Calliandra 02 Le messager de Vulcain

Amandine Clemente · Chapitre 5 sur 13

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Calliandra 02 Le messager de Vulcain

III. Deux ans après la naissance de Calliandra

III. Deux ans après la naissance de

Calliandra

 

Rencontre avec la sibylle

 

Tullia observait avec mépris l’enfant se mouvoir dans le péristyle sous les

yeux attendris de Pothélée qui la couvait comme une louve. Deux ans déjà

que le fils de Martial avait disparu. Il fallait se rendre à l’évidence, il ne

reviendrait pas chercher sa progéniture et Tullia le comprenait parfaitement.

Cette enfant ne méritait pas de vivre, elle n’aurait jamais dû voir la lumière

du jour. Rome abritait une créature monstrueuse et Tullia pensait être la

seule dans cette demeure à le comprendre. Martial, son époux, n’était plus

le même depuis la naissance de cette petite. Les caprices de sa femme

n’étaient plus aussi rapidement assouvis qu’auparavant, il ne pliait plus

devant ses larmes ou ses menaces, au contraire, il fuyait les disputes et

s’affichait souriant partout où il se rendait.Tullia n’avait plus l’emprise

qu’elle avait jadis sur lui. Calliandra semblait occuper toutes ses pensées.

La maîtresse de maison craignait également de voir Martial et son esclave,

Pothélée, partager une trop tendre complicité. Depuis que cette nourrice

jouait le rôle de mère pour l’immonde créature, Martial passait beaucoup de

temps avec elle.

L’enfant était sortie à l’aube et ne cessait d’arpenter chaque pièce de la

villa en courant à vive allure. Les esclaves s’extasiaient devant les capacités

physiques de Calliandra qui était bien plus agile que les enfants de son âge.

L’évidence ne pouvait être niée, elle possédait des dons naturels qui

exaspéraient Tullia et qui la confortaient dans son dégoût. Sa chevelure

couleur de flamme abondait en mèches subtilement ondulées, recouvrait son dos et descendait jusqu’à ses reins. Une longueur déroutante, un

tourbillon de feu et de sang qui émerveillait Pothélée. Ses yeux brillaient

d’un éclat vert à la pureté incomparable et sa peau se dorait délicatement

dès les premiers rayons du soleil. De son apparence à sa gestuelle, de sa

beauté inquiétante à son langage très développé, tout chez

Calliandrainterrogeait.Ce qui faisait la fierté de Martial et de sa mère

adoptive n’était que source d’inquiétude et de méfiance pour Tullia. Depuis

sa naissance, l’enfant vivait cachée, protégée par les murs du ludus,

entourée de l’affection bienveillante de son grand-père et de Pothélée, mais

la rumeur commençait à se propager dans les artères de Rome, des

murmures qui s’élevaient doucement, encouragés par les marchands ou

hommes politiques ayant séjourné à la villa pour vendre ou acheter les

services d’un des gladiateurs de Martial. On entendait alors dans les rues de

la cité parler d’une petite fille que Pluton lui-même aurait engendrée

puisqu’elle portait la marque physique de cette engeance : des cheveux

couleur de sang. Une singularité qui ne manquait pas d’éveiller la curiosité,

le mépris ou la peur. Pour le moment, aucune personne extérieure au ludus

n’était parvenue à voir Calliandra. Ceux qui se vantaient d’avoir rencontré

la fille de Pluton n’avaient, en réalité, aperçu qu’une ombre furtive dans les

couloirs, toujours suivie de celle de Pothélée. Martial recevait de moins en

moins à la villa, préférant éloigner les curieux, et n’hésitait pas à rejoindre

le cœur de la ville pour mener ses affaires.

Calliandra avait cessé sa course folle dans le jardin pour jouer avec l’eau

qui jaillissait de la fontaine centrale. Elle y plongeait ses petites mains en

riant aux éclats et Pothélée savourait son innocence. Les beaux jours étaient

arrivés, le temps se faisait agréable et le ciel clément.

— Regarde ! Regarde ! criait Calliandra pour attirer l’attention de sa

mère.

