Calliandra 02 Le messager de Vulcain

Amandine Clemente · Chapitre 11 sur 13

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Calliandra 02 Le messager de Vulcain

IX. Les gouffres du lac Averne

IX. Les gouffres du lac Averne [1]

 

 

Les gladiateurs rejoignirent leur cellule en début de soirée. Ils devaient

puiser dans un sommeil réparateur pour espérer survivre dans l’arène le

lendemain. Calliandra profita de ce moment de solitude pour se rendre dans

la villa aussi discrètement que possible. Elle souhaitait parler à Martial,

mais ne voulait pas croiser Litia ni Tullia. Lorsqu’elle aperçut l’esclave

personnelle de Tullia, Noevia, elle l’intercepta en lui faisant signe de rester

silencieuse, un doigt sur ses lèvres. Elle l’attira vers la petite fontaine et lui

demanda où se trouvait le maître.

— Il a passé toute l’après-midi ainsi que la soirée dans le tablinum. Il

n’est pas sorti une seule fois et a demandé à ne pas être dérangé, répondit

Noevia, visiblement inquiète. Je suis contente de te voir, je ne peux jamais

descendre, mais je voulais te parler.

— Que se passe-t-il ?

— Martial est malade. Il tousse beaucoup, se lève tard, dort peu, mange

peu. Je ne le reconnais plus. J’ai essayé d’en parler à ma maîtresse, mais

elle m’a réduite au silence. Il a besoin de soin, le plus vite possible. Tu dois

faire venir Eaclès. Il saura le soigner. Ne dis rien à Tullia, je t’en prie. Si

elle venait à savoir ce que je t’ai confié, je risquerais le fouet.

— Le fouet ? Martial ne la laisserait pas faire.

— Martial ignore les agissements de son épouse. Ce qui se passe dans la

villa lui échappe complètement. Crois-moi, cette femme est le mal incarné.

Elle n’a de pitié pour personne mise à part pour la veuve. Elle semble

entretenir une certaine affection pour elle.

— Merci Noevia. Sois sereine, je ne dirai rien.

Noevia s’éloigna rapidement, tournant la tête de tous côtés pour s’assurer

que personne ne les avait écoutées. Calliandra l’observa jusqu’à ce qu’elle

disparaisse dans les ténèbres des longs couloirs. Les révélations de l’esclave

ne faisaient que confirmer ses doutes. La peur saisit ses entrailles et elle se

mit à courir vers le bureau de Martial. Elle ouvrit la porte à la volée, sans

prendre le temps de frapper, et ce qu’elle craignait surgit devant elle. Le

laniste était étendu sur le sol, un bras au-dessus de son visage, les jambes

légèrement écartées. Il avait entraîné dans sa chute des rouleaux de

parchemin ainsi qu’un encrier qui s’était déversé sur le tapis. Calliandra se

précipita vers lui, posa ses mains sur ses joues et releva délicatement sa tête.

Martial respirait encore, il cligna imperceptiblement des yeux et ses lèvres

remuèrent.

— Martial, je suis là, je vais prendre soin de vous, murmura Calliandra.

— Ma poitrine…me fait…souffrir, parvint à expliquer le laniste en

soufflant.

— Je vais chercher Eaclès. Ne vous inquiétez pas.

— Que fait cette esclave dans la villa à une heure aussi tardive, s’écria

une voix dans le dos de la gladiatrice. Mais que se passe-t-il ici ?

Calliandra reconnut la voix de Tullia et s’écarta pour révéler la présence

de Martial.

— Par tous les Dieux ! Qu’on aille chercher le médecin, hurla-t-elle aux

esclaves qui déambulaient dans les pièces voisines pour ranger.

Elle s’agenouilla auprès de son mari en écartant Calliandra d’un geste de

la main. La gladiatrice l’observa feindre l’inquiétude et le chagrin tout en

sachant qu’elle faisait semblant.

— Que lui as-tu fait, esclave ? demanda-t-elle à la gladiatrice.

— Vous savez que je n’ai rien fait du tout. Je l’ai trouvé étendu sur le sol.

— Pourquoi es-tu donc venue fouiner en pleine nuit ? Je devrais te faire

battre pour ton insolence ! Retourne dans ta cellule !

— Je n’irai nulle part. Martial est mon grand-père. J’ai le droit de savoir.

— Laisse-nous, murmura Martial à son épouse dans un souffle. Laisse-

nous.

Tullia parut profondément offusquée par cette demande, mais n’opposa

aucune résistance. En sortant, elle plongea son regard dans celui de

Calliandra et un large sourire fendit son visage. La vipère n’était pas

inquiète du tout, elle était heureuse. Si Martial ne tenait pas sa main dans la

sienne, la gladiatrice aurait volontiers bondi sur Tullia pour lui arracher les

yeux.

— Nous avons peu de temps, articula le laniste avec une grande

difficulté. Écoute-moi attentivement. J’ai passé ma vie à essayer d’expier

mes fautes, j’ai épousé Tullia parce que je me sentais responsable de la mort

de ma première épouse. J’ai accepté qu’elle reste vivre au ludus parce que

je me sentais responsable de la mort de mon fils. Je suis un lâche, tu avais

raison. Il y a pourtant une chose que je ne regrette pas : c’est toi. Je vais

quitter ce monde. Je ne serai plus là pour veiller sur toi, mais je sais que tu

es forte.

— Vous n’allez pas mourir, pas maintenant. Je vous en supplie, ne me

laissez pas, l’implora Calliandra en s’agrippant à ses bras avec toute la force

d’une condamnée.

— Ne pleure pas. Tu as été l’espoir dans cette vie d’errance, mon unique

chemin. J’ai donné des instructions à ta mère.

— Litia ?

— Elle veillera à ce que Tullia les respecte. Fais-lui confiance. Elle est

pleine de regrets.

— Mensonges !

— Je t’en prie, laisse ta colère s’endormir. Litia sait qui tu es. Elle le sait

depuis la mort de mon fils. Elle m’a dit avoir vu Vulcain dans ses songes. Il

lui aurait alors tout révélé.

— Tullia me vendra à Rufus.

— Elle ne peut plus avoir d’emprise sur toi. Le ludus appartient à

l’empereur.

Martial avait de plus en plus de mal à articuler. Parler le faisait souffrir

davantage.

— Taisez-vous, le supplia Calliandra, reposez-vous. Nous parlerons

demain.

— Reviens victorieuse du combat et mène ta quête jusqu’au bout. Tes

amis t’aideront, je ne m’inquiète plus pour cela.

Leur conversation fut interrompue par l’arrivée d’Eaclès qui ordonna

qu’on conduise le laniste dans sa chambre. Il lui donna un breuvage à boire,

manipula ses bras, ses jambes, observa ses yeux, posa son oreille contre sa

poitrine et posa sa main sur son front.

— Les plantes feront baisser la fièvre et atténueront la douleur, précisa-t-

il avant de nous faire tous sortir de la pièce.

Il avait l’air de chercher ses mots, le visage soucieux, les sourcils froncés.

— Je ne vais pas vous mentir, finit-il par dire en s’adressant à Tullia,

votre mari va mourir. Cette nuit probablement. Je ne peux rien faire pour le

sauver.

La gladiatrice plia sous le poids de la nouvelle, ses jambes fléchirent, une

vive douleur déchira sa poitrine. Tullia joignit ses mains devant sa bouche

pour étouffer un cri et Litia apparut au bout du couloir. Elle courait presque

vers eux, quelqu’un avait dû l’avertir. L’épouse de Martial se précipita dans

ses bras et Calliandra profita de leur inattention pour retourner au chevet de

l’homme qui l’avait élevée et aimée comme un père. Elle s’approcha

doucement du lit sur lequel il était allongé et saisit sa main. Elle le fixa, les

yeux pleins de larmes. Martial tourna son visage vers elle et sourit

faiblement. Il semblait souffrir un peu moins.

— Tu es promise à un grand avenir Calliandra. Un très grand avenir. Ne

l’oublie jamais. Ceux qui ont vu en toi la fille de Pluton reconnaîtront

bientôt leur erreur. Tu es Calliandra, digne petite-fille de Martial Benus, enfant maudite et rejetée par les Romains, mais pierre précieuse à mes

yeux. Je vais mourir, mon heure est venue de partir. Je te confie aux bons

soins de mon épouse. Je prie les Dieux pour qu’elle achève ce que nous

avons commencé ensemble. Tu feras trembler Rome, Calliandra. L’arène

tout entière scande déjà ton nom. Tu gagneras ta dignité et ta liberté et un

jour, nous nous rejoindrons, dit-il en apercevant Tullia entrer, espérant lui

rappeler des instructions qu’elle oublierait dès qu’il aurait rejoint les

gouffres du lac Averne.

L’homme qui se trouvait en face de Calliandra était subitement devenu

âgé. Son teint se faisait de plus en plus pâle, son souffle, difficile. Il avait

puisé dans ses dernières forces pour prononcer ses paroles bienveillantes au

détriment de celle qui était sa femme et qui attendait, feignant la douleur et

le chagrin, derrière la gladiatrice. Il posa une main presque glacée sur la

joue de Calliandra sans la quitter des yeux. Les mots qui sortaient de sa

bouche valaient mille caresses et elle les aurait écoutés pendant des heures

sans ciller, le sourire aux lèvres, si le trépas n’était pas présent dans la pièce,

menaçant, chuchotant, impatient. Elle savait qu’au dernier souffle du

laniste, son existence ne serait plus jamais la même. Elle avait grandi à

l’abri des menaces, derrière son ombre protectrice, sous ses yeux vigilants.

