Au rendez-vous de la passion

Kate Hardy · Chapitre 2 sur 12

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Au rendez-vous de la passion

Chapitre 2.

2.

 

 

— C’est elle, décréta Harry le lendemain après-midi, une fois qu’Alexandra eut quitté la pièce après son deuxième entretien. Il n’y a aucun doute.

— Sa présentation était à la fois rigoureuse et enthousiaste, renchérit Gina. C’est d’autant plus impressionnant qu’elle n’a eu les instructions qu’hier. Elle promet d’être l’un des meilleurs éléments de Field’s. Le conseil d’administration va l’adorer.

Jordan ne répondit pas tout de suite. Quels arguments pourrait-il avancer pour les faire changer d’avis ? Impossible d’en trouver un seul. Il lui en coûtait de l’admettre mais elle était bel et bien la candidate idéale pour le poste.

— Rappelons-la pour lui annoncer la bonne nouvelle.

* * *

En pénétrant dans la salle, Alexandra savait déjà quelle réponse lui serait donnée : elle n’aurait pas le poste. Jordan s’apprêtait à le lui annoncer et il s’efforçait de masquer sa satisfaction devant ses collègues. Voilà pourquoi il arborait un air impassible.

— Madame Bennett, asseyez-vous.

L’espace d’un instant, elle fut tentée de rester debout par défi. Puis elle se félicita de s’être ravisée, car tout de suite après, Jordan ajouta :

— Bienvenue parmi nous.

Stupéfaite, elle fut incapable de prononcer le moindre mot.

— Monsieur Blake va régler avec vous tous les détails pratiques de votre intégration, poursuivit-il. Le choix de la date, la demande du badge qui vous donnera accès à tous les locaux, et la création de votre compte intranet, entre autres.

— Merci.

— Avez-vous des questions ? demanda Harry.

— Oui, j’aimerais savoir si l’emploi du nom de famille est de rigueur chez Field’s, répondit-elle après une légère hésitation. J’avoue que je préfère appeler mes collègues par leur prénom.

Jordan la considéra un instant en silence. Avait-elle déjà l’intention de le défier ?

— Ça ne pose aucun problème. Au contraire. Tout le monde ici m’appelle Jordan.

— Merci, Jordan.

C’était la première fois depuis dix ans qu’il l’entendait prononcer son prénom. Mais autrefois il y avait une toute autre intonation dans sa voix… surtout lorsqu’elle le criait juste avant de sombrer dans le plaisir. Malgré lui, il fut transpercé par un éclair de désir. Quel idiot ! Il fallait absolument qu’il quitte cette pièce au plus vite.

— Je suis attendu ailleurs, déclara-t-il en jetant un coup d’œil à sa montre. Excusez-moi, madame B… Xandra.

Se tournant vers le responsable des ressources humaines, il ajouta :

— Harry, ça ne te dérange pas de t’occuper des autres candidats ?

— Pas du tout.

Il quitta la pièce sans un regard pour Alexandra. Une fois dans son bureau, il se laissa tomber dans son fauteuil et ferma les yeux. Bon sang, comment allait-il réussir à supporter cette situation ?

L’éviter… C’était la seule solution. En espérant que cela l’aiderait à garder la tête froide. Oui, cette femme était à fuir à tout prix, quoi que lui suggère son corps…

* * *

Une semaine plus tard, Alexandra prenait ses fonctions chez Field’s. A partir de ce jour, elle serait ici chez elle. Elle allait transformer cet endroit. Le débarrasser de son image un peu désuète pour le transformer en magasin à la pointe de la tendance.

Elle avait hâte de se mettre au travail. Sourire aux lèvres, elle glissa son badge dans la fente, puis franchit l’entrée du personnel.

Harry vint lui-même l’accueillir. Après l’avoir présentée à l’ensemble du personnel administratif, il lui fit faire le tour du magasin. Jordan brillait par son absence et elle ne savait pas si elle en était soulagée ou contrariée. L’évitait-il délibérément ? Il serait bien obligé de l’affronter un jour ou l’autre. Et elle ferait en sorte qu’il n’ait pas un seul reproche à lui adresser. Elle avait bien l’intention de réussir brillamment sa mission.

* * *

Quelques jours plus tard, Jordan faisait le tour du magasin comme chaque matin, quand soudain il se figea. Là, juste en face de lui, Alexandra discutait avec les vendeuses d’un stand de parfumerie. Elle était vêtue d’un autre tailleur impeccablement coupé. Et elle avait toujours ces escarpins à talons qui faisaient paraître ses jambes encore plus interminables…

Comme si elle avait senti qu’on l’observait, elle leva les yeux vers lui et lui adressa un sourire timide. Aussitôt, il fut transporté des années en arrière. Elle lui avait souri de la même manière la première fois que leurs regards s’étaient croisés… Mais sa timidité n’était qu’une feinte, il ne fallait surtout pas l’oublier.