Elle essayait d’attraper les gouttes qui voletaient lorsque Tullia

s’approcha d’elle et la bouscula sans ménagement. L’enfant tomba, mais se releva immédiatement et n’exprima aucune colère. Elle avait appris à vivre

avec la méchanceté gratuite de la maîtresse de maison et elle avait déjà

compris qu’il ne fallait surtout pas que Pothélée intervienne pour la

défendre. Les représailles pouvaient être terribles. Calliandra ne répondait

pas, ne se rebellait pas, mais elle n’oubliait rien. Personne ne pouvait

imaginer ce qui se déroulait dans son esprit dans ces moments-là ni la

finesse de la réflexion qui était la sienne pour un si jeune âge. Seule sa mère

semblait avoir conscience de l’incroyable vivacité d’esprit de sa fille et de

son intelligence hors du commun.

— Tu déranges l’entraînement des gladiateurs en courant partout !

s’exclama Tullia, visiblement déçue de la docilité de la petite fille. Toi,

ramène donc ce monstre dans sa cellule et veille à ne plus me mettre en

colère ! ajouta-t-elle en s’adressant à Pothélée qui exécuta les ordres donnés

sans un mot.

Pothélée prit sa fille par la main et commençait à s’éloigner rapidement

lorsque Tullia, ayant changé d’avis, lui ordonna de s’arrêter.

— Oui maîtresse, que puis-je faire pour vous ? demanda l’esclave en

courbant l’échine.

— Calliandra devient de plus en plus insolente. Mon époux est trop

souvent absent pour s’en rendre compte. Je dois donc veiller toute seule à

son éducation. Il est temps de lui faire comprendre qu’elle doit se montrer

beaucoup plus obéissante. Elle ne fera jamais une bonne esclave si elle

continue ainsi !

Sur ces mots, Tullia empoigna l’enfant et la jeta, sans ménagement, dans

le bassin de la fontaine. Pothélée s’avança, mais une main ferme de sa

maîtresse l’empêcha de faire un pas de plus.

— Madame, je vous en prie, implora Pothélée.

— Si tu bouges, ce sera le fouet, la prévint Tullia.

Calliandra agitait ses bras dans tous les sens pour tenter de garder la tête

hors de l’eau. Elle parvenait à remonter à la surface, mais cet exploit ne durait qu’une seconde et elle disparaissait aussitôt en laissant échapper de

sa bouche des bulles d’air. Le spectacle amusait Tullia, mais demeurait

intolérable pour Pothélée qui écarta la main de sa maîtresse malgré les

menaces et se précipita vers le bassin. Tullia saisit l’avant-bras de son

esclave et la jeta au sol de toutes ses forces. Elle se pencha sur Pothélée et

la gifla à plusieurs reprises avant d’empoigner ses cheveux et de la traîner

sur plusieurs mètres. La femme de Martial était encore jeune et vigoureuse.

La cruauté qui animait son cœur la rendait particulièrement forte et lui tenir

tête n’était pas chose aisée. Alors que Pothélée pensait que tout espoir était

perdu pour sa fille, elle découvrit avec stupeur Calliandra s’accrocher à la

stola de Tullia pour l’empêcher de la frapper une nouvelle fois.

— Lâche-la, serpent, déclara l’enfant avec une voix qui ne lui appartenait

pas, une voix grave et menaçante qui ne pouvait pas émaner d’un être si

chétif.

Tullia lâcha prise et recula, visiblement stupéfaite et apeurée. De

véritables flammes dansaient dans les yeux de l’enfant, des flammes

incendiaires. Son regard n’était plus le même, son visage avait changé.

Durant quelques instants, Calliandra avait pris les traits d’une femme à

l’apparence inquiétante. Elle n’était plus humaine. L’eau ruisselait sur sa

peau, elle tenait dans sa main un petit couteau à la lame aiguisée. Un

étrange sourire vint déformer ses lèvres.

— Où as-tu trouvé cette arme ? parvint à articuler Tullia sur un ton qui

trahissait son inquiétude. Sais-tu quel sort est réservé aux esclaves qui

tentent de s’en prendre à leurs maîtres ?