Plus rien ne serait pareil. Les spectres de la folie pousseraient les Romains à

l’abattre, à l’offrir en sacrifice pour vénérer leurs Dieux, et son épouse,

Tullia, ne ferait absolument rien pour les en empêcher. Elle n’avait jamais

connu la première épouse de Martial. Tullia avait toujours fait partie de ses

souvenirs d’enfance comme un serpent rampant dans la demeure familiale,

insufflant son venin dans les méandres des pauvres esprits égarés qu’elle

invitait à des festins indécents où le vin coulait à flots. Les convives

venaient admirer le monstre que son ludus abritait. La tristement célèbre

fille de Pluton. L’enfant née avec les cheveux couleur de flamme, couleur

de sang. Calliandra, la femme aux cheveux rouge.

— Vous m’avez sauvée, protégée, aimée comme un père. Mon cœur est à

jamais esclave de votre amour et de votre affection. Je saurai me montrer

digne de votre confiance. J’implore votre pardon pour tout ce que je vous ai

dit. Vous êtes un homme admirable. Je ne voulais pas vous offenser. Je vous

aime Martial Benus.

Une larme roula sur la joue de Calliandra. Une immense tristesse envahit

son être tout entier. Elle l’aimait tant. Elle prit sa main dans la sienne et la

porta à ses lèvres pour l’embrasser. Martial semblait si fragile. Un enfant.

Elle entendit le froissement d’un tissu dans son dos. Tullia tendait les

couvertures sur le corps affaibli. Un geste qui lui signifiait qu’il était temps

qu’elle s’en aille, qu’elle les laisse seuls.

— Je vous aime grand-père, murmura-t-elle une dernière fois à son

oreille, les yeux rougis, avant de s’éclipser sans faire le moindre bruit, tête

baissée, le visage grave. Elle venait de tourner le dos au bonheur.

La nuit fut interminable pour Calliandra. Elle pleura durant de longues

heures, le visage enfoui dans la crinière de Némée qui ponctuait ses

lamentations en gémissant. Il ressentait le mal qui l’habitait et cela le

dévastait. Il lécha ses mains plusieurs fois, appuya son museau contre son

nez, mais rien ne put tarir le torrent de larmes. Calliandra était inconsolable.

La fatigue finit par l’emporter dans des rêves agités au milieu de la nuit. Le

repos ne fut qu’une illusion. L’aube l’arracha à son sommeil, les premiers

rayons du soleil envahirent sa cellule et elle ouvrit les yeux, désorientée.

Elle chercha Némée, mais le fauve n’était plus à ses côtés. Elle se redressa

péniblement et aperçut la queue du fauve qui se tenait sur le pas de la porte.

Quelqu’un se trouvait devant sa cellule. Calliandra sortit, la peur au ventre

d’entendre l’annonce de la mort de Martial. Litia était là, immobile, les

mains nouées sur son ventre. La brise matinale faisait flotter ses cheveux

d’or. La gladiatrice l’observa en silence, prit le temps de scruter ses traits et

constata que sa mère demeurait une belle femme encore jeune. Son teint

était semblable à la rose, ses lèvres bien dessinées, mais l’évidence se trouvait dans son regard : elle avait les mêmes yeux émeraude que

Calliandra.

— Martial vit encore, dit-elle avec douceur. Je me suis rendue chez

Pythisis cette nuit. J’ai profité du sommeil de Tullia et je me suis faufilée

dans les rues de Suburre avec Eaclès pour tenter de trouver un remède au

mal qui le ronge.

Calliandra chancela et dut s’appuyer contre le mur pour ne pas

s’effondrer.

— Pourquoi n’y ai-je pas pensé avant, murmura-t-elle.

— Eaclès pense que Martial a été empoisonné. Il n’a pas voulu le dire

devant son épouse, car il la soupçonne.

— Et vous ? demanda Calliandra, le souffle court, abasourdie.

— C’est elle qui remplit sa coupe de vin. C’est tout ce que je peux

affirmer.

— Cela est bien suffisant, répliqua la gladiatrice en se mordant les lèvres.

— Pythisis lui a préparé un antidote qui semble efficace. Il n’a plus mal à

la poitrine et respire normalement.

— Pourquoi avoir fait cela pour lui ? Je pensais que Tullia était votre

amie.

— J’ai perdu un époux. Je connais la valeur de l’homme qui nous aime et

partage notre vie. Je ne peux pas tolérer une tentative d’assassinat. Martial

est un homme bon. Son fils l’aimait profondément malgré les apparences. Il

n’aurait jamais pardonné un tel acte, même venant de Tullia.

— Le remède de Pythisis va-t-il le sauver ?

— Elle m’a dit que sa guérison dépendrait de la durée de

l’empoisonnement. Si les quantités ingérées sont infimes, l’antidote

fonctionnera.

— Je dois interroger Tullia !

Calliandra voulut partir, mais la main de Litia arrêta sa course.

— Je veillerai sur Martial aujourd’hui. Nous règlerons tout ceci après les

jeux. Tu dois penser aux combats et ne pas te laisser distraire. Ta mort ne lui

serait d’aucun secours.

Calliandra s’écarta pour ne plus sentir sur sa peau la main de sa mère. Le

contact lui était difficile et provoquait chez elle des sensations étranges.

— Tu sais…commença Litia sur un ton hésitant.

— Non, je ne sais rien étant donné que je ne vous connais pas, anticipa la

gladiatrice, sur ses gardes.

— Je regrette de t’avoir abandonnée. J’ai pensé à toi chaque jour, ton

visage me hantait la nuit et perturbait mes rêves. J’ai voulu revenir,

plusieurs fois, mais une voix me disait que ce n’était pas ta destinée, qu’il

fallait que je reste à l’écart. Désormais, je sais pourquoi. Tu n’appartiens

pas à ce monde.

— Les regrets surgissent bien tardivement. Vous ne rattraperez jamais les

années perdues. Je ne suis plus votre fille. Je n’ai qu’une mère et elle est

morte. Sa perte est une plaie qui ne cesse de saigner.

Litia baissa les yeux et cacha difficilement la blessure infligée par les

mots de Calliandra.

— Martial m’a parlé de Pothélée. Je le suis infiniment reconnaissante.

— Vous n’êtes pas digne de prononcer son nom, répliqua la gladiatrice.

Nous n’allons plus tarder à rejoindre le Colisée. Je dois me préparer,

Spiculus m’attend. Lorsque je reviendrai, parce qu’il est évident que je

reviendrai, je dirai toute la vérité à Martial et il fera condamner son épouse.

Préparez-vous à lui faire vos adieux.

— Je ne suis pas ton ennemie Calliandra. Je ne suis l’ennemie de

personne. Tu n’es pas obligée d’employer ce ton. Je serai dans la tribune

d’honneur aujourd’hui avec Tullia. L’empereur nous a conviées à le

rejoindre. Cela te dérange-t-il ? Je ne veux pas être un obstacle à ta victoire.

— Je ne poserai pas les yeux sur vous. Je ne regarde que mes adversaires

dans l’arène.

— Soit.

Litia s’inclina légèrement et remonta dans la villa sans un regard en

arrière. Calliandra la observa s’en aller, le cœur moins lourd. Martial vivait,

c’était la seule chose qui importait vraiment. Elle aurait bien le temps de le

venger et de faire chasser cette vipère.

Les gladiateurs furent accompagnés au ludus par leur doctore ainsi que

par une troupe d’une dizaine de soldats. Martial n’était pas en état de se

rendre aux jeux et n’y assisterait donc pas. Cette absence pesait lourd sur le

moral des hommes, Spiculus le savait. Leur volonté fut rapidement ranimée

par l’accueil qu’on leur fit. La plèbe hurlait, les gradins tremblaient sous

leurs piétinements impatients. La bataille du mont Graupius était très

attendue. Les prisonniers Pictes avaient été enchaînés avant d’être lâchés

dans l’arène pour jouer leur propre rôle tandis que les gladiateurs du ludus

Gallicus devaient représenter l’armée romaine. Tibalte avait revêtu l’armure

du gouverneur Julius Agricola et brandissait même son épée. Ces

représentations étaient courantes et faisaient la joie du peuple. La bataille

annonçait l’ouverture des jeux.

Némée n’étant pas toléré pour ce premier combat, Calliandra se résigna à

le laisser derrière les larges grilles des souterrains réservés aux gladiateurs.

Elle le rassura et lui promit de revenir très vite à ses côtés. Le fauve gémit

et s’allongea sur le flanc pour qu’elle le caresse. Lorsqu’elle pénétra dans

l’arène, il la suivit du regard, collant son museau aux barreaux. Spiculus

tendit la main vers lui, mais le lion se déroba. L’éloignement de sa protégée

ne lui plaisait guère.

— Elle va revenir, assura le doctore, surpris de s’entendre s’adresser à un

animal. Elle revient toujours…ajouta-t-il pour lui-même, conscient que les

événements de la veille ne lui avaient pas permis de prendre du repos.

La fatigue ne semblait pourtant pas avoir affecté Calliandra. Lorsqu’elle

entra dans l’arène, elle hurla, brandissant ses épées en direction de la foule.

Les autres gladiateurs l’imitèrent, mais ce fut elle l’origine des clameurs.

— La fille de Pluton, regarde, c’est elle ! pouvait-on entendre.

— La gladiatrice ! Le rubis de Rome, s’écriaient les uns.

— La femme aux cheveux de feu, hurlaient les autres.

Le silence ne revint que lorsque l’empereur se leva et écarta ses bras

avant de prononcer un discours :

— Peuple de Rome, comme vous le savez, nous avons remporté une

grande victoire. Les Pictes ont été vaincus et l’empire s’est encore étendu.

La menace a été éloignée. Célébrons ensemble ce triomphe et réjouissez-

vous du spectacle que votre bien-aimé empereur vous offre. Que les jeux

commencent !

