Calliandra 02 Le messager de Vulcain
VIII. Un fantôme nommé Litia
Tibalte…
Calliandra ne m’avait rien dit de la conversation qu’elle avait eue avec
l’empereur. Elle s’était montrée secrète, évitant mes questions, me
répondant par un sourire. Je la sentais sereine et cela me suffisait. Némée
lui demeurait fidèle et marchait dans ses pas sans jamais la quitter du
regard. Tullia devait partir très prochainement du ludus, le sénateur Rufus
n’était pas encore revenu, tout était calme. Domitien avait installé quelques
soldats de sa garde personnelle qui passaient plus de temps à boire du vin
qu’à nous surveiller. Ils étaient discrets et c’était bien mieux ainsi. Il n’était
pas facile pour les gladiateurs de voir le ludus de Martial évoluer en une
école impériale, mais notre maître avait fait son choix et nous devions le
respecter. Cette décision avait le mérite de nous garantir une place de choix
lors des prochains jeux. Les combats à venir s’annonçaient remarquables et
nombreux étaient ceux qui désiraient ardemment s’inscrire dans la légende.
Le ludus s’était enrichi, nos équipements avaient évolué et Onéaclus prenait
un immense plaisir à exhiber son nouveau bouclier en criant haut et fort
qu’il était désormais invincible. Son attitude amusait mes frères d’armes et
Calliandra ne manquait jamais une occasion de le remettre à sa place. Leur
amitié demeurait vivace et sincère. Malgré la tournure positive des
événements, Martial paraissait affaibli ces derniers temps. Son visage restait
grave et figé dans une expression de profonde tristesse. Tullia le suppliait
souvent de la garder auprès de lui et ses prières ne tombaient pas dans les
oreilles d’un sourd. Je les avais aperçus plusieurs fois aux abords du
péristyle, en pleine discussion. Tullia avait alors le visage ravagé de larmes et les mains jointes, ce qui semblait toucher mon maître. Il ne savait pas
rester insensible, il était homme à avoir du cœur. Calliandra avait également
eu connaissance des supplications de Tullia, mais elle persistait à voir en sa
conduite un caprice de plus, un mensonge, une comédie cruelle qui ne
pouvait que blesser davantage Martial. Elle avait raison, sans aucun doute.
Un bien étrange hasard survint le premier jour du printemps qui célébrait
les Matronalia : une fête romaine en l’honneur de la naissance de Rome,
mais également des mères et de leurs enfants. Ce jour-là, le ludus accueillit
entre ses murs Litia, la veuve éplorée du fils de Martial, la véritable mère de
Calliandra. Nous nous entraînions sous le regard exigeant de Spiculus
lorsque les grilles s’ouvrirent pour laisser entrer un carpentum conduit par
un homme robuste et imposant. Le voyage avait dû être long, car ses yeux
étaient cernés d’ombres bleutées, il ne se tenait plus droit et luttait contre la
fatigue. Calliandra se figea face à Onéaclus, la mâchoire serrée, elle se
détourna pour ne pas apercevoir la frêle silhouette qui descendait du
baldaquin qui surmontait ce chariot à deux roues. L’ancien brigand vint se
positionner devant Calliandra pour la dissimuler et je les rejoignis. Le
moment était mal choisi pour une rencontre, un échange de regard et je
craignais de voir les choses mal tourner. La rancœur et la colère habitaient
toujours le cœur de Calliandra, même si elle avait accepté cette venue, elle
n’était pas prête. Je la vis baisser la tête et observer son épée de bois. Les
traits de son visage étaient tendus. Je détournai mon regard pour observer la
scène qui se déroulait dans la cour. J’aperçus Tullia descendre les escaliers
d’un pas précipité, les bras tendus en avant, des larmes perlant sur ses joues.
