Calliandra 02 Le messager de Vulcain

Amandine Clemente · Chapitre 2 sur 13

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Calliandra 02 Le messager de Vulcain

Prologue

 

Tibalte…

 

Les hommes étaient tous affectés par la mort de Pothélée. Cette femme si

discrète avait laissé son empreinte partout dans le ludus. Sa bonté et sa

bienveillance étaient inscrites dans les murs. La maîtresse des lieux, si

froide, si distante habituellement, semblait, elle aussi, émue devant le

brasier ardent qui réduisait en cendres les souvenirs d’une femme

exceptionnelle. Calliandra retenait ses larmes, mais l’expression de son

visage ne laissait aucun doute sur la douleur qui tempêtait dans sa poitrine.

Ses jambes soutenaient à peine son poids, ses mains tremblaient. J’avais

envie de la prendre dans mes bras et de lui faire oublier ce drame. Mais je

savais que rien ne pourrait venir à bout du chagrin qu’elle ressentait. Sa

mère était morte, partie pour l’autre royaume, un voyage sans retour.

Martial paraissait dévasté, mais tentait de le dissimuler. Je n’étais pas dupe,

je savais la relation qui unissait ces deux êtres malgré les interdits, malgré

la condition d’esclave de Pothélée, malgré la présence de Tullia. Un regard

sur ma droite et je vis Calliandra tomber à genoux. Sa silhouette se

découpait dans l’obscurité grâce à l’éclat de la lune qui n’enveloppait

qu’elle. Ses poings fermés vinrent se planter dans le sable, elle baissa la tête

et courba le dos. Tant de souffrance. Tant d’accablement. Mon cœur se brisa

mille fois devant cet affreux spectacle. Je fis un pas vers elle, mais quelque

chose me retint, un pressentiment. Elle n’avait pas besoin de moi en cet

instant. Elle avait seulement besoin de solitude. Besoin de pleurer et de

crier intérieurement toute la rage qui l’animait, tout le mal qui la rongeait.

Après la cérémonie, Calliandra disparut dans sa cellule sans un mot et je compris que les jours à venir lui seraient insupportables. Elle venait de

perdre la lumière qui guidait sa route et l’étincelle qui faisait briller ses

yeux. Ne restait plus que le néant où même l’éclat d’un rubis serait bien

insuffisant pour permettre aux flammes de jaillir à nouveau.

Depuis quelques jours, le sénateur Rufus rôdait autour du ludus comme

un vautour autour d’une charogne. Je n’aimais pas cet homme. Il amenait la

mort dans son sillage, le mensonge et la trahison. Un serpent parmi nous. Il

assistait aux entraînements de Calliandra, rendait visite au maître et

affichait toujours un sourire sournois et malfaisant. Il semblait hypnotisé

par la gladiatrice, fasciné par ses mouvements, sa technique, sa grâce et sa

chevelure flamboyante qui ondulait sans cesse. Son regard se noyait dans

cette contemplation malsaine et dérivait parfois vers moi avec une colère

farouche. Il me considérait comme une menace, je le sentais. J’avais eu le

malheur d’intervenir pour protéger Calliandra et le sénateur avait compris le

lien qui m’unissait à elle. Grossière erreur que de laisser voir à son ennemi

notre plus grande faiblesse.

Puis l’heure que je redoutais tant finit par arriver. Pothélée venait

seulement de nous quitter, son esprit hantait encore les galeries. Pourtant,

Calliandra avait accepté un combat en l’honneur du nouvel empereur. Le

lendemain de la cérémonie funéraire, elle s’était levée plus froide que

jamais, plus déterminée aussi. Elle n’avait pas hésité à se rendre dans la

demeure et à interrompre la conversation houleuse qui divisait Martial et le

sénateur. Elle avait vendu son âme pour une raison obscure, mais que je

devinais aisément. Calliandra n’agissait jamais sans une réelle motivation.

Après ce jour, elle s’éloigna du groupe progressivement et se perdit dans les

entraînements. Plus rien n’existait autour d’elle et elle ne communiquait

plus qu’avec Spiculus pour connaître les ordres et recevoir les conseils.

