Calliandra 02 Le messager de Vulcain
II. Pythisis
Tibalte…
Je me précipitai vers Calliandra, oubliant qui avait décidé de la protéger
et manquai de me faire arracher un bras par Némée. Je reculai vivement et
tendis les mains devant moi en signe d’apaisement. Le lion me toisa un
instant puis se décida à me laisser faire. Je pus m’approcher et relever les
cheveux qui couvraient le visage de Calliandra. Ses paupières étaient
closes, elle respirait faiblement. Martial apparut, visiblement essoufflé de sa
course. Il eut un mouvement de recul devant Némée, mais ce dernier
semblait plus prompt à offrir sa confiance au laniste. Il s’avança vers lui et
s’inclina légèrement. Martial ne parut pas surpris et son visage n’indiquait
aucun signe d’inquiétude. Il paraissait plutôt résigné comme si cette scène
devait se produire tôt ou tard. Il poussa un long soupir et caressa la joue de
sa protégée avant de glisser sa main dans la crinière du lion.
— Merci pour elle, murmura-t-il alors, reconnaissant. Tibalte est un ami.
Nous pouvons lui faire confiance.
Je ne savais plus vraiment quoi penser devant une telle attitude. La
vieillesse avait-elle eu raison de la sagesse de mon maître ou le lion était-il
vraiment capable de comprendre ce qu’il lui disait ? C’était de la folie.
Nous étions tous en train de devenir fous, les Romains et leur perversion
avaient réduit à néant notre raison. Même Martial ne pouvait plus lutter.
Je voulus prendre Calliandra dans mes bras pour la conduire au-delà de
ces murs de sang, mais le lion s’écarta et vint se placer derrière Martial. Je
les regardai, stupéfait, et je ne trouvai pas les mots pour hurler ma colère. Le laniste ne perdit pas de temps avec mes ressentiments et me somma de le
suivre sans poser de question.
— Où allons-nous ? demandai-je malgré ses ordres.
— Plus tard, nous n’avons pas le temps de discuter maintenant. La
blessure est trop importante. Garde ton épée et prépare-toi à nous défendre
si Rufus ou ses hommes tentent de nous arrêter, répondit Martial en
accélérant le pas, accompagné de Némée qui le suivait comme son ombre.
— Vous voulez que je m’en prenne au sénateur ? m’écriai-je.
— Tu pourrais le tuer que cela ne m’empêcherait pas de dormir !
Les événements prenaient une tournure à laquelle je ne m’étais pas
préparé. Martial semblait en savoir beaucoup plus sur la situation que moi.
Il n’avait pourtant pas foulé le sable de l’arène ! La présence du lion ne le
dérangeait pas, elle paraissait naturelle. Calliandra avait tout de même
abattu un fauve, elle ne prévoyait donc pas ce dénouement. Elle ne savait
pas par avance que Némée lui prêterait allégeance. Si sa blessure ne lui
avait pas fait perdre connaissance, elle aurait été aussi surprise que moi.
Nous sortîmes du Colisée sous les regards interrogateurs de ceux qui
veillaient au bon fonctionnement des jeux et qui travaillaient sans relâche
dans ce labyrinthe qui faisait la grandeur de Rome. Personne n’osa se
mettre sur notre chemin ni poser la moindre question. Les hommes
s’écartaient sur notre passage. Némée était imposant. Il suffisait à dissuader
les plus téméraires. Calliandra demeurait immobile, son buste couché sur le
dos du lion, ses longs cheveux cachaient son visage. En la regardant, mon
cœur se serra dans ma poitrine et une douleur étrange saisit mon corps.
J’avais peur. Peur de la perdre. Avait-elle encore une bonne raison de lutter
pour sa vie ? Sa mère était morte, Martial avait trahi sa confiance, des
gladiateurs avaient abusé d’elle et l’ombre du sénateur ne cessait de
s’accroître.
— Elle avait confiance en vous, dis-je, la mâchoire serrée, incapable de
contenir ma rancœur. Elle a accepté ce combat pour vous protéger. Si elle meurt, ce sera votre faute.
Martial se planta devant moi, les bras croisés, le regard sombre et
répondit avec froideur :
— Reste à ta place, esclave. Avoir obtenu l’amour de Calliandra ne te
donne pas tous les droits.
