Au rendez-vous de la passion
Chapitre 5.
5.
Le lendemain matin, Alexandra arriva très tôt au bureau. Pas assez cependant pour éviter Jordan, constata-t-elle en entrant dans la cuisine du personnel.
Il prit une seconde tasse, y versa du café et la lui tendit.
— Comment vas-tu ? demanda-t-il.
— Bien.
C’était un véritable mensonge ! Et à en juger par les cernes qui creusaient ses yeux, Jordan avait passé une aussi mauvaise nuit qu’elle…
— Et toi ?
Il eut un pâle sourire.
— Je suis en réunion toute la journée, mais si tu as besoin de moi, envoie-moi un texto, d’accord ?
Ça ne répondait pas à sa question, mais mieux valait ne pas insister. Elle n’avait aucune envie de l’entendre dire qu’il se sentait très mal… et savoir qu’elle y était pour quelque chose.
Plusieurs fois au cours de la journée elle fut tentée de lui envoyer un texto, mais elle s’abstint. La conversation de la veille avait fait resurgir une foule de souvenirs indésirables. Certains douloureux, mais d’autres très heureux. Et elle ne pouvait s’empêcher de revoir dans le Jordan d’aujourd’hui celui d’autrefois. Mais encore plus beau, plus responsable, plus attentionné… Bref, encore plus séduisant.
Raison de plus pour garder ses distances. Elle ne pouvait pas se permettre de retomber amoureuse de Jordan Smith. Elle avait dû se battre avec acharnement pour son indépendance et elle n’avait pas l’intention d’y renoncer. Plus jamais elle ne lierait sa vie à celle d’un homme.
Malgré tout, ses pensées la ramenaient sans cesse à Jordan. Et lorsqu’il entra dans son bureau en fin de journée, elle sentit une douce chaleur l’envahir.
— Tu as passé une bonne journée ? demanda-t-il.
— Oui, ça va.
— Tu ne m’as pas envoyé de texto.
— Ça n’a pas été nécessaire, répondit-elle d’une voix qu’elle espérait détachée. Je n’ai pas besoin d’aide pour faire mon travail.
— Je sais. Si je n’en étais pas convaincu, je ne t’aurais pas engagée, répliqua-t-il d’un ton pince-sans-rire.
Plongeant son regard dans le sien, il ajouta :
— Je ne pensais pas au travail.
— Jordan, je préférerais que nous nous en tenions au travail, justement.
— Pas de problème. Que donne le programme de consultation du personnel ?
— Son succès dépasse toutes mes espérances. J’ai recueilli un nombre impressionnant de suggestions.
— J’ai entendu dire que tu avais envoyé un mot de remerciement personnalisé à chacun, accompagné d’un napolitain, enveloppé dans un papier sur lequel était imprimé « Merci ».
— Est-ce que ça pose un problème ?
— Aucun. C’est une idée originale et visiblement très appréciée.
Jordan eut un sourire malicieux.
— Je me demande juste à combien va s’élever la facture.
— Ne t’inquiète pas. Ces chocolats ne coûteront rien au service marketing. C’est moi qui les ai achetés.
— Pourquoi ? s’exclama Jordan, surpris.
— J’avais envie de faire un geste. Assez inattendu pour leur faire plaisir, mais pas assez extravagant pour les embarrasser. Et comme pratiquement tout le monde aime le chocolat…
Jordan fut aussitôt assailli par une foule de souvenirs. Ces fameux après-midi qu’ils avaient passés dans le parc, allongés sous les arbres. Il avait la tête sur ses genoux et elle lui donnait à manger des carrés de chocolat. Tout à coup il eut l’impression de sentir son parfum fleuri, le goût du chocolat, la caresse de ses cheveux soyeux tandis qu’elle se penchait sur lui pour l’embrasser…
— Et tu as des prix de gros ? demanda-t-il pour tenter de se concentrer sur le présent.
— Oui. Si tu choisis un papier courant, comme celui que j’utilise, tu peux les acheter en assez grande quantité pour un prix inférieur à celui d’une petite boîte du rayon Epicerie fine de Field’s.
— Qu’entends-tu exactement par « en assez grande quantité » ?
— Dix boîtes de cinquante.
— Où les stockes-tu ?
Elle laissa échapper un petit rire.
— Information confidentielle, étant donné le nombre d’accros au chocolat qui travaillent à cet étage.
Y compris lui-même… Il s’efforça de chasser de son esprit les souvenirs qui le poursuivaient.
— Tu as fait beaucoup d’heureux, en tout cas.
— J’ai l’intention de tenter la même démarche auprès de nos clients.
