Calliandra 02 Le messager de Vulcain
I. Némée
Une dizaine de soldats romains entouraient les deux gladiateurs qui
s’étaient rapprochés pour leur faire face comme un seul homme. Calliandra
sentit son dos cogner contre celui de Tibalte et elle s’immobilisa, le souffle
court. Elle avait jeté ses épées en signe de refus et commençait
sérieusement à le regretter. La foule demeurait silencieuse et semblait
attendre les ordres de l’empereur qui s’était redressé, contrarié, le visage
dur. L’homme, grand et mince, leva son bras et tendit la main en direction
de Tibalte et Calliandra, esquissa un sourire méprisant et déclara d’une voix
forte :
— Soldats de Rome, votre empereur vous ordonne de vous replier. La
force romaine ne s’abaissera pas à combattre de vulgaires esclaves
désobéissants. Donnons-les en pâture aux fauves ! Faites entrer Némée et
les lionnes dans l’arène et vous, citoyens de Rome, observez comment
meurent ceux qui refusent de plier sous ma volonté.
La foule acclama les paroles de Domitien et montra son impatience dans
un torrent de cris. Les soldats obéirent et s’éloignèrent en formant un rang
ordonné. Le bruit de leurs pas en cadence résonna même après leur
disparition dans les galeries souterraines du Colisée. Calliandra parvint à
trouver le regard de Rufus qui semblait partager entre la colère et l’envie
d’arrêter l’empereur dans sa décision. Le sénateur voulait voir Tibalte
mourir et non le précieux rubis qu’il n’avait de cesse de convoiter. Par sa
faute, il allait assister à un spectacle terrifiant. Les combats entre les fauves
et les prisonniers condamnés étaient d’une violence innommable. Il
s’agissait d’une mise à mort pure et simple. Les souffrances étaient
extrêmes, les hurlements intenses et des rivières de sang nourrissaient le sable. Les chances de survie étaient inexistantes et la vie s’échappait
lentement sous les crocs acérés des lions affamés qui se délectaient de cette
opportunité pour rassasier leurs entrailles de chair fraîche.
— Nous devons nous battre, dit Tibalte, à l’affût, redoutant l’entrée des
animaux par les trappes mises en place sur le sol de l’arène.
— Je ne me battrai pas contre toi ! rétorqua Calliandra en roulant sur le
sable pour récupérer ses épées.
Lorsqu’elle se redressa, elle pointa ses deux lames en direction de Rufus
et le défia du regard avant de s’adresser à la foule :
— Je suis la fille de Pluton, cria-t-elle. Les fauves ne me font pas peur,
l’arène ne me fait pas peur, Rome, elle-même, ne fera pas trembler mes
glaives. Qu’ils entrent !
La foule poussa un hurlement à déchirer les cieux. Les hommes tapaient
des pieds contre les gradins, les femmes criaient et l’arène parut trembler
sous l’impulsion des corps frénétiques et impatients.
— Que fais-tu ? l’interrompit le Celte en saisissant son bras. Tu veux que
l’empereur nous fasse enchaîner à provoquer ainsi ?
— Spiculus m’a toujours dit de gagner le cœur de la foule. Ils veulent
assister à un spectacle, ils veulent voir des héros. J’assouvis leurs désirs. Si
nous tuons tous les lions, la foule se rangera de notre côté.
— Domitien fera venir ses soldats. Nous sommes condamnés, tu n’as pas
encore compris ? Si tu veux vivre, il faut que tu me combattes.
— Alors je vais mourir. Mais en combattant auprès de toi et non contre
toi.
