. Puis, il glissa la main sous sa nuque pour l’aider à boire. Cole avait encore du mal à réaliser la situation. Et dire que la veille, au matin, il avait ouvert les yeux dans son minuscule studio, seul, sachant pertinemment qu’il allait passer les fêtes de fin d’année en tête à tête avec Netflix. Tante Judy l’avait bien invité, mais il avait préféré faire des économies, plutôt que de dépenser une fortune pour se rendre à Winnipeg.
Et comme il avait bien fait ! Il s’était peut-être cassé le bras, mais si c’était le prix à payer pour se réveiller dans le même lit que son fantasme d’ado, ça valait le coup !
— Qu’est-ce que tu étudies ? reprit Daniel après avoir posé le verre.
— L’ingénierie et la technologie environnementale, spécialité traitement des eaux usées.
— Rien que ça ! Ça m’a l’air passionnant. Il faudra que tu m’en parles quand tu te sentiras mieux. D’ailleurs, comment tu te sens ? Désorienté ? Tu as mal ?
— Je crois que ça va, baragouina Cole. Est-ce que je peux dormir, maintenant ?
—Bien sûr.
Daniel lui tourna le dos, éteignit la lampe de chevet et la pièce fut enfin plongée à nouveau dans l’obscurité.
*
— Cole, réveille-toi.
Cette fois-ci, Cole eut moins de mal à ouvrir les yeux et se souvint immédiatement d’où il se trouvait. Il était aux anges. Ainsi blessé, il éprouvait ce sentiment incongru d’être à sa place auprès de Daniel, en sécurité avec lui.
Daniel est là. Tout va bien.
Malgré les dix années qui les avaient séparés, c’était plus fort que lui, il avait une confiance aveugle en Daniel. Comme il aurait aimé pouvoir se blottir dans ses bras, trouver refuge contre son cœur… Mais, les câlins n’étant pas au programme, il se contenta d’ouvrir les yeux.
Daniel l’aida à prendre un Doliprane, porta l’eau à sa bouche et lui fit subir un nouvel interrogatoire en bonne et due forme. Satisfait par ses réponses, il hocha la tête et éteignit la lampe.
— Cette fois-ci, je te laisse dormir trois heures, dit-il.
Cole était éreinté, pourtant il n’arrivait plus à trouver le sommeil. La douleur atténuée, mais lancinante, le gardait éveillé. Les yeux grands ouverts dans le noir, il finit par s’habituer à l’obscurité ambiante et regarda les flocons qui tombaient dru.
— En bas, tout à l’heure, tu as dit « c’était… quelque chose », tu parlais de quoi ? demanda-t-il malgré lui.
Daniel se tut un long moment, et Cole était convaincu qu’il ne lui répondrait pas.
— Dors, souffla-t-il.
— Je n’y arrive pas. Tu veux bien me parler un peu ?
De nouveau, le silence. Puis, un soupir. Daniel, qui faisait face à la fenêtre, roula sur le dos.
— C’est un acronyme, murmura-t-il. CTC, pour Change Ta Cadence. J’ai assisté à un groupe débile d’entraide avec mon amie Pam. L’ex-Marine qui le présidait conseillait aux gens de changer de cadence, de s’essayer à de nouvelles choses. Elle a même écrit un foutu bouquin pour partager ses idées à la con. Je me suis dit que je ne risquais rien à suivre ses suggestions.
Il eut un rire désabusé et reprit :
— J’ai juste perdu le peu de dignité qui me restait.
— Justin est la seule personne sans dignité dans cette histoire, répondit Cole. Tu as loué cet endroit magnifique pour lui faire plaisir et il en a profité pour ameuter tous ses potes dans ton dos. Qu’il aille se faire foutre !
— Je me sens tellement stupide, finit par reconnaître Daniel dans un long soupir. J’ai refusé de suivre mon instinct, tout ça à cause de préceptes à la noix d’une ex-Marine.
— Ça aurait pu être pire ! Tu aurais pu être enrôlé dans une secte ! Imagine, tu serais en train de porter une toge au beau milieu de la neige et tu attendrais l’arrivée d’un dieu extraterrestre !
Daniel rit, amusé.
— Je suppose.
— Attends ! s’exclama Cole. Si on suit la logique de Star Wars, toutes les personnes qui ne sont pas nées sur la Terre sont des extraterrestres, non ? Ça veut dire que Han Solo serait un extraterrestre… Dans ce cas, moi je signe de suite pour attendre l’arrivée d’un mec aussi sexy !
— Ton raisonnement me plaît, répondit Daniel, d’un ton plus léger, je suis prêt à accueillir une horde d’extraterrestres s’ils sont à l’image de Han Solo ! Merci, Cole, t’es vraiment devenu un gars bien.
Daniel Diaz pense que je suis un gars bien ! s’écria-t-il intérieurement, telle une fan girl. Je peux mourir heureux !
Cole s’éclaircit la gorge, cherchant à se ressaisir. Il n’avait plus treize ans pour réagir ainsi.
— Toi aussi, Daniel, murmura-t-il, tu es un mec bien.
Puis, il s’étira, prêt à se rendormir. La douleur fut subite, et il lâcha un juron à peine étouffé. Daniel auprès de lui, il avait la fâcheuse tendance à s’oublier. En parlant du loup, ce dernier se rapprocha de lui et lui souffla à l’oreille, inquiet :
— Est-ce que ça va ?
Son estomac ne fit qu’un tour ; Daniel avait vraiment un effet bœuf sur lui ! Cependant, ses attentions n’étaient rien de plus que de la gentillesse, il ne fallait pas qu’il s’imagine tout et n’importe quoi.
— J’oublie tout le temps que j’ai le bras cassé, grommela-t-il, pourtant c’est pas faute de sentir cet énorme plâtre. Heureusement, j’ai moins la tête dans le pâté, ou alors je suis trop dans le pâté pour le savoir…
— Dans tous les cas, on ferait mieux de dormir, répondit Daniel en prenant ses distances.
Daniel loin de lui, la pièce se fit subitement plus froide, et Cole se recroquevilla sous la couette. Il avait tant de questions qu’il souhaitait encore poser à Daniel, mais, les yeux ensablés, il se laissa aller dans les seuls bras accueillants qu’il aurait des vacances, ceux de Morphée.
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