Martial ne s’adressait jamais ainsi à ses gladiateurs ni aux femmes qui
travaillaient au sein de son ludus. Il était un homme bienveillant et
distingué. Appartenir au ludus de Benus représentait une chance pour les
esclaves qui y étaient bien traités. Les propos qu’il tenait devant moi
révélaient son angoisse grandissante de voir sa protégée mourir et de devoir
continuer à vivre, les mains tachées de son sang.
— Tu ne sais rien ! poursuivit-il. Rien. Tu n’es pas à ma place et les
Dieux savent qu’elle n’est guère enviable depuis le jour où j’ai décidé de
sauver un nourrisson des griffes de ma propre engeance ! Alors, tais-toi et
suis-moi si tu veux la sauver.
Il avait l’air sincère, profondément affecté par la situation, mais je ne
pouvais pas m’empêcher de lui en vouloir. Il avait risqué nos vies, la
mienne n’avait que peu de valeur, mais celle de Calliandra devait lui
paraître inestimable. Pourtant, il l’avait envoyée dans l’arène en sachant
pertinemment qu’elle ne brandirait pas ses armes contre moi.
Martial se dirigea vers le Forum à toute allure, contourna la rue principale
pour atteindre une ruelle discrète et comme oubliée des Hommes. Spiculus
nous attendait à cet endroit précis, les bras croisés dans le dos, il faisait les
cent pas en surveillant les alentours. Il n’était donc pas resté dans les
galeries durant les jeux. Il n’avait pas assisté au combat. En nous voyant
arriver, il marqua un temps d’arrêt, sans quitter des yeux le lion qui avançait
sereinement vers lui. Son visage se crispa légèrement, il n’était pas de ceux
qui montrent leur peur, mais je le connaissais assez pour savoir qu’il en
ressentait à la vue de l’animal sauvage. Sa présence me fit du bien, me
rassura. Il avait beau être mon doctore, il était également un ami de confiance et nos liens ne se limitaient pas aux ordres donnés sur l’aire
d’entraînement. J’éprouvais beaucoup de respect pour cet homme et il en
avait pour moi.
— Il faut faire vite, s’écria Martial en passant devant le doctore sans
s’arrêter. Est-elle prête à nous recevoir ?
— Elle vous attend, maître. Elle vous demande seulement d’être discret.
Elle ne souhaite pas éveiller la curiosité des passants ou des Romains plus
importants.
— Je n’ai vu personne nous suivre, le rassura Martial, restons tout de
même sur nos gardes.
— Les autres rues sont désertes, nous avertit une autre voix.
Je reconnus immédiatement à qui elle appartenait. Onéaclus surgit dans
notre dos, balançant négligemment son épée par-dessus son épaule. Il
souriait, mais son sourire se figea à l’instant où son regard se posa sur
Calliandra, toujours inconsciente sur le dos de Némée. Il se précipita vers
elle, mais les crocs du lion eurent raison de son courage et il ne parvint pas
à s’approcher. Nos regards se croisèrent, il me fit un petit signe de tête pour
me saluer, visiblement soulagé de me savoir encore en vie.
— Que s’est-il passé ? demanda-t-il à Martial.
— Nous parlerons de cela plus tard. Ne perdons pas de temps, elle est en
train de mourir. Il n’y a que cette femme qui puisse la sauver désormais.
— Une femme ? murmura Onéaclus. Une sorcière, oui. En voilà une que
je ne tenterai pas de séduire !
Sa réflexion m’arracha un sourire et je lui emboîtai le pas. Le doctore
avançait à vive allure, mais prenait toujours le temps de jeter un œil derrière
lui. J’ignorais où nous nous rendions, mais Onéaclus semblait en savoir
davantage. Tout en poursuivant notre course dans les entrailles de Rome, je
lui demandai discrètement :
— Où allons-nous ?
— Peu après ton départ pour les jeux, Martial est venu nous trouver,
doctore et moi. Il nous a envoyé à Suburre à la recherche d’une certaine
Pythisis. Je n’avais jamais mis les pieds dans ce quartier et je te promets
qu’il vaut le détour. Les lupanars abondent, les tavernes aussi.
— Qui est Pythisis ?
— Je l’ignore mon ami. Je peux seulement te dire que je préfère affronter
des gladiateurs plutôt que de passer une seule nuit à ses côtés.
— Si tu en arrives là, c’est qu’elle doit être très laide, conclus-je.