Il adressa à Alexandra un bref hochement de tête, puis il partit dans la direction opposée.

* * *

A la fin de la semaine, Alexandra n’avait plus aucun doute. Jordan l’évitait. Il ne déjeunait jamais à la cantine, du moins pas aux mêmes heures qu’elle. Pas une seule fois il n’était passé dans son bureau et pas une seule fois non plus il n’était venu à sa rencontre au cours de son tour quotidien du magasin. Pourtant, il l’avait vue discuter avec les clients et le personnel. Elle le savait. Même quand elle lui tournait le dos, son corps semblait reconnaître sa présence. Ce qui était très déstabilisant…

Pourquoi se mentir ? Elle était toujours attirée par lui. Il fallait donc être très vigilante. C’était donc sans doute mieux qu’il l’évite.

Cependant, il était le P.-D.G. de ce magasin. Un jour ou l’autre, ils devraient discuter des transformations qu’elle comptait mettre en place. Et comme il n’avait visiblement pas l’intention de faire le premier pas, ce serait donc à elle de le faire. Elle n’avait tout simplement pas le choix.

Et maintenant c’était le moment idéal. On était vendredi soir et tous les bureaux étaient vides. Sauf celui de Jordan, sans aucun doute. Il avait un emploi du temps qui conduirait n’importe quel mariage à la faillite. Ce qui n’était pas son problème, se rappela-t-elle tandis qu’elle lançait une impression. Elle se moquait éperdument de savoir si Jordan Smith était marié et heureux en mariage. La seule chose qui l’intéressait c’était de lui exposer ses projets pour le magasin.

Elle se dirigea donc vers le bout du couloir — lui avait-il délibérément attribué le bureau le plus éloigné du sien ou bien était-ce un hasard ? — et jeta un coup d’œil par la porte ouverte. Il était assis devant son ordinateur. A son grand désarroi, elle sentit son cœur s’affoler. C’était la première fois qu’elle le voyait avec des lunettes. Et il était plus sexy que jamais… Mais il était également indigne de confiance. Détail qu’elle ferait bien de ne pas oublier.

En tant que patron il semblait plutôt correct. Tous les vendeurs avec qui elle avait discuté avaient spontanément vanté ses qualités, en insistant sur la considération qu’il témoignait à tout son personnel. En revanche, sur le plan personnel elle était bien placée pour savoir qu’on ne pouvait pas compter sur lui…

Elle frappa doucement à la porte.

— Tu as besoin de quelque chose ? demanda-t-il d’un air surpris.

— Je pensais que tu aimerais savoir sur quoi j’ai travaillé toute cette semaine.

Il haussa les épaules.

— J’ai pour habitude de faire confiance à mes collaborateurs. Je suis contre le micromanagement.

— Je préfère t’informer quand même. Moi, je suis pour la communication.

Façon élégante de lui suggérer qu’il avait des défaillances dans ce domaine, songea-t-elle non sans une certaine satisfaction.

— Voici le rapport sur la mise en place de notre présence sur les réseaux sociaux. Un dispositif rentable à court terme sans exiger de gros investissements.

Elle s’approcha du bureau et tendit le document à Jordan.

— Tu aurais pu me l’envoyer par e-mail. Ou le donner à mon assistante.

— C’est vrai.

Il était donc résolu à ne faire aucun effort ?

— A l’avenir je m’en souviendrai, ajouta-t-elle avec un sourire courtois avant de quitter le bureau.

* * *

Jordan faillit la rappeler, puis il se ravisa. Tant qu’il ne réussirait pas à rester insensible à ces splendides yeux noisette, il valait mieux garder ses distances.

Malgré tout, au lieu de mettre le rapport de côté pour plus tard, il ne put s’empêcher de le lire attentivement. De toute évidence elle était aussi brillante que dans son souvenir… Et elle avait visiblement l’esprit d’équipe. Elle avait pris en compte les suggestions des vendeurs sans omettre de mentionner leur nom.

Elle avait par ailleurs indiqué qui lui semblait le plus à même d’animer chacun des forums qu’elle recommandait de mettre en œuvre sur le site internet. Elle préconisait également des sections « Conseils », destinées à guider les clients dans leurs choix, avec vidéos de démonstration et aperçu des dernières tendances à l’appui. Et elle avait déjà en tête des personnes précises pour les réaliser ou participer aux vidéos.

En une semaine à peine, elle avait tissé des liens avec l’ensemble du personnel et elle avait effectué un travail remarquable. Harry et Gina avaient raison. Elle s’annonçait très précieuse pour la société.

