Calliandra 02 Le messager de Vulcain

Amandine Clemente · Chapitre 6 sur 13

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Calliandra 02 Le messager de Vulcain

IV. Le phénix

 

Tibalte…

 

Le récit de mon maître me laissa songeur. Comment avait-il pu garder

enfoui en lui un tel secret ? Si je ne partageais pas les croyances romaines,

il fallait bien admettre que tout semblait aller dans le sens des prédictions de

cette femme. Calliandra se révélait être une gladiatrice particulièrement

douée face à des hommes qui donnaient pourtant l’impression de la

surpasser en tout. Son apparence était troublante, sa force, son agilité et

maintenant sa capacité à communiquer avec un lion qui avait refusé de la

dévorer. Cet animal sauvage, féroce et indomptable que les Romains

attribuaient à Vulcain. Cela pouvait-il être un simple hasard ? Impossible,il

s’agissait d’un véritable miracle. Rien ne pouvait expliquer le

comportement de Némée, rien sauf les prédictions de Pythisis. Je ne savais

plus quoi penser, mais je n’étais pas le seul. Onéaclus dévisageait Martial,

la bouche à moitié ouverte et Spiculus s’était considérablement raidi.

— Maître, dit doucement Spiculus en se penchant sur la table, loin de

moi l’envie de défier vos Dieux et d’attirer leur colère, mais permettez-moi

tout de même un avis.

— Je t’en prie, répondit Martial.

— Ces choses-là ne peuvent exister, n’est-ce pas ? Vos Dieux ne se

mêlent pas au commun des mortels ?

Martial soupira et passa ses mains sur son visage avant de répondre.

— J’ai beau être romain, je suis finalement aussi perdu que vous. J’ai

tenté d’oublier cet oracle durant des années et voilà qu’aujourd’hui Pythisis

est la seule personne capable de sauver Calliandra. Elle l’avait prédit. Ajoutons à cela qu’un lion la protège et que l’empereur lui-même l’a

épargnée, nous obtenons alors beaucoup d’éléments inexplicables.

Calliandra accomplit tant de choses surprenantes que le concours des Dieux

dans ses exploits ne me semble plus tout à fait improbable.

Révéler tout ce qu’il savait sur Calliandrasemblait être un exercice

douloureux pour Martial. Il l’avait élevée et aimée comme un père,

s’imaginant que son sang coulait dans les veines de l’enfant. Les révélations

de la prêtresse n’avaient rien changé à son comportement, mais elles

avaient fait naître en lui des doutes qui s’insinuaient tel un poison dans tout

son être. Pourtant, Calliandra était née chez lui, dans son ludus, entre ses

murs et il ne croyait pas au hasard. Elle avait donné à son cœur un nouvel

élan, à son existence, une nouvelle raison. Après la mort de sa première

épouse, le bonheur l’avait délaissé. Avec la venue de Calliandra, il revenait

à lui comme un nouvel espoir, une seconde chance. Elle était son joyau, sa

fierté. Martial se confiait à nous sans peur du jugement. Nous en savions

déjà trop pour qu’il puisse continuer à faire semblant et il avait confiance en

nous. Il avait toujours eu beaucoup d’estime pour le doctore, Onéaclus avait

partagé avec le maître des moments particuliers lors de leur voyage et, pour

ma part, l’amour que Calliandra me portait était un gage de loyauté.

Une femme aux courbes voluptueuses, mais à la tenue négligée vint

prendre notre commande. Elle nous dévisagea, étonnée de trouver un

Romain entouré de ses esclaves, assis à la même table que lui. Une fois la

surprise passée, elle nous demanda ce que nous voulions boire et s’éloigna.

Le tableau devait surprendre. Trois gladiateurs, un laniste, des murmures et

des regards effarés. Nous devions avoir l’air de comploter. Onéaclus

ressemblait davantage à un bandit de grand chemin qu’à un gladiateur,

Spiculus ne parvenait pas à se détendre et j’étais si inquiet pour Calliandra

que mon visage devait être aussi blanc que celui d’un mort. La femme

déposa le vin devant nous, jeta un rapide coup d’œil en direction

d’Onéaclus qui lui sourit et repartit prestement.

— Elle est folle de moi, murmura Onéaclus en me donnant un coup de

coude dans les côtes.

— Je pense plutôt qu’elle a peur de toi, rectifiai-je.