— Elle n’est pas laide. Elle est terrifiante.
Onéaclus frémit et accéléra le pas. De toute évidence, il ne désirait plus
parler de cette femme. Il montra du doigt le lion qui avançait devant nous
de la manière la plus naturelle qui soit et me dévisagea d’un air intrigué.
— Comment as-tu fait pour convaincre un lion d’épargner la petite et de
la porter jusqu’ici ? me demanda-t-il en esquissant un sourire.
— Je ne sais pas comment tu fais pour être aussi serein, répondis-je. Et
elle n’est pas petite.
— Je suis serein parce que j’ai confiance en elle. Je sais qu’elle va
survivre. Malgré tes doutes, qui sont légitimes, j’ai également confiance en
Martial. Il semblait connaître le dénouement de ce combat. Il paraissait
savoir que vous ne seriez pas tués dans l’arène. Je ne sais pas comment te
l’expliquer.
— Il nous cache des choses.
— Tibalte, nous ne sommes que des esclaves. Estime-toi heureux d’être
bien traité, certains n’ont pas cette chance. Martial ne nous doit rien et ses
secrets lui appartiennent. Je sais que tu aimes Calliandra, mais il ne faut pas
tout mélanger. Alors pour le lion ? Quel est ton secret ? J’aimerais bien en
adopter un moi aussi !
— Je n’ai rien à voir avec Némée. Je ne suis pas intervenu. Calliandra a
abattu une lionne et en guise de représailles, Némée a décidé de la
protéger ! Étrange, non ? J’aurais pensé qu’il la mettrait en pièces à la place. Depuis, il refuse qu’on s’approche d’elle, mais semble avoir un petit
faible pour Martial. Il ne lui a pas montré les crocs et n’a pas essayé
d’arracher son bras.
— Ne sois pas jaloux le Celte, je suis sûr qu’elle reviendra vers toi, se
moqua le brigand en me donnant une tape sur l’épaule.
Nous progressions vite dans les rues de Rome en nous dirigeant au nord
du Forum entre le Viminal et l’Esquilin. Plus nous avancions, plus l’aspect
des logis se détériorait. Némée avançait toujours d’un pas confiant et ne
semblait pas ressentir le poids de Calliandra sur son dos. Elle devait être
aussi légère qu’une brise pour le fauve. Spiculus se tenait à une bonne
distance du lion et scrutait les alentours en affichant un visage faussement
serein. Le lieu dans lequel nous nous rendions lui déplaisait, je pouvais le
sentir sans même avoir besoin de le lui demander. Je vis Martial poser une
main délicate sur la tête de Calliandra et retenir un soupir. Il murmura
quelque chose que je n’entendis pas, mais ses doigts étaient si contractés
qu’il me paraissait évident que l’homme souffrait intérieurement. Les rues
devenaient de plus en plus étroites et prenaient progressivement l’allure de
ruelles dallées de manière très aléatoire et irrégulière. Ainsi, les lourds blocs
de pierre paraissaient sortir de terre, créant des obstacles sournois pour les
passants étourdis. Les nombreuses bosses ralentissaient les chariots et
faisaient hurler les marchands. Les Romains qui vivaient ici n’avaient de
« romain » que le nom. Les hommes empestaient le vin et cette ivresse
permanente entraînait bien des bagarres à la sortie des tavernes mal
fréquentées. Le quartier de Suburre regorgeait de lupanars abritant des
plaisirs faciles où le nectar des Dieux coulait à flots.
— Laissez-moi mourir ici, gémit Onéaclus tandis que nous passions
devant une taverne à moitié détruite.
— Cet endroit te correspondrait à merveille, répondis-je. Tes mauvaises
manières passeraient presque pour du raffinement à côté de celles des
hommes qui vivent ici.
— Toujours aussi agréable le Celte ! Je vais finir par regretter que tu sois
encore en vie. Elle aurait mieux fait de te découper la petite.