Si seulement elle pouvait le laisser indifférent !

Il lui envoya un e-mail.

Je rencontre les membres du conseil d’adminis-tration la semaine

prochaine et je leur recommanderai d’approuver tes projets. JS.

* * *

Quelques jours plus tard, alors qu’il faisait son habituel tour du magasin, il l’aperçut qui se tenait en équilibre précaire sur la dernière marche d’un escabeau dans le rayon jouets. Bon sang, à quoi jouait-elle ?

— Que fais-tu ? demanda-t-il d’un ton plus vif qu’il ne l’aurait voulu.

— J’accroche une banderole pour annoncer la première séance de lecture d’histoires pour les enfants, la semaine prochaine.

— Tu risques de te blesser ou de blesser quelqu’un. Pourquoi n’as-tu pas chargé Bill de le faire à ta place ?

— Il était occupé et je ne voulais pas attendre. Les enfants ont beaucoup travaillé pour confectionner cette banderole.

— Les enfants ?

— La classe de cours élémentaire 1 de mon amie Meggie.

Il réprima un geste de colère. C’était cette fameuse Meggie qui, dix ans plus tôt, lui avait annoncé avec un plaisir non dissimulé qu’Alexandra était mariée avec un homme qui la traitait correctement, lui.

Sur la banderole était inscrit « LECTURE D’HISTOIRES, lundi à 10 heures ». Les lettres avaient été soigneusement découpées, puis peintes de couleurs différentes. Tout autour étaient collés des dessins représentant des couvertures de livres. De toute évidence, les enfants s’étaient appliqués. Pour Alexandra.

Cours élémentaire 1. Si elle n’avait pas décidé de se débarrasser de leur enfant, il serait en cours moyen 2, aujourd’hui…

— Tu veux bien descendre de là avant de tomber ? demanda-t-il sèchement.

— Je ne vais pas tomber !

Elle était en talons aiguilles sur un escabeau !

— Descends, dit-il d’un ton exaspéré. Je vais l’accrocher moi-même ta banderole.

— Merci.

Quand il eut fixé la banderole au plafond, il se tourna vers Alexandra. Elle avait un appareil photo dans les mains.

— Que fais-tu ? demanda-t-il, interloqué.

— Je prends des photos pour le site. Les clients pourront constater que notre P.-D.G. n’a pas peur de mettre la main à la pâte.

— C’est moi que tu as pris en photo ?

— Je te laisserai choisir celles que tu préfères.

Elle eut un sourire malicieux avant d’ajouter :

— Peut-être.

Ce qu’elle pouvait être exaspérante ! Il avait une furieuse envie de l’agripper par les épaules et de…

L’embrasser.

Cette pensée l’avait à peine effleuré qu’il la refoulait. Non il ne voulait pas l’embrasser.

— A l’avenir, évite de prendre des risques inutiles.

— A vos ordres, chef ! répliqua-t-elle en faisant le salut militaire.

Furieux, il regagna son bureau.

Un peu plus tard, il reçut un e-mail avec une photo de lui en pièce jointe.

Je voudrais utiliser celle-ci. Si je n’ai pas de nouvelles d’ici une heure,

je considèrerai que c’est O.K.

Il se rendit aussitôt dans le bureau d’Alexandra.

— Que comptes-tu faire exactement de cette photo ?

Elle afficha une page Web et la lui montra.

— Et si je refuse ?

Elle lui jeta un coup d’œil à la fois surpris et agacé.

— Il n’y a rien de déshonorant pour un P.-D.G. à mettre la main à la pâte. Au contraire. Toutes les mamans vont être séduites et avoir envie de venir ici dans l’espoir de te croiser. Quant aux pères, ils vont s’identifier à toi. En d’autres termes, tu vas attirer la sympathie des clients. Sans compter que cette banderole est un symbole de l’implication de Field’s dans la vie locale, puisque ce sont les enfants d’une école du quartier qui l’ont fabriquée, avec du matériel fourni par le magasin. Quelle raison aurais-tu de refuser ce genre de publicité ?

Evidemment. Que pouvait-il répondre à cela ?

— D’accord, mais veille à ne pas enfreindre les règles de sécurité à l’avenir.

Il quitta le bureau d’Alexandra dans un état d’agacement qu’il avait rarement connu.

* * *

Pour la première séance de lecture, Alexandra avait obtenu la participation du présentateur d’une émission de télévision pour enfants. Mais au dernier moment, celui-ci s’était fait excuser à cause d’une angine, aussi avait-elle dû prendre sa place au pied levé.