— Elle était dans la fontaine, répondit cette même voix grave qui

résonnait en échos et faisait trembler la poitrine de l’enfant. Un présent des

Dieux pour assouvir une vengeance à laquelle tu ne pourras pas fuir.

Tullia porta une main à son cœur et manqua de défaillir. Il émanait de

Calliandra une force invisible, mais présente qui soulignait chacun de ses

mots. Ce n’était pas une menace, c’était une promesse.

— Ma fille, retiens ta langue, supplia Pothélée, à genoux.

Calliandra ne posa pas les yeux sur sa mère. Elle refusait de détourner la

tête comme si le regard qu’elle jetait à Tullia avait le pouvoir de l’embraser

sur place.

— Je te ferai clouer sur une croix, hurla la femme de Martial en

s’approchant de l’enfant, la main levée.

— Tu seras morte bien avant d’en avoir l’occasion.

Sur ces mots, le corps de Calliandra se souleva délicatement, ses pieds

quittèrent le sol et elle parut flotter dans les airs. Les deux femmes ne

purent retenir un cri. Pothélée cacha son visage entre ses mains. Le ciel se

noircit et un véritable déluge s’abattit sur la villa romaine. Le vent se mit à

souffler, balayant le sable et la poussière dans un rugissement bestial. Cette

tempête soudaine cessa brutalement. Les nuages se dispersèrent aussi vite

qu’ils s’étaient amoncelés et le calme revint. Calliandra n’était plus

suspendue dans les airs, mais son regard se consumait des mêmes flammes,

promesse d’une vengeance impitoyable.

— Tu…n’es…pas…humaine, bredouilla Tullia.

— Non, je ne le suis pas, siffla la voix avant de quitter le corps de

l’enfant dans un souffle que les deux femmes sentirent sur leur peau.

Calliandra s’écroula sur le sol, inconsciente. Pothélée ne perdit pas une

seconde, elle se précipita vers le petit corps inerte, le prit dans ses bras et

courut rejoindre sa cellule qu’elle verrouilla en tremblant de tous ses

membres. Mère et fille restèrent ainsi murées dans la peur et

l’incompréhension toute la journée durant. Calliandra n’avait pas tardé à

reprendre ses esprits, mais sa mémoire n’avait rien retenu des événements à

partir du moment où Tullia avait tenté de la noyer dans la fontaine centrale

du péristyle. Elle était incapable d’expliquer comment elle avait pu s’en

sortir ni comment ce couteau s’était glissé entre ses doigts. Tullia n’avait

même pas essayé de les retrouver, elle devait attendre patiemment le retour

de son époux pour lui signifier qu’elle avait raison et que l’enfant devait être sacrifiée aux Dieux pour apaiser leur courroux avant que ce ludus ne

sombre dans le chaos et la folie. Pothélée était persuadée qu’une fois mis au

courant de ce qu’elles venaient de voir, Martial ne pourrait plus faire

autrement que de se rendre à l’évidence : Calliandra était maudite.

La nuit était tombée sur le ludus lorsque Martial vint rejoindre les

quartiers de Pothélée. Il lui expliqua qu’il avait attendu que le sommeil

enveloppe Tullia avant de descendre. Il voulait pouvoir discuter

sereinement. Son épouse lui avait raconté les événements en tremblant de

rage et d’indignation, mais elle avait omis de préciser que tout était arrivé

par sa faute et qu’elle avait tenté de noyer l’enfant en la jetant dans la

fontaine. Pothélée rétablit donc la vérité et ajouta qu’elle ne savait pas

comment Calliandra avait pu sortir de l’eau, un couteau à la main.

— Elle n’a pas volé cette arme dans les cuisines, vous devez me croire,

supplia Pothélée. Calliandra est inoffensive.

— Elle a pourtant menacé Tullia, rectifia Martial.

— Votre femme l’a menacée ! Elle lui a dit qu’elle la clouerait sur une

croix. C’est votre petite-fille, votre propre sang, vous ne pouvez pas la

renier sur les dires d’une femme qui la déteste depuis sa naissance.

