Au pied du sapin
Chapitre 3
Daniel se gara devant l’immeuble de Cole, pas mécontent d’avoir trouvé une place pile face à l’entrée.
— Tu peux attendre ici, dit Cole, je me dépêche de prendre quelques affaires et je reviens.
Daniel soupira, retirant déjà sa ceinture.
— Sans vouloir paraître grossier, tu tiens à peine sur tes jambes. Je préférerais, tant que possible, éviter que tu te manges une nouvelle gamelle.
— Vu sous cet angle, marmonna Cole. C’est juste que je n’ai pas envie d’être un fardeau.
Tu l’es déjà, pensa Daniel, mais il se garda bien de le lui dire.
— Allez, on essaie d’accélérer la cadence, parce que je n’ai pas encore fait ma valise moi-même et j’aimerais bien prendre la route avant minuit.
Et ce n’était pas gagné. Il était à peine huit heures, mais à cette allure d’escargot… Daniel soupira et détacha la ceinture de Cole, ce dernier bataillant avec depuis de longues minutes – le médecin avait raison, apparemment, on ne se rendait pas compte du luxe qu’on avait d’avoir deux mains fonctionnelles.
— Tu sais, reprit Cole, je suis certain qu’on peut se débrouiller autrement. Par exemple, je peux mettre une alarme pour me réveiller toutes les deux-trois heures.
— Ah oui ? lâcha Daniel en haussant un sourcil dubitatif. Et c’est Mlle Siri qui va te poser des questions et juger de la cohérence de tes réponses ? Je sais qu’on a des smartphones super smart maintenant, mais je ne crois pas qu’on ait déjà créé une application pour estimer la gravité des traumatismes crâniens.
— Oui, mais ça me met vraiment très mal à l’aise de m’imposer durant tes vacances en amoureux.
— Déculpabilise-toi en te disant que ce mec n’est pas encore officiellement mon « amoureux ».
Ce contretemps était peut-être la preuve que Justin n’était pas fait pour lui. Il était mignon et vif, mais, franchement, à part bosser ensemble, qu’avaient-ils en commun ? Non, non, non ! Pas de pensées pessimistes ! Il avait justement organisé ces vacances pour apprendre à le connaître et s’amuser un peu.
Il jeta un œil sur son portable : toujours pas de réponse de Justin. Il lui avait envoyé un message plus tôt pour l’informer de la venue de leur invité surprise.
— Est-ce qu’il attend que tu ailles le chercher ? demanda Cole. Je suis vraiment désolé d’avoir chamboulé vos plans.
— Ne t’inquiète pas pour ça. Il est parti seul en début d’après-midi. Et, comme je te l’ai déjà dit, j’ai réservé un chalet : il y a quatre chambres. Nous aurons du temps pour nous et, toi, tu pourras faire ce que tu veux. Chacun aura son intimité.
Et ça ne sera pas du tout bizarre, mais alors pas du tout !
— Bon, OK… Si tu es sûr…
— Certain ! répondit Daniel en coupant le moteur. C’est réglé : fin de la discussion.
— Merci, sourit Cole. Tu n’as pas changé. À l’époque déjà, quand tu prenais une décision, tu t’y tenais.
— Tu trouves ? s’étonna Daniel. Je suis surpris que tu te souviennes de moi, tu étais si jeune.
— Pas si jeune que ça, quand même. J’avais treize ans.
— Ah ouais ? Je pensais que tu avais une dizaine d’années !
En tout cas, Cole avait bien grandi. Certes, il n’était pas très grand, à peine un mètre soixante-dix, mais il était svelte et avait la carrure d’un nageur. Ses cheveux étaient plus courts que dans son souvenir, ses yeux plus bleus, sa mâchoire plus carrée… La seule chose qui semblait être moins imposante : ses oreilles.
Cole avait l’air de pouvoir tenir debout sans difficulté, mais Daniel resta à ses côtés pour pouvoir le rattraper en cas de vertige.
— Où est l’ascenseur ? demanda-t-il.
— Il n’y en a pas.
