Au rendez-vous de la passion
Chapitre 6.
6.
L’enveloppe en kraft posée sur le bureau d’Alexandra contenait une petite boîte et un Post-it sur lequel était écrit « Je surenchéris ».
Jordan n’avait pas signé. Mais c’était inutile, bien sûr. Son écriture ample et assurée était reconnaissable entre mille.
Dans la boîte, elle découvrit un carré de chocolat enveloppé dans du papier doré. Pensait-il vraiment qu’il serait meilleur que ses napolitains ? Elle le remit dans la boîte en souriant.
Mais quelques heures plus tard, lorsqu’elle le savoura lors de sa pause-café, elle dut reconnaître qu’il avait raison. C’était excellent. Jamais elle n’en avait mangé d’aussi bon… Bien sûr, elle pourrait prétendre qu’il n’avait rien d’exceptionnel. Sauf qu’elle avait très envie de savoir où s’en procurer…
Tout à coup, elle fut assaillie par l’image de Jordan lui donnant des chocolats à manger, un par un… au lit. Elle s’empressa de la chasser de son esprit et lui envoya un e-mail.
Tu as gagné. Références du fournisseur, svp.
La réponse arriva presque aussitôt.
Rayon Epicerie fine de Field’s. Allons, allons… J’attends de ma
responsable marketing une meilleure connaissance de l’offre de la maison…
Elle éclata de rire. Elle voyait d’ici son sourire malicieux quand il avait écrit cet e-mail. Elle aimait son sens de l’humour. Si seulement elle n’aimait que ça chez lui… Elle ferait bien d’être très prudente, sinon elle risquait de retomber amoureuse. Et ça, il n’en était pas question. Sa vie était de nouveau sur les rails et elle avait bien l’intention de l’y maintenir. Certes, il était très tentant de succomber au désir qu’il lui inspirait, mais ce serait trop dangereux. Son cœur risquerait de se prendre au jeu.
Le chocolat de chez Fields était italien. Elle allait devoir se creuser la tête pour trouver mieux. Pendant l’heure du déjeuner, elle fit un tour dans le quartier et trouva sur un marché le stand d’un artisan chocolatier. Après avoir goûté quelques échantillons et discuté avec le vendeur, elle eut la certitude d’avoir trouvé ce qu’elle cherchait.
De retour au magasin, elle apprit que Jordan était en réunion. Elle laissa donc sur son bureau une enveloppe contenant un petit rocher praliné noir et un carré de chocolat blanc à la lavande. Le tout accompagné d’un Post-it sur lequel elle avait écrit « A mon tour de surenchérir ».
Elle venait de terminer un rapport quand elle reçut un nouveau message.
Ils ne viennent pas de chez nous. Pourquoi ?
Elle répondit aussitôt.
Demande d’éclaircissement. Pourquoi = Pourquoi avoir acheté chez
un concurrent ? Ou bien = Quand pouvons-nous ajouter ce fournisseur à notre liste ?
Jordan fut très concis.
Les deux. Peux-tu communiquer les rensei-gnements nécessaires à
Sally ? Merci.
Sally était la responsable du rayon Epicerie fine, un véritable gourmet qui adorait son travail.
Bien sûr.
* * *
A mesure que les jours passaient, les relations entre Jordan et Alexandra devinrent de plus en plus sereines. A plusieurs reprises, Alexandra se laissa convaincre de déjeuner au restaurant italien. Et même s’ils discutaient surtout de leur travail, elle se surprenait parfois à laisser vagabonder son esprit sur un terrain plus personnel.
Si seulement elle ne le trouvait pas aussi attirant… Pourquoi n’était-il pas devenu un homme d’affaires bedonnant et imbu de lui-même ? Elle ne penserait peut-être pas autant à lui.
Un soir, Jordan frappa à la porte de son bureau.
— Tu as une minute ?
— Oui, bien sûr.
Il entra et s’assit en face d’elle.
— Tu es libre demain soir ?
— Oui.
— Je me demandais si tu pourrais m’accompagner quelque part.
— Tu as rendez-vous avec un nouveau fournisseur ?
— Non.
Jordan sortit son portable de sa poche, se connecta à internet et le lui tendit. Leurs doigts s’effleurèrent et elle fut parcourue d’un long frisson.
Les joues en feu, elle fixa l’écran des yeux en priant pour que son trouble ne soit pas trop flagrant. Antoine et Cléopâtre. Une très bonne mise en scène, d’après les critiques. Dix ans plus tôt cette pièce était au programme de ses examens et elle l’avait beaucoup appréciée. Etait-ce une coïncidence ou bien Jordan s’en souvenait-il ?
— Tu as des billets ?
Il hocha la tête.