— Il s’agit de ma femme, répondit calmement Martial.

Le souffle court, Pothélée lui tourna le dos. Elle savait que son maître

était un homme bon, qu’il ne ressemblait pas aux autres romains dont le

pouvoir avait asséché le cœur. Pourtant, elle craignait pour la vie de l’enfant

qu’elle avait élevée avec amour et dévouement.

— Ce n’était pas elle, murmura-t-elle. Ce n’était pas la voix de ma fille.

Vous devez me croire.

Martial sentit son cœur se serrer dans sa poitrine. Il n’aimait pas voir

Pothélée souffrir. Les sentiments qu’il éprouvait pour elle dépassaient

largement la relation qui liait un maître à son esclave. Depuis le premier

jour, Pothélée avait éveillé en lui du désir et de l’affection. Une tendresse

particulière qu’il n’avait plus ressentie depuis la mort de sa première épouse et qu’il ne ressentait pas pour Tullia. Il faisait bonne figure et tentait de

sauver les apparences, mais son second mariage était un échec. Martial

soupira, hésita quelques secondes et se décida enfin à prendre la main de

Pothélée dans la sienne. Il posa son front sur le sien avant de relever son

visage pour planter ses yeux dans les siens.

— Je te crois. Tu sais bien que ma confiance t’appartient. Tullia n’est pas

une femme cruelle, il faut la comprendre. Elle aimait beaucoup mon fils.

Elle s’est rangée de son côté. Je ne pense pas qu’elle aurait laissé Calliandra

se noyer, elle sait très bien que c’est une chose que je n’accepterais pas et

que les représailles seraient terribles.

— Elle a seulement voulu me torturer, répondit sèchement Pothélée. Elle

se doute de quelque chose.

— Elle ne se doute de rien. Nous avons toujours été très discrets.

Sur ces mots, Martial embrassa Pothélée avec une ardeur qu’il ne

réservait qu’à cette femme si douce et bienveillante qu’il ne pouvait pas

posséder entièrement, mais qui était tout ce qu’il désirait. Elle accueillit son

baiser en enroulant ses bras autour de son cou. Elle pressa son corps contre

le sien, en quête d’une chaleur réconfortante qui saurait apaiser les craintes

qui ravageaient sa poitrine. L’instant était sublime, pur et sincère. Il

n’appartenait qu’à eux. Loin des regards, des langues meurtrières, des

mensonges. Loin de tout. Dans le coin de la pièce, quelqu’un remua.

Martial s’écarta vivement. Blottie sous sa couverture, Calliandra semblait

vivre des rêves animés. Le laniste sourit, il n’avait pas vu qu’elle était

allongée sur la couchette de Pothélée. Il s’approcha doucement pour ne pas

la réveiller et l’observa longuement. Elle était si belle, si attendrissante.

— Je connais une personne qui pourrait nous expliquer les récents

événements, murmura Martial. Lorsque Calliandra est née, j’ai tout de suite

su qu’elle n’était pas une enfant ordinaire. Puis la rumeur a commencé à

enfler et nombreux sont ceux qui l’ont assimilée à la fille de Pluton. Je ne suis pas d’accord évidemment, je connais ses origines. Pourtant, il faut bien

admettre qu’elle est différente.

— Vous la pensez maudite ? Envoyée par les Dieux pour punir votre

lignée ?

— Non. Calliandra n’est pas une punition des Dieux. Elle est le cadeau

qu’ils m’ont envoyé. Elle n’est pas maudite, elle est exceptionnelle. C’est

cela que les autres ne comprennent pas.

Pothélée sourit. Elle aimait entendre ces mots. Une certaine fierté

emplissait alors sa poitrine. Malgré la vérité, Calliandra était et serait

éternellement sa fille.

— Qui est cette personne ? finit-elle par demander, poussée par la

curiosité.

— Pythisis, la sibylle.

Pothélée blêmit brutalement et posa sa main sur ses lèvres pour étouffer

un cri d’indignation.