Elle courait presque en direction du carpentum. Une femme, aux cheveux
blonds qui tombaient en cascade de boucles soignées sur son dos, se dirigea
vers elle, une main sur sa poitrine, le souffle court. Les deux femmes
s’étreignirent en pleurant et en soupirant des mots que je ne parvins pas à
comprendre. Ces retrouvailles auraient pu me paraître émouvantes si je ne
connaissais pas la véritable nature de celles qui s’adoraient tant. Martial se montra beaucoup plus mesuré dans son accueil, il déposa un chaste baiser
sur la joue de Litia, passa une main dans son dos et la conduisit rapidement
vers les marches qu’ils gravirent sans prêter la moindre attention aux
gladiateurs avant de disparaître dans la villa.
— Ils sont partis, murmurai-je.
Calliandra ne dit rien et se dirigea vers le palus. Elle déchargea toute sa
colère sur le poteau de bois et le doctore ne tenta pas de l’arrêter. Mes frères
d’armes l’observaient en silence, ne comprenant pas vraiment ce qu’il
venait de se passer. Une fois calmée, Calliandra jeta son épée dans le sable
et disparut dans sa cellule. Je jetai un coup d’œil vers Spiculus qui comprit
immédiatement ma demande et acquiesça d’un hochement de tête. Je tendis
mon épée à Onéaclus et m’éloignai.
Je trouvai Calliandra assise en tailleur sur sa couchette, la tête de Némée
posée sur ses mollets. Le fauve était allongé sur le flanc et soupirait d’aise
de sentir les doigts de sa maîtresse glisser dans sa crinière.
— Est-ce que je peux entrer ? demandai-je, perturbant ainsi le repos du
lion.
— Bien sûr.
Némée poussa un profond soupir, se leva péniblement et sortit d’un pas
lent de la cellule. En le regardant s’éloigner, Calliandra sourit avec
tendresse. Le lien qui les unissait ne cessait de se consolider au fil des jours.
Les deux semblaient se comprendre d’un seul regard, d’un seul mouvement,
comme s’ils étaient unis par la pensée. Je m’écartai pour laisser sortir le
fauve qui ne daigna pas relever la tête pour m’observer. Ma présence était
habituelle pour lui, il me tolérait aisément parce qu’il sentait les sentiments
que Calliandra éprouvait pour moi. Je m’assis à côté d’elle et pris sa main
dans la mienne pour la porter à mes lèvres. J’aimais la douceur de sa peau,
le parfum qu’elle dégageait, cette odeur qui n’appartenait qu’à elle et qui
rappelait le jasmin tant prisé par les Romaines. Calliandra plongea son
regard dans le mien et je vis danser dans ses yeux une faible lueur que je connaissais bien : celle de la colère. Je devinais aisément l’origine de cette
flamme naissante.
— C’est une bien étrange coïncidence, tu ne trouves pas ? murmura-t-
elle, la tête posée sur mon épaule. Se présenter ce jour…
— Oui. Une étrange coïncidence. Comment te sens-tu ?
— Je lui planterais bien une épée dans le cœur si je n’étais pas certaine de
me souiller en le faisant. Je savais que ce jour arriverait. Je ne savais pas
que sa présence pourrait m’affecter. Je la vois déjà se confondre en larmes
dans les bras de la vipère de Martial, pleurant sur le sort de son défunt mari,
oubliant même jusqu’à l’existence de l’enfant qu’elle désirait tuer, là, tout
près d’elle.
— Si ce ressentiment t’affaiblit, tu devrais en parler à Martial. Il a
toujours été de ton côté. Il saura quoi faire pour t’apaiser.
— Être de mon côté lui a coûté un fils. Je ne lui demanderai plus rien.
Peut-être trouvera-t-il du réconfort dans la présence de cette femme.
— Ne la laisse pas te déstabiliser. Elle ne mérite pas la colère que tu
nourris en ton sein. Elle ne mérite que ton mépris et ton silence.
Je passai mon bras autour de ses épaules.
— Spiculus a autorisé ton absence ? me demanda-t-elle.
— Oui, ne t’en fais pas. Il m’a donné la permission de te rejoindre,
répondis-je, moqueur.