Des grains de sable se mirent à tourbillonner légèrement, le ciel
s’obscurcit et un nuage noir et menaçant assombrit le Colisée. Les cieux
grondèrent si fort que des murmures inquiets s’élevèrent des gradins et de la
tribune impériale. Domitien haussa les épaules lorsque Rufus se pencha à
son oreille et il planta son regard dans celui de la gladiatrice. Il la dévisagea
de longues secondes sans ciller. Il avait beaucoup entendu parler de Calliandra. Il connaissait les rumeurs qui couraient sur elle et il s’était
montré très satisfait en apprenant qu’elle combattrait aux jeux en son
honneur. Lorsqu’elle était entrée dans l’arène, sa chevelure flamboyante
l’avait saisi, la légende était vraie. Calliandra avait alors tourné son visage
vers la tribune et le vert étincelant de ses yeux avait convaincu l’empereur,
elle n’était pas vraiment humaine, il irradiait d’elle quelque chose
d’indéfinissable entre la force et la fragilité, la violence et le calme, la
souffrance et la paix. La voir ainsi défier son autorité et faire réagir les
Dieux eux-mêmes lui semblait impossible et pourtant, elle venait de le faire.
— Les Dieux semblent t’avoir entendue, esclave. Que les jeux
commencent ! déclara-t-il avant de regagner son siège, impatient de voir les
prouesses de la jeune femme.
Le sol se mit à trembler par endroits, remuant le sable et créant un nuage
de poussière qui enveloppa les deux gladiateurs. Le glissement des plaques
fit gémir les rouages de cette machinerie mise en place pour permettre aux
gladiateurs d’apparaître par surprise dans l’arène. Un système ingénieux qui
apportait une dimension spectaculaire aux jeux et que la foule semblait
beaucoup apprécier. Quatre fauves firent ainsi leur apparition. Ils étaient
prisonniers d’une cage qui s’ouvrit dès l’instant où la trappe cessa son
ascension grâce à un système de cordage relié aux galeries souterraines. La
pluie commença à tomber, fragile et discrète un court instant avant de se
transformer en une averse violente et torrentielle. La plèbe hurla et Martial
pâlit en entendant le rugissement des fauves. Calliandra parvint à croiser
son regard et un feu s’embrasa dans sa poitrine. Elle ne savait pas vraiment
si elle lui en voulait, mais une chose était certaine : Rufus les avait
manipulés comme de vulgaires pantins pour parvenir à ses fins. Elle
commençait à avoir l’habitude des trahisons et des mensonges et dissimulait
en elle des projets de vengeance sanglants qui mettaient en scène la mort
lente et douloureuse de Tullia et du sénateur. Sur les lèvres du laniste,
Calliandra put lire Pardonne-moi avant de reporter son attention sur les bêtes qui les encerclaient. Le lion dominait la troupe par sa taille. Les trois
lionnes étaient beaucoup moins imposantes même si elles n’en demeuraient
pas moins aussi dangereuses et affamées que le fauve connu de tous sous le
nom de Némée en référence au lion légendaire tué par Hercule. Pas un
homme n’avait survécu à ses assauts. Certains avaient réussi à le blesser,
mais la bête se remettait toujours des coups reçus et en portait de bien plus
cruels aux prisonniers qui lui faisaient face.
La pluie ne cessait pas, la foule criait toujours et les fauves
commencèrent à s’agiter, affolés par le chaos qui régnait dans l’arène.
Tibalte et Calliandra restèrent dos à dos, épées tendues, jambes fléchies,
prêts à se défendre, prêts à affronter le sort que les Romains leur avaient
réservé.
— Avons-nous la moindre chance ? demanda Calliandra, surprise de se
sentir si calme face aux fauves.
— Les Dieux sont avec nous, répondit Tibalte en désignant le ciel. La
pluie les affole et les détourne de leur repas. Il faut en profiter pour attaquer.
— Je t’interdis de mourir, dit la gladiatrice avant de s’élancer vers une
des lionnes qui se trouvait à quelques mètres d’elle.
