Calliandra 02 Le messager de Vulcain

Amandine Clemente · Chapitre 10 sur 13

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Calliandra 02 Le messager de Vulcain

VIII. Un fantôme nommé Litia

 

Tibalte…

 

Calliandra ne m’avait rien dit de la conversation qu’elle avait eue avec

l’empereur. Elle s’était montrée secrète, évitant mes questions, me

répondant par un sourire. Je la sentais sereine et cela me suffisait. Némée

lui demeurait fidèle et marchait dans ses pas sans jamais la quitter du

regard. Tullia devait partir très prochainement du ludus, le sénateur Rufus

n’était pas encore revenu, tout était calme. Domitien avait installé quelques

soldats de sa garde personnelle qui passaient plus de temps à boire du vin

qu’à nous surveiller. Ils étaient discrets et c’était bien mieux ainsi. Il n’était

pas facile pour les gladiateurs de voir le ludus de Martial évoluer en une

école impériale, mais notre maître avait fait son choix et nous devions le

respecter. Cette décision avait le mérite de nous garantir une place de choix

lors des prochains jeux. Les combats à venir s’annonçaient remarquables et

nombreux étaient ceux qui désiraient ardemment s’inscrire dans la légende.

Le ludus s’était enrichi, nos équipements avaient évolué et Onéaclus prenait

un immense plaisir à exhiber son nouveau bouclier en criant haut et fort

qu’il était désormais invincible. Son attitude amusait mes frères d’armes et

Calliandra ne manquait jamais une occasion de le remettre à sa place. Leur

amitié demeurait vivace et sincère. Malgré la tournure positive des

événements, Martial paraissait affaibli ces derniers temps. Son visage restait

grave et figé dans une expression de profonde tristesse. Tullia le suppliait

souvent de la garder auprès de lui et ses prières ne tombaient pas dans les

oreilles d’un sourd. Je les avais aperçus plusieurs fois aux abords du

péristyle, en pleine discussion. Tullia avait alors le visage ravagé de larmes et les mains jointes, ce qui semblait toucher mon maître. Il ne savait pas

rester insensible, il était homme à avoir du cœur. Calliandra avait également

eu connaissance des supplications de Tullia, mais elle persistait à voir en sa

conduite un caprice de plus, un mensonge, une comédie cruelle qui ne

pouvait que blesser davantage Martial. Elle avait raison, sans aucun doute.

Un bien étrange hasard survint le premier jour du printemps qui célébrait

les Matronalia : une fête romaine en l’honneur de la naissance de Rome,

mais également des mères et de leurs enfants. Ce jour-là, le ludus accueillit

entre ses murs Litia, la veuve éplorée du fils de Martial, la véritable mère de

Calliandra. Nous nous entraînions sous le regard exigeant de Spiculus

lorsque les grilles s’ouvrirent pour laisser entrer un carpentum conduit par

un homme robuste et imposant. Le voyage avait dû être long, car ses yeux

étaient cernés d’ombres bleutées, il ne se tenait plus droit et luttait contre la

fatigue. Calliandra se figea face à Onéaclus, la mâchoire serrée, elle se

détourna pour ne pas apercevoir la frêle silhouette qui descendait du

baldaquin qui surmontait ce chariot à deux roues. L’ancien brigand vint se

positionner devant Calliandra pour la dissimuler et je les rejoignis. Le

moment était mal choisi pour une rencontre, un échange de regard et je

craignais de voir les choses mal tourner. La rancœur et la colère habitaient

toujours le cœur de Calliandra, même si elle avait accepté cette venue, elle

n’était pas prête. Je la vis baisser la tête et observer son épée de bois. Les

traits de son visage étaient tendus. Je détournai mon regard pour observer la

scène qui se déroulait dans la cour. J’aperçus Tullia descendre les escaliers

d’un pas précipité, les bras tendus en avant, des larmes perlant sur ses joues.