Nous échangeâmes un regard complice pour la première fois depuis son
arrivée au ludus et ce fut moi, cette fois, qui le gratifiai d’une tape sur
l’épaule. Calliandra bougea légèrement et nous cessâmes immédiatement de
nous agiter pour venir à son niveau tout en gardant une distance raisonnable
avec Némée. Le visage toujours caché par ses cheveux, les bras tombant sur
les flancs de l’animal, son buste était agité de petits soubresauts. J’avais
envie de la serrer contre moi, d’aspirer le mal qui la rongeait. J’aurais tout
donné pour revenir en arrière et m’enfoncer moi-même une épée dans le
cœur pour mettre fin à la mascarade du sénateur. L’espoir d’une meilleure
issue avait retenu mon geste, le regard de Calliandra aussi, sa détermination
à ne pas vouloir me tuer, sa manière de me faire comprendre que nous
avions le choix, que nous pouvions combattre ensemble et non l’un contre
l’autre pour satisfaire l’orgueil d’un seul homme, un simple mortel…
comme nous. Que possédaient-ils de plus ces Romains ? Rien. Ils n’étaient
que mensonges, hypocrisie, jalousie et avidité. Triste portrait d’une société
décadente. Suburre avait au moins le mérite de ne pas tricher, de ne pas
jouer avec les apparences, mais d’apparaître dans toute sa sincérité comme
le parfait reflet d’une cité malade et déclinante.
— Soif…supplia Calliandra dans un souffle à peine audible. J’ai…soif.
Je tentai une approche raisonnable en tendant une main hésitante vers la
crinière de Némée. Il me jeta un regard sans ralentir sa cadence, me renifla
quelques secondes et sembla s’incliner comme pour me donner son accord.
Je glissai mes doigts dans les cheveux couleur de flammes rougeoyantes de
Calliandra et me penchai à son oreille :
— Chut, ne dépense pas tes forces. Nous n’avons pas d’eau sur nous,
mais Martial t’en trouvera dès que nous serons arrivés.
Elle ne répondit pas et son corps cessa de trembler. Mon cœur se serra, il
fallait qu’elle tienne encore un peu. Martial allait la sauver. Il ne nous aurait pas fait faire tout ce trajet s’il n’avait pas été sûr de lui.
Nous nous engageâmes dans une ruelle encore plus étroite et sombre que
toutes les précédentes. Onéaclus jeta un coup d’œil derrière lui pour
s’assurer que nous n’étions pas suivis tandis que mes doigts s’enroulaient
autour de ceux de Calliandra. Sa main était glacée, sa peau si fine parut se
craqueler au contact de la mienne. L’angoisse m’étreignit de ses bras avides
et tranchants. Et si elle ne survivait pas ? Je dus me faire violence pour
chasser cette idée de mon esprit tandis que Martial nous montrait du doigt
une vieille maison entassée sur elle-même au bout de la rue. Les façades
avaient été noircies par le défilé du temps et les murs menaçaient de
s’écrouler à tout moment. Aucune colonne, aucun jardin, aucun ornement
typique des villas romaines, seulement quatre murs, une porte en bois
abimée, un toit qui ne devait protéger d’aucune intempérie. Une misère en
somme. J’avais du mal à croire qu’une telle habitation puisse abriter une
personne capable de sauver Calliandra de la blessure qui vidait son corps de
son sang.
— Où sommes-nous ? demandai-je à Onéaclus.
— Chez Pythisis.
— Es-tu sérieux ? Le maître nous a fait perdre tout ce temps pour
rejoindre une vieille maison en ruine certainement habitée par une
prostituée ?
— Pythisis n’est pas une prostituée.
— Tu m’as dit ne pas savoir qui elle était, seulement l’avoir rencontrée à
la demande de Martial. Comment peux-tu être certain de cela ?
— Je les reconnais toujours, répondit-il avec malice.
— Je n’aime pas cet endroit, murmurai-je, plus pour moi que pour
Onéaclus.
Martial s’arrêta devant la porte et se retourna vers nous, le visage grave
de celui qui sait qu’il ne peut plus faire marche arrière. Il posa ses yeux sur
Calliandra comme pour se donner du courage.
— Dans cette maison, il n’y a plus de maître, il n’y a plus d’esclave.
Pythisis est la seule reine en son royaume. Je vous demande de n’intervenir
sous aucun prétexte. Ne lui parlez que si elle vous le demande. Vous allez
apprendre des choses en cette demeure qu’il m’a fallu garder secrètes
durant bien des années. Ne me jugez pas. N’interrompez pas l’oracle où la
colère des Dieux saura vous retrouver. Gardez le silence. Ne la défiez pas
du regard. Il nous faut gagner sa confiance pour sauver Calliandra. Est-ce
bien clair ? demanda Martial.