— Pourquoi avoir parlé de Pompéi ? nous coupa Spiculus en s’adressant

à Martial. Vous pensez que c’est une punition, un châtiment de Vulcain ?

— Pythisis le pense, répondit-il. Elle est persuadée que Calliandra a été

envoyée sur terre pour accomplir un destin qui changera la face de notre

monde. Les Dieux semblent être en colère contre les Hommes. Nous les

blasphémons, nous jurons, nous ne sommes capables de vivre que dans

l’hypocrisie et la violence. Regarde autour de toi. Nous sommes un peuple

décadent animé par les vices et les trahisons.

— Pardonnez-moi maître, mais j’ai beaucoup de mal à partager ces

croyances. Calliandra est une jeune femme surprenante en effet, mais il est

difficile de concevoir qu’elle est la fille d’un Dieu. C’est une gladiatrice

redoutable, mais elle est née dans votre ludus, elle a longuement observé

vos combattants et cette observation est à l’origine de ses capacités. Les

Dieux n’y sont pas pour grand-chose.

— Elle a dressé un lion, soupira Martial comme si cette simple réflexion

suffisait à contredire Spiculus. D’un seul regard, il s’est soumis à elle. Il l’a

emmenée jusqu’ici et il l’a protégée. Ce n’est pas dans les habitudes des

lions d’épargner les prisonniers.

Spiculus ne trouva rien à répondre. Martial avait raison. Tout Rome avait

assisté à cet événement extraordinaire et ne tarderait pas à affubler

Calliandra d’autres surnoms étranges.

Après avoir bu notre vin, nous décidâmes de revenir sur nos pas afin de

rejoindre la demeure lugubre de Pythisis. J’avais hâte de retrouver

Calliandra et de la savoir saine et sauve. La prêtresse ne m’inspirait pas

confiance, mais Martial croyait en elle et cela me suffisait. Je connaissais

assez la volonté de Calliandra pour savoir qu’elle tenait davantage du

phénix que du moineau et qu’elle allait se battre pour survivre. Pothélée n’était plus là, mais il lui restait encore de bonnes raisons pour ne pas

abandonner. Je pressai le pas en restant vigilant. La menace qui me

préoccupait, et qui préoccupait également mon maître, portait un nom que

je maudissais : Rufus. J’avais la sensation qu’il pouvait surgir devant nous à

tout moment pour prendre sa revanche et traîner mon maître dans la boue

dans l’unique et seul but de s’approprier le rubis de Rome. Depuis le temps

qu’il la convoitait sa précieuse gladiatrice. Il avait dû être extrêmement

déçu de ne pas la voir me mettre à mort comme il l’avait prévu, mais en

même temps soulagé de la savoir encore en vie. Je ne lui donnais pas

beaucoup de temps avant qu’il ne vienne réclamer un nouveau combat et

menacer Martial de le conduire aux fers. Ce qu’il s’était passé à Capoue ne

devait pas refaire surface. Le meurtre du laniste devait rester secret.

Malheureusement, Rufus n’avait que trop bien percé à jour les actions de

Martial et quelque chose me disait que Tullia n’était pas étrangère à un tel

discernement. Cette femme-là était une vipère. Elle devait attendre la mort

de Calliandra comme on attend la pluie après des mois de sécheresse. Je

suspectais Tullia d’avoir un peu trop délié sa langue sans réfléchir aux

conséquences. Ou peut-être avait-elle bien réfléchi justement et que la perte

de son époux lui importait peu ? Toutes ces réflexions n’apaisaient pas mon

impatience. Plus je me posais de questions, plus je craignais pour la vie de

Calliandra. Il y avait bien trop d’intrigues autour d’elle, trop de personnes

qui souhaitaient sa perte d’une manière ou d’une autre. Comment pouvait-

elle avoir envie de se battre dans un monde pareil ? Puis me vinrent à

l’esprit les visages de ceux qui n’étaient là que pour la protéger et l’aimer :

Martial, Onéaclus, Spiculus, Némée et moi. Non, elle n’était pas seule face

aux loups. Nous étions à ses côtés et nous le resterions jusqu’au bout. Rien

ne pouvait me séparer d’elle. Pas même l’emprise et le pouvoir d’un

sénateur romain. Pas même la mort.

Nous n’eûmes pas l’occasion de frapper à la porte. Elle s’ouvrit dès notre

arrivée. Pythisis nous pressa d’entrer et referma derrière nous après avoir jeté un coup d’œil dehors. Elle semblait plus tendue, plus nerveuse. Ses

traits étaient tirés et sa voix plus hésitante.