Elle courait presque en direction du carpentum. Une femme, aux cheveux

blonds qui tombaient en cascade de boucles soignées sur son dos, se dirigea

vers elle, une main sur sa poitrine, le souffle court. Les deux femmes

s’étreignirent en pleurant et en soupirant des mots que je ne parvins pas à

comprendre. Ces retrouvailles auraient pu me paraître émouvantes si je ne

connaissais pas la véritable nature de celles qui s’adoraient tant. Martial se montra beaucoup plus mesuré dans son accueil, il déposa un chaste baiser

sur la joue de Litia, passa une main dans son dos et la conduisit rapidement

vers les marches qu’ils gravirent sans prêter la moindre attention aux

gladiateurs avant de disparaître dans la villa.

— Ils sont partis, murmurai-je.

Calliandra ne dit rien et se dirigea vers le palus. Elle déchargea toute sa

colère sur le poteau de bois et le doctore ne tenta pas de l’arrêter. Mes frères

d’armes l’observaient en silence, ne comprenant pas vraiment ce qu’il

venait de se passer. Une fois calmée, Calliandra jeta son épée dans le sable

et disparut dans sa cellule. Je jetai un coup d’œil vers Spiculus qui comprit

immédiatement ma demande et acquiesça d’un hochement de tête. Je tendis

mon épée à Onéaclus et m’éloignai.

Je trouvai Calliandra assise en tailleur sur sa couchette, la tête de Némée

posée sur ses mollets. Le fauve était allongé sur le flanc et soupirait d’aise

de sentir les doigts de sa maîtresse glisser dans sa crinière.

— Est-ce que je peux entrer ? demandai-je, perturbant ainsi le repos du

lion.

— Bien sûr.

Némée poussa un profond soupir, se leva péniblement et sortit d’un pas

lent de la cellule. En le regardant s’éloigner, Calliandra sourit avec

tendresse. Le lien qui les unissait ne cessait de se consolider au fil des jours.

Les deux semblaient se comprendre d’un seul regard, d’un seul mouvement,

comme s’ils étaient unis par la pensée. Je m’écartai pour laisser sortir le

fauve qui ne daigna pas relever la tête pour m’observer. Ma présence était

habituelle pour lui, il me tolérait aisément parce qu’il sentait les sentiments

que Calliandra éprouvait pour moi. Je m’assis à côté d’elle et pris sa main

dans la mienne pour la porter à mes lèvres. J’aimais la douceur de sa peau,

le parfum qu’elle dégageait, cette odeur qui n’appartenait qu’à elle et qui

rappelait le jasmin tant prisé par les Romaines. Calliandra plongea son

regard dans le mien et je vis danser dans ses yeux une faible lueur que je connaissais bien : celle de la colère. Je devinais aisément l’origine de cette

flamme naissante.

— C’est une bien étrange coïncidence, tu ne trouves pas ? murmura-t-

elle, la tête posée sur mon épaule. Se présenter ce jour…

— Oui. Une étrange coïncidence. Comment te sens-tu ?

— Je lui planterais bien une épée dans le cœur si je n’étais pas certaine de

me souiller en le faisant. Je savais que ce jour arriverait. Je ne savais pas

que sa présence pourrait m’affecter. Je la vois déjà se confondre en larmes

dans les bras de la vipère de Martial, pleurant sur le sort de son défunt mari,

oubliant même jusqu’à l’existence de l’enfant qu’elle désirait tuer, là, tout

près d’elle.

— Si ce ressentiment t’affaiblit, tu devrais en parler à Martial. Il a

toujours été de ton côté. Il saura quoi faire pour t’apaiser.

— Être de mon côté lui a coûté un fils. Je ne lui demanderai plus rien.

Peut-être trouvera-t-il du réconfort dans la présence de cette femme.

— Ne la laisse pas te déstabiliser. Elle ne mérite pas la colère que tu

nourris en ton sein. Elle ne mérite que ton mépris et ton silence.

Je passai mon bras autour de ses épaules.

— Spiculus a autorisé ton absence ? me demanda-t-elle.

— Oui, ne t’en fais pas. Il m’a donné la permission de te rejoindre,

répondis-je, moqueur.