Le celte n’eut pas le temps de répondre, il observa la chevelure de
Calliandra flotter sur ses épaules dans un tourbillon pourpre dont l’éclat ne
pouvait être terni par les eaux violentes qui se déversaient dans l’arène. Le
rugissement d’un autre fauve l’extirpa de sa contemplation pour le ramener
brutalement sur le sable du Colisée où Hécate, la déesse de la mort elle-
même, semblait leur tendre les bras. La lionne bondit sur le gladiateur,
gueule ouverte, les crocs saillants, avides de chair fraîche, les flancs
dessinés par une musculature imposante et un corps puissant. Tibalte tomba
en arrière, incapable de résister à cet assaut inattendu. Il roula sur le côté
pour échapper à l’emprise du félidé, mais une autre lionne tenta de planter
ses crocs dans son épaule. Il évita de justesse la morsure en sautant par-
dessus l’animal, entaillant légèrement le sommet de sa tête avec la pointe de son épée, ce qui lui arracha un rugissement encore plus bestial. Plus loin,
Calliandra se tenait pratiquement debout, les pieds joints, sur le poitrail de
la lionne qu’elle avait attaquée et s’apprêtait à enfoncer son épée dans le
crâne de cette pauvre créature, condamnée tout autant que les esclaves, à
périr dans une arène ou à survivre dans le sang. La pluie ruisselait toujours
sur le visage de la gladiatrice qui saignait abondamment au niveau de
l’abdomen. L’animal avait réussi à planter ses canines dans sa chair avant
d’être brutalement repoussé par une lame qui avait traversé de part et
d’autre sa mâchoire. Désormais, le félin se tordait de douleur sur le sol et
contemplait, impuissant, le visage de celle qui se préparait à lui donner le
coup de grâce sous les acclamations d’une foule hystérique. Calliandra ne
put s’empêcher d’admirer le fauve qui était à sa merci et plongea ses yeux
dans les siens. Ambre et émeraude se mélangèrent ainsi quelques secondes
et un sentiment étrange saisit la gladiatrice. Lorsqu’elle détourna son regard
et releva la tête, elle aperçut le lion qui l’observait sans faire le moindre
mouvement. Immobile, patient, il semblait la juger. La main de Calliandra
se mit à trembler de manière inexplicable, son bras refusait de s’abattre sur
le corps de la lionne qui agonisait. Pourtant, la gladiatrice savait que le coup
porté plus tôt lui serait fatal, qu’il était impossible de changer le cours des
choses et qu’il valait mieux abréger ses souffrances. Sans quitter des yeux
le lion et dans un sursaut de lucidité, elle parvint à achever son geste qu’elle
accompagna d’un cri déchirant. Son épée s’enfonça dans la gorge du félin et
une rivière de sang vint se mêler aux eaux de pluie. Le sable de l’arène
serait repu avant la tombée de la nuit et le Colisée tout entier, rassasié.
— Je suis désolée, murmura Calliandra en tombant à genoux sur le
poitrail de la lionne. Tu es libre maintenant.
Le lion qui faisait face à la gladiatrice demeura immobile. Lorsque la
lionne rendit son dernier souffle, il rugit, mais sans férocité. Calliandra
entendit de la douleur dans ce rugissement, un cri presque humain qui
déchira ses entrailles et paralysa son corps. Ils se jaugeaient toujours dans un dialogue muet qui leur appartenait. Les spectateurs qui se trouvaient de
ce côté de l’arène et qui assistaient, interdits, à ce combat silencieux, en
devinrent muets. Calliandra retira la lame sanguinolente de la gorge de
l’animal sans quitter le lion des yeux. Elle connaissait cette bête, elle l’avait
déjà rencontrée dans le labyrinthe sous-terrain du Colisée. Elle n’avait pas
pu s’empêcher d’éprouver de la peine pour lui. Fauve puissant, animal
sauvage dressé pour tuer ou pour mourir au sein de l’arène. Son sort n’était
pas plus enviable que celui des pauvres âmes qui foulaient le sable rouge.