— Ne t’offusque pas, la rassura Martial. Je sais qu’elle a mauvaise

réputation et que les Hommes la craignent, mais nous sommes assez bien

placés pour connaître la valeur d’une rumeur.

— Cette femme n’est rien de plus qu’une sorcière !

— Non, elle est une prêtresse. Elle manie l’art de la divination et ses

oracles s’accomplissent toujours. C’est pour cette raison qu’elle inquiète et

qu’elle fait peur.

— Elle habite dans les bas-fonds de la cité, le quartier le plus mal famé

de Rome et vous aimeriez vous rendre là-bas ? Vos idées folles pourraient

bien traîner tout ce ludus dans la fange. Imaginez les ragots qui animeront

les langues si quelqu’un venait à vous croiser dans les entrailles pourries de

Suburre pour rendre visite à une sorcière que tout le monde considère

comme une illuminée.

— Nous nous rendrons chez elle demain, lorsque la nuit sera tombée.

Deux gladiateurs nous accompagneront, ils sauront tenir leur langue, répondit Martial sur un ton qui ne laissait pas de place à la négociation.

— Nous ?

— Oui, toi, moi et Calliandra.

— Vous n’y pensez pas ? Conduire Calliandra dans un tel endroit ?

— La discussion est close Pothélée. Nous irons demain.

Martial quitta la cellule après avoir déposé un baiser sur le front de

l’enfant qui dormait profondément. Il était temps de savoir la vérité à son

sujet. Le laniste était prêt à tout pour faire taire les rumeurs, même à salir sa

propre réputation.

Tullia n’approuvait pas les projets de son époux, mais ne put rien faire

pour le dissuader de partir à la nuit tombée. Elle le regarda donc quitter le

ludus, accompagné de deux hommes, de Pothélée et de Calliandra. La

présence de l’esclave à ses côtés attisa sa colère, elle se sentait humiliée,

bafouée sous son propre toit. Il n’était pas rare de voir des maris entretenir

des maîtresses, mais une esclave ! Comment était-ce possible ? Qu’est-ce

que cette femme pouvait bien avoir à lui offrir ? Martial se pensait discret,

mais il n’en était rien. Tullia connaissait bien les hommes et leurs

mensonges. Elle savait aussi que Martial n’agissait pas simplement pour le

plaisir de la chair. Leur relation était plus profonde. Plus vraie. Tullia était

jalouse. Pourtant, elle n’aimait pas follement son époux. Elle se demandait

seulement comment une simple esclave avait pu réussir là où elle avait

échoué malgré sa jeunesse et sa beauté. Elle regrettait parfois de ne pas être

celle que Martial désirait. Ils auraient peut-être pu connaître une autre vie à

deux, mais le destin en avait décidé autrement. Lorsque les grilles du ludus

se fermèrent, elle regagna sa chambre en chassant les sombres pensées qui

embrumaient son esprit.

Il régnait un chaos sans nom dans le quartier de Suburre. Les rues étaient

encore plus animées le soir que la journée. Les hommes se rendaient dans

les tavernes pour jouer aux dés et boire du vin. Les lupanars ouvraient leur

porte et attendaient patiemment les premiers clients ivres à la recherche de chaleur humaine. Martial pressa le pas et encouragea Pothélée à l’imiter. Ils

devaient faire vite, ne pas s’attarder. Les gladiateurs qui les accompagnaient

n’avaient pas prononcé un seul mot depuis leur départ. Ils avaient reçu un

ordre et l’exécutaient sans chercher à en connaître les raisons. Tous les

gladiateurs du ludus faisaient preuve d’une grande loyauté envers leur

maître. Ils connaissaient sa bienveillance et le respectaient pour cela.

Martial avait gagné la confiance de ses combattants sans difficulté, il lui

suffisait de rester lui-même pour cela. Bien des lanistes n’approuvaient pas

sa clémence et son bon caractère, mais Martial n’avait jamais appliqué leurs

méthodes : fouet, punition, violence, chaînes. Toutes ces choses lui

paraissaient cruelles et inutiles. Il ne considérait pas les esclaves comme des

bêtes ou des animaux à apprivoiser, mais bien comme des êtres humains

nés, malheureusement pour eux, du mauvais côté.

