Calliandra 02 Le messager de Vulcain

Amandine Clemente · Chapitre 13 sur 13

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Calliandra 02 Le messager de Vulcain

XI. À feu et à sang

 

 

Tandis que l’empereur quittait le ludus, les gladiateurs furent conduits

dans leur quartier. Calliandra n’eut pas l’autorisation de rejoindre sa cellule

personnelle et dut suivre ses frères d’armes. Domitien espérait ainsi que les

remontrances et les conflits éclatent entre elle et les autres plus rapidement.

Némée fut attaché dans la cour malgré les protestations de la gladiatrice.

— Laissez-le venir avec moi, vous m’avez déjà tout pris ! avait-elle

demandé à l’empereur.

— Je ne serai pas long. Tu pourras récupérer ton lion à mon retour. Je

vais voir comment se portent tes amis, avait précisé Domitien avec

beaucoup d’ironie avant de s’éloigner en ricanant.

Calliandra n’avait donc pas eu le choix et elle avait demandé à Némée de

rester calme et d’obéir aux gardes. Une fois de plus, le lion s’était plié aux

ordres de sa maîtresse.

— Je reviendrai te chercher, ne t’inquiète pas Némée.

Elle avait déposé un baiser sur son museau, passé sa main dans la crinière

de l’animal et laissé tomber une larme sur son pelage. Elle n’aimait pas être

séparée de lui, surtout qu’elle avait l’impression d’avoir tout perdu depuis

l’annonce de la mort de Martial et le départ de Tibalte et Onéaclus.

Une fois derrière les barreaux, les gladiateurs commencèrent à se faire

entendre. Ils soulevèrent de nombreuses questions quant à l’avenir du ludus,

la disparition de leur maître et la suite des événements. Les hommes

paraissaient agités, inquiets également. Spiculus tenta tant bien que mal de

les rassurer, mais lui aussi commençait sérieusement à douter de l’avenir.

La perte de Martial représentait une épreuve douloureuse pour le doctore

qui avait toujours eu beaucoup d’estime et d’affection pour lui. Il avait parfaitement conscience que jamais plus il n’aurait la chance de côtoyer un

tel maître. Il voulut se rapprocher de Calliandra, mais un des gladiateurs

s’interposa et pointa son doigt en direction de la jeune femme :

— C’est de ta faute tout ça ! Tu as trahi Tibalte et il va mourir à cause de

toi ! Tu sèmes la mort partout sur ton sillage. Notre maître était bon avec

toi, mais il a quand même fallu qu’il fasse partie des cadavres qui poussent

sous tes pas.

Une colère aveugle envahit Calliandra qui se jeta sur le gladiateur pour le

renverser au sol. Elle resta allongée sur lui, ses deux mains autour de son

cou et elle serra de toutes ses forces. Le gladiateur la fit basculer sur le côté,

essaya d’agripper ses longs cheveux pour la forcer à se relever, mais le

doctore l’en empêcha.

— Laisse-la ! ordonna-t-il sèchement.

— Elle s’est jetée sur moi.

— Tu es le seul responsable, répliqua Spiculus. Tu n’as pas à proférer de

telles accusations, tu n’étais pas là et nous savons tous très bien que la

parole d’un Romain n’est pas fiable, encore moins celle d’un empereur.

— Doctore a raison, intervint Prudens en aidant Calliandra à se relever.

Domitien tente de nous diviser, il faudrait être stupide pour ne pas le

comprendre. Nous devons rester unis ! Tibalte et Onéaclus ont besoin de

nous.

— Je ne vois pas ce que nous pouvons faire pour eux, répondit Priscus, le

Thrace, en désignant les barreaux.

Calliandra était soulagée de savoir Prudens de son côté. Leur relation

n’avait pas toujours été évidente, mais elle avait pris un nouveau tournant

depuis quelque temps et la gladiatrice savait qu’il lui faisait confiance

désormais.

— Nous allons nous emparer du ludus, répondit-elle en souriant.