Elle se souvenait avoir lu de la peur dans ses yeux tandis qu’il se débattait
pour ne pas rejoindre le lieu du combat, pour ne pas céder aux caprices de
ses tortionnaires. La tête de la lionne se souleva légèrement sous
l’impulsion du geste de la gladiatrice avant de retomber en douceur. Ce fut
à cet instant que Calliandra prit conscience du silence qui régnait dans la
foule. L’instant parut se figer dans un mutisme vertigineux que seule
l’averse perturbait. Elle balaya les gradins et aperçut Martial qui la fixait, le
poing serré sur son cœur, le visage grave. Elle ne s’attarda pas, les
explications viendraient en temps voulu. Plus loin, à l’abri, dans la tribune
impériale, elle vit l’empereur Domitien se pencher à l’oreille du sénateur
qui semblait paralysé, incapable de faire le moindre mouvement. Il arborait
un sourire crispé et tout son corps était tendu. Il n’osait pas détourner son
regard et paraissait encore plus effrayé que Martial. Il ne faudrait pas ternir
l’éclat de son précieux rubis ! Rufus lui apparut comme une vision
d’horreur et Calliandra baissa la tête pour ne plus avoir à supporter ce
visage froid, dénué de charme, source de dégoût pour la gladiatrice. Tibalte
et elle n’avaient été que de vulgaires marionnettes au service de ses jeux
macabres et de ses envies personnelles. Là aussi, les explications
viendraient en temps voulu. Ce n’était pas le moment de se déconcentrer.
Calliandra reporta son attention sur le lion qui se tenait face à elle et qui
n’avait toujours pas esquissé un geste. Il la dévisageait toujours, des
flammes dansaient dans ses prunelles d’ambre puis son regard dévia légèrement plus bas, se focalisa sur la blessure qui saignait abondement et
que la gladiatrice semblait avoir oubliée. Ce mouvement imperceptible
s’accompagna d’un second rugissement plaintif. Le lion gémit et se coucha
lentement sur le sable. Calliandra comprit que l’animal lui signifiait qu’elle
était blessée, elle ignorait pour quelle raison il agissait ainsi, mais elle
sentait qu’il ne voulait pas lui faire de mal.
La pluie commençait à se faire plus fine, moins intense et un rayon de
soleil parvint même à percer la masse nuageuse qui dominait le Colisée.
Calliandra sentit soudainement son corps s’affaiblir, la douleur se répandit
en un éclair, fulgurante, inévitable. Ses jambes plièrent sous le poids de
l’évidence, elle était gravement touchée. Un genou à terre, elle pressa la
paume de sa main sur sa blessure pour ralentir l’écoulement du sang.
Cependant, ses yeux restèrent accrochés à ceux du lion qui la fixaient
toujours. Les deux autres lionnes s’étaient éloignées de Tibalte, l’une
d’elles avait été blessée, mais de manière superficielle. Elles vinrent se
ranger aux côtés de leur chef, comme soumises à son appel muet, laissant le
Celte seul et désemparé. La scène qui se déroulait dans l’arène était
extraordinaire et échappait au monde des Hommes. Des murmures
commencèrent à s’élever dans les gradins. Des chuchotements d’abord, de
légers bruissements qui parcouraient la foule comme une brise puis un
bourdonnement qui s’empara peu à peu de la plèbe.
— Je te l’avais bien dit, elle n’est pas humaine…pouvait-on entendre
d’un côté.
— La fille de Pluton… une sorcière…murmurait-on de l’autre.
— Elle a soumis Némée ! cria une voix.
— Une magicienne, une demi-déesse qui communique avec les animaux,
ajouta un homme en se levant pour s’adresser à ceux qui avaient pris place
à ses côtés.
— Une mortelle maudite vous voulez dire, répondit un vieillard en
bombant le torse, visiblement en désaccord avec l’opinion générale qui commençait à envahir l’arène.
— La vie ! clama un groupe de jeunes gens situé près de la tribune
impériale. La vie pour les combattants !