La chaumière de Pythisis se découpait dans l’obscurité, au bout de la

ruelle. Les deux gladiateurs se postèrent devant l’entrée et Martial tapa à la

porte. Ils attendirent un long moment puis la porte s’entrouvrit. La sibylle

glissa un œil dans l’entrebâillement, observa tour à tour les hommes armés,

Martial, Pothélée puis son regard se figea sur l’enfant qu’elle tenait par la

main et qui la dévisageait avec curiosité. La porte s’ouvrit et Pythisis les

invita à entrer sans quitter des yeux Calliandra, un étrange sourire aux

lèvres. Elle s’effaça pour les laisser passer et les conduisit au centre de la

pièce où une couchette leur permettrait de s’asseoir. Les hommes de Martial

étaient restés à l’extérieur et surveillaient les alentours afin de s’assurer

qu’aucune visite impromptue ne viendrait déranger les affaires de leur

maître. Pothélée se sentait très mal à l’aise dans ce logis exigu et

l’apparence physique de la sibylle ne parvenait pas à apaiser ses craintes.

Grande et élancée, la femme avait de quoi séduire plus d’un homme, mais

son visage demeurait une énigme. Il effrayait autant qu’il subjuguait.

Maintenir son regard relevait de l’impossible et Pothélée préféra focaliser

son attention sur ce qui les entourait. Elle serra Calliandra contre elle et lui intima l’ordre de ne pas bouger. Martial voulut prendre la parole, mais

Pythisis ne lui en laissa pas l’occasion et commença :

— Ainsi donc, la rumeur est vraie. Il existe bien, à Rome, une enfant

envoyée par les Dieux pour punir les Hommes.

— Nous avons besoin de vous, expliqua Martial avant de lui raconter les

événements de la veille d’une traite afin de ne pas perdre courage.

Lorsqu’il acheva son récit, un lourd silence envahit la pièce. Calliandra

parvint à quitter les bras de sa mère et se dirigea naturellement vers la

prêtresse qui s’agenouilla pour être à la hauteur de l’enfant. Calliandra posa

sa main sur les yeux de Pythisis qui se laissa faire. Une brise légère

parcourut la pièce et fit danser la chevelure rouge de l’enfant. Pythisis sentit

une étrange chaleur pénétrer son corps et embrumer son esprit. Des images

jaillirent dans sa tête, elles se superposèrent de manière chaotique,

imprimant des visages, des paroles, des souvenirs qui n’étaient évidemment

pas les siens. Tullia se figea dans un sourire venimeux. Un homme aussi

apparut, un homme qui semblait appartenir à une classe sociale enviable,

brun, un visage froid, un sourire carnassier. Les cris d’une foule

l’entouraient. Puis ce fut le tour d’une jeune femme de faire son apparition.

Elle était vêtue comme ces combattants que l’on jette dans l’arène pour

divertir la plèbe. Ses longs cheveux rougeoyants flottaient sur ses épaules.

Elle regardait le sable sous ses pieds en tremblant de rage puis tomba à

genoux. Le visage de Martial vint couvrir cette vision, il enlaçait une

femme aux cheveux noirs, Pothélée. La dernière image fut celle d’un jeune

gladiateur à l’allure solide, au regard d’acier. Il appelait Calliandra.

L’enfant retira sa main et s’écarta de Pythisis en lui souriant. La prêtresse

lui rendit son sourire, mais Martial comprit qu’elle avait vu quelque chose,

qu’elle connaissait la vérité. Son visage s’était illuminé et le feu qui brûlait

dans ses yeux était devenu un brasier ardent.

— Qu’avez-vous vu ? demanda-t-il fébrilement.

— Les oracles et les divinations ne sont pas toujours évidents à

interpréter. Ils surgissent et s’emmêlent aisément dans l’esprit qu’ils

viennent habiter. Cette enfant est unique. Un grand destin l’attend. De

grands malheurs aussi. Elle devra les affronter et les surmonter. Gardez-la à

vos côtés, protégez-la. Un jour viendra où elle vous montrera la voie à

suivre. Il vous suffit de lui faire confiance.