— Depuis quand le guerrier celte a-t-il besoin d’autorisation ? répliqua-t-
elle en riant. Je pensais que tu n’en faisais toujours qu’à ta tête. Cette
docilité nouvelle me surprend et me déçoit.
— Docile, moi ? Tu cherches les ennuis…
Elle se tourna vivement vers moi et plaqua ses mains sur mon torse avant
de répondre, espiègle :
— Je ne les cherche pas, je les attends.
Elle me fit basculer sur le dos et me chevaucha. Ses lèvres trouvèrent les
miennes, pressées, avides, brûlantes. Je sentis sa poitrine frôler ma peau, ses cheveux caresser mon cou.
— Il y a un siècle que tu ne m’as pas tenue dans tes bras, murmura-t-elle
dans un soupir. Ton corps me manque, ta chaleur me manque. J’ai besoin de
te sentir en moi.
Le désir s’empara de moi avec une violence inouïe. Les quelques mots
qu’elle venait de prononcer résonnèrent si profondément en moi qu’ils
parvinrent à brouiller ma raison. L’ombre d’un instant, j’oubliai les murs du
ludus, l’entraînement, mes frères d’armes. Plus rien d’autre ne comptait. Il
n’y avait qu’elle et moi. L’instant présent. J’arrachai ses vêtements et me
redressai pour saisir le bout de ses seins entre mes lèvres. Elle laissa sa tête
tomber en arrière et la cambrure de son dos eut définitivement raison de ma
lucidité. Je la fis basculer sur le côté, retirai mon pagne, saisis ses hanches
et la pénétrai dans un râle de plaisir qui vint s’unir au sien. C’était la
première fois que nous faisions l’amour avec autant d’ardeur, la première
fois qu’elle s’abandonnait ainsi, preuve que la confiance qu’elle m’avait
offerte était devenue totale, immense et infinie. Elle était mienne. Tout mon
être lui appartenait. Une union parfaite.
Litia se montra discrète durant de longues semaines. Personne ne la vit,
elle semblait vivre recluse, éloignée de tout et de tous. Martial et Calliandra
n’avaient pas échangé le moindre mot depuis l’arrivée de la veuve et je
sentais bien que cette situation commençait à peser. Le laniste n’était pas
venu nous voir lors des entraînements, il passait son temps enfermé dans
son bureau. Le plus étrange était la présence persistante de Tullia. Le délai
avait expiré, mais la vipère était toujours là. Elle n’avait pas quitté les lieux
comme convenu.
Un matin, tandis que je quittais le quartier des gladiateurs, j’entendis des
cris résonner à l’extérieur. Le bruit semblait provenir de la cour
d’entraînement. Je montai les marches et observai discrètement la scène,
sans me montrer. Calliandra et Martial se disputaient. Le laniste subissait
les assauts de la jeune femme avec une passivité étonnante, il gardait ses bras le long du corps, le visage fermé, comme sourd aux invectives de la
gladiatrice. Elle le poussait, le menaçait, se tournait, se retournait, le
repoussait une nouvelle fois, le frappait presque au torse, criait, devenait
menaçante, puis fébrile. Elle était cent femmes différentes : enfant, amante
blessée, femme indignée, guerrière, déesse.
— Vous cédez, une fois de plus ? hurla-t-elle en repoussant la main qu’il
lui tendait.
— Calme-toi Calliandra. La situation n’est pas aussi simple. Litia
apprécie Tullia, son départ l’affecterait énormément.
— Je vois ! Vous vous laissez duper par les supplications d’une femme
qui vous manipule. Vous êtes lâche, comme tous les hommes.
— Ne t’aventure pas trop loin dans tes propos. Certains mots pourraient
être source de regrets.
— Gardez votre vipère près de vous, faites comme bon vous semble.
Sachez seulement que dans mes yeux désormais, vous ne lirez plus que du
mépris pour l’homme faible que vous êtes devenu !