— Depuis quand le guerrier celte a-t-il besoin d’autorisation ? répliqua-t-

elle en riant. Je pensais que tu n’en faisais toujours qu’à ta tête. Cette

docilité nouvelle me surprend et me déçoit.

— Docile, moi ? Tu cherches les ennuis…

Elle se tourna vivement vers moi et plaqua ses mains sur mon torse avant

de répondre, espiègle :

— Je ne les cherche pas, je les attends.

Elle me fit basculer sur le dos et me chevaucha. Ses lèvres trouvèrent les

miennes, pressées, avides, brûlantes. Je sentis sa poitrine frôler ma peau, ses cheveux caresser mon cou.

— Il y a un siècle que tu ne m’as pas tenue dans tes bras, murmura-t-elle

dans un soupir. Ton corps me manque, ta chaleur me manque. J’ai besoin de

te sentir en moi.

Le désir s’empara de moi avec une violence inouïe. Les quelques mots

qu’elle venait de prononcer résonnèrent si profondément en moi qu’ils

parvinrent à brouiller ma raison. L’ombre d’un instant, j’oubliai les murs du

ludus, l’entraînement, mes frères d’armes. Plus rien d’autre ne comptait. Il

n’y avait qu’elle et moi. L’instant présent. J’arrachai ses vêtements et me

redressai pour saisir le bout de ses seins entre mes lèvres. Elle laissa sa tête

tomber en arrière et la cambrure de son dos eut définitivement raison de ma

lucidité. Je la fis basculer sur le côté, retirai mon pagne, saisis ses hanches

et la pénétrai dans un râle de plaisir qui vint s’unir au sien. C’était la

première fois que nous faisions l’amour avec autant d’ardeur, la première

fois qu’elle s’abandonnait ainsi, preuve que la confiance qu’elle m’avait

offerte était devenue totale, immense et infinie. Elle était mienne. Tout mon

être lui appartenait. Une union parfaite.

Litia se montra discrète durant de longues semaines. Personne ne la vit,

elle semblait vivre recluse, éloignée de tout et de tous. Martial et Calliandra

n’avaient pas échangé le moindre mot depuis l’arrivée de la veuve et je

sentais bien que cette situation commençait à peser. Le laniste n’était pas

venu nous voir lors des entraînements, il passait son temps enfermé dans

son bureau. Le plus étrange était la présence persistante de Tullia. Le délai

avait expiré, mais la vipère était toujours là. Elle n’avait pas quitté les lieux

comme convenu.

Un matin, tandis que je quittais le quartier des gladiateurs, j’entendis des

cris résonner à l’extérieur. Le bruit semblait provenir de la cour

d’entraînement. Je montai les marches et observai discrètement la scène,

sans me montrer. Calliandra et Martial se disputaient. Le laniste subissait

les assauts de la jeune femme avec une passivité étonnante, il gardait ses bras le long du corps, le visage fermé, comme sourd aux invectives de la

gladiatrice. Elle le poussait, le menaçait, se tournait, se retournait, le

repoussait une nouvelle fois, le frappait presque au torse, criait, devenait

menaçante, puis fébrile. Elle était cent femmes différentes : enfant, amante

blessée, femme indignée, guerrière, déesse.

— Vous cédez, une fois de plus ? hurla-t-elle en repoussant la main qu’il

lui tendait.

— Calme-toi Calliandra. La situation n’est pas aussi simple. Litia

apprécie Tullia, son départ l’affecterait énormément.

— Je vois ! Vous vous laissez duper par les supplications d’une femme

qui vous manipule. Vous êtes lâche, comme tous les hommes.

— Ne t’aventure pas trop loin dans tes propos. Certains mots pourraient

être source de regrets.

— Gardez votre vipère près de vous, faites comme bon vous semble.

Sachez seulement que dans mes yeux désormais, vous ne lirez plus que du

mépris pour l’homme faible que vous êtes devenu !