Nouvelle acclamation de la foule qui scanda le nom de l’empereur. Le

bruit était assourdissant. Les prisonniers pictes ne montrèrent aucune

faiblesse face aux gladiateurs. Ils brandirent les épées mal aiguisées qui leur

avaient été données et s’unirent dans un cri avant de s’élancer vers les

hommes de Martial. Tibalte para le premier coup, les lames d’acier

s’entrechoquèrent violemment et les autres suivirent. Prudens captura un

des prisonniers dans son filet et le mit à mort sans aucune hésitation en le

transperçant avec son trident. Onéaclus trancha la tête d’un Picte d’un seul

coup de lame et parvint à blesser un second qui avait voulu l’attaquer par-

derrière. Calliandra abattit trois prisonniers à elle seule en leur tranchant la

gorge. La bataille qui se jouait dans l’arène n’avait rien de glorieux, les

gladiateurs en avaient parfaitement conscience, mais c’était leur vie contre

celle des prisonniers et personne ne désirait mourir. Les hommes de Martial

menèrent un combat acharné et les Pictes succombèrent un à un. Malgré

cette victoire écrasante, les gladiateurs quittèrent l’arène silencieusement.

Le sort réservé aux prisonniers de guerre leur inspirait de la pitié et ils

savaient qu’il n’y avait aucun honneur à tirer de ces exécutions

programmées.

Némée bondit sur Calliandra lorsqu’elle franchit les grilles et manqua de

la faire tomber. La gladiatrice se mit à rire devant l’empressement de son lion, mais le visage tendu du doctore la ramena à la dure réalité. Elle

s’éloigna des gladiateurs et Spiculus la suivit.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle.

— L’adversaire de Tibalte vient de m’être révélé. Il s’agit d’un gladiateur

qui appartient au ludus Matutinus.

— Quelle importance ?

— Rufus dirige ce nouveau ludus.

— Il ne m’avait donc pas menti. Domitien m’a trahie.

— Calliandra, ce n’est pas le plus important, répondit le doctore,

visiblement mal à l’aise. Le sénateur connaît le lien qui vous unit.

L’adversaire choisi est redoutable. Une légende parmi les gladiateurs. Il n’a

jamais connu la défaite. Même les plus courageux le craignent. Un Thrace

redoutable que l’empereur a acheté à prix d’or.

— Fulgur ? Est-ce lui ? La bête qui foudroie ses adversaires d’un seul

coup d’épée ?

Spiculus hocha la tête et Calliandra tressaillit.

— Je croyais qu’il avait gagné sa liberté, bredouilla-t-elle.

— Domitien a mis le prix pour obtenir ses services durant une année

entière. Je ne crois pas que ce geste soit anodin. Rufus et Domitien sont

bien plus proches que tu ne le penses. Je suis presque certain qu’il s’agit

d’un complot pour tuer Tibalte.

— Tullia empoisonne Martial, Domitien et Rufus veulent la mort de

l’homme que j’aime…Personne n’est digne de confiance.

La colère commença à envahir la gladiatrice, un courroux indomptable

qui menaçait sa lucidité et ses chances au combat. Spiculus la saisit par les

épaules et l’obligea à le regarder droit dans les yeux.

— Pourquoi accuses-tu Tullia ? demanda-t-il, surpris par cette révélation.

— Litia est venue me trouver ce matin. Eaclès lui a confié que Martial

souffrait d’un empoisonnement. Elle m’a confirmé que seule Tullia remplissait la coupe de son époux. Les esclaves n’y touchent pas.

D’ailleurs, qui souhaiterait la mort de Martial dans ce ludus à part elle ?

— Litia ?

— Elle dit ne pas être une ennemie, mais je reste très méfiante.

— Ta mère éprouverait-elle des regrets ?

Calliandra leva les yeux au ciel, mais ne répondit rien. Il fallait avertir

Tibalte, trouver un moyen de quitter le Colisée. Il ne pouvait pas entrer dans

l’arène et se diriger vers une mort certaine, cette idée lui était intolérable.

— Je ne peux pas laisser faire cela. Je dois intervenir.

— Tu ne peux et tu ne dois absolument rien faire. L’honneur est la seule

qualité indispensable à un gladiateur. Si tu empêches ce combat, Tibalte ne

te le pardonnera pas.

— Je dois le regarder mourir ? C’est donc cela que vous me demandez ?

Spiculus ne dit rien, mais son regard confirma les craintes de Calliandra.

Elle le dévisagea, anéantie et décida de rejoindre le Celte qui attendait, près

des grilles, d’être invité à entrer sur le sable. Tibalte vit les larmes menaçant

de s’échapper des yeux de Calliandra et la serra contre lui en ignorant la

présence des autres qui les observaient.

— Je ne vais pas mourir, murmura-t-il à son oreille, je vais seulement

entrer dans la légende. Fais-moi confiance, je reviendrai.

— Tibalte, soupira-t-elle en tentant de ravaler ses sanglots et en

s’accrochant à son cou avec toute la force du désespoir. Je t’aime. J’attends

ton retour.

Némée se frotta contre les jambes du Celte, un geste rare qui signifiait

beaucoup. Il sentait Calliandra dévastée et avait deviné la source de ce

malheur. Au même instant, une voix s’éleva dans l’arène, grave et profonde,

sonnant comme une menace :

— Le combat suivant opposera le légendaire gladiateur Fulgur, la bête

foudroyante qui n’a jamais connu la défaite au féroce celte, Tibalte !

Deux soldats poussèrent les grilles, Tibalte embrassa Calliandra sans

aucune retenue avant de s’élancer en avant sous les acclamations de la

foule.

Le Celte s’arrêta au milieu de l’arène et leva les bras vers le ciel en

hurlant, un Achille défiant les Dieux eux-mêmes, un héros courageux et

admirable que la plèbe salua. De l’autre côté des grilles, le spectacle était

bien différent. Calliandra était tombée à genoux et avait enfoui son visage

dans ses mains. Les soldats paraissaient s’amuser de sa détresse et

ricanaient comme deux loups cruels devant une proie facile et brisée.

Spiculus leur jeta un regard si noir qu’ils cessèrent presque instantanément

et reportèrent leur attention vers l’arène pour voir surgir d’une trappe

l’adversaire tant redouté. Le sifflement admiratif d’un des soldats poussa

Calliandra à observer la scène. Elle vit alors l’impensable, l’inimaginable,

la terreur incarnée : Fulgur. Cet homme ne pouvait pas être humain. Il

ressemblait davantage à une bête féroce. Le gladiateur était immense. Le

géant Polyphème vaincu par Ulysse paraîtrait inoffensif face à lui.

Comment était-ce possible ? Quelle femme avait pu engendrer pareil

monstre ? Son corps montrait de nombreuses cicatrices, encore fraîches et

sanguinolentes pour certaines. Fulgur se dressa fièrement face à Tibalte, le

dévisageant de toute sa hauteur. Le Celte eut un mouvement d’arrêt en

découvrant son adversaire. Il écarquilla les yeux, persuadé d’être victime

d’une hallucination. Un ours aurait été moins impressionnant que cette

montagne de muscles au regard meurtrier. Ce monstre aimait le sang et la

souffrance, cela pouvait se lire dans la prunelle de ses yeux. Fulgur esquissa

un sourire carnassier et menaçant. Il voulait faire comprendre à Tibalte qu’il

n’était qu’un insecte à écraser et qu’il y parviendrait sans aucune difficulté.

Calliandra saisit les barreaux, mais les soldats qui gardaient l’entrée la

firent lâcher prise. Elle demeura face aux grilles, immobile, le cœur brisé, la

peur dévorant ses chairs. Némée vint s’asseoir à côté d’elle et l’observa

silencieusement avant de diriger son attention vers l’arène.

— Tu peux dire adieu au Celte, ricana l’un des soldats malgré la présence

de Spiculus.

Calliandra n’eut pas la force de répondre, mais le fauve dévoila ses crocs

en dévisageant l’impudent d’un œil mauvais. Le soldat cessa

immédiatement de rire.

Le début du combat fut annoncé et les deux gladiateurs s’écartèrent pour

se jauger avant de raffermir leur prise sur leurs armes, fléchir les jambes et

se mettre en position d’attaque. Le premier élan ne se fit pas attendre,

Fulgur fonça sur Tibalte dans un cri retentissant, brandissant son épée

devant lui. Le Celte para le coup, roula sur le sol en perdant l’équilibre et se

releva un peu loin en serrant les dents. Tibalte venait de mesurer la force de

son adversaire. Un seul coup avait suffi à le faire vaciller et il se doutait

bien que Fulgur n’avait pas mis toute sa puissance dans cette attaque. Le

Celte eut à peine le temps de reprendre ses esprits. Son adversaire bondit

sur lui et parvint à lui donner un coup de bouclier en pleine poitrine. Tibalte

en eut le souffle coupé, mais ne bascula pas et d’un geste, rapide et précis, il

entailla le bras de Fulgur de la pointe de son épée. Le géant s’immobilisa,

observa la fine goutte de sang couler sur sa peau et se mit à rire en

basculant la tête en arrière. Un rire monstrueux, grave, profond et

résonnant. Le silence s’installa dans les gradins, personne n’osait faire le

moindre mouvement et tous attendaient les représailles qui suivraient ce rire

menaçant. Fulgur se tut et planta ses yeux glacés dans ceux du Celte. Il

s’avança lentement vers lui, le menaça de son épée et dit dans un souffle

aussi froid que son regard :

— Je ne laisse mes adversaires m’infliger qu’une seule blessure par

combat. Une seule. Maintenant, prépare-toi à mourir.

L’instant qui suivit cette menace parut échapper aux yeux de tous. Fulgur

fondit sur Tibalte. Les deux gladiateurs échangèrent de nombreux coups,

Tibalte sembla plier à plusieurs reprises sous le poids écrasant de la

puissance de Fulgur, mais résista, se relevant à chaque fois, esquivant la lame d’acier qui l’avait déjà atteint à deux endroits : la cuisse et le flanc. La

fatigue commençait à s’emparer du Celte, mais le géant ne montrait aucun

signe de faiblesse.

— C’est tout ce dont tu es capable ? se moqua Fulgur en plantant son

épée dans le sable et en jetant son bouclier à ses pieds. Allez viens voir ma

jolie, je vais m’occuper de toi. Je serai doux, promis, ajouta-t-il en faisant

signe à Tibalte de s’approcher.