Je vis la gifle partir. La main de Martial s’abattit sur le visage de
Calliandra, mais le coup n’imprima aucun mouvement à son corps. Elle
demeura immobile, tendue, figée dans la stupéfaction. Elle dévisagea le
laniste comme si elle le voyait pour la première fois. Martial semblait aussi
abasourdi qu’elle. Je le vis chanceler légèrement avant de retrouver un
appui solide sur ses jambes. Il tendit le bras, mais se ravisa. Qu’aurait-il pu
faire pour effacer ce geste ?
— Certains actes aussi peuvent être source de regrets, lâcha Calliandra,
froide, menaçante.
— Je ne voulais pas, bredouilla Martial, je ne suis plus moi-même en ce
moment. Mon cœur me paraît lourd d’amères souffrances. Le passé me
hante sans cesse, les erreurs commises, les mensonges. J’ai déjà tant perdu,
Calliandra. Tant perdu.
— Vous ne ramènerez pas votre fils en satisfaisant les caprices de votre
épouse. Rien ne le ramènera. Si Tullia reste, vous perdrez bien plus encore.
Je le sais, je le sens au plus profond de mes entrailles, cette femme causera
votre perte. Elle doit quitter le ludus.
Calliandra lui jeta un dernier regard avant de lui tourner le dos. Némée la
suivit sans protester et ce ne fut qu’à cet instant que je vis le fauve fermer la
gueule qu’il avait entrouverte, prêt à bondir sur le laniste. Martial, quant à
lui, demeura immobile quelques secondes, frotta ses cheveux, hésitant, puis
se dirigea vers la villa d’un pas lourd et incertain. Sa démarche semblait
appartenir à un vieillard, elle ne lui ressemblait pas. Son comportement non
plus. Je regagnai ma cellule, jugeant le silence préférable aux questions.
L’entraînement débuta avec les premiers rayons du soleil sous l’œil
attentif du doctore. Calliandra n’était visiblement pas apaisée et ce fut
Carpophorus, le bestiaire, qui en fit les frais. Spiculus les opposait parfois
afin de permettre au gladiateur de s’entraîner face à Némée. Pour un
bestiaire, la présence d’un lion docile dans le ludus était une vraie
bénédiction. Oneaclus, égal à lui-même, ne pouvait s’empêcher de se
moquer de son adversaire lorsque ce dernier chutait et pestait, injuriant les
Dieux au passage. Si tout semblait être parfaitement ordinaire, je sentais
bien que quelque chose se tramait. Martial et Tullia se tenaient sur le balcon
surplombant l’aire d’entraînement et nous observaient. Le laniste
échangeait des regards entendus avec le doctore, cherchant son appui ou
son approbation. Leur dialogue muet dura quelques secondes avant d’être
interrompu par l’arrivée d’une troupe de soldats dont la marche en cadence
résonnait. Les soldats s’arrêtèrent devant les grilles et s’écartèrent pour
former deux rangs et laisser un espace vide entre eux. La synchronisation
était parfaite. Au même instant, un cheval noir hennit et s’élança avec
fougue. Domitien le montait fièrement.
— Gladiateurs ! s’écria alors Martial pour attirer notre attention. Vous qui
faites la renommée et la gloire de ce ludus, montrez-vous dignes de la confiance que je place en vous. Je vous demande de faire honneur au grand
empereur Titus Flavius Domitianus !
Les grilles s’ouvrirent et l’empereur pénétra dans l’enceinte du ludus.
Domitien descendit de sa monture et se dirigea d’un pas décidé vers
Calliandra. Au grand étonnement de tous, il saisit sa main et y déposa un
baiser. Le trouble s’empara d’elle, je la connaissais assez pour m’en
apercevoir et je ne pus m’empêcher de ressentir une certaine colère.
Calliandra s’inclina et retira doucement sa main.
— Il me tardait de vous revoir, murmura l’empereur.
— Pourquoi cet empressement ? demanda Calliandra.
— Il faut croire que vous ne laissez indifférent personne. Pas même
l’empereur de Rome, répondit Domitien en esquissant un léger sourire.