— Je devais y aller avec une amie, mais elle a un empêchement.
Une amie… Sa petite amie ? Elle ne put s’empêcher de demander :
— Ça ne gênera pas ta petite amie, si tu m’emmènes à sa place ?
— Siobhan est la femme de mon meilleur ami. Si elle ne peut pas venir c’est parce que ses nausées matinales ont tendance à durer toute la journée. Elle ne veut pas prendre le risque d’être obligée de quitter précipitamment son siège en pleine représentation.
Son cœur se serra. Pour sa part, elle n’avait jamais eu de nausées matinales. Les deux fois où elle avait été enceinte, les choses avaient mal tourné bien avant ce stade… Mais ce n’était pas le moment de se lamenter sur son sort. Jordan semblait attendre qu’elle dise quelque chose. Elle s’efforça de prendre un ton compatissant.
— La pauvre.
— Elle est très déçue. Hugo déteste Shakespeare, ce qui est probablement de sa faute. Au lieu de l’initier petit à petit en commençant par des classiques, elle l’a emmené voir il y a plusieurs années une pièce mineure dans une mise en scène avant-gardiste. Il a failli partir au bout d’un quart d’heure. Désormais, quand elle veut voir une pièce de Shakespeare c’est moi qui l’accompagne.
La femme de son meilleur ami. Malgré elle, elle fut submergée par un vif soulagement.
— Alors, ça te dit de venir avec moi ?
— Avec plaisir. Du moment que je paye ma place, bien entendu.
Il rejeta sa suggestion d’un geste de la main.
— C’est inutile. J’ai les billets depuis des mois et si tu ne pouvais pas venir, ils auraient été perdus de toute façon. Et puis je me réjouis de voir cette pièce avec quelqu’un qui la connaît aussi bien que toi.
Cette dernière remarque la troubla profondément. Il se souvenait donc bien qu’elle l’avait étudiée…
— Je passerai te prendre à 19 heures.
Elle se raidit aussitôt. Pas question de le laisser décider de tout. Ça lui rappelait trop Nathan.
— Si on se retrouvait plutôt au théâtre ?
— Si tu veux.
Pendant toute la journée du vendredi, elle eut un mal fou à se concentrer sur son travail. Puis elle passa tout le trajet jusqu’à chez elle à se demander ce qu’elle allait mettre. On ne s’habillait plus pour aller au théâtre. Mais de là à mettre un jean… Finalement, elle opta pour une tenue classique mais sûre : une petite robe noire, ses escarpins fétiches qui lui donnaient de l’assurance en toute circonstance, un maquillage léger et quelques bijoux discrets.
Jordan l’attendait dans le hall du théâtre. Elle fut soulagée de remarquer que, comme elle, il portait une tenue ni trop habillée ni trop décontractée. Pantalon noir et pull en cachemire qui mettait en valeur le bleu de ses yeux. Elle sentit son cœur s’affoler dans sa poitrine quand il leva la main pour lui faire signe avant de venir à sa rencontre en souriant.
Prise de panique, elle essaya de se calmer et de se rappeler ce qu’elle n’avait cessé de se répéter durant tout le trajet jusqu’au théâtre : ce n’était pas une sortie en amoureux… S’il l’avait invitée c’était uniquement pour ne pas perdre les places. Rien de plus.
— Je suis heureux que tu sois là. Tu veux boire quelque chose ?
— Non, merci.
— J’ai pris la liberté de te prendre un programme. Et par pitié, ne me fais pas l’injure de me le rembourser, ajouta-t-il. Parce que j’aurais fait exactement la même chose pour Siobhan.
— Merci. Mais en échange, tu me laisseras t’offrir un verre à l’entracte.
— Pas de problème. Si nous allions nous installer ?
Jordan la prit par le coude et la guida à travers la foule. A la seconde où sa main se posa sur elle, elle fut assaillie par une bouffée de désir. Que lui arrivait-il ? Pourquoi était-elle aussi sensible à la présence de Jordan ?
Mais son supplice était loin d’être terminé, car lorsqu’ils furent assis, elle s’aperçut tout de suite que l’étroitesse des rangées les obligerait à se serrer l’un contre l’autre. La jambe de Jordan était collée à la sienne. Elle sentit aussitôt une vive chaleur se répandre dans tout son corps. Si ça continuait comme ça, elle allait terminer la soirée dans un état lamentable. Pourvu qu’elle parvienne à maîtriser son trouble…
Elle poussa un soupir de soulagement lorsque le rideau finit par se lever et que la représentation commença. Les acteurs étaient excellents et elle fut très vite captivée par le spectacle.