Le Celte se sentit humilié, mais il savait qu’il ne devait pas céder à une

colère qui pourrait l’aveugler. Le géant ne pouvait être vaincu par la seule

force physique, aussi faudrait-il faire preuve d’esprit pour espérer le battre,

qualité que Tibalte possédait. Il ne répondit donc pas à ses provocations et

referma sa main sur la poignée de son épée. Il remarqua que Fulgur se tenait

fléchi, les jambes écartées et il s’élança comme pour lui porter une attaque

directe. À quelques centimètres à peine de son adversaire, il se laissa

tomber sur le sable et glissa entre les jambes du géant avant de se relever

dans son dos et d’abattre son épée sur son épaule. Le sang gicla sur la lame

et Fulgur poussa un cri rauque, proche du rugissement bestial. Il se tourna

avec une rapidité déconcertante, saisit la lame à mains nues et l’arracha des

mains de Tibalte, s’entaillant profondément les paumes sans ciller. Tout se

déroula beaucoup trop vite sous le regard impuissant de Calliandra. Le

géant saisit le Celte à la gorge, abattit son poing sur son visage une dizaine

de fois. À chaque coup, le bruit du choc devenait de plus en plus

insupportable. Tibalte essaya de se dégager de cette poigne d’acier, mais sa

volonté céda progressivement et il ne devint plus qu’un corps sans vie dont

les membres pendaient misérablement au-dessus du sol. Fulgur frappa une

dernière fois avant de le jeter à terre en riant. Un nuage de sable s’éleva

autour de Tibalte et retomba lentement. Le Celte ne bougeait plus.

— Non ! Non ! Tibalte ! Lève-toi, hurla Calliandra, le visage contre les

grilles. Lève-toi.

Elle vit Fulgur se diriger vers son épée et comprit qu’il allait la saisir pour

achever Tibalte. Cette vision lui déchira les entrailles et une colère sourde

envahit tout son être lorsqu’elle aperçut le sénateur Rufus faire un signe de

la main à son monstre pour l’encourager à poursuivre. Le gladiateur avait

marqué un temps d’arrêt en retirant son épée du sable, il s’était alors tourné

vers la tribune impériale et avait paru attendre un ordre. Rufus ne l’avait pas

fait attendre bien longtemps !

— Non !

Calliandra se jeta sur les gardes pour les déséquilibrer et les frappa au

visage, au torse, aux jambes, partout où elle put les atteindre. Elle tenta de

s’emparer des clefs pour ouvrir les grilles, mais Spiculus l’enserra et

l’éloigna des soldats. Le trousseau de clefs tomba sous le nez de Némée.

— Prends-le, hurla la gladiatrice à son lion qui bondit et saisit les clefs,

menaçant de ses crocs le soldat qui avait voulu le ramasser avant lui.

— Arrête, cria Spiculus en refermant davantage ses bras autour de

Calliandra. Arrête, tu ne peux rien faire ! Si tu entres dans cette arène sans

l’autorisation de l’empereur, tu mourras. Si tu sauves Tibalte, vous mourrez

tous les deux et tu auras perdu son amour en souillant son honneur. Il n’y a

aucune issue. Tu ne peux pas le sauver, Calliandra !

Les paroles du doctore étaient douloureuses, mais elles ne révélaient que

des vérités. Même si elle parvenait à entrer dans cette arène et à vaincre

Fulgur, Tibalte et elle seraient condamnés à mort pour cet acte de

désobéissance. Le Celte ne lui pardonnerait pas et ils quitteraient ce monde

pour ne jamais se retrouver dans l’autre. Calliandra cessa de repousser

Spiculus, essoufflée, le visage dévasté par des larmes de colère.

— Je ne veux pas le perdre, sanglota-t-elle.

Elle reçut une gifle pour toute réponse et sentit les bras de Spiculus la

lâcher. Elle tomba sur les genoux, le doctore l’enjamba et fondit sur le

soldat qui avait levé la main sur elle. Le garde recula et son dos heurta les

grilles. Visiblement, Spiculus lui faisait peur.

— Je veux seulement récupérer les clefs, bredouilla-t-il.

— Frappe-la encore une fois et c’est moi qui te tue, menaça le doctore.

Vous n’êtes que deux et j’ai derrière moi une dizaine d’hommes, personne

ne viendra à votre secours ici.

Le garde ne répondit pas et baissa la tête en signe d’approbation.

— Némée, pose les clefs, je t’en prie, dit Calliandra en s’approchant des

grilles, le regard dirigé vers l’arène. Et ne mange pas le soldat. Ou alors

juste une main, ajouta-t-elle.

Le Romain, qui s’était baissé pour ramasser le trousseau, retira

rapidement sa main en entendant les paroles de la gladiatrice. Il hésita,

observa le lion un instant et avança lentement ses doigts avant de les

refermer sur les clefs. Némée ne fit aucun mouvement, mais ne le quitta pas

des yeux.

Dans l’arène, aucun miracle n’avait eu lieu. Tibalte était toujours allongé

sur le sable, inconscient. Fulgur se tenait à côté de lui et le dévisageait, un

sourire cruel sur les lèvres. La plèbe retenait son souffle, le silence était

assassin. Calliandra se recroquevilla contre le mur, incapable d’assister à

cette tragédie. Prudens, le rétiaire, la rejoignit et passa son bras autour de

ses épaules.

— Tibalte est un champion, murmura-t-il. Sois forte Calliandra, il part

rejoindre un autre monde. Tout ne s’arrête pas là.

C’était la première fois que Prudens prononçait des paroles sérieuses et

censées. Calliandra ne l’avait jamais entendu dire autre chose que des

injures ou des grossièretés. Elle posa sa tête contre son torse et laissa couler

ses larmes.

— Je le rejoindrai bientôt, répondit-elle en fermant les yeux.

Un cri provenant de la foule fit sursauter la gladiatrice qui plaqua ses

mains sur ses oreilles, persuadée d’entendre là les acclamations d’une mise

à mort réussie. Elle remonta ses genoux sur sa poitrine, souhaitant échapper

à la terrible réalité, mais son corps était secoué et quelqu’un essayait d’attraper ses mains. Elle ouvrit les yeux et aperçut le visage de Spiculus,

souriant et soulagé. Il la saisit et l’attira vers les grilles.

— Regarde ! Regarde le héros devenir une véritable légende.

Tibalte se tenait debout au milieu de l’arène, le visage ensanglanté, le

corps meurtri, mais debout malgré tout. Plus loin, Fulgur gisait sur le sable,

une épée enfoncée dans les entrailles et la gorge tranchée. Calliandra secoua

la tête, pensant être victime d’une hallucination. Spiculus répondit à ses

interrogations muettes en riant :

— Il faisait semblant ! Tibalte faisait semblant d’être inconscient. Il a

attendu que Fulgur parvienne à sa hauteur pour saisir sa cheville, le

déséquilibrer, s’emparer de son épée et lui trancher la gorge ! Son

adversaire ne s’est pas méfié un seul instant. Il pensait que les coups reçus

l’avaient vraiment assommé.

— Aucun homme n’aurait pu se relever après cela, siffla Prudens avec

admiration.

Calliandra n’osait y croire. Son cœur battait à tout rompre dans sa

poitrine, ses jambes tremblaient et mille sentiments contradictoires

envahissaient son esprit. Elle ne parvenait pas à comprendre ce qu’il s’était

passé. Elle regardait Tibalte brandir son épée vers la loge impériale en ayant

la sensation d’être plongée dans un rêve, une chimère. La foule scandait le

nom du Celte. Les griffes du destin ne s’étaient pas abattues sur celui

qu’elle aimait. Lorsque le nom du vainqueur fut annoncé, Tibalte chancela,

tenta de se reprendre, mais n’y parvint pas. Il se laissa glisser sur le sol, son

épée roula à quelques mètres de lui, ses forces l’abandonnaient.

— Ouvrez les grilles, ordonna Spiculus. Il a été désigné victorieux, nous

avons le droit d’aller le chercher !

Les deux soldats échangèrent un regard, l’un des deux fit un signe de la

tête et l’autre ouvrit les grilles. Calliandra et Spiculus s’engouffrèrent dans

l’arène en courant. Le Celte ne bougeait plus, son visage était tuméfié et sanguinolent, il avait été blessé au flanc et à la cuisse. Calliandra osa à

peine poser ses doigts sur lui, elle ne l’avait jamais vu dans un tel état.

— Prends ses jambes, dit Spiculus en le saisissant sous les bras. Il doit

voir Eaclès au plus vite.

Ils portèrent le blessé jusque dans la galerie souterraine, le posèrent sur

une litière et le doctore demanda à quatre des soldats de Domitien de le

ramener au plus vite au ludus afin qu’il puisse être examiné par le médecin.

Les hommes qui avaient escorté les gladiateurs savaient qu’il était de leur

devoir de ramener les blessés et ne discutèrent pas. Calliandra serra la main

de Tibalte, toujours inconscient, puis le regarda s’éloigner.

— Il va se rétablir, assura Prudens. Les Dieux eux-mêmes ne pourraient

vous séparer. Prépare-toi pour ton combat et chasse le trouble de ton esprit.

— Prudens a raison, ajouta Spiculus.

Calliandra hocha la tête, elle était prête et n’avait pas l’intention de

perdre du temps dans l’arène. Elle n’avait qu’un seul désir : rejoindre le

ludus, voir Tibalte et Martial, s’assurer qu’ils étaient vivants, le reste n’avait

plus aucune importance.

Elle fut appelée assez rapidement après le départ du Celte et eut la

mauvaise surprise de constater qu’il s’agissait de la voix du sénateur. Il

l’affubla encore du surnom de rubis de Rome et provoqua en elle une vague

de colère et de dégoût. Elle avait l’impression de lui appartenir malgré les

promesses de l’empereur. Calliandra chassa ses pensées, étira son dos, saisit

les épées tendues par Spiculus, posa son front sur le museau de Némée, le

rassura et franchit les grilles en marchant d’un pas confiant. Elle ne

connaissait pas encore l’identité du gladiateur qu’elle devrait combattre,

mais la peur ne faisait plus partie des sentiments ressentis lorsqu’elle foulait

le sable.