L’envie de le prendre à la gorge me saisit, je détournai les yeux pour
tenter de me calmer. Je ne savais toujours pas ce qu’ils avaient bien pu se
dire lorsqu’elle s’était rendue au palais, mais l’attitude de Domitien
m’apportait quelques éléments de réponse. Martial vint à sa rencontre et lui
proposa de le suivre à l’intérieur de la villa avant d’assister à
l’entraînement.
Je ne perdis pas un instant et fonçai vers Calliandra pour l’attirer à l’écart
du groupe. Je n’avais pas l’intention de me passer d’explications cette fois-
ci. Lorsque ma main saisit son coude, elle sursauta et tenta de se dégager.
— Il faut qu’on parle toi et moi. Maintenant.
Elle dut lire dans mes yeux les tourments qui m’habitaient, car elle cessa
de protester et me suivit.
— L’empereur fait-il partie de ceux qui te courtisent ? De ceux qui
pensent que leur rang leur donne tous les droits ? A-t-il posé la main sur
toi ?
— Tibalte…Domitien ne m’a pas touchée. Il n’a pas ce genre de projet
pour moi, rassure-toi.
— Pourquoi cette attitude alors ? Pourquoi ce trouble sur ton visage
lorsque sa main a frôlé la tienne ?
— Aurais-tu si peu confiance en moi pour me presser ainsi de questions ?
— Je t’ai vu ce matin t’en prendre à Martial. Le frapper. L’humilier. Et
aujourd’hui, tu te laisses séduire par le nouveau propriétaire des lieux. Le
grand empereur qui écarte le Sénat et règne en despote sur Rome. Rufus ne
risque plus de s’en prendre à toi grâce à lui. Cette protection, alliée au
pouvoir qui est le sien, doit être enivrante. Serais-tu tombée sous le
charme ? Martial ne t’est plus d’aucune utilité désormais.
Calliandra me lança un regard glacial. Ses yeux n’avaient jamais été aussi
sombres, aussi noirs. Je ne pensais pas un traître mot de ce que je venais de
dire, mais il était trop tard. J’avais voulu la provoquer, la blesser parce que
je m’étais senti blessé.
— Méfie-toi, tu ne m’es plus d’aucune utilité également, répliqua-t-elle,
sur un ton sec et sans appel.
Elle tourna les talons et rejoignit nos frères d’armes sans se retourner.
Tous mes muscles étaient tendus, mon corps resta figé dans la colère et le
regret. Cette discussion devait me rassurer et non creuser un fossé entre
Calliandra et moi. J’avais tout gâché et agi sans réfléchir. Il était trop tard
pour effacer les mots prononcés d’autant plus que l’empereur se trouvait sur
le balcon et attendait de voir les hommes en action.
Sans trop de surprise, ce fut Calliandra qui ouvrit le bal des festivités en
s’opposant au rétiaire, Prudens. Némée avait été mis à l’écart, mais il
interviendrait sans doute dans un autre duel face au bestiaire. J’observai le
combat, appuyé contre le mur, le visage à l’ombre. Prudens tenta à plusieurs
reprises de saisir Calliandra dans son filet, mais en vain. Elle esquivait
toutes ses tentatives en roulant au sol ou en s’élevant dans les airs avec une
grâce et une agilité déconcertantes. Plus elle exécutait ses prouesses, plus
Domitien écarquillait les yeux. Après avoir porté un coup d’épée dans le
dos de Prudens, Calliandra disparut dans les escaliers qui menaient à la villa et réapparut sur le balcon d’où elle s’élança à toute vitesse sous l’impériale
admiration. Elle retomba sur les épaules de Prudens qui ploya sous le poids
et s’écroula, l’épée de Calliandra sous la gorge. L’empereur applaudit
vivement, visiblement émerveillé par ce qu’il venait de voir. Prudens serra
le poignet de son adversaire avec respect et s’inclina légèrement. Lui aussi,
elle l’avait dompté. À cet instant, la silhouette de Litia se dessina aux côtés
de Martial. Elle posa délicatement ses mains sur la balustrade et se pencha
pour nous observer. Calliandra leva la tête et ses yeux s’accrochèrent aux
siens. Les deux femmes se dévisagèrent ainsi durant de longues secondes.