Je vis la gifle partir. La main de Martial s’abattit sur le visage de

Calliandra, mais le coup n’imprima aucun mouvement à son corps. Elle

demeura immobile, tendue, figée dans la stupéfaction. Elle dévisagea le

laniste comme si elle le voyait pour la première fois. Martial semblait aussi

abasourdi qu’elle. Je le vis chanceler légèrement avant de retrouver un

appui solide sur ses jambes. Il tendit le bras, mais se ravisa. Qu’aurait-il pu

faire pour effacer ce geste ?

— Certains actes aussi peuvent être source de regrets, lâcha Calliandra,

froide, menaçante.

— Je ne voulais pas, bredouilla Martial, je ne suis plus moi-même en ce

moment. Mon cœur me paraît lourd d’amères souffrances. Le passé me

hante sans cesse, les erreurs commises, les mensonges. J’ai déjà tant perdu,

Calliandra. Tant perdu.

— Vous ne ramènerez pas votre fils en satisfaisant les caprices de votre

épouse. Rien ne le ramènera. Si Tullia reste, vous perdrez bien plus encore.

Je le sais, je le sens au plus profond de mes entrailles, cette femme causera

votre perte. Elle doit quitter le ludus.

Calliandra lui jeta un dernier regard avant de lui tourner le dos. Némée la

suivit sans protester et ce ne fut qu’à cet instant que je vis le fauve fermer la

gueule qu’il avait entrouverte, prêt à bondir sur le laniste. Martial, quant à

lui, demeura immobile quelques secondes, frotta ses cheveux, hésitant, puis

se dirigea vers la villa d’un pas lourd et incertain. Sa démarche semblait

appartenir à un vieillard, elle ne lui ressemblait pas. Son comportement non

plus. Je regagnai ma cellule, jugeant le silence préférable aux questions.

L’entraînement débuta avec les premiers rayons du soleil sous l’œil

attentif du doctore. Calliandra n’était visiblement pas apaisée et ce fut

Carpophorus, le bestiaire, qui en fit les frais. Spiculus les opposait parfois

afin de permettre au gladiateur de s’entraîner face à Némée. Pour un

bestiaire, la présence d’un lion docile dans le ludus était une vraie

bénédiction. Oneaclus, égal à lui-même, ne pouvait s’empêcher de se

moquer de son adversaire lorsque ce dernier chutait et pestait, injuriant les

Dieux au passage. Si tout semblait être parfaitement ordinaire, je sentais

bien que quelque chose se tramait. Martial et Tullia se tenaient sur le balcon

surplombant l’aire d’entraînement et nous observaient. Le laniste

échangeait des regards entendus avec le doctore, cherchant son appui ou

son approbation. Leur dialogue muet dura quelques secondes avant d’être

interrompu par l’arrivée d’une troupe de soldats dont la marche en cadence

résonnait. Les soldats s’arrêtèrent devant les grilles et s’écartèrent pour

former deux rangs et laisser un espace vide entre eux. La synchronisation

était parfaite. Au même instant, un cheval noir hennit et s’élança avec

fougue. Domitien le montait fièrement.

— Gladiateurs ! s’écria alors Martial pour attirer notre attention. Vous qui

faites la renommée et la gloire de ce ludus, montrez-vous dignes de la confiance que je place en vous. Je vous demande de faire honneur au grand

empereur Titus Flavius Domitianus !

Les grilles s’ouvrirent et l’empereur pénétra dans l’enceinte du ludus.

Domitien descendit de sa monture et se dirigea d’un pas décidé vers

Calliandra. Au grand étonnement de tous, il saisit sa main et y déposa un

baiser. Le trouble s’empara d’elle, je la connaissais assez pour m’en

apercevoir et je ne pus m’empêcher de ressentir une certaine colère.

Calliandra s’inclina et retira doucement sa main.

— Il me tardait de vous revoir, murmura l’empereur.

— Pourquoi cet empressement ? demanda Calliandra.

— Il faut croire que vous ne laissez indifférent personne. Pas même

l’empereur de Rome, répondit Domitien en esquissant un léger sourire.