— Pour affronter la légendaire fille de Pluton, continua Rufus, faites

entrer les femmes des prisonniers pictes et ne vous fiez pas aux larmes ou

aux supplications ! Ces femmes ont participé, aux côtés de leurs époux, au massacre de nombreux soldats romains. Des animaux seraient plus dociles !

Que le combat commence !

Calliandra s’immobilisa, abasourdie. Elle fixa l’entrée réservée aux

condamnés à mort et vit surgir un groupe d’une dizaine de femmes. Elles

paraissaient apeurées, certaines pleuraient. La plus âgée conservait sa

dignité et tentait d’apaiser les autres, mais en vain. Les prisonnières

n’étaient pas armées. Calliandra constata avec horreur que l’une d’elles

attendait un enfant. La gladiatrice baissa ses armes et dirigea son regard

vers l’empereur. Un regard suppliant où l’incompréhension se mêlait à la

tristesse.

— Empereur de Rome, j’implore votre clémence, cria-t-elle en

s’efforçant de trouver les mots justes pour atteindre le cœur de Domitien.

Ces femmes ne sont même pas armées. Certaines sont encore très jeunes et

l’une d’entre elles porte un enfant. Je vous conjure de trouver un adversaire

digne de moi, je n’aurais aucun honneur à vaincre ces prisonnières.

Les femmes commencèrent à s’agiter, fébriles.

— Calmez-vous, ordonna la plus âgée. Ne montrez pas vos faiblesses.

Vous êtes des Pictes !

Domitien se leva doucement et s’approcha du bord de la tribune. Il laissa

le silence s’installer quelques secondes, écarta les bras et prit enfin la

parole, délivrant la plèbe d’une attente insoutenable.

— Nous nous attendions à cette requête, dit-il en souriant. Qu’on leur

donne des armes ! Le combat te semblera ainsi plus loyal.

— Je vous en prie, ne m’obligez pas à faire cela.

— Tu es gladiatrice ! Mes ordres doivent être respectés.

Des soldats romains pénétrèrent dans l’arène et distribuèrent des épées

aux prisonnières qui tremblaient.

— Commencez ! ordonna Domitien d’un ton sans appel.

Calliandra devait se résoudre à l’inévitable, l’empereur était resté sourd à

ses supplications et il n’y avait pas d’autre issue que la mort. Elle se tourna vers les prisonnières et les dévisagea avec pitié et compassion. Ces femmes,

armées ou non, n’avaient aucune chance de sortir vivantes de cette arène.

— Défendez vos vies, autant que vous le pourrez, leur conseilla la

gladiatrice, la voix brisée.

La doyenne se détacha du groupe et s’avança avec beaucoup de dignité.

Elle tenait fermement son épée.

— Ton nom est célèbre, gladiatrice ! Tu n’en demeures pas moins une

esclave comme nous.

— Souhaites-tu être la première à me combattre ?

— Je préfère plier sous la lame d’une esclave plutôt que sous celle d’un

Romain ! répondit la doyenne en s’élançant vers Calliandra.

Les lames s’entrechoquèrent avec fracas, mais le duel ne dura pas

longtemps. Il était bien trop déséquilibré. La gladiatrice ne tira aucune

satisfaction de cette première victoire, elle avait seulement envie que cela

s’arrête le plus vite possible. Une des femmes courut vers le corps sans vie.

Elle le souleva difficilement et l’étreignit en pleurant :

— Mère, mère, non.

Calliandra détourna le regard, elle ne pouvait souffrir cette vision d’une

fille étreignant sa mère pour lui dire adieu. La colère refit surface,

dévastatrice et meurtrière. Calliandra avait envie de se jeter dans les gradins

pour atteindre la tribune impériale où elle les égorgerait tous un par un,

sénateur, empereur, soldats, Tullia et Litia. Comment Domitien pouvait-il

lui infliger pareille torture ? Comment les autres pouvaient-ils laisser faire ?

Elle leva les yeux vers eux et croisa ceux de sa mère qui l’observait avec

bienveillance. Litia semblait vouloir l’aider, mais elle était tout aussi

impuissante qu’elle. Calliandra se surprit alors à regretter ses désirs

meurtriers. Litia l’avait prévenue pour Martial et avait sauvé sa vie en se

procurant le remède nécessaire. Elle n’était donc pas totalement mauvaise.

— Je serai la seconde, dit une voix dans son dos qui arracha Calliandra à

sa réflexion.

Les prisonnières pictes défilèrent toutes ainsi, les unes après les autres,

pour défier la fille de Pluton. Aucune ne parvint à lui ôter la vie. La dernière

femme debout, dans l’arène, était celle qui portait un enfant. Elle n’avait

pas pris d’épée et tenait son ventre en respirant difficilement. Calliandra

implora une nouvelle fois l’empereur du regard. Elle ne pouvait pas se

résoudre à mettre à mort cette prisonnière, c’était au-dessus de ses forces.

— Je vous en conjure, laissez la vivre. Elle porte un enfant innocent,

supplia-t-elle. Elle n’est pas en mesure de se battre.

Au même moment, Litia se pencha à l’oreille de l’empereur qui n’hésita

pas à lui accorder son attention. Ils échangèrent quelques mots et Domitien

se leva.

— Cette prisonnière deviendra une esclave et son enfant à naître

également. La victoire est largement accordée au rubis de Rome !

La foule resta muette comme elle l’avait été tout au long de ce combat

qui n’en était pas un. Pas d’applaudissement, pas d’acclamation. Un silence

de mort. On entendait seulement la respiration douloureuse de la future

mère qui sanglotait. Calliandra passa son bras autour d’elle et l’aida à

quitter l’arène. La gladiatrice n’avait jamais été aussi humiliée et

déshonorée. Il n’y avait aucune victoire dans ce qu’elle venait d’accomplir.

Elle se sentait cruelle, salie et aussi misérable que le plus tyrannique des

Romains. Domitien et Rufus s’étaient amusés à la briser par la seule chose

qui pouvait encore l’atteindre : son humanité.

Spiculus aida la prisonnière à s’asseoir lorsque Calliandra pénétra dans la

galerie. Les hommes de Martial ne dirent pas un mot, ils semblaient graves

et fermés.

— Tu n’avais pas le choix, intervint le doctore pour mettre fin à ce

silence pesant. Je ne suis pas certain que la vie lui soit préférable à la mort,

ajouta-t-il en désignant la Picte. Une esclave…

— Nous sommes tous des esclaves, le coupa Calliandra.

— Et Calliandra vient de sauver une mère et son enfant, dit une voix au

bout du couloir.

La silhouette de Litia apparut. Les gladiateurs échangèrent des sourires

entendus qui disparurent sous le regard noir de Spiculus.

— Cette femme vivra au ludus. J’ai dit à l’empereur que je souhaitais

acquérir une esclave personnelle.

— Est-ce son enfant qui a suscité votre pitié ? demanda Calliandra.

— Non, c’est mon enfant et son regard désespéré qui a suscité ma pitié,

répondit-elle en insistant sur le « mon ».

Les gladiateurs les observaient en silence, conscients de voir se jouer des

drames et des secrets devant eux, des mystères à moitié révélés, des

intrigues familiales enfouies sous des années de mensonges et de

cachotteries.

— Je ne suis pas votre enfant, murmura Calliandra.

— Retournons au ludus, proposa Litia en constatant que tous les regards

étaient tournés vers elles.

Les soldats de la garde impériale escortèrent les gladiateurs jusqu’au

ludus Gallicus. Les hommes de Martial demeurèrent silencieux durant le

trajet, seul Onéaclus discuta avec Calliandra pour sonder son esprit

tourmenté. La gladiatrice eut bien du mal à répondre aux multiples

interrogations de son ami, mais elle parvint à trouver un certain réconfort

face à ses efforts. Némée se frotta contre ses jambes et accéléra le pas, il

semblait pressé de rentrer même si Calliandra en ignorait la raison. Le fauve

dépassa les soldats romains sans leur prêter attention, se retourna vivement

et chercha du regard sa maîtresse. Ils se dévisagèrent un instant et une

étrange chaleur envahit le corps de la gladiatrice : une sensation qu’elle

avait déjà connue dans le Temple de Vulcain.

— Non ! cria-t-elle. Pas ici Némée.

La gladiatrice craignait de voir surgir autour d’elle un cercle de feu qui

l’aurait dérobée à la vue des Romains afin de pouvoir communiquer une nouvelle fois avec son père. Si Domitien était au courant de son secret, elle

refusait que ses soldats en deviennent également les dépositaires. Némée

baissa la tête, contrarié, et gémit. Il se passait quelque chose.

— Amène-moi, ordonna Calliandra.

Le lion courut vers elle, fléchit les pattes, l’invitant ainsi à le chevaucher

et ils filèrent à vive allure devant des soldats abasourdis. Les Romains ne

firent aucun mouvement, la scène avait été trop rapide, mais Calliandra les

entendit crier derrière elle. Némée ne ralentit pas sa course et ils atteignirent

assez rapidement le ludus.

Les grilles étaient restées ouvertes après le retour de Tibalte, le lion

s’engouffra et se précipita directement vers la cellule réservée aux blessés

où Eaclès exerçait. Le cœur de Calliandra manqua de défaillir. Tibalte était-

il mort ? Avait-il succombé à ses blessures ?

— Parle-moi Némée, supplia-t-elle en s’accrochant à la crinière du lion

pour ne pas chuter.

La chaleur revint, elle gagna ses jambes puis son ventre avant d’atteindre

son front. De petites flammes apparurent sur leur passage, elles

s’enroulèrent autour des chevilles de la gladiatrice et grimpèrent comme des

lianes de feu jusqu’à ses cuisses.