Je ne parvins pas à déchiffrer l’expression de la mère et encore moins celle
de la fille, mais je sentis cet échange de regard au plus profond de ma chair,
comme un vent froid puis une tempête glacée et menaçante. Spiculus mit
fin à cet instant silencieux en annonçant le prochain combat. Calliandra
rejoignit Némée et s’assit près de lui avant de glisser sa main dans sa
crinière, un geste devenu habituel.
Les combats se succédèrent, les hommes s’appliquèrent à offrir un
véritable spectacle à l’empereur, fiers de pouvoir montrer toute l’étendue de
leurs talents à un invité si prestigieux. Domitien prit la parole à la fin de
l’entraînement pour annoncer l’ouverture de nouveaux jeux en l’honneur de
sa conquête menée en Britannia et permettant aux limites de l’Empire de
s’étendre jusqu’en Caledonia.
— Le Préteur Gnaeus Julius Agricola revient triomphant de la mission
que je lui avais confiée. Pour célébrer cette victoire, des jeux seront
organisés dans trois jours. La bataille du mont Graupius dirigée par
Galgacus sera reproduite dans l’arène et des combats de gladiateurs auront
lieu. Je compte sur vous pour graver cet événement dans l’Histoire. Des
jeux, du sang et des exploits !
Les hommes acclamèrent cette nouvelle avec des cris de joie. Ils étaient
nés pour l’arène. Rien d’autre n’attisait mieux leurs passions que la
promesse d’un combat glorieux où la mort les attendait pourtant. L’empereur s’adressa ensuite à Martial qui jeta un regard inquiet vers
Calliandra. Il hocha la tête et interpella la gladiatrice, lui ordonnant de
rejoindre la villa. Mon cœur se serra dans ma poitrine, mais l’air me revint
lorsque je vis qu’ils l’attendaient sur le balcon. Ils n’avaient pas l’intention
de se dérober aux regards curieux. Calliandra apparut face à Litia qui
s’écarta pour la laisser passer. J’aperçus le bout de ses doigts frôler le bras
de sa fille qui se figea un instant, tourna la tête dans sa direction, planta ses
yeux dans les siens avant de se diriger vers Martial sans un mot. L’attitude
de la veuve était très curieuse, voire incompréhensible. Avait-elle des
remords ? La légende de la gladiatrice aux cheveux de feu avait dû arriver à
son oreille. Peut-être en éprouvait-elle une certaine fierté. Domitien
échangea quelques mots avec Calliandra et la laissa redescendre à mon
grand soulagement.
Durant les trois jours que nous avions pour nous préparer, Calliandra prit
soin de demeurer loin de moi, me dévisageant parfois avec mépris. Elle ne
parlait pas davantage à Martial et ses seuls interlocuteurs furent Spiculus et
Onéaclus. Elle s’entraînait avec l’ancien bandit et leur complicité était
toujours aussi évidente. Litia venait les observer régulièrement, un léger
sourire sur les lèvres. Calliandra l’avait remarqué, mais ne montra rien.
L’indifférence était un art dans lequel elle excellait.
— Litia te regarde souvent, constata Onéaclus en se relevant après avoir
été jeté à terre par son adversaire. Tu lui as parlé ?
— Je préfère éviter les fantômes, répondit Calliandra. Ils n’apportent
jamais rien de bon. Ce n’est déjà pas évident avec les vivants ! ajouta-t-elle
en me fixant.
Onéaclus sentit le malaise et se mit à rire bruyamment.
— Tu as enfin compris que c’était moi l’homme de ta vie ? Laisse tomber
le Celte, il est beaucoup trop sérieux.
— Mesure tes propos, le menaçai-je en pointant mon épée vers lui.
— Tibalte…commença Calliandra.
— Mission accomplie, s’écria alors Onéaclus, visiblement fier de lui. Le
silence est rompu, à toi de jouer maintenant, me dit-il avant de s’éloigner.