Intrigué, il fronça les sourcils.
— Tu veux leur envoyer des chocolats ?
— Non, bien sûr. Je pense à un système de points. Plus ils participeront aux enquêtes et aux forums sur le site, plus ils obtiendront de points. Quand ils atteindront un certain nombre de points, ils auront droit à un bon d’achat.
— Que nous leur enverrons ?
— Non. Nous leur fournirons un code qu’ils pourront utiliser soit sur le site soit dans le magasin.
Il était sincèrement impressionné. Elle avait toujours une nouvelle idée ! Cependant, il avait du mal à rester concentré sur ses propos. Sa bouche réveillait en lui trop de souvenirs, trop de sentiments enfouis… Et la vue de ses lèvres pulpeuses lui rappelait une réalité cruelle. La dernière fois qu’il avait été vraiment heureux, c’était avant leur rupture.
Mais pas question de s’aventurer sur ce terrain. Même si elle n’était plus mariée, Alexandra n’était visiblement pas disponible pour une relation amoureuse. Et ça tombait très bien, parce qu’il ne l’était pas non plus. Le travail était une valeur bien plus sûre que l’amour…
C’était la meilleure chose à faire, et il s’y tiendrait, mais en revanche, il ne pourrait la chasser de ses pensées, cela il le savait.
* * *
A mesure que les jours passaient, le problème de Jordan devint de plus en plus aigu. Il avait des réunions tous les jours, et de son côté Alexandra travaillait toujours autant. Mais chaque fois qu’il la voyait, il était obligé de se rendre à l’évidence. Il aimait la femme qu’elle était devenue. Intelligente, vive, enthousiaste, efficace. Elle n’avait que des solutions à lui soumettre. Jamais de problèmes. Et ses initiatives portaient déjà leurs fruits. La fréquentation du magasin et les ventes étaient en augmentation. Il avait eu raison de l’engager. Elle se révélait un atout précieux pour l’entreprise. Raison de plus pour ignorer l’attirance qu’il éprouvait pour elle…
* * *
Le vendredi soir, cependant, il se rendit dans le bureau d’Alexandra.
— Tu es libre, dimanche ?
Elle lui lança un regard circonspect.
— Pourquoi ?
— J’ai prévu d’aller me promener le long de la Tamise à Greenwich. Ça te dirait de m’accompagner ? On pourrait manger une glace.
— Tu crois que c’est une bonne idée ?
Il eut un haussement d’épaules désinvolte.
— Non, sans doute pas. Oublie cette invitation.
— Je n’ai pas dit non.
— C’est oui, alors ?
— Une promenade et une glace.
— Ou un café s’il pleut et s’il fait froid.
— La pluie et le froid ne m’ont jamais empêchée de manger des glaces. Quelle heure ?
— 14 heures ?
— 14 heures. Rendez-vous devant la grille du Royal Naval College… celle qui est la plus près du métro, précisa-t-elle.
Bon sang, il était si heureux qu’elle ait accepté !
Il arriva au rendez-vous avec cinq minutes de retard. Elle tapota sa montre d’un air faussement sévère.
— C’est mon ordinateur le fautif, déclara-t-il en prenant un air contrit. Il refusait de me laisser partir.
Alexandra pouffa et il sentit son cœur se gonfler de joie. Elle était splendide. Pas de tailleur ni de talons aiguilles, aujourd’hui. Elle portait un jean délavé, des boots plates et un pull en cachemire rouge sous une veste beige. Cette tenue lui donnait un air plus doux, plus jeune… plus accessible. D’ailleurs, il avait une envie folle de la prendre dans ses bras.
Il s’empressa d’enfoncer les mains dans les poches de son jean. Que lui arrivait-il ? C’était comme si le passé remontait brusquement à la surface ! Il brûlait de l’embrasser à en avoir le vertige. Comme avant.
Ils prirent le chemin qui longeait le fleuve et marchèrent un instant en silence. Mais ce n’était pas un silence embarrassé et, quelque part, cela le rendit encore plus heureux.
— J’ai toujours aimé ce quartier de Londres, déclara-t-elle. Ces monuments avec leurs dômes me font penser à Rome.
Lorsqu’elle était adolescente, l’Italie occupait la première place sur la liste des pays qu’elle souhaitait visiter, se souvint-il. Rome, Venise, Capri, Florence, Pompéi, le Vésuve, le balcon des amoureux à Vérone. Elle voulait tout voir.
— As-tu eu l’occasion d’y aller ?
— Oui, l’année dernière. J’ai passé un long week-end à admirer le Colisée, le Panthéon et la fontaine de Trevi. Sans oublier la chapelle Sixtine, bien sûr. C’est vraiment la plus belle ville du monde.