Bien sûr ! Pour continuer sur la liste des mauvaises nouvelles ce soir.
— Dis-moi que tu n’habites pas au troisième étage.
— Je n’habite pas au troisième étage ?
Il n’avait pas l’air convaincu ni convaincant. Super !
Lentement, ils gravirent les marches. La main droite agrippée à la rampe, Cole monta les trois étages comme un champion.
— Tu assures, le félicita Daniel.
Et il aurait mieux fait de se taire, car sur la dernière marche Cole se retourna pour lui sourire, se planta et manqua piquer du nez. Daniel s’empressa de le retenir par la taille.
— Hé, attrape pas la grosse tête, p’tit gars !
Cole éclata de rire.
— T’es toujours un adepte de Star Wars ?
— On dirait bien, reconnut-il, un peu gêné. Je sais que c’est stupide.
Daniel se rappela comment Trevor avait levé les yeux au ciel en découvrant sa collection de films de science-fiction.
— Pourquoi tu dis ça ? Cette saga est géniale ! Est-ce que tu as été voir le dernier volet qui vient de sortir ? Je suis bête ; évidemment que tu l’as vu.
— Malheureusement, non, répondit Daniel, vraiment peiné. Avec tout le boulot que j’ai eu cette semaine, je n’ai pas eu le temps.
— Sérieux ? s’exclama Cole. Je m’attendais à ce que tu le voies en avant-première ! Perso, je l’ai regardé ce week-end, et j’ai beaucoup aimé. Je suis sûr que tu vas adorer ! Enfin, je crois… C’est pas comme si je connaissais tes goûts… ou toi… ou…
Les oreilles rubicondes, Cole fixa le sol. Daniel se plaça derrière lui : mieux valait prévenir que guérir ! D’aussi près, il put sentir l’odeur de son plâtre et de sa sueur, apparemment monter ces trois étages l’avait épuisé.
— Allez, on s’y remet, dit-il, tout en douceur.
Daniel ne savait pas pourquoi il était soudain si protecteur envers Cole, mais le voir souffrir lui faisait de la peine. Il était hors de question qu’il l’abandonne dans cet état. Daniel se remémora l’hiver précédent, quand il avait vécu une semaine d’enfer tout seul dans sa chambre, avec la grippe. Il avait à peine pu se lever pour remplir son verre d’eau au robinet ! Inutile de préciser que, pour la première fois de sa carrière, il avait raté quelques jours de travail.
Ils atteignirent l’appartement sans autre incident, et il ne fut pas difficile de garder Cole à portée de main dans son studio – il faisait grosso modo la taille d’une boîte à chaussures. Un futon, déroulé au sol, occupait la majorité de l’espace. La salle de bains et le coin cuisine étaient minuscules.
Les murs étaient blancs, si ce n’était quelques tableaux d’art contemporain de chez Ikea. Un petit arbre de Noël en plastique était posé sur une table basse et une guirlande était suspendue au-dessus de la kitchenette.
— Je sais que ce n’est pas grand-chose, mais l’école me coûte déjà un bras, dit Cole en plaisantant.
— Non, c’est… mignon. Ton père ne te paie pas tes études ?
— Il l’a fait jusqu’à présent, mais je veux me débrouiller seul maintenant, être complètement indépendant. Tu comprends ?
— Bien sûr. Tu as une valise ou un sac ?
— Dans l’armoire.
Daniel jeta un œil vers ladite armoire. À l’intérieur se battaient manteaux, chaussures, aspirateur, fer à repasser… Rapidement, il saisit que par « dans l’armoire », Cole entendait tout au fond de l’armoire sous un tas de chaussures. À quatre pattes, Daniel dut fouiller à l’aveugle avant de trouver une poignée et d’en sortir un vieux sac abîmé, mais fonctionnel.
— Je l’ai ! s’exclama-t-il, victorieux.
— Super, couina Cole, qui était appuyé contre le mur, le visage subitement rouge.
— Est-ce que ça va ? s’inquiéta Daniel en le rejoignant.
— Ça va, ça va, baragouina-t-il.