Je ne pus m’empêcher de sourire. L’ancien bandit était bien plus
perspicace que je ne le pensais. Il avait sûrement remarqué la distance entre
nous depuis la venue de l’empereur et s’était employé à trouver un
stratagème pour briser le silence que Calliandra m’imposait.
— Onéaclus me surprendra toujours, dis-je en m’approchant d’elle. Les
jeux commencent demain, si je rentre dans l’arène sans avoir obtenu ton
pardon, je crois que j’y laisserais la vie. Je ne pensais pas ce que je t’ai dit
et je ne peux que comprendre l’empereur. Qui ne succomberait pas devant
tant de beauté ?
— Tibalte, répéta-t-elle en se détournant de moi.
— Attends. Je t’en prie, parle-moi. Ne me laisse pas dans le silence. J’ai
besoin de savoir si tu me pardonnes. J’ai été un idiot, un idiot jaloux. Je ne
supporte pas qu’un autre homme pose la main sur toi. J’ai constamment
peur qu’on te fasse du mal.
— C’est toi qui m’as fait du mal, Tibalte. Toi, qui n’as plus confiance en
moi.
— Cela ne se reproduira plus. Je t’en fais la promesse.
Prudens avait cessé l’entraînement et faisait semblant de contrôler l’état
de son filet pour nous écouter. Calliandra me fit signe de la suivre et nous
nous faufilâmes discrètement vers sa cellule. Spiculus n’apprécierait sans
doute pas la manœuvre, mais je ne pouvais pas manquer l’occasion. Une
fois à l’abri des oreilles trop indiscrètes, Calliandra s’apaisa et sa parole se
libéra enfin, après trois jours d’un silence assassin :
— Je t’ai choisi parce que tu es différent des autres hommes que je vois
évoluer dans ce ludus. Tu n’es pas une brute qui manque cruellement de
réflexion et d’esprit. Bien au contraire. Tu es certainement l’homme le plus
intelligent et le plus honnête que j’ai eu la chance de rencontrer.
— Je…
— Laisse-moi finir. Je te dis tout cela, car j’ai besoin que tu comprennes
que jamais, jamais je ne te mentirai ou te trahirai. Je n’ai pas changé. Je suis
restée la même. Il est vrai que je ne t’ai pas tout dit concernant les projets
de l’empereur, mais tu dois me faire confiance. Concernant Martial, j’ai été
dure avec lui, blessante sûrement, mais Tullia est toujours parmi nous et
tant qu’elle sera là, nous ne serons pas en sécurité. La véritable menace
n’est pas dans l’arène, elle est entre ces murs. Cette femme est bien plus
dangereuse que cent gladiateurs réunis. Son esprit fourbe est capable
d’inventer mille ruses pour nous nuire. Je sens qu’elle prépare quelque
chose, je ne sais pas pourquoi et je n’ai aucun élément pour le prouver, mais
je le sens. Domitien n’est pas notre ennemi, bien au contraire.Il exècre le
sénateur Rufus et semble, au contraire, nourrir un grand respect pour
Martial. Ce n’est pas de lui qu’il faut se méfier. Martial n’est plus lui-
même, il semble abattu. J’ai peur pour sa vie.
— J’ai remarqué un changement dans son état. Il est fatigué, en effet. Il
vieillit, Calliandra.
— Non, ce n’est pas cela. Les affres du temps ne sont pas responsables de
tous les maux. Il y a autre chose même si j’ignore quoi.
— Parle avec lui. Ne laisse pas la situation s’envenimer, il ne mérite pas
cela. Ne rentre pas dans l’arène sans lui avoir parlé, tu pourrais le regretter.
Tu es la fille de Vulcain, mais malheureusement tu n’es pas invulnérable.
On ignore ce qui peut arriver sur le sable.
La prédiction de Pythisis me revint en mémoire. L’image, nette et
insupportable, éclata dans mon esprit : le corps de Calliandra transpercé de
part et d’autre par une lance sanguinolente. Un frisson m’envahit. Cette
vision pouvait-elle être réelle ? Prémonitoire ? La sibylle m’avait demandé
de veiller sur elle, mais demain Calliandra serait seule dans l’arène, je ne
combattrai pas à ses côtés. Comment la protéger en étant loin d’elle ?