— Tibalte est en danger, dit une voix grave et profonde qui résonna en

écho dans son esprit.

— Cours Némée, cours, murmura la gladiatrice, le buste en avant, les

doigts enracinés dans la crinière du lion.

Eaclès se tenait devant la salle de soins dont la porte était close. Il

paraissait en colère et tapait du poing contre le mur. Némée s’arrêta devant

lui et Calliandra sauta à terre.

— Que se passe-t-il ? hurla la gladiatrice en se jetant contre la porte pour

l’ouvrir. Où est Tibalte ? Parle ! ordonna-t-elle au médecin qui avait blêmi

devant le lion qui le dévisageait avec un peu trop d’insistance à son goût.

— Enfermé dans cette pièce avec la vipère du maître, cracha Eaclès avec

dégoût. Ils m’ont presque jeté dehors !

— Ils ? Qui ? demanda Calliandra.

— Tullia et le sénateur Rufus.

Calliandra manqua de s’étrangler en apprenant que ses deux plus grands

ennemis étaient rentrés avant elle au ludus et qu’ils se trouvaient auprès

d’un Tibalte affaibli par ses blessures. Elle implora Némée du regard.

— Je t’en supplie aide-moi, souffla-t-elle, les larmes aux yeux. Ils vont le

tuer.

A cet instant, un brasier naquit au pied de la porte de la cellule. Il lécha

les murs avec timidité avant de les embrasser pleinement dans un torrent de

flammes rougeoyantes et meurtrières. Calliandra s’écarta vivement,

entraînant avec elle le médecin qui semblait avoir perdu l’usage de la parole

et de ses membres.

— Attention ! cria-t-elle tandis que la porte s’écroulait devant eux.

Le feu disparut alors instantanément, mais les murs, qui étaient restés

debout, en gardaient de larges zébrures noires et calcinées. Calliandra

distingua deux silhouettes recroquevillées derrière le voile de fumée qui

s’élevait devant elle. Elle fit un pas en avant, méfiante et observa la scène.

Le spectacle qui s’offrit ainsi à ses yeux réveilla en elle des foudres aussi

dévastatrices que le feu déclenché par Némée. Le sénateur Rufus se

redressa doucement en comprenant que les flammes ne poursuivraient pas

leur avancée infernale. Il tenait dans sa main une petite fiole transparente

qui contenait un étrange liquide doré. Derrière lui, Tibalte était allongé sur

une couchette destinée aux blessés, parfaitement immobile. À ses côtés,

Tullia tremblait de la tête aux pieds. Il ne fallut que quelques secondes à

Calliandra pour comprendre que le sénateur et l’épouse de Martial avaient

tenté d’empoisonner Tibalte avant le retour de la garde impériale et des

gladiateurs.

— Mon précieux rubis, susurra Rufus en affichant un sourire carnassier.

Quelle joie de te voir. Tu arrives au bon moment, ajouta-t-il, confiant.

Il se déplaça doucement vers le Celte et s’assit au bord de la couchette

avant de poser sa main sur la bouche du gladiateur.

— Il aurait été cruel de ma part de ne pas te laisser lui faire tes adieux.

— Ôtez votre main ou je vous arrache le bras, siffla Calliandra entre ses

dents.

— Tu es désarmée, tu es seule et tu n’as aucune chance de quitter ce

ludus vivante si tu oses t’en prendre à moi, répliqua le sénateur, sûr de lui.

— Je ne suis pas seule, répondit Calliandra en jetant un regard à Némée.

La garde n’est pas encore arrivée. Rien ne se dresse entre vous et moi.

— Je te ferais crucifier en place publique si tu oses encore proférer des

menaces à notre encontre, s’écria alors Tullia.

— Vous serez la première à quitter ce monde, promit Calliandra. Où est

Martial ?

— Martial nous a quittés, murmura Eaclès dans le dos de la gladiatrice.

La dose de poison ingurgitée était trop importante pour le sauver. Nous

n’avons rien pu faire, continua-t-il en glissant discrètement dans la main de

Calliandra un scalpel.

Némée poussa un rugissement déchirant et la gladiatrice sentit ses genoux

faiblir sous son poids. Elle tenta de conserver son souffle, mais sa poitrine

était compressée par une force invisible. Ses os parurent se briser un par un.

La douleur était trop forte. Elle voulut parler, mais aucun mot ne put

franchir ses lèvres. Elle releva la tête et planta son regard dans celui de

Tullia. La maîtresse de maison tressaillit. Calliandra bouillonnait de

l’intérieur, tout son corps brûlait de rage et d’un courroux digne des Dieux.

Elle sentit un goût étrange envahir sa bouche : celui du sang et de l’acier. Le

désir de tuer s’empara d’elle comme une tempête viendrait faire échouer un

navire. Le sénateur était bien trop confiant pour voir en Calliandra ce que Tullia percevait et il eut la très mauvaise idée de prendre la parole pour

défier la gladiatrice :

— Le ludus n’a plus de laniste désormais. Je proposerai à l’empereur de

remplacer Martial Benus et tu seras enfin mon esclave.

— Quel profit tirez-vous de son assassinat ? parvint à articuler Calliandra

en s’adressant à Tullia, ignorant ainsi l’intervention du sénateur. Veuve,

vous n’êtes plus rien. Ce ludus appartient à l’empereur.

— Tu as devant toi ma future épouse, répondit Rufus après quelques

secondes de silence. Sans elle, rien de tout cela n’aurait été possible, il est

normal qu’elle puisse élever son rang.

Tullia ne desserra pas la mâchoire. Elle fixait la gladiatrice, mais ne

semblait pas disposée à lui répondre.

— Vous avez comploté dans le dos de Martial pour le tuer. Vous m’avez

vendu comme une esclave sexuelle à un vulgaire laniste à Capoue. Vous

avez passé votre temps à m’humilier et à humilier ma mère, Pothélée. Vous

avez menti, trahi, sali l’homme qui était votre mari. Regardez-vous

aujourd’hui. N’en avez-vous pas assez d’épouser des hommes qui ne vous

aiment pas ?

Tullia leva un sourcil interrogateur et Calliandra ajouta :

— Martial ne vous aimait pas. Il vous a épousée pour expier ses fautes.

Vous n’étiez rien pour lui. Pas même un beau souvenir. Rien. Il aimait ma

mère d’un amour profond et sincère. Une simple esclave pour laquelle il

avait bien plus d’estime qu’il n’en aurait jamais eue pour vous. Quant à

vous, dit-elle en fixant le sénateur, vous venez de commettre la plus grosse

erreur de votre vie.

— Laquelle ? demanda-t-il, amusé.

— Me sous-estimer. Maintenant, vous allez mourir tous les deux.

Calliandra serra ses doigts autour du manche du scalpel et s’élança,

aveuglée par son courroux. Au même instant, Rufus ouvrit la bouche de

Tibalte et approcha la fiole de son visage pour lui faire avaler le contenu. Némée bondit sur lui et saisit son bras entre ses crocs, lui arrachant un cri

de douleur. Le poison tomba au sol et se répandit en une fine traînée couleur

or. La gladiatrice remercia le lion d’un bref regard avant de fondre sur

Tullia qui tentait de s’échapper. Elle parvint à l’attraper par les cheveux et à

la faire tomber. La maîtresse des lieux n’était pas une combattante,

évidemment, elle était une proie facile pour la fureur de Calliandra qui la

menaça en pointant la lame sous sa gorge.

— Je vous avais promis que vous seriez la première à quitter ce monde et

je tiens toujours mes promesses.

— Lâche-moi catin d’esclave, hurla Tullia en se débattant.

— Je ne vois qu’une seule catin ici, répondit Calliandra, et ce n’est pas

moi.

Sans aucune hésitation, elle fit glisser la lame sur la gorge nue de Tullia

avec une précision redoutable.

— Ce n’est pas assez profond pour mourir sur le coup, mais

suffisamment pour vous condamner à mourir dans d’horribles souffrances,

souffla-t-elle à l’oreille de la vipère qui agonisait, étouffée par son propre

sang.

Tullia avait les yeux exorbités, des giclées de sang s’échappaient de son

cou, elle ne pouvait même plus crier. Les deux femmes ne se quittèrent pas

du regard une seule seconde et Calliandra se délecta de la souffrance qu’elle

voyait dans ceux de son ennemie. Elle tenait enfin sa vengeance.

— Calliandra, pousse-toi ! hurla une voix que la gladiatrice reconnut

immédiatement.

Tibalte venait de basculer sur le côté, trop faible pour se lever, afin de

faire barrage entre Calliandra et le sénateur qui se précipitait vers elle. Il

tomba de sa couchette aux pieds de Rufus qui l’écarta d’un violent coup

dans les côtes. Le grincement des grilles se fit entendre, les soldats

arrivaient au ludus. Le Celte roula sous la couchette et tenta de se relever.

Ses jambes ne le soutinrent pas et il s’écroula, à bout de force. Calliandra perçut les pas réguliers de la garde impériale, mais il était bien trop tard

pour faire marche arrière. Elle bondit en direction du sénateur qui s’empara

de son épée pour combattre la gladiatrice. Dans son élan, Calliandra parvint

à le renverser, mais il était plus rapide qu’elle ne le pensait et il se releva

sans difficulté, entaillant même son épaule avec la pointe de sa lame. La

gladiatrice se figea face à lui, un sourire moqueur sur les lèvres.

— Vous pensez réellement que cette épée vous sauvera ? demanda-t-elle.

J’ai terrassé des hommes bien plus puissants et vous osez croire que cette

arme fera la différence ?

— Les soldats arrivent, tu n’as aucune chance de t’en sortir sans moi,

répondit le sénateur. Je pourrais prétendre que le Celte est à l’origine de ce

carnage, ajouta-t-il en hochant la tête en direction de Tullia qui semblait

rendre son dernier souffle. Il sera condamné, mais tu auras la vie sauve pour

m’avoir aidé. Ce sera notre petit secret, mon précieux rubis.