L’envie de le prendre à la gorge me saisit, je détournai les yeux pour

tenter de me calmer. Je ne savais toujours pas ce qu’ils avaient bien pu se

dire lorsqu’elle s’était rendue au palais, mais l’attitude de Domitien

m’apportait quelques éléments de réponse. Martial vint à sa rencontre et lui

proposa de le suivre à l’intérieur de la villa avant d’assister à

l’entraînement.

Je ne perdis pas un instant et fonçai vers Calliandra pour l’attirer à l’écart

du groupe. Je n’avais pas l’intention de me passer d’explications cette fois-

ci. Lorsque ma main saisit son coude, elle sursauta et tenta de se dégager.

— Il faut qu’on parle toi et moi. Maintenant.

Elle dut lire dans mes yeux les tourments qui m’habitaient, car elle cessa

de protester et me suivit.

— L’empereur fait-il partie de ceux qui te courtisent ? De ceux qui

pensent que leur rang leur donne tous les droits ? A-t-il posé la main sur

toi ?

— Tibalte…Domitien ne m’a pas touchée. Il n’a pas ce genre de projet

pour moi, rassure-toi.

— Pourquoi cette attitude alors ? Pourquoi ce trouble sur ton visage

lorsque sa main a frôlé la tienne ?

— Aurais-tu si peu confiance en moi pour me presser ainsi de questions ?

— Je t’ai vu ce matin t’en prendre à Martial. Le frapper. L’humilier. Et

aujourd’hui, tu te laisses séduire par le nouveau propriétaire des lieux. Le

grand empereur qui écarte le Sénat et règne en despote sur Rome. Rufus ne

risque plus de s’en prendre à toi grâce à lui. Cette protection, alliée au

pouvoir qui est le sien, doit être enivrante. Serais-tu tombée sous le

charme ? Martial ne t’est plus d’aucune utilité désormais.

Calliandra me lança un regard glacial. Ses yeux n’avaient jamais été aussi

sombres, aussi noirs. Je ne pensais pas un traître mot de ce que je venais de

dire, mais il était trop tard. J’avais voulu la provoquer, la blesser parce que

je m’étais senti blessé.

— Méfie-toi, tu ne m’es plus d’aucune utilité également, répliqua-t-elle,

sur un ton sec et sans appel.

Elle tourna les talons et rejoignit nos frères d’armes sans se retourner.

Tous mes muscles étaient tendus, mon corps resta figé dans la colère et le

regret. Cette discussion devait me rassurer et non creuser un fossé entre

Calliandra et moi. J’avais tout gâché et agi sans réfléchir. Il était trop tard

pour effacer les mots prononcés d’autant plus que l’empereur se trouvait sur

le balcon et attendait de voir les hommes en action.

Sans trop de surprise, ce fut Calliandra qui ouvrit le bal des festivités en

s’opposant au rétiaire, Prudens. Némée avait été mis à l’écart, mais il

interviendrait sans doute dans un autre duel face au bestiaire. J’observai le

combat, appuyé contre le mur, le visage à l’ombre. Prudens tenta à plusieurs

reprises de saisir Calliandra dans son filet, mais en vain. Elle esquivait

toutes ses tentatives en roulant au sol ou en s’élevant dans les airs avec une

grâce et une agilité déconcertantes. Plus elle exécutait ses prouesses, plus

Domitien écarquillait les yeux. Après avoir porté un coup d’épée dans le

dos de Prudens, Calliandra disparut dans les escaliers qui menaient à la villa et réapparut sur le balcon d’où elle s’élança à toute vitesse sous l’impériale

admiration. Elle retomba sur les épaules de Prudens qui ploya sous le poids

et s’écroula, l’épée de Calliandra sous la gorge. L’empereur applaudit

vivement, visiblement émerveillé par ce qu’il venait de voir. Prudens serra

le poignet de son adversaire avec respect et s’inclina légèrement. Lui aussi,

elle l’avait dompté. À cet instant, la silhouette de Litia se dessina aux côtés

de Martial. Elle posa délicatement ses mains sur la balustrade et se pencha

pour nous observer. Calliandra leva la tête et ses yeux s’accrochèrent aux

siens. Les deux femmes se dévisagèrent ainsi durant de longues secondes.