— Quelque chose ne va pas ? me demanda Calliandra, m’arrachant à mes
songes funestes.
— Non, murmurai-je en secouant la tête pour chasser ces horribles
visions. Tout va bien, ajoutai-je sans grande conviction.
— Je parlerai à Martial et…je te demande pardon pour ce qui a été dit. Tu
sais que je ne le pensais pas non plus. Mon cœur tout entier n’appartient
qu’à toi. Pour toujours.
— Tout comme le mien.
La voix de Prudens retentit. Le gladiateur nous cherchait. Spiculus lui
avait sans doute demandé de nous ramener dans la cour afin de poursuivre
l’entraînement. Notre absence avait dû être remarquée et le doctore
n’appréciait pas vraiment ce genre d’initiative. Nous sortîmes
précipitamment de la cellule pour rejoindre nos frères d’armes, mais nous
eûmes la très mauvaise surprise de constater qu’un invité non désiré s’était
introduit dans le ludus. En effet, le sénateur Rufus et Tullia se tenaient
devant les grilles et discutaient à voix basse. Tullia ne cessait de jeter des
regards inquiets en direction de la villa comme si elle craignait l’arrivée de
son époux. Leur attitude était franchement étrange. Lorsqu’il aperçut
Calliandra, Rufus se détourna de la maîtresse des lieux avec l’impolitesse
caractéristique des hommes de son rang. Tullia ne sembla pas s’offusquer
pour autant, elle était bien trop agitée pour prêter attention à l’attitude du
sénateur. Némée vint se poster devant Calliandra et dévisagea le sénateur
qui hésita avant de faire un pas en avant.
— Le rubis de Rome, s’exclama-t-il en ouvrant ses bras comme s’il
imaginait une seconde recevoir une étreinte de la gladiatrice.
— Je ne suis plus votre joyau, siffla Calliandra. Vous n’avez plus aucun
droit sur moi. L’homme qui possède les lieux vous surpasse en tous points.
— Ce n’est qu’une question de temps. En attendant, tâche de rester en vie
demain. Je serais bien attristé si je venais à te déplorer ta perte.
— Trouvez-vous un autre gladiateur pour combattre en votre nom. Votre
emprise sur moi s’achève ici. C’est fini sénateur Rufus, vous ne pouvez
plus rien faire contre moi ni contre mon maître.
— Tu penses que l’empereur te protège ? Qu’il se soucie de toi ? Tu n’es
qu’un instrument à ses yeux. L’instrument d’une gloire qu’il désire
éternelle. Il n’a pas écarté Martial Benus, car il sait que c’est à cet homme
que tu es loyale, mais sache que lorsque l’occasion se présentera, il
n’hésitera pas à l’évincer.
— Tout comme il vous a évincé.
— Il t’a donc fait croire cela pour te convaincre et convaincre ton maître
de lui céder le ludus ? Domitien ne m’a pas écarté. Bien au contraire. Je
possède le ludus Matutinus ainsi que le ludus Dacicus. Je veille également
au bon fonctionnement du ludus Magnus. Je suis partout, Calliandra.
Absolument partout autour de l’empereur.
— Vous mentez ! L’empereur n’apprécie pas les pouvoirs du Sénat et
s’emploie chaque jour à affaiblir ses privilèges et son influence. Que ferait-
il d’un sénateur ?
— Il sait comment tromper ceux qui s’opposent à son règne. Je ne suis
pas loyal au Sénat, je suis loyal au pouvoir. Domitien l’a parfaitement
compris.
— Sénateur Rufus, intervint Tullia, il est temps de partir. Nous
continuerons cette discussion le moment venu.
Elle accompagna ses derniers mots d’un sourire sournois qui ne put
m’échapper. Le sénateur déposa un baiser sur sa main, regarda une dernière
fois Calliandra avec concupiscence et quitta les lieux.
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