Ces cris furent accueillis par d’autres qui se prolongèrent dans toutes les
artères du Colisée, faisant trembler l’édifice sous l’agitation, les
piétinements et les exhortations d’une foule déchaînée. Tibalte reprit ses
esprits, chassa de ses réflexions le lion et son étrange comportement puis
rejoignit Calliandra qui avait de plus en plus de mal à garder l’équilibre,
mais qui refusait de s’allonger sur le sable et d’offrir un semblant de
victoire à l’empereur. Lorsque le Celte passa devant les lionnes avec
méfiance, ces dernières cherchèrent du regard Némée et n’esquissèrent
aucun mouvement en direction du gladiateur. Elles semblaient obéir à des
ordres muets. La gladiatrice manqua de s’écrouler, mais elle parvint à
conserver sa position en posant sa main sur le poitrail maculé de sang de la
pauvre lionne. Elle la dévisagea quelques secondes et sentit son cœur se
serrer dans sa poitrine. Cet animal lui rappelait sa propre condition, captive
et destinée à assouvir les désirs de ceux qui détiennent le pouvoir de briser
une vie. Tibalte l’aida à se relever en passant son bras autour de son cou. Le
lion l’encouragea en se relevant en même temps qu’elle, lentement, dans un
gémissement à peine audible. Devant ce nouveau signe d’allégeance, la
foule redevint muette, elle ne voulait rien manquer de ce qui se déroulait
sous ses yeux étonnés. Tibalte hésita, fixa le lion, craignant qu’il ne
bondisse sur eux par surprise puis acheva d’accompagner Calliandra dans
ses mouvements sans la lâcher.
— Je perds trop de sang, murmura la gladiatrice.
Tibalte ne répondit pas. Il avait observé la blessure, il savait. Calliandra
était pâle, ses forces l’abandonnaient, il fallait absolument quitter cette
arène et prier tous les Dieux pour qu’un médecin puisse accomplir un
miracle. Némée s’approcha doucement et le Celte eut un mouvement de
recul qui fit gémir la gladiatrice.
— Il ne fera rien, souffla-t-elle en laissant tomber sa tête en avant,
incapable de la maintenir droite désormais. Laisse-moi m’allonger, je t’en
prie.
La douleur paraissait trop forte et Tibalte la laissa glisser sur le sol,
impuissant. Il s’agenouilla près d’elle et dirigea son regard vers la loge.
Domitien se leva et s’approcha, avec un air indéchiffrable. Qu’avait-il en
tête ? Ils ne tarderaient pas à le savoir. D’un seul mouvement, la foule se
tourna vers l’empereur, suspendue à ses lèvres. L’instant était trop long, la
vie quittait le corps de la gladiatrice. Un bruit reconnaissable entre tous
attira l’attention de Tibalte : les grilles de l’arène s’ouvraient. Il vit des
soldats lourdement armés en sortir et les encercler de la même manière que
lorsque Calliandra avait refusé le combat initial. Ils étaient condamnés. Tout
s’arrêtait là.
Face aux Romains qui demeuraient immobiles et menaçants, les fauves
devinrent nerveux. Les lionnes restaient en retrait derrière Némée, mais leur
impatience était palpable. Le lion poussa un rugissement qui fendit l’air de
sa puissance et dont l’écho envahit le Colisée. Les soldats tremblèrent,
l’animal était impressionnant quand on ne savait pas lire en lui ni le
comprendre. Le lion se posta devant les deux gladiateurs, crocs visibles et
défia les hommes de l’empereur du regard. De toute évidence, il avait choisi
son camp et paraissait vouloir défendre Calliandra. Domitien se tourna vers
Rufus et l’interrogea du regard. Mais quels pouvoirs détenait réellement
cette femme ? Les rumeurs étaient-elles vraies ? L’empereur ne souhaitait
pas envoyer ses soldats vers une mort certaine, mais il ne pouvait pas non
plus leur demander de se replier une nouvelle fois. L’honneur de Rome était
en jeu. Il était hors de question de plier devant des esclaves. Seule la foule
pourrait le tirer d’affaire. Il suffirait qu’elle supplie, qu’elle implore pour la
vie des gladiateurs et lui, Domitien, le magnanime, saurait répondre, de
manière clémente, à leurs supplications. Il obtiendrait alors les bonnes grâces de la plèbe et ne verrait pas son image ternie. Mais les citoyens de
Rome restaient silencieux, abasourdis et Calliandra s’éteignait à petit feu.