Lors de la scène où Domitius Enobarbus devenait lyrique à propos de la reine, les doigts de Jordan s’enroulèrent autour des siens. Envoûtée par la magie de la pièce, elle ne bougea pas. Ce ne fut que lorsque le rideau se baissa pour l’entracte, qu’elle prit conscience qu’il la tenait toujours par la main. Mal à l’aise, elle ne sut que faire. Tout cela n’était absolument pas au programme.
— Si nous allions boire un verre ? suggéra-t-elle d’un ton qu’elle espérait léger.
Jordan lui lâcha la main.
— D’accord.
Au bar elle commanda deux verres de vin. Elle ferait mieux de ne pas boire aussi vite, se dit-elle après quelques gorgées. A moins que ce soit la proximité de Jordan qui lui faisait tourner la tête ?
Il ne lui reprit pas la main quand ils regagnèrent leurs places, et elle se laissa de nouveau emporter par la pièce, jusqu’au moment de la mort d’Antoine, quand Cléopâtre prend conscience de ce qu’elle a perdu.
« Il n’est rien resté de remarquable sous l’empire de la lune. »
Son cœur se serra. Elle se souvenait si bien de ce qu’elle avait ressenti quand elle avait tout perdu elle aussi… l’amour de sa vie, leur bébé, l’avenir dont elle rêvait. Les jours se succédaient, lugubres, sans que rien ne puisse l’arracher à sa détresse abyssale, pas même les livres qu’elle avait tant aimés. Elle ne les avait pas emportés quand elle était partie de chez ses parents. Les avaient-ils gardés dans le grenier au cas où elle viendrait les chercher ? Ou bien s’en étaient-ils débarrassés en les donnant à une organisation caritative ?
A sa grande honte, les larmes lui brouillèrent la vue. Elle s’efforça de les refouler, sans succès. Elle pria pour que Jordan ne se rende compte de rien… Certes la pièce était émouvante, mais il se douterait qu’il y avait autre chose. Et il lui poserait des questions auxquelles elle n’avait aucune envie de répondre.
Lorsqu’ils sortirent du théâtre, il remarqua tout de même qu’elle avait les yeux rouges.
— Tu as pleuré ?
— Désolée, mais cette pièce me bouleverse toujours. Cléopâtre avait beau être égocentrique et manipulatrice, elle aimait sincèrement Antoine.
Comme elle-même avait aimé Jordan… De toute son âme.
— Il y avait très longtemps que je ne l’avais pas vue au théâtre.
Elle prit une profonde inspiration avant d’ajouter :
— Merci pour cette invitation.
— Je t’en prie, répliqua Jordan, visiblement embarrassé. Je vais appeler un taxi.
Il en trouva un presque aussitôt.
— Je te dépose chez toi.
— Merci.
Elle donna son adresse au chauffeur. Jordan ne lui tenait plus la main mais elle sentait toujours la chaleur de ses doigts autour des siens. Lorsque la voiture s’arrêta devant chez elle, elle céda à une impulsion.
— Tu veux monter boire un café ?
Il plongea son regard dans le sien.
— Tu es sûre ?
Non. Ou plutôt, si. Elle était sûre d’être en train de commettre une erreur…
— Oui, répondit-elle.
— Dans ce cas, avec plaisir.
* * *
L’appartement d’Alexandra était petit, constata Jordan. Beaucoup plus petit que le sien et décoré dans des tons neutres. Le salon était juste assez grand pour un canapé, un poste de télévision, une chaîne hi-fi et quelques étagères. Une reproduction d’un nocturne de Whistler était accrochée au mur et il y avait quelques photos sur la cheminée, dont une d’Alexandra en compagnie de Meggie au mariage de cette dernière, et deux autres où elle avait un bébé dans les bras — sans doute les filleuls auxquels elle avait fait allusion le jour de la lecture d’histoires au magasin.
Il y avait également des photos de classe — probablement des mêmes enfants plus récemment. Mais pas une seule des parents d’Alexandra. C’était étrange, autrefois elle semblait pourtant assez proche d’eux.
Elle lui avait dit que leurs relations s’étaient tendues après la perte de son bébé. Visiblement, ils ne s’étaient pas réconciliés. Pourquoi ? Toute une série d’hypothèses lui vinrent à l’esprit ? A cause de son divorce ? Ses parents avaient-ils désapprouvé ce dernier ? Ou bien n’avaient-ils jamais accepté son mari ? Mais mieux valait éviter de lui poser toutes ces questions. Il n’avait aucune envie de l’effrayer juste au moment où elle se sentait suffisamment en confiance pour l’inviter chez elle.