— Personne ne vous a suivis ? demanda-t-elle en nous poussant vers

l’intérieur.

— Soyez sans crainte, répondit Martial.

Calliandra était toujours allongée sur le dos, les bras le long du corps. Un

pansement blanchâtre recouvrait sa blessure qui semblait ne plus saigner.

Nous fûmes surpris de constater la présence de trois autres personnes qui

s’affairaient autour de la gladiatrice. Une femme, encore jeune malgré la

fatigue apparente qui marquait son visage, rafraîchissait le front de

Calliandra à l’aide d’un tissu qu’elle trempait soigneusement dans une

bassine d’eau. Un vieillard se tenait agenouillé dans un coin et marmonnait

des paroles que j’avais du mal à comprendre en levant parfois les bras au

ciel. Il paraissait implorer les Dieux, mais je ne connaissais pas les prières

qu’il prononçait. Un jeune garçon, qui devait avoir une dizaine d’années,

s’était assis à côté de Calliandraet chantait à son oreille. Il avait une voix

douce et pure qui apaisait les sens. Némée se tenait à l’écart, couché sur son

flanc, la respiration lente et lourde. Je m’approchai pour mieux le voir et

remarquai qu’il était blessé à la patte avant. Du sang encore frais traçait un

chemin écarlate entre l’endroit où il se trouvait et la couche de Calliandra.

Pythisis me somma de m’écarter et s’approcha du lion avec douceur et

déférence. Elle appliqua une espèce de pâte verdâtre sur sa blessure, le

fauve ferma les yeux quelques secondes et poussa un faible rugissement qui

effraya le jeune garçon. La prêtresse le rassura et reprit sa tâche avec plus

de douceur encore en murmurant des mots réconfortants destinés au lion.

Némée obtempéra et laissa tomber sa tête sur le sol en soupirant. Je n’avais

plus l’impression d’avoir un animal sauvage en face de moi. Il avait en lui

une part d’humanité qui me rassurait et me troublait en même temps, il

animait dans mon cœur des sentiments contradictoires. Martial interpella Pythisis en désignant du doigt les personnes étrangères qui n’avaient pas

pris la peine de lever la tête vers nous depuis notre arrivée.

— Qui sont ces gens ? demanda-t-il sèchement.

— Au son de votre voix, mon cher Martial, je peux deviner que vous le

savez. Ils sont mes invités et je vous demande donc de rester courtois et

discret quant à leur présence dans ma demeure.

— Ce sont des chrétiens, murmura Onéaclus en se penchant vers moi.

J’ai déjà eu l’occasion d’entendre leur chant religieux.

Je haussai les épaules et m’avançai vers Calliandra. Le conflit religieux

qui opposait la cité aux chrétiens que les Romains persécutaient n’avait

aucune importance pour moi. Les Hommes trouvaient toujours mille raisons

qu’ils pensaient justes pour nuire à leur prochain. Je pris la main de

Calliandra et la portai à mes lèvres pour déposer un baiser au creux de sa

paume. Je fus soulagé de sentir que sa peau avait retrouvé sa chaleur et que

son teint n’était plus d’une pâleur funeste. La voix de Martial attira mon

attention, il s’adressait à Pythisis avec véhémence et paraissait très méfiant.

— Vous cachez des ennemis de Rome ? Mais quel genre de personne

êtes-vous donc pour salir ainsi votre demeure et risquer de perdre votre

réputation ?

La prêtresse laissa échapper un rire moqueur et s’éloigna du lion pour

planter son regard dans celui de mon maître.

— Vous êtes dans une position qui ne vous permet pas d’émettre le

moindre jugement mon cher. Je vous rappelle que vous avez eu besoin de

mes services pour sauver une femme que tout Rome considère comme une

malédiction. Modérez donc vos propos ! Je vous pensais bien plus tolérant.

— Ces personnes renient nos Dieux !

— Nos Dieux ? Quand va cesser cette folie ? Qu’est-ce que cela peut bien

vous faire si d’autres ne partagent pas vos idées religieuses ?

Le regard de Pythisis s’embrasa et elle pointa son doigt sur le torse de

Martial. Un halo de lumière paraissait émaner de son corps, ses yeux s’étaient assombris, sa voix semblait plus rauque. Onéaclus fit un pas vers

eux et posa délicatement sa main sur l’épaule du laniste en murmurant :

— Maître, je vous en prie. Calliandra est votre priorité.