Il se dirigea vers la petite commode, sur laquelle était posée une télévision. De sa main mobile, il fouilla maladroitement dans les tiroirs et prit tout ce dont il aurait besoin pour la semaine. Daniel s’empressa de tout mettre dans le sac. Son téléphone bipa.
BB ! T en route ? No pb pr ton frere. + on é de fou, + on ri ! J’ai 1 surpriz pr toi, alors depeche.
Ç va e l’eclate total !
Cole venait de sortir de la salle de bains, une trousse de toilette sous le bras.
— Est-ce que tout va bien ? demanda-t-il.
— Oui, oui.
C’était vraiment ridicule de tirer la tronche parce que son « pseudo » mec ne savait pas taper des messages en français correct. Quoi ? Justin préférait utiliser des abréviations, ce n’était pas la fin du monde. CTC. Daniel était prêt à sortir de sa zone de confort. Même si, franchement, c’était si dur que ça de taper des mots complets et sans fautes ?
— On peut y aller, je pense, annonça Cole.
De retour dans la voiture, après une descente qui leur avait pris autant de temps, si ce n’est plus, que la montée, ils arrivèrent rapidement dans le quartier de Daniel. C’était un quartier récent, encore en plein chantier. Daniel dut faire des zigzags pour éviter les nids-de-poule et le bitume abîmé par les engins de construction.
— Ce n’est pas trop bruyant, avec tous ces travaux ? demanda Cole.
— Sûrement. Mais comme ils ne travaillent pas le week-end, qu’en semaine je pars de chez moi à six heures du matin pour aller à la salle de sport et que je rentre à pas d’heure, je ne les entends jamais. Mais bon, je ne serai pas mécontent quand tout ce bazar aura été nettoyé.
Daniel tourna enfin dans sa rue. Quelques habitations avaient été décorées pour les fêtes. Il y avait un énorme traîneau tiré par des rennes qui clignotait devant la maison qui faisait face à la sienne. Ça habillait joyeusement le jardin, dont le gazon ne serait pas posé avant le printemps. Daniel s’engagea dans son allée et sortit son bip pour ouvrir la porte du garage.
Contrairement à la maison de ses voisins, complètement illuminée, la seule touche qui rappelait les fêtes de fin d’année chez Daniel était une élégante couronne de Noël suspendue à la porte d’entrée.
— Je vais passer par le garage, expliqua-t-il, parce qu’on patauge trop dans la gadoue devant. Tu veux m’attendre dans la voiture ? Je serai rapide.
— Avec plaisir. Mon fessier vient d’adopter ton siège chauffant et refuse de s’en séparer. Même si c’est une bien jolie maison, c’est une location ?
— Non, je l'ai achetée l’an dernier.
— Sérieux ? Tu as ta propre maison ? C’est génial !
— Merci, répondit Daniel, le rouge aux joues, flatté.
Il n’était pas peu fier d’être propriétaire d’une maison de ville à même pas trente ans. Le prix du mètre carré à Ottawa n’avait rien d’aussi dément que celui à Toronto ou à Vancouver, mais vu la hausse des prix, c’était un petit exploit.
Il gravit les trois marches qui séparaient le garage de la maison et ouvrit la porte. L’alarme bipa deux fois, il l’éteignit et referma derrière lui. Il retira rapidement ses mocassins boueux. Habituellement, il les cirait sur-le-champ pour ne pas qu’ils s’abîment, mais il n’avait vraiment pas le temps. Il leur restait encore deux heures de route pour arriver à Mont-Tremblant.
Daniel alluma la lumière, accrocha son manteau et s’empressa de monter à l’étage. Ses chaussettes humides laissèrent les traces de son passage sur les marches en bois fraîchement cirées. Il sortit une petite valise de son dressing et réfléchit un instant à ce qu’il allait prendre. Ses vêtements étaient rangés par coloris : noir, gris, marron et quelques touches de blanc. Il choisit quelques pulls, des pantalons et un jean sombre. Il hésita un moment à emporter son défroisseur vapeur, puis renonça.