— Quel genre de voie sera la sienne ?

— Ce n’est pas pour rien si les Dieux l’ont fait naître au sein d’un ludus

bien avant le terme. Son chemin est tracé.

— Cela n’explique pas ce qui s’est passé hier.

— Calliandra accomplira bien d’autres miracles encore. Ceux qui la

nomment la fille de Pluton ne sont pas loin de la vérité. Ils se trompent

seulement de Dieu. Calliandra n’est pas une mortelle, mais une demi-

déesse. La chevelure couleur de feu ne peut être que la marque de

l’engeance de Vulcain. Les temples qui lui sont dédiés se situent à

l’extérieur de la cité romaine, car les Hommes le craignent. Le lion lui est

sacrifié parce qu’il représente la force et sa crinière les flammes. Calliandra

n’est pas votre petite-fille.

Pothélée poussa un cri horrifié et plaqua ses mains sur les oreilles de

Calliandra. Elle prit sa fille dans ses bras, se leva et exigea de partir au plus

vite de cet endroit. Elle accusa Pythisis de ne proférer qu’un tissu de

mensonges, hurla et se débattit lorsque Martial voulut la retenir.

— Vous entendez ce qu’elle ose vous dire ? Comme si vos Dieux

descendaient du ciel pour s’accoupler avec des mortelles ! Je n’ai jamais

entendu de telles sottises, cria Pothélée. Calliandra est de votre sang, vous

ne pouvez pas la rejeter !

— Calme-toi Pothélée, ordonna Martial.

— Vous la croyez ? Vous croyez cette femme que tout Rome considère

comme une folle ?

Martial tenta d’apaiser Pothélée, mais les mots lui manquaient. Les

révélations qu’il venait d’apprendre résonnaient encore dans sa tête comme

une mélodie lancinante et particulièrement douloureuse. Tout semblait

concorder, mais fallait-il être à ce point esclave des croyances ? Calliandra

n’était certes pas une enfant ordinaire, mais pouvait-elle vraiment être la

fille de Vulcain ? Deux ans déjà que cette enfant faisait sa fierté, qu’il

l’aimait d’un amour incommensurable et ce soir, tout menaçait de s’écrouler

autour de lui.

— Je comprends votre colère, dit Pythisis en s’adressant à Pothélée et

Martial. La vérité possède toujours son lot de douleurs et

d’incompréhensions. Vous oublierez mes prédictions dans les mois à venir

et tout redeviendra comme avant. Mais sachez qu’un jour viendra où vous

aurez besoin de moi. Ce jour-là, je vous attendrai et je vous aiderai. Partez

maintenant. Gardez tous ces événements secrets. Tenez votre langue, mais

n’oubliez pas ceci : les Dieux vous ont fait confiance. Restez auprès de

Calliandra. Elle est destinée à changer l’avenir de Rome.

De retour au ludus, Pothélée se mura dans un mutisme absolu. Les

prédictions de Pythisis se perdirent dans ce silence et Martial dut rester seul

face à ses questions, ses doutes et sa souffrance. Il ne répondit pas aux

interrogations de Tullia, préféra les mensonges à la vérité et affirma que

l’enfant était tout à fait normale. Un coup de vent avait sûrement été à

l’origine de ce qu’elle avait pris pour des facultés extraordinaires.

Calliandra ne possédait aucun pouvoir, elle demeurait une petite fille

comme les autres. Sa chevelure rousse était plus prononcée, il n’y avait pas

de quoi en faire tout un drame. Il lui fallut du temps, mais Martial finit par

oublier les prédictions de Pythisis et se conforta dans l’idée que Calliandra

était sa petite-fille, que son sang coulait dans ses veines. Il l’avait aimée dès

le premier regard, il aurait fallu plus que de simples paroles pour défaire les

liens qui les unissaient. Cet amour avait eu raison de tout et bien des années plus tard, il demeurait intact et indestructible. Les Dieux l’avaient sûrement

ainsi décidé.

 

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