L’évocation de la gladiatrice apaisa immédiatement Martial. Il soupira et

son regard changea de direction. Il s’approcha de la couche, s’agenouilla et

posa sa main sur le front de Calliandra. Les étrangers quittèrent la pièce

sans nous avoir adressé la parole, la tête baissée. Martial les avait effrayés.

— Va-t-elle se réveiller ? demanda-t-il, la voix hésitante.

— Oui, répondit sèchement Pythisis, visiblement rancunière.

— Pourquoi Némée est-il blessé ? demandai-je.

— Le filtre que Calliandra a ingurgité devait contenir le sang du

messager envoyé parmi les Hommes pour la protéger.

— Un messager ? insista Spiculus, habituellement d’une discrétion à

toute épreuve. Le lion est un messager ?

— Vous avez bien compris, rétorqua la prêtresse. Il vous faudra accepter

certaines choses désormais. Calliandra n’est pas celle que vous pensiez.

Elle n’appartient à votre monde ni au monde des Dieux. Elle devra trouver

sa place et Némée ne doit plus la quitter.

— Je ne peux pas amener ce lion dans mon ludus, s’exclama Martial. Ne

pourriez-vous pas les garder, tous les deux ?Calliandra serait en sécurité

chez vous.

J’aperçus Onéaclus faire un pas en avant, le regard noir, mais je le

devançai et m’exclamai sans réfléchir à ma position d’esclave :

— Vous avez perdu la raison ? Vous abandonneriez Calliandra pour votre

confort personnel ?

— Comment oses-tu esclave ? hurla Martial. Je ne l’abandonne pas, je ne

cherche qu’à la sortir des griffes du sénateur !

Je baissai la tête, conscient d’avoir dépassé les limites de ma condition.

— Elle doit rester auprès de vous, répondit la prêtresse avec douceur afin

d’apaiser les tensions naissantes. Son destin est lié au vôtre. Vous ne la protégerez pas en la laissant ici. Ayez confiance en moi. Je vous ai dit la

vérité la première fois et je continue à le faire aujourd’hui. Retournez dans

votre ludus, que la vie reprenne son cours et que les choses s’accomplissent

selon la volonté des Dieux. Calliandra ne devrait pas tarder à se réveiller. Sa

blessure ne sera plus qu’un lointain souvenir.

— La vérité ne change rien, murmura Martial. Je l’aimerai toujours

comme si elle était de mon sang, mais je ne sais plus si j’ai la force de la

guider vers sa destinée. Qui suis-je pour espérer répondre à l’appel de

Vulcain ?

Pythisis s’approcha de Martial et prit ses mains dans les siennes avant de

répondre :

— Vous êtes Martial Benus, le bienfaiteur d’une enfant condamnée à

mourir par sa propre mère. Vous êtes l’homme qui a gagné son affection et

qui a su la préserver et laver son honneur, sans crainte de vous salir les

mains pour elle.

— Et vous n’êtes pas seul, ajouta Spiculus en posant un genou à terre,

dans un mouvement solennel. J’ai déjà prêté serment au nom de la maison

Benus et je réitère ce serment. Je vous aiderai et vous serai fidèle dans cette

tâche. Ma loyauté vous est acquise.

Onéaclus l’imita et je rejoignis mes frères d’armes. La pièce était peu

éclairée, mais je vis le visage de Martial retrouver toute sa détermination

devant tant de dévouement et Pythisis esquissa un sourire satisfait. Nous

nous redressâmes à l’unisson et ce fut à cet instant que Calliandra ouvrit des

yeux remplis de flammes. Les premiers mots qu’elle prononça m’étaient

destinés et mon cœur s’emballa, se noyant presque dans une allégresse

incontrôlable.

— Tu ne pourras plus jamais m’appeler le moineau, dit-elle dans un

demi-sourire.

Je me jetai à ses côtés et pris son visage entre mes mains tremblantes.

— Non, plus jamais. Tu es Calliandra, dompteuse de fauves qui déjoue

les lois et même la mort, qui renaît de ses cendres mille fois et conduit à

l’échec ceux qui jurent sa perte. Tu es mon phénix.

— Tu élèves ma position, répondit-elle dans un éclat de rire qui me

réchauffa. Le phénix…oui, je préfère cela à l’oisillon sans défense.

Elle tourna la tête, soudainement inquiète.