— Tu as raison, acquiesça-t-il.
Mais avec qui y était-elle allée ?
Comme si elle lisait dans ses pensées, elle précisa :
— Meggie disait que c’était dommage de partir seule, mais j’ai adoré ça. J’ai pu visiter la ville à mon rythme.
— Il n’y a rien de plus désagréable que d’être obligé de se presser parce qu’on est avec quelqu’un qui n’aime pas les musées.
Alexandra tourna vers lui un regard interrogateur.
— Ça sent le vécu. Est-ce que ta femme… ? Excuse-moi. Sujet tabou.
— Non, il n’y a pas de problème. Les musées, ce n’était pas son truc. Elle préférait le shopping. Alors à Rome nous avons passé un accord. Elle s’en donnait à cœur joie via Condotti avec ma carte de crédit pendant que je passais mes après-midi dans les musées du Capitole, parmi les sculptures.
Il l’observa un instant avant d’oser se jeter à l’eau.
— Ton mari n’aimait pas les musées non plus ?
— Non, répondit-elle d’un ton crispé.
— Désolé, je ne voulais pas être indiscret.
— Tout va bien, ne t’inquiète pas.
Ce n’était pas vrai, il le voyait bien. Elle se repliait sur elle-même. Son mariage n’avait pas été heureux, sinon elle n’aurait pas divorcé. A moins que… Etait-ce son mari qui avait demandé le divorce ? Mieux valait éviter de lui poser la question.
— Tu viens souvent ici ? demanda-t-elle.
— Quand j’ai envie de voir l’eau de près. Ça prend moins de temps que d’aller au bord de la mer.
— Il y a des années que je ne suis pas allée à la plage.
La pointe de nostalgie dans la voix d’Alexandra lui donna une idée. Un été, ils avaient passé quelques jours à Brighton. Pourquoi ne pas l’y emmener, un de ces jours ? Il savait que c’était de la folie, et contraire à toutes ses résolutions. Mais quel mal y avait-il à renouveler des expériences agréables ? Après tout, ce n’était pas comme s’il cherchait à faire revivre le passé ?
Alors qu’il avait acheté leurs glaces et lui faisait goûter la sienne, leurs regards se croisèrent et un souvenir très précis s’imposa à lui. Pensait-elle à la même chose que lui ? Pensait-elle à ce jour où ils avaient mangé des glaces, et où il s’était penché sur elle pour lécher une trace de crème au coin de ses lèvres ? Elle avait tourné la tête et s’était emparée de sa bouche avec fougue.
Il vit ses pupilles se dilater et retint son souffle. Les pensées s’entrechoquaient dans son esprit. Etait-elle tentée comme lui de recommencer ? Que ferait-elle s’il déposait un baiser sur ses lèvres ? Mais non, c’était une très mauvaise idée…
Il s’appliqua à n’aborder que des sujets inoffensifs pendant le reste de la promenade, puis il la raccompagna chez elle.
— Merci, j’ai passé un très bon moment, dit-elle devant sa porte.
— Moi aussi.
Elle eut un petit sourire contrit.
— Je ne t’invite pas à entrer. Peut-être la prochaine fois.
En dépit de toutes ses résolutions, Il sentit son cœur se serrer. Il y aurait donc une prochaine fois.
— Bonne nouvelle, dit-il en lui rendant son sourire.
A présent, il était censé prendre congé. Sauf qu’il n’était pas encore prêt à la quitter. Incapable de s’en empêcher, il posa la main sur sa joue. Son pouce n’était qu’à quelques millimètres de sa bouche. Il suffisait d’un mouvement imperceptible pour effleurer ses lèvres…
Dangereux. Il risquait de l’effaroucher.
D’un autre côté…
Impossible de résister à la tentation. A sa grande satisfaction il vit les pupilles d’Alexandra se dilater et ses lèvres s’entrouvrir. La chaleur de son souffle sur sa peau était si troublante qu’il éprouva soudain une sensation de vertige.
— Alex…
Il l’embrassa avec une douceur infinie. Elle lui rendit son baiser, mais lorsqu’il glissa les mains sous son manteau pour l’attirer contre lui, elle résista.
— Non…
Ne pas insister, surtout. Il fallait lui laisser un peu de temps.
— J’y vais, murmura-t-il.
Et pourtant, il n’en avait aucune envie ! Chaque fibre de son corps lui intimait de rester…
— Au revoir.
Il vit la panique refluer dans les yeux d’Alexandra, lui prouvant ainsi qu’il avait raison. Et tant pis pour sa frustration.