Je ne parvins pas à déchiffrer l’expression de la mère et encore moins celle

de la fille, mais je sentis cet échange de regard au plus profond de ma chair,

comme un vent froid puis une tempête glacée et menaçante. Spiculus mit

fin à cet instant silencieux en annonçant le prochain combat. Calliandra

rejoignit Némée et s’assit près de lui avant de glisser sa main dans sa

crinière, un geste devenu habituel.

Les combats se succédèrent, les hommes s’appliquèrent à offrir un

véritable spectacle à l’empereur, fiers de pouvoir montrer toute l’étendue de

leurs talents à un invité si prestigieux. Domitien prit la parole à la fin de

l’entraînement pour annoncer l’ouverture de nouveaux jeux en l’honneur de

sa conquête menée en Britannia et permettant aux limites de l’Empire de

s’étendre jusqu’en Caledonia.

— Le Préteur Gnaeus Julius Agricola revient triomphant de la mission

que je lui avais confiée. Pour célébrer cette victoire, des jeux seront

organisés dans trois jours. La bataille du mont Graupius dirigée par

Galgacus sera reproduite dans l’arène et des combats de gladiateurs auront

lieu. Je compte sur vous pour graver cet événement dans l’Histoire. Des

jeux, du sang et des exploits !

Les hommes acclamèrent cette nouvelle avec des cris de joie. Ils étaient

nés pour l’arène. Rien d’autre n’attisait mieux leurs passions que la

promesse d’un combat glorieux où la mort les attendait pourtant. L’empereur s’adressa ensuite à Martial qui jeta un regard inquiet vers

Calliandra. Il hocha la tête et interpella la gladiatrice, lui ordonnant de

rejoindre la villa. Mon cœur se serra dans ma poitrine, mais l’air me revint

lorsque je vis qu’ils l’attendaient sur le balcon. Ils n’avaient pas l’intention

de se dérober aux regards curieux. Calliandra apparut face à Litia qui

s’écarta pour la laisser passer. J’aperçus le bout de ses doigts frôler le bras

de sa fille qui se figea un instant, tourna la tête dans sa direction, planta ses

yeux dans les siens avant de se diriger vers Martial sans un mot. L’attitude

de la veuve était très curieuse, voire incompréhensible. Avait-elle des

remords ? La légende de la gladiatrice aux cheveux de feu avait dû arriver à

son oreille. Peut-être en éprouvait-elle une certaine fierté. Domitien

échangea quelques mots avec Calliandra et la laissa redescendre à mon

grand soulagement.

Durant les trois jours que nous avions pour nous préparer, Calliandra prit

soin de demeurer loin de moi, me dévisageant parfois avec mépris. Elle ne

parlait pas davantage à Martial et ses seuls interlocuteurs furent Spiculus et

Onéaclus. Elle s’entraînait avec l’ancien bandit et leur complicité était

toujours aussi évidente. Litia venait les observer régulièrement, un léger

sourire sur les lèvres. Calliandra l’avait remarqué, mais ne montra rien.

L’indifférence était un art dans lequel elle excellait.

— Litia te regarde souvent, constata Onéaclus en se relevant après avoir

été jeté à terre par son adversaire. Tu lui as parlé ?

— Je préfère éviter les fantômes, répondit Calliandra. Ils n’apportent

jamais rien de bon. Ce n’est déjà pas évident avec les vivants ! ajouta-t-elle

en me fixant.

Onéaclus sentit le malaise et se mit à rire bruyamment.

— Tu as enfin compris que c’était moi l’homme de ta vie ? Laisse tomber

le Celte, il est beaucoup trop sérieux.

— Mesure tes propos, le menaçai-je en pointant mon épée vers lui.

— Tibalte…commença Calliandra.

— Mission accomplie, s’écria alors Onéaclus, visiblement fier de lui. Le

silence est rompu, à toi de jouer maintenant, me dit-il avant de s’éloigner.