Un peu à l’écart, Jordan l’observait. Elle était assise sur un pouf au milieu des enfants, tandis que les mamans étaient installées sur des chaises provenant de la cantine. Nul doute qu’elle avait charmé le responsable avec ses grands yeux noisette et son sourire le plus enjôleur… Elle lisait une comptine destinée aux plus petits, qui reprenaient le refrain en chœur avec elle. Il fallait reconnaître qu’elle avait un entrain communicatif. Pas étonnant que tous les enfants soient suspendus à ses lèvres.

Il se surprit à songer à leur enfant, celui qu’ils n’avaient pas eu. Il aurait dix ans, aujourd’hui… Serait-ce un garçon ou une fille ? Un garçon brun aux yeux bleus comme lui ? Ou bien une fille avec les grands yeux noisette et le sourire radieux d’Alexandra ?

Il réprima un juron. Que lui prenait-il ? Ruminer le passé ne servait à rien. Et de toute façon, fonder une famille ne faisait plus partie de ses projets.

Il s’éclipsa. Alexandra se débrouillait très bien toute seule. Elle n’avait pas besoin de lui.

Pourtant, il ne put s’empêcher de revenir un peu avant la fin de la séance. Pour la prendre en photo.

Il photographia également les enfants qui la remerciaient et les mamans qui faisaient la queue aux caisses, des livres plein les mains. Puis il remit l’appareil dans sa poche et commença à empiler les chaises.

— Je t’ai vu prendre des photos, tu sais, lâcha-t-elle en se joignant à lui.

— Ma responsable marketing considère que c’est un plus pour notre site.

— Bravo. Tu apprends vite. Sauf que pour avoir le droit d’utiliser celles-ci, il va falloir demander leur autorisation à toutes les mamans.

— Je suis sûr qu’elles te l’accorderont avec joie. En tout cas, tu t’en es très bien sortie. Le présentateur de télévision n’a manqué à personne à mon avis.

— Merci. Les prochaines fois, c’est le personnel qui prendra la relève. Tout le monde veut participer. Les employés administratifs comme les vendeurs. Maureen de la cantine a même prévu de venir pendant son jour de congé pour lire l’histoire favorite de sa petite-fille !

— Ne me dis pas que tu comptes sur ma participation.

— Pourquoi pas ? répliqua Alexandra avec un sourire malicieux.

Nerveux tout à coup, il avala sa salive avec difficulté. Comme cette bouche était tentante ! Il mourait d’envie d’y poser la sienne… De l’embrasser à perdre haleine… De…

— Jordan ?

— Oui ?

— Je disais que ce serait vraiment fantastique.

— Quoi donc ?

— Que tu lises toi aussi une histoire aux enfants.

— Je vais y réfléchir.

De nouveau, ses pensées se tournèrent vers leur enfant. Et elle, y pensait-elle parfois ? Lui arrivait-il d’avoir des regrets ? De se demander ce que serait sa vie si elle avait fondé une famille avec lui ?

Mais à quoi bon toutes ces questions ? Les réponses n’avaient aucun intérêt. Aujourd’hui, une seule chose comptait pour lui. Son entreprise. Et il s’en portait très bien.

— Comment t’est venue l’idée de ces séances de lecture ? demanda-t-il. Tes parents te lisaient-ils beaucoup d’histoires ?

Elle secoua la tête.

— Non. C’était Mlle Shields, ma maîtresse à l’école primaire, qui nous lisait quelques pages tous les jours. Et elle me prêtait des livres.

Il aurait dû se douter que ce n’étaient pas ses parents qui avaient encouragé son goût pour la lecture. Il se rappelait qu’elle lui avait confié être la première personne de sa famille à envisager de faire des études universitaires.

— Et toi ? Tes parents te faisaient la lecture ? demanda-t-elle.

— J’avais droit à une histoire tous les soirs.

Mais c’était sa nurse qui la lui lisait. Ses parents n’avaient pas le temps. Ils étaient trop accaparés par leur travail.

— Et tu en lis à tes enfants ?

— Je n’ai pas d’enfants, répondit-il d’un ton crispé.

Sauf celui dont il n’avait appris l’existence que trop tard… Mais il n’avait certainement pas l’intention d’aborder le sujet.

— Et toi ? Je suppose que tu en lis tous les soirs aux tiens ?

Elle marqua un temps d’hésitation avant de lui répondre :

— J’en lis à mes filleuls. Les enfants de Meggie.

Elle n’avait donc pas d’enfants elle non plus… Mais inutile d’aller plus loin dans ses réflexions : la vie d’Alexandra ne le regardait plus maintenant.

— Excuse-moi, j’ai du travail qui m’attend, ajouta-t-elle avant de s’en aller précipitamment.

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