Sur les étagères, qu’ils partageaient avec des CD et des DVD, les livres n’étaient pas très nombreux. Ce détail aussi le surprit… A l’époque elle l’invitait parfois dans sa chambre quand ses parents étaient sortis, et il se souvenait très bien des deux énormes bibliothèques pleines à craquer et de la pile de livres posés par terre à côté du bureau. Aujourd’hui, aucun ouvrage universitaire en vue. Aucun recueil de poésie, ni aucune pièce de théâtre. Même pas de Shakespeare.
La plupart de ses livres étaient des manuels de marketing. Ça ne lui ressemblait pas du tout.
Il la suivit ensuite dans la cuisine. Celle-ci était minuscule, ils y tenaient à peine tous les deux. L’atmosphère y était imprégnée du parfum vanillé d’Alexandra, et il fut submergé par une vague de désir. Comme il avait envie de l’embrasser ! Il s’était promis de lui laisser du temps, mais la tentation était trop forte…
— Alex.
Elle se tourna vers lui, les pupilles dilatées, et il effleura ses lèvres d’un baiser. Comme elles étaient douces… Il recommença, encore et encore, aspirant doucement sa lèvre inférieure entre les siennes. Elle lui abandonna sa bouche avec un petit gémissement. Prenant cela comme un encouragement, il approfondit son baiser, refermant une main sur sa nuque et posant l’autre au creux de ses reins pour l’attirer contre lui.
Divin…
Il y avait si longtemps qu’il n’avait pas éprouvé des sensations aussi délicieuses ! Des années…
Comme c’était bon d’embrasser Alexandra !
Mais il n’était pas censé faire ça. Reprenant brutalement pied dans la réalité, il interrompit son baiser et s’écarta d’elle, autant que le lui permettait l’exiguïté de la pièce.
— Je suis désolé. Ce n’était pas prévu.
Elle resta silencieuse, les yeux fixés sur sa bouche. Puis elle les plongea dans les siens, toujours sans un mot. Comment résister ? Il captura de nouveau sa bouche. Nouant les bras sur sa nuque, elle lui rendit son baiser avec ferveur. C’était comme retrouver enfin son port d’attache après de trop longues années d’errance. Ce qui était complètement fou… Ne s’était-il pas juré de garder ses distances avec elle ? Qu’était-il arrivé à toutes ses bonnes résolutions ?
Elle lui rendait son baiser… Ses mains se glissaient sous son pull… Elle le rendait fou !
— Jordan, nous ne pouvons pas faire ça, dit-elle en interrompant leur baiser.
— Ah non ?
Il avait la tête qui tournait…
— Non seulement ça n’a pas marché entre nous autrefois, mais il vaut mieux éviter de compliquer la situation au travail.
Le travail… Il avait complètement oublié cet aspect de la situation. Comment était-ce possible ? Field’s était le centre de son univers depuis des années… Jordan prit une profonde inspiration.
— D’accord. Tu as raison, soyons raisonnables. Nous allons nous en tenir à des relations strictement professionnelles. Et il vaut sans doute mieux que je m’en aille.
— Je vais t’appeler un taxi.
— Non, ce n’est pas la peine. J’en trouverai un en chemin. J’ai besoin d’air.
Pour se remettre les idées en place. Mais même s’il rentrait à Notting Hill à pied, ça ne suffirait sans doute pas à calmer le désir qui bouillonnait en lui…
— A lundi, au bureau.
— Oui.
— Inutile de me raccompagner.
* * *
Alexandra attendit que la porte d’entrée se referme, puis elle s’affaissa sur une chaise. Des larmes ruisselèrent sur ses joues.
Si seulement les choses s’étaient passées autrement…
Même si elle savait à présent que Jordan ne l’avait jamais trompée et qu’elle aurait pu compter sur son soutien quand elle avait besoin de lui, son mariage l’avait rendue incapable d’envisager une nouvelle relation. Elle craignait trop de perdre son indépendance.
Mais ce n’était pas le seul problème. Jordan n’avait pas d’enfants et il était probable qu’un jour ou l’autre il en veuille au moins un. Or elle ne pourrait pas lui en donner sans un traitement médical très lourd. Un traitement qu’elle n’avait pas eu le courage d’affronter malgré l’insistance de Nathan. Et dont l’efficacité n’était de toute façon pas garantie.
Jordan ne serait jamais aussi dur avec elle que Nathan, mais elle n’avait aucune envie de voir la pitié dans son regard quand elle lui révélerait toute la vérité sur son état.
Il fallait donc être forte. Résister aux élans de son cœur. Se laisser guider par ses sentiments ne lui avait pas réussi autrefois. Désormais, elle n’écoutait plus que sa raison. Et ce que celle-ci lui intimait était très clair.
« Garde tes distances vis-à-vis de Jordan Smith. »
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