— Où est Némée ?

Comme s’il avait compris les mots de la gladiatrice, le lion s’approcha à

pas feutrés en boitant légèrement et vint s’allonger à ses pieds. Calliandra se

redressa et posa un regard bienveillant sur le fauve, elle semblait soulagée.

Pythisis lui demanda de boire encore quelques gorgées de la potion qu’elle

avait concoctée et lui tendit une coupe en or. Calliandras’exécuta sans poser

de question puis elle quitta sa couche. Onéaclus la serra dans ses bras en lui

exprimant le plaisir qu’il avait de la voir rétablie, Spiculus murmura

quelques paroles réconfortantes avec plus de pudeur et vint le tour de

Martial, resté en retrait, comme figé dans le doute et la peur d’être repoussé.

Il voulut prendre la parole, mais aucun son ne sortit de ses lèvres

entrouvertes. Il craignait le rejet et la colère de Calliandra. Il lui avait caché

la vérité concernant le combat auquel elle allait devoir se livrer dans l’arène

sous les ordres de Rufus. Il savait qu’il avait eu tort de lui mentir même s’il

n’avait pas eu le choix. Il soupira, se redressa pleinement et finit par lâcher

dans un souffle :

— Je te demande pardon. Je t’ai trahie, j’ai trahi ta confiance et…

Calliandra ne le laissa pas achever sa phrase et courut dans ses bras. Elle

resta un long moment contre lui sans rien dire. Elle s’écarta enfin et

répondit calmement :

— Les vrais responsables le paieront de leur vie. Soyez-en certain.

Sa voix était maîtrisée, ses propos réfléchis. Il n’y avait plus de place en

elle pour le pardon. Si Rome devait se mettre en travers de son chemin,

Rome alors brûlerait. Si Rufus devait attenter aux jours de ceux qu’elle aimait, alors Rufus périrait et ses complices avec lui. Le regard de

Calliandra s’embrasa et Némée vint se poster à côté d’elle, la gueule à

hauteur de sa main pour qu’elle puisse la plonger dans sa crinière de feu. Je

la regardai, empli d’une admiration sans limites, le cœur gonflé de fierté, le

corps brûlant de désir pour cette femme hors du commun, cette demi-

déesse, fille du feu et des flammes. Elle envoûtait aisément tous les

hommes de pouvoir de Rome, mais c’était à moi, simple esclave et

gladiateur, qu’elle avait donné son amour et sa confiance. Des trésors

inestimables.

Pythisis interrompit nos pensées tourmentées en nous demandant de nous

installer plus confortablement afin d’éclaircir certaines choses. Calliandra

ne savait rien des révélations que Martial avait apprises des années

auparavant et de la confirmation de ces dernières en ce jour. Il fallut donc

beaucoup de courage au laniste pour dévoiler d’un trait toute la vérité. Il

parla longuement, sans s’arrêter, encouragé par Pythisis qui hochait la tête

pour appuyer ses dires. Je m’étais assis à côté de Calliandra malgré le

mécontentement évident de Némée qui avait dû me laisser la place et

j’avais passé mon bras autour de sa taille. Je savais que ce moment ne serait

pas facile pour elle. Tout ce qu’elle pensait être allait partir en fumée. Elle

souffrait déjà d’avoir perdu une mère adoptive aimante tandis que celle qui

l’avait abandonnée vivait encore, que ressentirait-elle en apprenant que

Martial n’était pas son grand-père ? Lorsque mon maître se tut, un silence

glacial envahit la pièce. Je tentai de regarder le visage de Calliandra, mais

elle avait baissé la tête et ses yeux se perdaient dans la direction opposée.

Elle demeura ainsi quelques instants puis finit par se mettre à rire

nerveusement.

— Vous pensez que je vais croire à ces inepties ? demanda-t-elle en riant

davantage.

Pythisis soupira et leva les yeux au ciel avant de se redresser et de saisir

le menton de Calliandra entre ses doigts fins et délicats. Elle la força ainsi à la regarder droit dans les yeux. J’avais envie de l’arracher à cette emprise,

mais je ne fis rien. Je savais ce que la prêtresse souhaitait faire. D’un simple

contact, d’un simple regard, la scène, qui s’était jouée chez Pythisis alors

que Calliandra n’était encore qu’une enfant allait surgir dans l’esprit de la

gladiatrice. Le lien qui unissait les deux femmes semblait palpable. Le

corps de Calliandra frémit, ses yeux s’écarquillèrent, elle haletait presque

lorsque la prêtresse la relâcha.