Je ne pus m’empêcher de sourire. L’ancien bandit était bien plus

perspicace que je ne le pensais. Il avait sûrement remarqué la distance entre

nous depuis la venue de l’empereur et s’était employé à trouver un

stratagème pour briser le silence que Calliandra m’imposait.

— Onéaclus me surprendra toujours, dis-je en m’approchant d’elle. Les

jeux commencent demain, si je rentre dans l’arène sans avoir obtenu ton

pardon, je crois que j’y laisserais la vie. Je ne pensais pas ce que je t’ai dit

et je ne peux que comprendre l’empereur. Qui ne succomberait pas devant

tant de beauté ?

— Tibalte, répéta-t-elle en se détournant de moi.

— Attends. Je t’en prie, parle-moi. Ne me laisse pas dans le silence. J’ai

besoin de savoir si tu me pardonnes. J’ai été un idiot, un idiot jaloux. Je ne

supporte pas qu’un autre homme pose la main sur toi. J’ai constamment

peur qu’on te fasse du mal.

— C’est toi qui m’as fait du mal, Tibalte. Toi, qui n’as plus confiance en

moi.

— Cela ne se reproduira plus. Je t’en fais la promesse.

Prudens avait cessé l’entraînement et faisait semblant de contrôler l’état

de son filet pour nous écouter. Calliandra me fit signe de la suivre et nous

nous faufilâmes discrètement vers sa cellule. Spiculus n’apprécierait sans

doute pas la manœuvre, mais je ne pouvais pas manquer l’occasion. Une

fois à l’abri des oreilles trop indiscrètes, Calliandra s’apaisa et sa parole se

libéra enfin, après trois jours d’un silence assassin :

— Je t’ai choisi parce que tu es différent des autres hommes que je vois

évoluer dans ce ludus. Tu n’es pas une brute qui manque cruellement de

réflexion et d’esprit. Bien au contraire. Tu es certainement l’homme le plus

intelligent et le plus honnête que j’ai eu la chance de rencontrer.

— Je…

— Laisse-moi finir. Je te dis tout cela, car j’ai besoin que tu comprennes

que jamais, jamais je ne te mentirai ou te trahirai. Je n’ai pas changé. Je suis

restée la même. Il est vrai que je ne t’ai pas tout dit concernant les projets

de l’empereur, mais tu dois me faire confiance. Concernant Martial, j’ai été

dure avec lui, blessante sûrement, mais Tullia est toujours parmi nous et

tant qu’elle sera là, nous ne serons pas en sécurité. La véritable menace

n’est pas dans l’arène, elle est entre ces murs. Cette femme est bien plus

dangereuse que cent gladiateurs réunis. Son esprit fourbe est capable

d’inventer mille ruses pour nous nuire. Je sens qu’elle prépare quelque

chose, je ne sais pas pourquoi et je n’ai aucun élément pour le prouver, mais

je le sens. Domitien n’est pas notre ennemi, bien au contraire.Il exècre le

sénateur Rufus et semble, au contraire, nourrir un grand respect pour

Martial. Ce n’est pas de lui qu’il faut se méfier. Martial n’est plus lui-

même, il semble abattu. J’ai peur pour sa vie.

— J’ai remarqué un changement dans son état. Il est fatigué, en effet. Il

vieillit, Calliandra.

— Non, ce n’est pas cela. Les affres du temps ne sont pas responsables de

tous les maux. Il y a autre chose même si j’ignore quoi.

— Parle avec lui. Ne laisse pas la situation s’envenimer, il ne mérite pas

cela. Ne rentre pas dans l’arène sans lui avoir parlé, tu pourrais le regretter.

Tu es la fille de Vulcain, mais malheureusement tu n’es pas invulnérable.

On ignore ce qui peut arriver sur le sable.

La prédiction de Pythisis me revint en mémoire. L’image, nette et

insupportable, éclata dans mon esprit : le corps de Calliandra transpercé de

part et d’autre par une lance sanguinolente. Un frisson m’envahit. Cette

vision pouvait-elle être réelle ? Prémonitoire ? La sibylle m’avait demandé

de veiller sur elle, mais demain Calliandra serait seule dans l’arène, je ne

combattrai pas à ses côtés. Comment la protéger en étant loin d’elle ?