Les paroles de mon maître me parurent bien énigmatiques, mais nous
avions perdu assez de temps. Nous acquiesçâmes en silence et Martial tapa
à la porte, trois coups secs, rapidement suivis d’une invitation à entrer. Nous
suivîmes mon maître à l’intérieur sans un mot. Némée se trouvait juste
derrière lui et n’hésita pas une seconde à lui emboîter le pas. Si personne ne
souligna l’étrangeté de cette scène, je ne pus m’empêcher de penser que
tout cela n’était qu’un mauvais rêve et je me demandai bien comment la
fameuse Pythisis allait réagir face à l’entrée d’un lion dans sa demeure.
L’unique pièce qui s’offrait à nos yeux était plongée dans une obscurité
épaisse. Une lampe à huile tentait timidement de dissiper les ténèbres, mais
n’y parvenait que très faiblement. Il nous fallut quelques instants pour nous
habituer à la pénombre avant de pouvoir distinguer les étals qui s’étendaient
d’un bout à l’autre de la pièce. Des chaudrons, des encens, une boule de
verre translucide, des pattes de lapin, de nombreuses plantes séchées, des
bocaux remplis de poudre dont j’ignorais l’utilité, des ustensiles en bronze,
des pots, des fioles contenant des liquides colorés à l’odeur très douteuse.
La maison de Pythisis ne manquait pas d’originalité, mais ressemblait
davantage à l’antre d’une sorcière qu’au logis d’une Romaine respectable.
Je ne parvenais toujours pas à comprendre pourquoi nous étions là. Une
seconde lumière vint me sortir de mon étonnement, attirant mon attention
sur la droite. Une silhouette se dessinait derrière les étagères, mais elle
n’était encore qu’une ombre. La femme avança de quelques pas pour se mettre dans la lumière. Je vis Spiculus écarquiller ses yeux et Onéaclus
frémit à mes côtés. Une vision. Cette femme ne pouvait être qu’une vision.
J’étais tout à fait incapable de dire si elle était incroyablement belle ou
terriblement laide, une chose était certaine, elle avait animé en nous des
sentiments contradictoires qui nous menaient lentement à la folie. La
regarder, c’était se noyer dans un venin sublime, mais mortel, manquer
d’air, souffrir mille tourments comme Ulysse au son des sirènes.
Instinctivement, je reculai et baissai les yeux. Je ne pouvais tolérer une
seconde de plus cette image. Pythisis se mit à rire. Nos réactions
l’amusaient. Je l’entendis s’avancer vers nous, contourner Némée sans la
moindre hésitation et s’arrêter devant Martial. Je compris qu’elle ne nous
dévisageait plus et je relevai la tête pour l’observer discrètement. Un long
voile bleu recouvrait entièrement son corps. Il était attaché à l’aide d’un
anneau doré au niveau de sa nuque. Ses cheveux noirs retombaient en
boucles épaisses sur ses épaules et elle y avait glissé un morceau de tissu
assorti à son voile pour agrémenter sa coiffure. Elle semblait connaître l’art
du raffinement et de la délicatesse, mais son visage l’éloignait des
mortelles, femmes ou prostituées, riches ou pauvres, elle n’appartenait pas à
ce monde. La couleur de ses yeux me paraissait indéfinissable, irisée,
composée de plusieurs nuances qui semblaient danser. Ce regard-là
troublerait les Dieux eux-mêmes à n’en pas douter. Sa peau était
incroyablement blanche et s’approchait de celle d’un défunt. Elle ne
présentait aucune imperfection, aucune marque, pas le moindre signe du
temps qui passe. Ses lèvres étaient de la même pâleur. Elle revenait du
royaume des morts, je ne voyais aucune autre explication possible.
— Ainsi donc Martial Benus, vous êtes revenu. Comme je l’avais prévu.
Le temps a laissé ses empreintes sur votre visage et dans vos yeux, mais je
vous aurais reconnu parmi mille hommes.
— Pythisis, murmura Martial, hypnotisé par la créature qui se tenait
devant lui. Vous aviez raison. Tiendrez-vous votre promesse ? Telle est la question désormais. Vous m’aviez dit qu’un jour je reviendrais vers vous et
que ce jour-là vous pourriez aider Calliandra, vous en souvenez-vous ?
— Comme si cette scène avait eu lieu hier. Comment avez-vous enfin
compris ?