Un silence glacial s’installa parmi les hommes qui la dévisagèrent comme

s’ils la voyaient pour la première fois. Aucun d’eux ne fut en mesure de prononcer le moindre mot, mais tous restèrent figés dans l’attente d’une

explication. Calliandra ne se laissa pas abattre par leur réaction et

poursuivit :

— Lorsque la cérémonie sera terminée, nous nous attaquerons aux gardes

et nous volerons leurs armes. Nous prendrons Domitien en otage et

quitterons le ludus, direction la prison impériale pour libérer Tibalte et

Onéaclus. Je me chargerai personnellement du sort de l’empereur…

— Nous n’avons aucune chance, répliqua Priscus. Les soldats mettront

des chaînes à nos pieds durant la cérémonie, le temps de la liberté est

résolu, Calliandra.

— Pas si vous faites semblant de croire l’empereur.

— Développe ton raisonnement, demanda Spiculus, attentif.

— Lorsque Domitien reviendra, je m’isolerai dans un coin de la cellule et

vous me montrerez une hostilité évidente. Il aura la sensation d’avoir réussi

et il ne se méfiera pas. Je l’implorerai de me laisser voir le corps de Martial

une dernière fois et je me rendrai dans sa chambre où une arme est cachée.

Je la prendrai et la dissimulerai sous mes vêtements. Une fois la cérémonie

achevée, cette arme me permettra de menacer l’empereur qui ordonnera à

ses soldats de détacher vos chaînes. Vous prendrez leurs épées et vous les

tuerez tous. Il ne faut laisser aucun témoin. J’irai avec Spiculus et

l’empereur chercher Tibalte et Onéaclus. Je tuerai l’empereur et laisserai

son corps une des cellules puis nous reviendrons au ludus. Nous ne pouvons

prendre le risque de nous déplacer en trop grand nombre tant que nos amis

ne sont pas libres.

— Que ferons-nous après tout cela ? demanda Prudens. Rome nous

pourchassera sans cesse. Nous ne serons jamais des hommes libres.

— Je le sais bien, répondit Calliandra. Vous avez le choix : me suivre ou

me laisser agir seule ce soir. D’une manière ou d’une autre, je ne laisserai

pas Tibalte mourir et je refuse d’être l’esclave d’un nouveau maître. Les

choses doivent changer.

— Et tu penses pouvoir les changer ? intervint Priscus, intrigué.

— Je crois qu’il est temps que tu révèles la vérité à ces hommes, trancha

Spiculus. Tu auras besoin de nous.

— Il est vrai que les secrets ont assez duré, dit une voix qui provenait des

marches qui menaient au quartier des gladiateurs. Il est grand temps de

lever le voile.

Les hommes tendirent le cou pour voir qui descendait vers eux, mais

Calliandra ne se donna pas cette peine, elle avait reconnu cette voix sans le

moindre doute possible. Litia surgit devant les barreaux, vêtue de noir, les

cheveux tressés en arrière, le visage pâle, mais le regard déterminé.

— Pourquoi êtes-vous venue ? demanda la gladiatrice dont la voix

trahissait l’étonnement.

— J’ai choisi mon camp et les esclaves de la villa aussi. Ils sont prêts à te

suivre et à t’aider.

Calliandra n’avait pas songé un seul instant aux domestiques dans

l’élaboration de son plan d’évasion. Ils devaient pourtant être une vingtaine

et leur aide pourrait se révéler précieuse. Un éclair illumina ses yeux et un

sourire se dessina sur ses lèvres.

— Vous leur avez parlé ?

— Oui. Ils savent qui tu es, quelle est ta destinée et ils sont prêts à se

battre pour que tu puisses l’accomplir.

— Est-ce que quelqu’un pourrait nous expliquer ? les interrompit Prudens

en faisant un pas en avant.

Calliandra respira profondément et se tourna vers ses frères d’armes. Elle

devait gagner leur confiance en dehors du ludus et ne pouvait donc plus leur

cacher sa véritable identité. Lorsqu’elle s’était rendue au Temple de Vulcain

et que le feu sacré l’avait encerclée, elle avait pu communiquer avec son

père qui lui avait alors révélé la prophétie dont elle faisait l’objet. Sa langue

se délierait en ce jour et elle affronterait enfin son destin.