Il retira sa cravate et la suspendit à sa place. Bien que Martin laisse ses employés s’habiller comme bon leur semblait – il venait lui-même en T-shirt ou, pire, en chemise hawaïenne –, Daniel avait toujours mis un point d’honneur à « avoir la tête de l’emploi ». Il omettait parfois de porter une veste, ce qui lui apparaissait suffisamment rebelle.
Il se changea rapidement, enfila un pull en cachemire couleur anthracite et un jean noir. Sa valise bouclée, il passa par la cuisine. Les cloisons de la maison étaient peintes en gris clair et tout son mobilier était d’un noir chromé. Récemment, il avait acheté un tapis pourpre qu’il avait posé face à son canapé en cuir noir pour casser cette ambiance monochrome. CTC !
Il ouvrit le réfrigérateur et en sortit quelques bouteilles d’eau et des bananes. Pam se moquait toujours de lui, car il s’obstinait à garder ses fruits au frais. Pourtant il ne pouvait faire autrement parce qu’il ne supportait pas la pagaille sur son plan de travail en quartz gris.
Après avoir enfilé ses bottes d’hiver, il fit deux allers-retours jusqu’à la voiture pour charger le coffre. Il adorait sa petite hybride. Il jeta sa parka sur la plage arrière, détestant conduire confiné. En reprenant sa place derrière le volant, il tendit une bouteille à Cole.
— Le docteur a dit que tu devais rester bien hydraté.
— Merci, dit Cole en décapsulant son eau. Mais, tu sais, tu ne devrais pas acheter de l’eau en bouteille. Bientôt, il y aura plus de plastique que de poissons dans les océans et… désolé… avec tout ce que tu fais pour moi, c’est abusé que je te fasse une leçon de morale.
— Pas de problème. Alors, comme ça, tu es passé du côté vert de la force, hein ? J’aurais dû m’en douter vu les études que tu as choisies. Tu es devenu végan aussi et tout ce qui s’ensuit ?
— Malheureusement, non. J’aime trop les burgers pour ça. Et je me damnerais pour du fromage ! Du coup, pour obtenir ma rédemption, je fais la leçon à toutes les personnes qui achètent des bouteilles en plastique.
— Sache, pour ta gouverne, que je recycle ! répondit Daniel, amusé. Attends, j’entre juste les coordonnées pour que Trudy nous amène sains et saufs à notre destination.
— Trudy ? s’esclaffa Cole. Tu as baptisé ton GPS ?
— C’est plutôt mon amie, Pam, qui a eu cet honneur, avoua-t-il en grimaçant, et puis ça m’est resté. Je l’accompagnais à Costco et je lui parlais d’une femme que j’avais dû licencier…
Tout en racontant son récit, Daniel ignora obstinément les injonctions de son GPS.
— Si la plupart des gens pleurent ou essaient de négocier, reprit-il, parfois nous avons des réactions un peu différentes. Cette Trudy est sortie de ses gonds, elle s’est mise à hurler des insanités à pleins poumons. J’ai bien cru que j’allais devoir appeler la sécurité, mais elle a fini par se calmer. Du coup, je racontais cette histoire à Pam et mon GPS n’arrêtait pas de nous interrompre pour me faire changer d’itinéraire, alors mon amie a décrété que c’était la vengeance de Trudy.
Cole éclata de rire, mais après quelques minutes de silence, il demanda à mi-voix :
— Est-ce que ça ne te dérange pas de devoir licencier des gens ?
— Cela ne me fait pas plaisir, bien sûr, répondit Daniel, en prenant l’avenue principale, mais parfois nous n’avons pas le choix. Lorsque les marges de bénéfices de la société baissent, il nous est demandé de réduire les dépenses et les effectifs. De même, quand nous rachetons une autre boîte, nous allons vers la synergie des compétences. Nous effectuons des licenciements économiques pour les postes qui font doublon afin de réorganiser au mieux l’entreprise. La plupart du temps, les licenciements ne sont pas dus à des fautes professionnelles des salariés – ce qui est encore pire, je suppose.