Calliandra haussa les sourcils, détendit les muscles de son corps et

s’approcha doucement de Rufus.

— Vous feriez cela pour moi ? demanda-t-elle, la voix remplie d’espoir.

Vous me sauveriez des griffes de la justice romaine ? Pourquoi ?

— Tu sais ce que mon cœur ressent pour toi, souffla le sénateur.

— Votre cœur ? Mais vous n’avez pas de cœur ! s’écria alors Calliandra

avant de se jeter sur lui et d’abattre son poing sur le visage de son

adversaire.

Sous la violence du coup reçu et l’effet de surprise, Rufus lâcha son épée

avant de cogner son dos contre le mur. Pris au piège, désarmé, il tenta alors

de sauver sa vie en alertant les soldats qui ne devaient plus être loin et se

mit à crier. Calliandra plaqua sa main sur sa bouche et enfonça le scalpel

dans son abdomen.

— Soyez au moins capable de mourir avec un peu de dignité, lui cracha-

t-elle au visage. Comment avez-vous pu prétendre à obtenir mon amour ?

Vous n’êtes qu’un lâche dépourvu d’honneur. Tibalte est un dieu de l’arène. Vous n’êtes rien. Je vais vous faire un dernier cadeau parce que j’ai pitié de

vous, murmura-t-elle à son oreille en enfonçant davantage la lame dans les

chairs du sénateur.

Elle recula et planta son regard dans le sien. Doucement, elle se pencha

sur lui et ses lèvres vinrent se poser sur celles de Rufus qui entrouvrit la

bouche. Calliandra l’encouragea à poursuivre dans un gémissement et

attendit de sentir sa langue sous ses dents pour la mordre de toutes ses

forces. Rufus étouffa un hurlement de douleur, mais il était trop tard. La

gladiatrice serra les dents et tira d’un coup sec. Au même instant, elle fit

remonter la lame du scalpel vers la poitrine du sénateur. Elle se dégagea et

le laissa s’écrouler sur le sol dans une rivière sanguinolente. Rufus essaya

de poser ses mains sur son ventre pour retenir ses organes, mais il perdit

rapidement connaissance avant de s’éteindre définitivement. Personne

n’était venu le sauver. Eaclès n’avait pas fait le moindre mouvement pour

empêcher ce qui venait de se passer, acceptant ainsi d’être complice du

meurtre de deux Romains.

— Calliandra, gémit Tibalte, toujours à terre. Ils arrivent.

La gladiatrice se précipita vers le Celte et l’aida à se relever en le

soutenant.

— Venez ! dit-elle au médecin qui demeurait immobile, visiblement

assommé par les événements.

— Où comptez-vous donc aller ? Un lion, un médecin et deux esclaves.

Quelle folie de penser à la fuite.

Calliandra tourna la tête vers la voix qui venait de s’adresser à eux sur un

ton autoritaire. Là où se trouvait la porte, avant de succomber aux flammes,

se dessinait la silhouette élancée et majestueuse de Domitien. Il se tenait

bien droit, ne montrait aucun signe d’étonnement, de colère ou de peur.

Calliandra aida Tibalte à s’allonger sur la couchette, il était bien trop faible

pour se battre ou pour fuir, il n’y avait plus aucune issue. Les soldats devaient attendre l’ordre de l’empereur pour les encercler. Tout était fini.

Leur vie était suspendue aux ordres de Domitien.

— Ils n’y sont pour rien, déclara la gladiatrice en levant les mains devant

elle. C’est moi qui ai tué Tullia et le sénateur. Eaclès et Tibalte sont

innocents.

— Tais-toi, articula faiblement Tibalte. Elle ment, ajouta-t-il avec plus de

force.

Némée fléchit les pattes, prêt à bondir sur l’homme qui les dévisageait.

L’empereur les observa en silence et se mit à rire.

— Tout ne s’est pas déroulé exactement comme je l’avais prévu, mais ce

final me convient aussi, dit-il en ramenant son bras devant lui dans un geste

très théâtral.

— Non ! cria alors Calliandra en découvrant que la main de l’empereur

tenait fermement la chevelure d’un homme, agenouillé à ses pieds

désormais.

— Vous le reconnaissez, je suppose ? demanda Domitien sur un ton très

ironique. Inutile de faire les présentations.

Onéaclus semblait gravement blessé. Il portait de nombreux stigmates sur

les épaules, les bras et les jambes. Il avait sans doute été battu, roué de

coups par les soldats. Quelques blessures saignaient encore. Calliandra

sentit son cœur s’arrêter de battre. Elle aurait voulu le secourir, mais

Domitien le menaçait d’une épée pointait au-dessus de sa nuque

— Je vais être très explicite, commença l’empereur sans se départir de

son sourire. Au moindre mouvement, j’enfonce cette lame dans sa peau. A

la moindre contradiction, j’enfonce cette lame dans sa peau. Au moindre

refus…

— J’ai compris, acheva Calliandra. Je vous écoute.

— Bien. Nous nous comprenons enfin. J’ai ordonné à mes soldats

d’attendre dans la cour du ludus. Ainsi, aucun témoin ne pourra révéler ce

qu’il s’est réellement passé dans cette pièce. Nous allons tous nous entendre pour accuser le gladiateur Tibalte de haute trahison envers Rome. Il sera

mis à mort dans l’arène, sans aucune chance de survie cette fois-ci. Toi,

Calliandra, tu seras l’esclave qui a tenté de sauver la vie du sénateur,

tournant ainsi le dos à l’un des tiens. Ton innocence sera irréfutable et, bien

entendu, tu seras récompensée pour ta loyauté. Eaclès sera réduit au silence

par la peur ou il rejoindra le Celte dans l’arène. Visiblement, il n’est pas de

taille à combattre comme un gladiateur et ne souhaite certainement pas

mourir dans d’atroces souffrances, poursuivit l’empereur en jetant un regard

glacial au médecin qui s’était recroquevillé sur lui-même. Ce ludus aura un

nouveau laniste et vous reprendrez l’entraînement très rapidement. Des

questions ?

— Une seule, répondit Calliandra, pourquoi ? Je pensais que vous étiez

mon allié, je vous ai fait confiance. Pourquoi cette trahison ?

— Il y avait bien trop de personnes entre toi et moi, esclave. Il m’a fallu

faire preuve de patience et d’ingéniosité pour t’obtenir pleinement. J’ai

simulé une alliance avec le sénateur parce que je savais que tu aurais ta

vengeance. Lorsqu’il m’a proposé de tuer Martial avec l’aide son épouse, je

n’ai pas hésité une seconde. Mes mains n’étaient pas entachées, les siennes,

oui. Je les ai laissé faire. Une fois Martial évincé, il ne restait plus que

Tibalte. Rufus m’a expliqué vouloir l’empoisonner s’il sortait victorieux de

son combat. J’ai donc tout fait pour que ton combat soit le plus expéditif

possible et j’ai misé sur ton retour prématuré au ludus pour découvrir le

complot du sénateur et de la femme de Martial. Complot que tu as

découvert comme je l’avais prévu. Malheureusement, le sénateur aurait dû

tuer le Celte avant ton arrivée, chose qu’il n’a pas eu le temps de faire. Tu

aurais découvert le cadavre de ton bien-aimé et le résultat aurait été le

même. Rufus et Tullia seraient morts.

— J’aurais été condamnée à mort dans ce cas. Comment espériez-vous

prouver mon innocence sans autre coupable possible ?

— Très bonne question. La réponse est simple : Tibalte se serait défendu

pour sauver sa vie. Après avoir abattu deux Romains, en proie au doute et à

la peur, il se serait donné la mort en avalant un des poisons disponibles dans

la cellule d’un médecin aguerri. Toi, tu n’aurais été que le témoin de cette

scène tragique, impuissante, brisée, inconsolable. Le Celte a eu la mauvaise

idée de rester en vie, soit ! Cela n’est pas si grave.

— Personne ne peut croire…

— Rome, c’est moi ! Le peuple, c’est moi ! Personne ne mettra en doute

la parole de l’empereur et toi, esclave, tu vas garder le silence ou je tue ton

ami ! hurla Domitien.

— J’avais confiance en vous, murmura la gladiatrice en sentant des

larmes brûler sa peau. Je vous ai confié des secrets que seuls ceux que

j’aime connaissent. Vous savez qui je suis et de quoi je suis capable.

— Et tu sais qui je suis désormais et de quoi je suis également capable. Je

garderai cet homme dans les cachots de mon palais, précisa Domitien en

désignant Onéaclus. Si tu tentes quoi que ce soit, j’ordonnerais son

exécution immédiate. En attendant, Tibalte lui tiendra compagnie. Lorsque

le soleil aura disparu, nous rendrons un dernier hommage à celui qui se

disait ton maître, ainsi qu’à sa femme et au sénateur. Bien sûr, les autres

gladiateurs risquent de t’en vouloir de ne pas avoir pris la défense de leur

frère d’armes, mais rassure-toi, tu ne resteras pas longtemps dans ce ludus.

— Puis-je connaître le sort que vous me réservez ?

— Lors de ta prochaine victoire dans l’arène, tu seras affranchie. Le

peuple scandera si fort ton nom qu’il me sera bien impossible de faire

autrement. Ainsi, tu seras libre et tu t’engageras dans mon armée. Une

légende à la tête de mes hommes. Nous ferons alliance et les royaumes qui

me sont encore étrangers plieront sous le joug de Rome. Nous pourrons être

bien plus encore, tu sais, Calliandra, ajouta l’empereur des flammes dans

les yeux.

— Une fois libre, comment pensez-vous me contrôler ? demanda la

gladiatrice. Vous allez faire prisonnier un ami et tuer le seul auquel mon

cœur appartient. Martial est mort. Que me restera-t-il à perdre ?

— Onéaclus rejoindra le ludus après la mort du Celte. Un seul souffle, un

seul mot de ma part et mes soldats se chargeront de l’assassiner dans la

cour, comme un chien sans honneur.