Les soldats attendaient les ordres en s’efforçant de rester immobiles.
Leurs efforts furent vains. Némée bondit sur un des soldats, le renversa et
planta ses crocs dans son visage, étouffant ses cris. Un craquement sinistre
retentit, le lion releva la tête, gueule ouverte, les crocs ensanglantés, le
regard sombre. L’homme était mort. Les lionnes réagirent immédiatement
et imitèrent Némée en se précipitant sur les soldats qui s’éparpillèrent. La
foule sortit de sa torpeur et s’anima de nouveau. Domitien ne pouvait rien
faire, les lions refusaient de rejoindre la galerie, les dresseurs avaient essayé
de les rappeler, mais ils n’étaient plus sous leur emprise. Le lion refusait de
s’éloigner de Calliandra et veillait à ce que personne ne s’approche d’elle
en repoussant ceux qui tentaient un assaut. Tibalte dut engager le combat
contre un des soldats qui l’attira un peu plus loin. L’idée de quitter
Calliandra lui était insupportable, il craignait toujours de voir Némée
retrouver son instinct animal et se jeter sauvagement sur sa proie, mais il
n’avait pas le choix. Il ne pouvait pas tomber maintenant. Il fallait sortir
Calliandra de cette arène, il fallait absolument qu’il la sauve. Les soldats
romains étaient de bons combattants, mais ils n’avaient pas l’entraînement
spécifique des gladiateurs. Le Celte n’avait aucun doute quant à l’issue de
ce combat. Il en sortirait vainqueur. Mais que se passerait-il ensuite ?
L’empereur leur accorderait-il la vie sauve ? Rien n’était moins sûr à cet
instant.
Tandis que les hommes présents dans l’arène défendaient leur vie face
aux lionnes affamées, Némée, qui avait fait fuir les soldats, même les plus
vaillants, vint s’allonger à côté de sa protégée. Il la flaira quelques secondes
et posa son mufle dans son cou comme pour la faire réagir, l’encourager à
tourner la tête vers lui. Calliandra fut réceptive à son approche et, malgré la
douleur que le moindre mouvement provoquait chez elle, elle parvint à
relever son buste en s’appuyant sur ses mains. Le lion glissa alors sa tête sous sa poitrine et l’aida à monter sur son dos. La gladiatrice passa une
jambe de l’autre côté du flanc de l’animal avant de se laisser retomber le
long de ses vertèbres thoraciques. Elle enroula ses bras autour de sa crinière
et s’abandonna dans un état de semi-conscience. L’empereur n’avait rien
manqué de ce spectacle, figé dans une stupeur qui l’empêchait de retrouver
l’usage de la parole. Il n’était d’ailleurs pas le seul à ne plus savoir si tout
cela était réel ou si les Dieux se moquaient des mortels en leur imposant de
telles visions. Rufus semblait abasourdi, les yeux écarquillés, il essayait tant
bien que mal de bredouiller quelque chose qui demeurait incompréhensible.
Les citoyens romains criaient toujours, s’exhortant les uns les autres à
regarder en direction du lion et de la gladiatrice. Tous les yeux de Rome
étaient dirigés vers eux, vers ce duo improbable que rien ne pouvait
expliquer, rationaliser. Tibalte appela Calliandra lorsqu’il vit Némée
s’éloigner avec elle et faillit perdre l’équilibre face au soldat qui le défiait.
Cette mascarade avait bien trop duré, le Celte fonça sur lui et l’assomma
d’un seul coup de poing en plein visage. Il le regarda tituber puis acheva
son geste d’un coup d’épée au niveau de la clavicule, là où l’armure du
soldat révélait une faille en ne protégeant pas intégralement le buste.