Daniel avait à de maintes reprises proposé de ne pas offrir des salaires mirobolants à des cadres qui se contentaient d’avoir des idées, mais ne les mettaient jamais en pratique. Toutefois, malgré ses obsessions avant-gardistes, Martin n’en avait jamais démordu. Le prestige était primordial. Alors, Daniel, dont c’était le job, obéissait aux volontés de Martin et faisait le sale travail.
— Et ça t’arrive souvent ?
— Plusieurs fois par an. Ils font appel à moi même dans nos filières de Houston et d’Angleterre, car ils savent que je ne me laisserai pas attendrir. Je reste professionnel en toutes circonstances.
Comme dirait son amie Pam, c’était parce qu’il était comme mort à l’intérieur.
— Hm… répondit Cole, sommeillant.
Daniel vérifia son angle mort et s’engagea sur l’autoroute. Ils devraient traverser Ottawa, puis longer la frontière Québec-Ontario et enfin prendre la direction des montagnes de Laurentides.
— Tu peux dormir, si tu veux, dit Daniel.
— Désolé, j’ai un coup de barre tout à coup, bâilla Cole en s’enfonçant dans son siège, les yeux fermés, les voitures ont tendance à me mettre K.O. Ma mère m’a raconté que pour me bercer, quand j’étais petit, elle me plaçait dans mon siège bébé et faisait le tour du pâté de maisons.
— Le choc sur la tête ne doit pas aider non plus. Dors, je te réveillerai dans un moment pour m’assurer que tout va bien.
Daniel baissa la radio. Les réclames de Noël et le souffle régulier de Cole lui tinrent compagnie durant la route. C’était agréable de savoir que Cole, malgré les dix années passées sans se voir, lui faisait suffisamment confiance pour fermer l’œil pendant qu’il conduisait. Quand même, la vie était imprévisible !
La neige tombait en bourrasques, recouvrant les champs alentour d’un manteau blanc. Les températures aussi avaient chuté. Et tant mieux ! Daniel détestait les temps humides et leur préférait une bonne gelée. Les routes avaient été salées et seuls quelques véhicules empruntaient le même chemin que lui. Sarah McLahan chantait une chanson douce et mélancolique à propos d’une rivière, et le monde lui parut subitement si paisible.
Une demi-heure s’écoula comme sur une autre planète, avant que Cole ne se réveille en gémissant.
— Merde, bredouilla-t-il, je vais vomir.
Daniel jeta un œil à son rétroviseur, mit son clignotant et se rabattit sur le bas-côté. Il n’avait vraiment pas envie de récurer sa voiture. Plus vif que l’éclair, il détacha Cole et se précipita pour lui ouvrir la portière et l’aider à sortir. Il faisait un froid de canard !
À peine dehors, Cole se plia en deux et vomit à grands flots. Beurk ! Le Dr Hanratty avait eu raison : nausées, il y avait. Cole posa son bras valide sur son genou pour se ressaisir. Il avait l’air de tenir l’équilibre, alors Daniel en profita pour attraper un paquet de pastilles à la menthe dans sa boîte à gants. Il tendit sa bouteille d’eau à Cole, qui en but une grande rasade avant de gémir à nouveau.
— Je n’ai pas dégobillé sur le bord de la route depuis le lycée.
— T’étais un fêtard, au lycée, hein ?
Daniel se dandinait d’un pied sur l’autre et se frottait énergiquement les mains pour essayer de se réchauffer.
— Les intellos aussi font des razzias dans le bar de leurs parents, l’informa Cole en se gargarisant.
— Ah, les mélanges explosifs. Ça ne me manque pas. Tiens, prends une pastille à la menthe. Ou cinq.
— Merci, sourit Cole avant d’enfourner plusieurs bonbons. Tu crois que je peux pisser ici ?
À part les phares de la voiture, il faisait nuit noire.
— L’appel de la nature n’attend pas, répondit Daniel. Fais-toi plaisir.