— Je suis la fille de Vulcain, Dieu du feu et de Litia Benus, simple

mortelle, ce qui fait de moi une demi-déesse. J’appartiens aux deux mondes

sans vraiment avoir ma place dans l’un d’entre eux. En incendiant Rome,

l’empereur Néron a provoqué la colère des Dieux qui ont alors confié une

mission à Vulcain. Puisque les hommes de pouvoir aiment tant jouer avec le

feu, pensant pouvoir le contrôler, mon père a décidé de leur envoyer un

incendie bien plus ravageur encore, des flammes meurtrières dissimulées

dans le corps d’une femme : mon corps. Vulcain ne s’est pas trompé, les

hommes de pouvoir m’ont convoitée sans pour autant parvenir à leurs fins.

Je suis née pour renverser toute forme de tyrannie, toute forme

d’esclavagisme, toute forme d’abus et de violence, née pour éteindre la

corruption et l’avidité de certains Romains. Je suis destinée à régner sur

Rome et à y établir la paix.

Une lueur de fierté brilla dans les yeux de Litia. Elle attendit que

Calliandra se taise pour lui tendre, à travers les barreaux, un poignard long

et fin, à la lame dorée et au manche orné d’émeraudes. La beauté de cette

arme était incontestable, envoûtante. En la regardant de plus près,

Calliandra constata que le pommeau du poignard était un rubis étincelant.

Elle s’empara de la lame en jetant un regard interrogateur à Litia qui précisa

sans attendre :

— Je suis allée le chercher pour toi dans le ventre de la Vénus. Martial

m’avait déjà signifié son existence. Il a parlé d’un cadeau des Dieux qui te

revenait de droit. Je craignais que tu ne puisses pas l’atteindre.

Calliandra hocha la tête pour remercier Litia. Elle plongea son regard

dans les flammes rougeoyantes qui semblaient danser à la surface du rubis.

La pierre était d’une pureté absolue. Elle se perdit un instant dans la

contemplation muette et fascinante de ce spectacle avant d’être extirpée de

sa torpeur par une voix qui résonna dans sa tête, une voix qu’elle

connaissait bien : celle de son père.

Garde précieusement cette lame avec toi. Je l’ai forgée moi-même et l’ai

déposée chez Pythisis alors que tu n’étais encore qu’une enfant. Je savais

qu’elle te parviendrait. Ce n’est pas une dague forgée par de simples

mortels, mais une dague sacrée née au cœur du Panthéon. Némée ne sera

plus le seul moyen pour toi et moi de communiquer. Tu as entre les mains un

second messager désormais. Ce poignard te sera utile et tu découvriras par

toi-même pourquoi. Ton destin est en marche, Calliandra. Le moment est

venu.

— Est-ce que ça va ? demanda Spiculus en posant une main sur l’épaule

de la gladiatrice.

Calliandra avait fermé les yeux pour se concentrer sur les paroles de son

père et les ouvrit au contact du doctore. Elle secoua la tête, soupira et se

tourna vers lui.

— Oui, mon père m’a parlé.

Des murmures s’élevèrent parmi les gladiateurs, Calliandra avait oublié

leur présence. Personne n’avait réagi à ses révélations, tous avaient semblé

étourdis et l’intervention de Litia ne leur avait pas permis de s’exprimer.

L’heure était venue de savoir si ses frères d’armes la soutiendraient dans

cette quête. Elle redressa ses épaules en arrière et les dévisagea tous un par

un avant de demander :

— Qui souhaite me suivre ?

Spiculus fut le premier à s’avancer vers elle.

— Je suis présent depuis le début et je compte bien l’être jusqu’à la fin,

déclara-t-il.

Prudens vint en second.

— Compte sur moi le moineau, déesse ou pas, tu as besoin de nous pour

sauver Tibalte et l’autre idiot !

Calliandra sourit et fit un signe de tête pour saluer l’intervention du

rétiaire.

— Je suis de la partie aussi, ajouta Priscus.

— Moi aussi.

— Moi aussi.

— Compte sur nous !

Les allégeances venaient de toutes parts et Calliandra ne parvenait plus à

identifier leurs auteurs. Elle comprit seulement que ses frères d’armes

venaient de se rallier à sa cause et qu’ils la suivraient en dehors du ludus.

Une force immense envahit tout son être et l’espoir inonda son cœur. Elle se

tourna alors vers Litia et lui tendit la main. Litia la saisit à travers les

barreaux et la serra dans la sienne. Le lien brisé venait d’être réparé. Les

deux femmes échangèrent un regard entendu : ce soir, le ludus serait mis à

feu et à sang !

 

À suivre...

 

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