— Et Némée ?

— Ton lion peut rester avec toi tant qu’il continue à te suivre comme ton

ombre et qu’il obéit à tes ordres. Ce n’est qu’un animal inoffensif depuis

que tu l’as adopté.

Domitien avait absolument tout prévu, tout pensé, tout manigancé pour

mener Calliandra à sa perte. La situation était sans issue. L’idée d’ordonner

à Némée de bondir sur l’empereur pour le dévorer effleura l’esprit de

Calliandra, mais la cour était infestée de soldats romains armés jusqu’aux

dents, ils ne pourraient jamais quitter le ludus vivants. La colère qui l’avait

envahie quelques instants auparavant s’était lentement transformée en une

peur glaciale et saisissante. Les paroles de Domitien résonnaient dans son

esprit et chaque mot s’enfonçait en elle comme une lame aiguisée et

brûlante. Les gladiateurs étaient perdus, tout le monde allait périr dans cette

folie.

— Je ne peux pas vous laisser me prendre Tibalte. Je préfère affronter vos

hommes et y laisser la vie.

— Tu condamnerais tous ces hommes pour un seul d’entre eux ? Penses-

tu que la fille de Vulcain soit venue au monde pour voir son destin se briser

avec les chaînes d’un vulgaire esclave ? demanda Domitien, de moins en

moins patient.

— Mon destin, c’est lui. Si vous lui laissez la vie sauve, je vous serais

loyale éternellement et je servirais vos intentions.

— Qui allons-nous désigner comme coupable dans ce cas ? Personne ne

pourrait admettre que je laisse en vie l’esclave qui a tué deux Romains. C’est insensé. De plus, je n’ai jamais aimé la concurrence ma chère

Calliandra. Tant que cet insecte vivra, ton esprit ne sera jamais totalement

tourné vers moi.

— Vous êtes complètement fou, cracha la gladiatrice en serrant les

poings. De toutes les progénitures infestées engendrées par Rome, vous êtes

la plus abjecte !

Loin de s’offusquer, Domitien partit dans un éclat de rire qui brisa le

silence et l’attente. Némée rugit et se mit à tourner sur lui-même, la gueule

ouverte, le regard affamé. Le lion semblait avoir tout compris de la tragédie

qui venait de se nouer entre les protagonistes présents dans cette pièce. Il

avait saisi le changement inéluctable, le danger extrême, le précipice mortel

qui s’était ouvert devant eux. Le fauve se pressa contre les jambes de sa

maîtresse pour attirer son attention. Calliandra riva son regard au sien et la

chaleur habituelle, qui s’emparait d’elle lorsqu’ils s’apprêtaient à

communiquer, l’envahit.

— Ne fais rien ma fille. Ne proteste pas. Laisse l’empereur conduire tes

amis au cachot. Fais tes adieux à Martial.

— Je ne peux pas faire cela, répondit Calliandra.

Des flammes commencèrent à s’élever autour d’elle. Elle eut seulement

le temps de lire de la peur et l’étonnement dans les yeux de Domitien avant

de disparaître derrière un rideau ardent.

— Fais-moi confiance, continua la voix dans son esprit. Tu sauveras celui

que tu aimes par un acte de loyauté et de solidarité.

— De quoi parles-tu ?

— Les gladiateurs ne te tourneront pas le dos et ils n’abandonneront pas

Tibalte et Onéaclus au cachot. Méfie-toi toujours des Romains, mais ne

sous-estime jamais ceux qu’ils ont asservis. Les Hommes ne sont pas tous

dépourvus de cœur. Ne lutte pas ou tu périras. Fais-moi confiance, ma fille.

Laisse Némée s’occuper de Tibalte, mes pouvoirs lui permettront de guérir

plus vite. Une dernière chose ma fille. Dans la chambre de Martial, dans le ventre de la statue de Vénus, tu trouveras une petite épée incrustée

d’émeraudes et d’un unique rubis. Saisis-toi de cette arme dès que tu le

pourras. Elle t’appartient depuis ta naissance, un cadeau des Dieux oublié

depuis trop longtemps. Ne pars pas sans elle. Tu en auras besoin.

Calliandra aurait voulu poser d’autres questions, mais la voix s’évanouit

et le rideau de flammes disparut. Némée se dirigea vers Tibalte, approcha

son museau à quelques centimètres du visage du Celte et ouvrit grand sa

gueule comme s’il s’apprêtait à le dévorer. Domitien écarquilla les yeux,

sidéré de constater que Calliandra n’intervenait pas pour protéger Tibalte.

Eaclès bredouilla quelque chose, blêmit et perdit connaissance. Némée resta

un petit moment pencher sur le Celte sans refermer sa mâchoire. Il

paraissait aspirer le mal infligé, les blessures, les coups, car les entailles

présentes sur la peau du gladiateur diminuaient à vue d’œil. Très vite, le

gladiateur reprit des couleurs, son teint se fit moins blafard, sa respiration

retrouva un rythme normal, sa cage thoracique eut moins de mal à se

soulever et la sueur qui recouvrait son front s’assécha. Némée se dégagea,

le dévisagea et inclina sa tête sur le côté lorsque Tibalte murmura des

remerciements confus.

— Tibalte, soupira Calliandra en l’observant se redresser sur ses coudes.

— La fille de Vulcain a des ressources étonnantes ! s’écria l’empereur.

Lui permettre de se rétablir ne le sauvera pas malheureusement.

Calliandra serra les poings, mais ne répondit pas. Elle avait entendu les

conseils de son père et savait ce qu’il lui restait à faire pour tous les sauver.

Aussi, elle garda le silence, mais se précipita vers le Celte pour lui glisser à

l’oreille :

— Je ne t’abandonnerai pas. Crois-moi. Ne doute pas de mon amour,

c’est la seule chose que je te demande. Domitien ne gagnera pas ce combat-

là.

— Je ne douterai jamais de toi, répondit le Celte dans un murmure.

— Je t’aime Tibalte. Je t’aimerai toujours.

— Je t’aime aussi, moineau.

Calliandra s’éloigna de Tibalte le cœur serré, mais avec la certitude de

pouvoir le sortir des griffes de l’empereur. Elle devait se montrer patiente,

l’heure viendrait. Elle se dirigea vers l’empereur et effleura Onéaclus

discrètement. Elle ne pouvait pas montrer ses faiblesses à Domitien, elle

devait être forte et implacable pour qu’il ne soupçonne rien de ses plans.

L’ancien bandit leva la tête et croisa son regard. Il vit toute la détermination

dont elle était capable, toute la peine aussi qu’elle avait en le voyant

agenouillé devant Rome. Calliandra reporta son attention sur Domitien, riva

ses yeux aux siens et déclara d’une voix froide, sans émotion :

— J’accepte vos conditions.

Un large sourire de satisfaction éclaira le visage de l’empereur. Il sortit

appeler ses hommes restés dans la cour et leur demanda de venir arrêter le

traître qui avait osé prendre deux vies romaines malgré l’aide précieuse de

Calliandra pour l’en empêcher. Des murmures naquirent au sein du groupe

des gladiateurs, des protestations qui s’amplifièrent lorsque Tibalte parut

entouré de soldats. Calliandra et Némée suivaient ce lugubre cortège. La

garde impériale eut bien du mal à contenir la colère des hommes, mais

lorsque l’empereur prit la parole, le calme revint :

— Votre maître est mort aujourd’hui et l’un d’entre vous a cru qu’il était

possible de défier la puissance de Rome en prenant la vie de deux de ses

habitants. Le sénateur Rufus a trouvé la mort sous les coups de Tibalte, le

Celte indomptable. Le châtiment pour un tel crime est la mort. Un nouveau

laniste viendra prendre ses fonctions très prochainement. Spiculus reste le

doctore et vous lui devez toujours obéissance. Mes soldats veilleront à faire

régner le calme et n’hésiteront pas à punir sévèrement ceux qui

souhaiteraient agir avec autant de folie que Tibalte. Ne tentez rien de

déraisonnable ou vous serez tous condamnés à mort, sauf notre précieuse

alliée, évidemment, prit soin d’ajouter l’empereur en dévisageant

Calliandra.

Domitien savait qu’il fallait isoler Calliandra des autres gladiateurs pour

que le piège se referme complètement sur elle. Seule, elle devenait

vulnérable. D’un mouvement de tête, il ordonna à ses soldats de conduire

les prisonniers à l’extérieur du ludus dans un chariot prévu à cet effet.

Tibalte et Onéaclus furent solidement ligotés et jetés à l’arrière sans

ménagement. Tibalte parvint à croiser le regard de Calliandra une dernière

fois et fut soulagé de voir des flammes brûler dans ses prunelles. Les autres

gladiateurs regardèrent leurs frères d’armes s’éloigner, escortés par huit

soldats, sans faire le moindre mouvement.

 

1 « Dans la mythologie grecque et romaine, les Enfers sont les lieux souterrains où descendent les âmes après la mort pour y être jugées, et recevoir le châtiment de leurs fautes ou la récompense de leurs bonnes actions. « Toutes les routes conduisent aux Enfers », a dit un poète de l'antiquité, c'est-à-dire à la mort et au jugement qui doit la suivre. Ces lieux souterrains, situés à une profondeur incommensurable au-dessous de la Grèce et de l'Italie, s'étendaient jusqu'aux extrêmes confins du monde alors connu ; et, de même que la terre était entourée par le fleuve Océan, ils étaient circonscrits et bornés par le royaume de la Nuit. Leur entrée, pour les Grecs, se trouvait dans les antres voisins du cap Ténare, au sud du Péloponnèse ; les Romains en supposaient d'autres plus rapprochés d'eux : par exemple, les gouffres du lac Averne, les grottes voisines de Cumes. Au reste, en Grèce ainsi qu'en Italie, il était admis et convenu que toutes les cavernes, toutes les anfractuosités, les crevasses du sol, dont personne n'avait sondé la profondeur, pouvaient être en communication avec les Enfers. »

 

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