Cole s’empressa d’ouvrir son pantalon pour se soulager, mais apparemment il en vint à une conclusion embarrassante :
— Merde, j’arrive pas à me déboutonner…
— Oh… commenta Daniel, subitement gêné. Je vais t’aider.
Il avait promis de jouer les infirmières à domicile ; impossible de faire machine arrière maintenant pour une histoire de braguette. Il se plaça face à Cole et chercha bouton et braguette à l’aveugle. Son exploit accompli, il lâcha :
— C’est fait !
— Merci… souffla Cole d’une voix profondément rauque.
Le froid et les vomissements avaient dû abîmer sa gorge.
— Ça va aller pour le reste ?
— Mouais… Bof… grommela Cole, qui se débattait visiblement avec ses sous-vêtements. Mais pourquoi je ne suis pas ambidextre ?
Daniel éclata de rire malgré lui. La situation n’était pas du tout gênante, mais alors, pas du tout ! De nouveau, sans regarder, il aida Cole à abaisser un peu son boxer récalcitrant. Ce faisant, ses doigts effleurèrent ses poils pubiens et sa peau chaude et ferme. Il avait bien grandi, le petit Cole !
— Normalement, si tout va bien, je devrais pouvoir sortir ma queue tout seul ! s’exclama Cole. À part ça, t’es adepte des douches dorées ou…?
— Hein ? ânonna Daniel, avant de comprendre qu’il se tenait encore trop près de Cole pour qu’il puisse se soulager. Je me pousse, je me pousse !
Alors que Cole urinait sur la neige, Daniel détourna le regard, croisa les bras sur sa poitrine et songea un bref instant à récupérer sa parka sur le siège arrière.
— Est-ce que tu peux m’aider pour le bouton ? l’interpella Cole. J’ai réussi à faire tout le reste, je te rassure.
Avec ses doigts gelés, Daniel eut toutes les peines du monde à y parvenir. Puis, il l’installa dans la voiture. Alors qu’il était penché par-dessus lui pour lui attacher sa ceinture de sécurité, il constata que Cole retenait son souffle, comme face à un animal sauvage.
— Tu peux respirer, tu sais ? Je ne vais pas te mordre.
Cole répondit par un éclat de rire.
— Je sais bien, mais ça me fout tellement la honte tout ça !
— Ne t’inquiète pas pour si peu. En plus, on est presque arrivés.
Daniel reprit sa place derrière le volant, pas peu satisfait de retrouver la chaleur de son siège chauffant. Il chassa du revers de la main les flocons qui tachetaient son pull en cachemire.
— Il t’en reste…
Cole leva le bras, certainement dans le but de disperser les flocons qui avaient fait leur nid dans la chevelure de Daniel, mais se contenta de lâcher un chapelet d’injures.
— Merde ! Crotte ! Putain ! Ça fait mal !
Daniel se passa une main rapide dans les cheveux et sourit.
— J’aurais pensé que c’était dur à oublier, un bras cassé.
— Ça dépend pour qui, apparemment, répondit Cole. Je suis vraiment une calamité. Une calamité que tu vas devoir te coltiner durant tes vacances en amoureux. Je suis tellement désolé.
Daniel réprima une vague d’irritation ; ça ne servait à rien d’épiloguer sur cette situation. Ce qui était fait était fait.
— Pour la dernière fois : laisse tomber. Tu ne m’as pas mis le couteau sous la gorge, c’est moi qui ai pris la décision de t’aider.
— Un peu contraint et forcé… En tout cas, je t’en suis très reconnaissant. Surtout que tu ne me devais rien. On ne se connaît même plus, ça fait dix ans que nos routes ne se sont pas croisées.
— Comme ça, on va faire d’une pierre deux coups : ma mère est ravie que nous rattrapions le temps perdu !
— C’est vrai, répondit Cole, un petit sourire aux lèvres, avant de tourner la tête vers la vitre pour regarder le paysage. Je suis content aussi d’avoir cette chance.
Daniel en resta bouche bée et baragouina un « ouais » peu convaincant. Puis, pour couper court à cette conversation, il monta le son de la radio. Kelly Clarkson clamait d’une voix joviale les beautés d’un sapin de Noël.