* * *
A partir de ce jour-là, Jordan eut de plus en plus de mal à réprimer ses pulsions, ce qui retentit sur son humeur.
Au milieu de la semaine, Alexandra vint le trouver dans son bureau.
— Je peux te montrer quelque chose ?
— Quoi encore ?
Elle fronça les sourcils, visiblement surprise par sa réaction.
— Le moment est mal choisi, apparemment.
Il soupira et s’efforça d’adopter un ton plus amical.
— Non, pas du tout. Excuse-moi.
— Des problèmes ?
— Aucun.
— Quand as-tu fait un vrai repas pour la dernière fois ?
— Tu es mal placée pour me poser ce genre de question ! Tu as exactement les mêmes habitudes que moi.
— C’est vrai, reconnut-elle en souriant. Je te laisse à ta mauvaise humeur.
Mais un quart d’heure plus tard, elle revint avec un carton duquel émanait une odeur délectable.
— Pizza ?
— Oui, en provenance directe du restaurant italien.
— Pourtant, ils ne font pas de plats à emporter.
— Pour toi, si. J’ai dit à Giorgio que tu étais débordé et que tu ne pouvais pas quitter ton ordinateur. D’après lui, c’est ce que tu prends d’habitude. Funghi e prosciutto.
— Je… Merci, Alex, bredouilla-t-il, touché par cette attention.
— Prego.
— J’espère que tu vas la partager avec moi.
— D’accord, répondit-elle après une brève hésitation.
Tandis qu’ils dégustaient la pizza, il l’observa à la dérobée. Elle avait toujours d’aussi belles mains. Et des doigts si délicats… Ses caresses le rendaient fou, autrefois. Il remarqua une tache de sauce tomate sur son pouce. La tentation fut trop forte. Il lui prit la main et lécha la sauce.
Elle tressaillit et ses yeux s’écarquillèrent.
Incapable de résister, il aspira son pouce entre ses lèvres.
Alexandra fut complètement abasourdie par la violence du désir qui soudain la submergea. Oh ! Mon Dieu… Si elle n’avait pas été assise, ses jambes se seraient dérobées sous elle. D’une voix mal assurée, elle tenta néanmoins de protester.
— Jordan, ce n’est pas une bonne idée.
Il plongea son regard dans le sien.
— Alex…
Elle sentit sa gorge se nouer. Quand il prononçait son nom avec cette voix rauque, il la rendait folle… Il avait cessé de sucer son doigt mais maintenant il lui caressait le poignet, s’attardant sur la petite veine qui y battait frénétiquement…
Elle prit une profonde inspiration.
— La pizza… C’était sans arrière-pensée. Juste pour te rendre service. Comme je l’aurais fait pour n’importe quel autre collègue.
Jordan lâcha la main d’Alexandra, à contrecœur. Elle mentait… Il n’avait même pas besoin de le dire à haute voix. C’était une évidence.
— Merci. Lindsey n’aurait jamais eu un tel geste.
— Lindsey étant l’ex-Mme Smith ?
— Oui. Avec le recul, je me rends compte que je n’aurais jamais dû l’épouser. Mais à l’époque je croyais faire le bon choix. Mon père commençait à avoir des ennuis de santé et je savais qu’il avait envie que je me marie avant de me passer le flambeau.
— Et aujourd’hui, comment va-t-il ?
— Très bien. Il profite pleinement de sa retraite.
— Tant mieux.
Alexandra fit une pause avant d’ajouter :
— Tu t’es marié pour faire plaisir à tes parents ?
— Pas exactement. Mais je savais que c’était aussi ce qu’ils attendaient.
Elle eut l’air dubitative et il se sentit obligé de s’expliquer.
— Je connaissais Lindsey depuis des années. Elle allait à l’école de filles à côté de chez moi et nous étions amis.
Vu le fiasco de sa relation avec Alexandra, il avait décidé de choisir son épouse avec sa raison plutôt qu’avec son cœur. La première fois qu’il avait embrassé Lindsey, ça n’avait pas été un feu d’artifice mais il avait pensé que c’était mieux ainsi.
— Si notre mariage a échoué, c’est en grande partie de ma faute. Je travaillais trop, je n’étais jamais là et elle s’ennuyait. Elle a trouvé quelqu’un qui était prêt à lui donner ce qui lui manquait et elle est beaucoup plus heureuse aujourd’hui.
— Ça doit être dur pour toi.