L’homme s’effondra et Tibalte courut en direction du lion en évitant les
autres soldats qui tentaient de l’arrêter. Postés devant les grilles, les
hommes de l’empereur firent barrage en se regroupant afin d’empêcher
Némée de quitter l’arène. Certains étaient parvenus à se munir de lances et
attendaient l’ordre de frapper le fauve. Les lionnes rugirent devant cet
attroupement, mais n’attaquèrent pas. Alors que tout semblait perdu pour
les deux gladiateurs, la foule se mit à scander en chœur :
— La vie ! La vie ! La vie !
Elle s’époumonait pour Calliandra et Tibalte, mais hurlait également pour
Némée. Domitien esquissa un sourire de soulagement et Rufus sembla sortir
d’un mauvais rêve. Il secoua la tête, incrédule, et attendit les ordres de
l’empereur qui avait écarté les bras pour faire taire les citoyens. Lorsque Calliandra avait refusé de se battre, ce dernier voulait réellement la voir se
faire dévorer par les fauves pour son insolence et sa désobéissance. Mais
lorsqu’elle avait pris la parole et les armes, qu’un feu ardent s’était emparé
d’elle, Domitien avait commencé à nourrir une certaine admiration pour
cette jeune femme qui n’avait peur de rien. Vinrent alors le lion et son
allégeance. Dès cet instant, l’empereur avait éprouvé bien plus que de
l’admiration pour Calliandra, un sentiment mystique qui le déstabilisa. Il
avait commencé à croire que la légende disait vrai, qu’elle n’était pas
qu’une simple mortelle, mais l’instrument des Dieux pour montrer aux
Hommes leur toute-puissance. Ainsi, il y avait vu un signe en l’honneur de
son règne : lui, Domitien, pour les premiers jeux en son nom, avait pu
assister à un spectacle présenté par les Dieux. Il ne vit plus deux esclaves
désobéissants, mais l’opportunité d’asseoir son pouvoir et de gagner le cœur
des citoyens.
— Peuple de Rome, commença-t-il en accentuant sur les deux premiers
mots, votre empereur est magnanime. J’ai entendu ton souhait et mon cœur
est grand. Ma clémence également.
Il marqua une pause pour juger l’effet de ses paroles sur la foule qui
frémissait d’impatience, suspendue aux lèvres de l’empereur. Le ton
employé était celui d’un père envers son fils, ferme, mais doux à la fois.
Domitien était, sans conteste, un orateur. Il savait envoûter son auditoire.
— J’accorde la vie aux combattants qui nous ont offert un spectacle
grandiose. Que le lion parte avec eux ! Il n’est plus d’aucune utilité. À
présent, faites entrer les prochains gladiateurs, que les jeux continuent !
Domitien regagna son siège sous les acclamations de la foule qui saluait
sa grande mansuétude. En quelques mots, l’empereur venait de séduire
Rome et ses habitants. Le sénateur Rufus retrouva enfin sa contenance. Il
était déçu de savoir le Celte encore en vie, mais il ne pouvait s’empêcher de
ressentir un grand soulagement pour Calliandra. Ce qu’il ignorait en
revanche, c’était que son précieux rubis ne respirait presque plus. Personne ne semblait avoir pris conscience de l’ampleur de la blessure de la
gladiatrice. Personne, sauf Tibalte et Martial qui s’étaient empressés de
quitter les gradins pour rejoindre la galerie souterraine suite à l’annonce de
Domitien.
Les soldats postés devant les grilles s’écartèrent, visiblement soulagés de
ne pas avoir à affronter les fauves et, Némée, d’un pas confiant et
majestueux, s’avança vers le couloir puis disparut. Les lionnes durent se
plier aux exigences des dresseurs et furent conduites dans leur cage sous la
menace de lances, de fouets et de lourds filets. Elles rugirent, mais
obtempérèrent.
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