Trente kilomètres plus loin, les lumières du village apparurent au pied de la montagne. Cole lâcha un hoquet émerveillé, alors que Trudy exigeait qu’ils quittent l’autoroute.
— On dirait une carte postale, souffla-t-il.
Et il n’avait pas tort. Le petit amas d’habitations avait tout de maisons en pain d’épice. Les toits couverts de neige blanche semblaient saupoudrés de sucre glace. Le clocher d’une église pointait vers le ciel, et le village entier brillait de mille feux. Même si Daniel n’avait jamais eu la bougeotte, il devait reconnaître que venir ici valait le coup : l’endroit était sublime et accueillant.
Trudy les guida entre les petites rues, et ils finirent par déboucher sur une route étroite et glissante. Au sommet, le GPS tonna : « Vous êtes arrivés. »
Le joli chalet lumineux était bien leur destination, car en suivant des traces de pneu presque recouvertes de neige fraîche, Daniel aperçut un monospace. Il se gara à côté et coupa le contact.
— C’est trop beau ! s’exclama Cole. Tu as vu ces baies vitrées !
En effet, la construction en bois disposait d’une vue remarquable. En tout cas, c’était ce qui avait été écrit sur l’annonce : « Vue panoramique, sans vis-à-vis. » Il n’y avait pas de voisins à deux kilomètres à la ronde.
— Tout est si calme, reprit Cole.
Le propriétaire des lieux avait décoré les balustrades des terrasses de guirlandes clignotantes, ce qui donnait un effet magique. Daniel sortit de la voiture, ravi d’avoir enfin pris des vacances. Pourtant, il eut à peine mis le pied par terre qu’un bruit sourd l’interpella. Il fit la grimace. C’était de la musique. Apparemment, pour Justin, la techno était relaxante. Daniel espéra que le son ne se propageait pas sur le lac pour se répercuter jusque dans le village.
Il prit sa parka et se glissa à l’intérieur. Le temps qu’il fasse le tour du véhicule, Cole était parvenu à se dépatouiller avec sa ceinture, mais luttait encore avec la manche de son caban.
Des rires et des voix se firent entendre. Des voix. Au pluriel. Alors que le cœur de Daniel s’était mis à battre en rythme avec la musique, Cole se tourna vers lui, perplexe.
— Je n’avais pas compris que tu avais invité plusieurs personnes pour faire la fête…
— Je n’ai invité personne, répondit-il, les mâchoires crispées. Justin m’a dit qu’il avait une surprise pour moi, mais…
Mais, même s’ils ne se fréquentaient que depuis peu, Justin devait le connaître mieux que ça, quand même ! Daniel se ressaisit et aida Cole à enfiler son manteau. Puis, ensemble, ils remontèrent l’allée, qui avait fort heureusement été récemment dégagée. Arrivé sur le perron de la terrasse, Daniel contourna le chalet pour se rendre à l’arrière, là où le jacuzzi se trouvait.
Des packs entiers de bières étaient plantés dans la neige pour rafraîchir, alors que des bouteilles vides s’alignaient déjà en file indienne sur la terrasse. L’air puait la cigarette et la marijuana. Le jacuzzi de ses rêves était plein à craquer. Six personnes étaient installées à l’intérieur, dont Justin, qui lâcha un cri de joie quand il l’aperçut.
— Dan ! T’es enfin arrivé ! Allez, enlève tes fringues et viens nous rejoindre !
Il se redressa et exposa à la vue de tous sa superbe musculature et son Speedo rouge qui peinait à contenir son gros paquet.
Les autres occupants du jacuzzi se tournèrent vers lui, et Daniel les reconnut tous : des collègues de travail. Melody, non, Melanie, une des rédactrices Web, l’accueillit chaleureusement : « Salut, Dan ! »
Justin écarta les bras pour embrasser l’assemblée et ajouta :
— Surprise !
Tu parles d’une surprise, maugréa Daniel pour lui-même, alors que la moutarde lui montait au nez et qu’une humiliation cuisante le dévorait tout entier.
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