— Tu nous crois maintenant ? demanda Pythisis en regagnant sa place.

Certaines des images que tu as vues n’appartiennent qu’à toi. Ils ne savent

pas, ajouta-t-elle, en nous désignant du regard. Tu es libre d’en parler ou

non. C’est ton histoire.

— Est-ce possible ? bredouilla Calliandra. Les Dieux peuvent-ils revêtir

l’apparence des Hommes ? La femme aux cheveux d’or…c’est ma mère ?

— Oui. Les Dieux le peuvent. De nombreux récits vantent ces exploits

d’ailleurs. Nous avons seulement le tort de penser qu’il ne s’agit que de

contes pour enfants. Ces choses-là existent. Elles sont rares et ces

agissements ont un but. Tu n’es pas là par hasard. Cette femme est bien ta

mère. Tu seras sans doute amenée à la rencontrer. Garde ta colère et tes

questions pour ce jour-là. Elle t’apportera les réponses que tu désires

ardemment. Bien entendu, tout ce qui a été dit dans cette demeure doit

rester secret. Ne parlez de tout cela à personne. Martial, ni à Tullia, ni aux

autres gladiateurs.

— Bien entendu, assura Martial.

J’ignorai ce que Calliandra avait vu dans l’esprit de la prêtresse, mais elle

était redevenue aussi pâle qu’en sortant de l’arène et cela me fit mal. Je

voulus prendre sa main, mais elle la retira prestement et décida qu’il était

temps de quitter les lieux pour rejoindre le ludus. Elle demanda à Martial de

laisser Némée vivre avec elle dans sa cellule et il aurait été bien compliqué

pour le laniste de refuser. Le lion n’avait pas l’air décidé à s’éloigner de

celle qu’il considérait désormais comme sa protégée.

— Comment expliquer à ma femme et aux autres esclaves la présence du

lion ? demanda Martial à Pythisis en rejoignant la porte.

— Dites-leur qu’il s’agit d’un cadeau de l’empereur. En récompense de

leur victoire dans l’arène. Vos gladiateurs auront su dompter les fauves,

échapper à une mort promise et Domitien aura fait preuve d’une grande

clémence encouragée par une admiration certaine. Il leur aura offert le

puissant Némée pour la qualité du spectacle présenté à la plèbe. Racontez

cette version et écourtez les discussions autour du sujet. Personne ne doit

savoir que Calliandra n’est pas humaine. Personne.

Martial opina et sortit en premier pour s’assurer que la rue était déserte.

Pythisis souffla quelque chose à l’oreille de Calliandra et les deux femmes

échangèrent un sourire.

— Accepte qui tu es, ajouta la prêtresse avant de la saluer en se courbant

légèrement.

Lorsque je m’apprêtai à rejoindre le groupe et à franchir le seuil de la

porte, Pythisis saisit mon bras et le serra si fort que je ressentis une vive

brûlure. Elle m’obligea à la fixer quelques secondes et d’étranges images

jaillirent dans mon esprit. Je vis le visage du sénateur Rufus me rire au nez,

la silhouette de Tullia se dessiner, puis le corps de Calliandra percé de part

et d’autre par une lance. Je me dégageai avec violence, repoussant presque

la prêtresse.

— Ne faites plus jamais cela, la menaçai-je, encore sous le choc. Gardez

vos prédictions pour vous. Calliandra ne mourra pas. Je veillerai sur elle.

— C’est exactement ce que je voulais entendre, le Celte. Elle a de la

chance de t’avoir à ses côtés, répondit Pythisis en souriant. Ne laisse pas tes

passions la mettre en danger, modère ta colère et ta jalousie. Rufus n’est pas

celui qui représente le plus grand danger. La vipère qui vit au sein du ludus

est bien plus venimeuse.

Tullia. Toujours elle. J’acquiesçai et sortis de la chaumière, persuadé de

ne jamais pouvoir oublier le visage hypnotisant de la femme qui avait sauvé Calliandra. Était-elle seulement humaine cette prêtresse ? Où remplissait-

elle également une mission qui dépassait les simples mortels ? La nuit

commençait à tomber, la journée avait été longue. Il était temps de rejoindre

le ludus et de soulager le cœur de nos frères d’armes qui devaient se

demander si nous étions encore en vie ou si la mort nous avait emportés.

 

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