— Le lion. Némée est venu à elle, il l’a protégée, il est le miracle dont
vous m’aviez parlé. Il est le messager qu’Il a envoyé.
— Est-ce tout mon cher Martial ? Vraiment ? Cherchez encore.
— Pompéi ensevelie, prisonnière de la lave et des cendres. La difformité
physique qui Le caractérise et dont Calliandra semble avoir hérité avec ses
cheveux couleur de sang. Le feu qui brûle en elle, continua Martial.
— Et son prénom, l’encouragea Pythisis. Son prénom Martial n’est pas
un hasard. Vous le saviez déjà quand elle est née, mais vous n’avez pas
voulu y croire tout comme vous ne m’avez pas cru la première fois.
— Je ne comprends pas.
— Vulcain aussi appelé Callopodion. Hasard étrange, n’est-ce pas ? Vous
ne lui avez pas donné ce nom sans raison et cette raison se cachait au plus
profond de votre esprit, sournoise, mais hésitante. Aujourd’hui, elle se
révèle à vous et je tiendrai ma promesse. Je sauverai Calliandra. La colère
de Vulcain ne fait qu’accroître, Pompéi n’était qu’un avertissement. Votre
protégée à un rôle à jouer dans le destin de Rome et tant qu’elle sera à vos
côtés, elle sera sur le bon chemin. Toi, ajouta la femme en me désignant du
menton, couche-la sur le sofa au fond de la pièce et sortez. J’ai besoin
d’être seule.
— Il est hors de…commençai-je à répondre quand le regard noir de
Martial fit taire ma langue.
Je n’avais absolument rien compris à leur conversation et tout ce mystère
m’avait échauffé. Il y avait bien trop de secrets autour de Calliandra.
J’avançai quand même vers Némée et la pris dans mes bras pour la déposer
sur la banquette désignée par Pythisis aussi délicatement que possible.
Calliandra gémit et son sang imprégna mes mains. Je n’avais aucune envie de la laisser seule avec cette femme qui me semblait folle et dangereuse. Si
Martial lui faisait confiance, ce n’était pas mon cas.
— Tu doutes de moi, jeune gladiateur, souffla une voix dans mon dos.
Je sentis Pythisis se pencher à mon oreille et son souffle caressa ma peau.
— Ne doute plus. Je sais qui tu es. Tu fais partie de sa destinée. Tu
comprendras bientôt toutes ces choses qui te paraissent obscures. La
lumière parvient toujours à éclairer les ténèbres.
Ce n’était pas une voix ni un murmure. Elle n’avait pas bougé ses lèvres.
Ses mots s’étaient insinués en moi, dans ma tête, brouillant mon esprit. Je
reculai vivement, désorienté, ce qui la fit sourire. Mes mains frôlèrent son
bras et une sensation d’engourdissement m’envahit. Il fallait que je sorte de
cet endroit. La folie me gagnait. La peur aussi. Je regardai Calliandra qui
n’avait toujours pas ouvert les yeux et je voulus l’arracher à cet endroit, à
cette femme qui prétendait pouvoir la guérir. Je songeais à le faire lorsque
Martial posa deux mains lourdes et autoritaires sur mes épaules pour
m’entraîner vers la sortie.
— J’ai des choses à te dire, ajouta-t-il pour m’encourager à le suivre.
Némée veille sur elle.
Je le suivis, mais le regard de Pythisis brûla ma peau jusqu’à ce que
j’atteigne la porte. Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule, la femme
me dévisageait toujours puis je croisai le regard de Némée et je lus, dans
l’ambre de ses yeux, qu’il saurait la protéger. Je pouvais quitter la demeure
l’esprit tranquille.
Il était temps d’obtenir des réponses à mes questions et Martial n’avait
plus aucune raison de reculer. Une fois dehors, Onéaclus proposa de
rejoindre une des tavernes rencontrées sur la route et l’idée fut bien
accueillie par Martial qui souhaitait rester discret quant à sa venue chez
Pythisis. Nous ne pouvions pas demeurer devant sa porte sans attirer
l’attention. Une fois installés dans un de ces lieux de basse réputation,
Martial n’attendit pas pour prendre la parole. L’homme avait apparemment hâte de libérer les mots qu’il gardait enfouis en lui depuis trop longtemps. Il
se pencha sur la table et commença son récit…
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