Pas tant que ça, il devait bien l’admettre. Il n’avait jamais vraiment aimé Lindsey. Il pensait qu’un mariage de raison serait plus solide qu’une histoire d’amour. Mais une fois de plus, cela avait été l’échec. Depuis, il se contentait de brèves aventures. Inexistantes depuis six mois, parce qu’il concentrait toute son énergie sur son travail.
Mais il se garda bien de lui raconter tout cela et se contenta de hausser légèrement les épaules avant de répondre :
— Le divorce date de trois ans. Je m’en suis remis.
— Tu dis qu’elle s’ennuyait… Elle ne travaillait pas ?
— Non.
— Elle ne s’occupait pas d’une association ?
— Non plus.
Alexandra fit la moue.
— C’était donc une femme au foyer à temps plein.
— Tu désapprouves les femmes au foyer ?
— Toutes les femmes n’aiment pas qu’on les prenne en charge.
— Lindsey était libre de faire tout ce qu’elle voulait. Et n’est-ce pas une chance de ne pas être obligée de se lever tôt tous les matins pour affronter un patron tyrannique ou des clients exigeants ?
— N’avoir ni soucis ni responsabilités peut sans doute être agréable pendant quelque temps. Mais passer ses journées chez l’esthéticienne ou dans les magasins…
Alexandra secoua la tête comme si cette idée la dégoûtait, avant de reprendre :
— Je serais complètement déprimée au bout d’une semaine. Et de toute façon, je tiens à gagner ma vie. Avoir à justifier la moindre de ses dépenses est insupportable.
— Parlerais-tu d’expérience ?
Après une hésitation, elle esquissa un petit sourire triste.
— Oui.
Elle avait éveillé sa curiosité. Pourquoi devait-elle justifier ses dépenses, alors qu’elle gagnait sa vie ? Il n’y avait pas de trous dans son CV. Il avait vérifié, elle avait toujours travaillé…
— Jordan, s’il te plaît ne me pose pas les questions que je lis sur ton visage, prévint-elle.
— D’accord. Et sache que je suis désolé que ton mariage ait échoué. Quand j’ai découvert que tu t’étais mariée aussi vite après notre histoire, je t’en ai voulu terriblement. Mais je n’ai jamais souhaité que tu sois malheureuse.
Elle prit une profonde inspiration.
— Je me suis mariée avec précipitation. J’étais très seule après avoir perdu mon bébé, j’avais envie de pouvoir me reposer sur quelqu’un…
Elle s’interrompit et se mordit la lèvre comme si elle hésitait à poursuivre.
— Mais ça ne s’est pas passé exactement comme je l’avais prévu, ajouta-t-elle finalement.
Il lui pressa la main.
— Avec le recul on prend conscience de ses erreurs, mais sur le moment on fait comme on peut.
— Sans doute.
— Dans la mesure du possible, il faut éviter de culpabiliser.
Il eut un petit sourire, mais son regard était sombre, chargé d’une évidente tristesse.
— Mais ce n’est pas si simple, reprit-il. Je suis bien placé pour le savoir. A présent que je sais ce qui t’est arrivé, je pense que je ne me pardonnerai jamais de ne pas avoir été auprès de toi.
Alexandra ignora le pincement qui lui serra le cœur. Si seulement il savait ce qu’elle avait dû endurer ensuite… Cependant, elle n’était pas prête à lui parler de son mariage.
— Tu n’es pas le seul responsable. Moi aussi j’ai fait de mauvais choix.
Elle se força à sourire et à le regarder dans les yeux.
— Mais évitons de nous apitoyer sur notre sort. Je vais rentrer chez moi, maintenant. Ne travaille pas trop tard.
Elle quitta le bureau en emportant le carton de la pizza, qu’elle jeta dans la cuisine du personnel avant de regagner son bureau. Après avoir sauvegardé ses fichiers et éteint son ordinateur, elle fut prise d’une impulsion. Elle prit une enveloppe dans son tiroir et retourna dans le bureau de Jordan.
— Tiens, c’est pour toi.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Tu verras, répondit-elle avec un sourire espiègle avant de s’en aller.
* * *
L’enveloppe contenait un des chocolats qu’elle envoyait aux employés pour les remercier de leurs coopérations. Jordan fut à la fois ému et très intrigué par cette attention. De quoi le remerciait-elle ? De ne pas avoir tenté de l’embrasser ? Ou bien de ne pas avoir insisté pour qu’elle lui parle de son mariage malheureux ?
De toute évidence, ce dernier lui avait laissé de profondes cicatrices. Et malheureusement, il ne possédait pas la baguette magique permettant de les effacer.
Malgré tout, ce chocolat ouvrait une brèche dans laquelle il avait bien l’intention de s’engouffrer.
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