Martial l’observait souvent en silence sur son balcon, mais il ne faisait rien

pour la ramener à la raison. Il la laissait se murer dans son mutisme,

résigné. Il avait baissé les bras. Calliandra refusait ma présence, mon contact, mes mots. Même son ami, Onéaclus, ne parvenait plus à

l’approcher. Je maudissais cet homme auparavant et j’aurais pourtant tout

donné désormais pour qu’il puisse lui faire entendre raison. C’était une

cause perdue. Le feu ne brûlait plus.

Je gardais ma douleur et ma colère enfouies dans ma poitrine, maudissant

les Dieux qui tenaient les ficelles de notre destin tandis que Calliandra

prenait soin de me garder à distance malgré le combat qui approchait. Les

regards que je lui lançais rencontraient un mur de pierres absolument

infranchissable et mon chagrin grandissait chaque jour un peu plus.

Onéaclus tenta de lui parler, mais il subit la même défaite et dut se résoudre

à s’éloigner sans obtenir ce qu’il était venu chercher. Un soir, contre toute

attente, il vint à ma rencontre, le visage grave, l’air contrarié et s’assit à mes

côtés sur la margelle en bois qui entourait la cour.

— Tu ne m’apprécies pas et je ne viens pas pour changer cela. Je viens

pour elle, dit-il en désignant Calliandra qui s’entraînait alors au palus

comme une acharnée depuis plusieurs heures. Elle compte beaucoup pour

moi. C’est une amie que j’estime et pour laquelle je pourrais donner ma vie

sans la moindre hésitation. Elle a besoin de retrouver ses esprits. Il faut la

faire revenir parmi nous ou elle n’aura plus aucune bonne raison de se

battre une fois dans l’arène. J’ai l’impression qu’elle veut seulement se faire

du mal, s’imposer cette violence pour payer le prix de son existence.

— Calliandra m’a tout expliqué. Je te dois des excuses même si ma

langue peine à les formuler.

— La fierté légendaire des Celtes, rétorqua Onéaclus en souriant. J’ai

connu une femme de ton peuple, ma joue porte encore l’empreinte de ses

doigts !

Je ne pus m’empêcher de sourire à mon tour, ce qui me fit beaucoup de

bien. Les mots du brigand gonflaient mon cœur. La jalousie avait disparu

depuis longtemps même si je n’avais pas encore eu l’occasion d’adopter un meilleur comportement face à lui. Je savais bien qu’il aimait Calliandra.

Comment lui en vouloir ?

— En effet, la fierté, répondis-je. Pourquoi venir me dire tout cela ?

— Elle n’écoutera que toi. Tu es le seul à pouvoir lui rendre son

humanité. Son cœur t’appartient. Tu dois lui parler. Avant le combat.

— Elle refuse de m’écouter.

— Ne lui laisse pas le choix. Tu dois saisir son regard. Si elle peut lire

dans tes yeux ce que tu ressens, elle ne te tournera pas le dos.

Onéaclus avait eu raison et Calliandra ne m’avait pas repoussé. Des

femmes, j’en avais connu beaucoup. En homme libre, en tant que

gladiateur, pour des récompenses, pour des festins, pour répondre aux désirs

des amies capricieuses de la maîtresse. Mais aucune ne pouvait égaler

Calliandra. Je l’avais vu changer, évoluer, parfois combattive, parfois

abattue. Sous mes yeux, le moineau était devenu phénix et mon admiration

n’avait jamais faibli. Je l’ai aimée dès le premier instant. Il fallait qu’elle le

sache avant d’entrer dans l’arène, il fallait qu’elle comprenne que

j’attendais son retour.

Après cette discussion, les événements s’étaient enchaînés à une allure

vertigineuse. Le jour du combat, Martial demanda à ses hommes de rester

dans leurs cellules sans donner la moindre explication. Deux soldats vinrent

me trouver en me sommant de les suivre. Mes poignets furent liés par de

lourdes chaînes et je dus avancer sans opposer de résistance. Martial ne

répondit pas à mon regard interrogateur, mais il baissa la tête à mon passage

en bredouillant ce qui devait être des excuses. En passant devant le sénateur

qui affichait un sourire carnassier et triomphal, je compris où les gardes me

conduisaient. L’arène. Mon adversaire : celle que j’aimais. Rufus avait

gagné. C’était le jour où nos destins basculaient dans les ténèbres sous la

volonté d’un seul homme.

 

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