— Quelque chose ne va pas ? me demanda Calliandra, m’arrachant à mes

songes funestes.

— Non, murmurai-je en secouant la tête pour chasser ces horribles

visions. Tout va bien, ajoutai-je sans grande conviction.

— Je parlerai à Martial et…je te demande pardon pour ce qui a été dit. Tu

sais que je ne le pensais pas non plus. Mon cœur tout entier n’appartient

qu’à toi. Pour toujours.

— Tout comme le mien.

La voix de Prudens retentit. Le gladiateur nous cherchait. Spiculus lui

avait sans doute demandé de nous ramener dans la cour afin de poursuivre

l’entraînement. Notre absence avait dû être remarquée et le doctore

n’appréciait pas vraiment ce genre d’initiative. Nous sortîmes

précipitamment de la cellule pour rejoindre nos frères d’armes, mais nous

eûmes la très mauvaise surprise de constater qu’un invité non désiré s’était

introduit dans le ludus. En effet, le sénateur Rufus et Tullia se tenaient

devant les grilles et discutaient à voix basse. Tullia ne cessait de jeter des

regards inquiets en direction de la villa comme si elle craignait l’arrivée de

son époux. Leur attitude était franchement étrange. Lorsqu’il aperçut

Calliandra, Rufus se détourna de la maîtresse des lieux avec l’impolitesse

caractéristique des hommes de son rang. Tullia ne sembla pas s’offusquer

pour autant, elle était bien trop agitée pour prêter attention à l’attitude du

sénateur. Némée vint se poster devant Calliandra et dévisagea le sénateur

qui hésita avant de faire un pas en avant.

— Le rubis de Rome, s’exclama-t-il en ouvrant ses bras comme s’il

imaginait une seconde recevoir une étreinte de la gladiatrice.

— Je ne suis plus votre joyau, siffla Calliandra. Vous n’avez plus aucun

droit sur moi. L’homme qui possède les lieux vous surpasse en tous points.

— Ce n’est qu’une question de temps. En attendant, tâche de rester en vie

demain. Je serais bien attristé si je venais à te déplorer ta perte.

— Trouvez-vous un autre gladiateur pour combattre en votre nom. Votre

emprise sur moi s’achève ici. C’est fini sénateur Rufus, vous ne pouvez

plus rien faire contre moi ni contre mon maître.

— Tu penses que l’empereur te protège ? Qu’il se soucie de toi ? Tu n’es

qu’un instrument à ses yeux. L’instrument d’une gloire qu’il désire

éternelle. Il n’a pas écarté Martial Benus, car il sait que c’est à cet homme

que tu es loyale, mais sache que lorsque l’occasion se présentera, il

n’hésitera pas à l’évincer.

— Tout comme il vous a évincé.

— Il t’a donc fait croire cela pour te convaincre et convaincre ton maître

de lui céder le ludus ? Domitien ne m’a pas écarté. Bien au contraire. Je

possède le ludus Matutinus ainsi que le ludus Dacicus. Je veille également

au bon fonctionnement du ludus Magnus. Je suis partout, Calliandra.

Absolument partout autour de l’empereur.

— Vous mentez ! L’empereur n’apprécie pas les pouvoirs du Sénat et

s’emploie chaque jour à affaiblir ses privilèges et son influence. Que ferait-

il d’un sénateur ?

— Il sait comment tromper ceux qui s’opposent à son règne. Je ne suis

pas loyal au Sénat, je suis loyal au pouvoir. Domitien l’a parfaitement

compris.

— Sénateur Rufus, intervint Tullia, il est temps de partir. Nous

continuerons cette discussion le moment venu.

Elle accompagna ses derniers mots d’un sourire sournois qui ne put

m’échapper. Le sénateur déposa un baiser sur sa main, regarda une dernière

fois Calliandra avec concupiscence et quitta les lieux.

 

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