Calliandra 02 Le messager de Vulcain
X. Captifs
Tibalte…
J’avais à peine eu le temps de croiser le regard de Calliandra. Les soldats
nous encerclaient et nous menaçaient de la pointe de leur épée en nous
ordonnant de monter à l’arrière du chariot. Calliandra se tenait immobile
dans la cour, Némée à ses côtés. Elle avait ce visage grave et fermé que je
lui connaissais bien lorsqu’elle se mettait à réfléchir, à élaborer des
stratégies. J’avais peur pour elle, bien plus que pour moi. Il ne s’agissait
plus de tenir tête à un simple sénateur, il s’agissait de s’opposer à l’homme
le plus puissant de Rome : l’empereur. Je savais qu’elle ferait tout ce qui
était en son pouvoir pour nous sortir de prison et c’était justement cela qui
m’inquiétait. Ses yeux s’accrochèrent aux miens avec toute la force du
désespoir. Elle me fixa quelques secondes à peine, mais j’eus le temps de
voir briller l’éclat de sa détermination dans ses prunelles, la promesse de
son amour éternel. Ce n’était pas la fin. Ce jour marquait, au contraire, le
début d’une nouvelle ère, d’une nouvelle destinée. Calliandra ne capitulerait
pas, elle ne plierait pas sous le joug de Rome.
— Avance ! m’ordonna un soldat en me poussant en direction du chariot.
Je détournai alors mon regard, balayai la cour, saluai d’un mouvement de
tête mes frères d’armes et montai sans opposer de résistance. Onéaclus me
suivit sans un mot. Il était en piteux état et le voir ainsi affaibli provoqua en
moi une vague de colère. Je ne l’avais jamais vu ainsi. Il semblait résigné,
sans force. Deux soldats nous rejoignirent à l’arrière et les autres suivirent
le cortège. Même sans la voir, je savais que Calliandra nous regardait en
passant sa main dans la crinière de Némée. Martial nous avait quittés, Onéaclus était captif à mes côtés, il ne restait que Spiculus pour veiller sur
mon moineau et faire entendre raison à mes frères d’armes. Les gladiateurs
ne devaient pas lui tourner le dos.
Le triste voyage fut de courte durée. Les Romains ne dirent pas un seul
mot durant tout le trajet, mais ils ne nous quittèrent pas des yeux un seul
instant. Les chaînes qui pesaient sur nos chevilles étaient pourtant une
garantie évidente. Elles n’étaient pas aussi douloureuses que ce poids dans
ma poitrine, mais elles étaient assez solides pour empêcher notre fuite. Le
chariot cessa sa course et les soldats nous firent descendre en nous tirant par
le bras, sans ménagement. Nous nous trouvions à l’arrière du palais
impérial où une galerie, qui s’enfonçait profondément sous terre, menait
aux geôles. Lorsque nous commençâmes notre descente, Onéaclus perdit
son calme et refusa d’avancer. L’un des soldats lui asséna un coup du plat
de son épée entre les omoplates pour le dissuader de se rebeller. L’obscurité
des lieux me saisit, le froid également. La galerie était éclairée par quelques
torches suspendues sur les murs de pierres et dessinait un chemin tortueux.
Nous passâmes devant une première cellule que je crus totalement vide
avant d’apercevoir un tas d’ossements dans un des coins. Le pauvre détenu
était sûrement mort de faim et de soif derrière ces barreaux, dans le noir,
loin de la douceur du soleil. Un frisson s’empara de mon corps. L’idée de
mourir dans l’arène m’était plus agréable que celle de finir comme cet
homme. Le visage de Calliandra apparut dans mon esprit, une illusion si
précise et si fidèle à la réalité que j’eus l’impression de pouvoir la toucher.
Ses longs cheveux rougeoyants flottaient sur ses épaules et tombaient en
cascade de boucles rouge sang dans son dos. Ses yeux vert émeraude
brillaient comme deux pierres précieuses et son sourire me signifiait que le
temps des adieux n’était pas encore arrivé. Cette idée me donna le courage
de poursuivre cette traversée funeste.
Nous aperçûmes rapidement une deuxième cellule suivie par une dizaine
d’autres, toutes alignées. Onéaclus fut jeté à l’intérieur de cette seconde cellule et je rejoignis la troisième.
— Profite bien de ta nuit le Celte, se moqua un des soldats, c’est ta
dernière !
Il referma ensuite la grille en sifflant tandis que les autres ricanaient
grassement en s’éloignant. Lorsque le silence s’installa, je me dirigeai vers
les barreaux qui me séparaient d’Onéaclus pour m’assurer que l’ancien
bandit était encore conscient. Nous n’étions pas dans le même cachot, mais
nous pouvions communiquer sans aucune difficulté puisqu’aucun mur ne
nous séparait, seulement une large et haute grille. Je parvins à distinguer sa
silhouette, il était allongé sur le sol, les bras en croix, immobile. Je
l’entendais respirer faiblement.
— Onéaclus ? Tu m’entends ?
La silhouette remua avec peine. Quelques secondes s’égrenèrent avant
qu’il ne me réponde :
— Oui.
— Comment tu te sens ?
— J’ai connu des jours meilleurs, répliqua-t-il, cynique.
— Tu ne sembles pas avoir perdu ton sens de l’humour, c’est déjà bien.
Calliandra va nous sortir de là, tu verras. Ce n’est pas demain que les
Romains auront notre peau.
— Concrètement, et si je peux me permettre, c’est la tienne de peau
qu’ils désirent alors j’espère que tu as raison et qu’un miracle aura lieu cette
nuit.
— Tu sais trouver les mots pour réconforter un homme, toi.
— J’ai toujours eu plus de talent avec les femmes, répondit Onéaclus.
Il tentait de faire bonne figure, mais je sentais au ton de sa voix qu’il était
inquiet et qu’il craignait pour ma vie. Il était bien trop fier pour le dire
clairement.
— Mon miracle, c’est elle. Elle viendra nous chercher et rien ne pourra
l’arrêter, crois-moi.
— La mort de Martial est une épreuve qui risque d’affecter ses sens et sa
raison. Elle est seule désormais dans ce ludus. Domitien tente de l’isoler. Je
crains que nos frères d’armes ne tombent dans ce piège.
— Elle n’est pas seule. Némée et Spiculus sont à ses côtés. Le doctore a
été assez fin pour que l’empereur ne s’aperçoive pas de son affection pour
elle. Il n’a donc pris aucune mesure pour l’éloigner de Calliandra et c’est là
sa plus grosse erreur. Spiculus est un homme d’honneur. Il donnerait sa vie
pour elle.
— Comment espères-tu que Calliandra renverse le ludus en une nuit et
sans ameuter tous les soldats de Rome ? Penses-tu vraiment qu’elle puisse
franchir les grilles sans être arrêtée ?
— Je ne le pense pas, j’en suis certain.
— Et après c’est moi que l’on traite de pauvre fou. Si cet espoir peut te
permettre de trouver le sommeil avant l’aube.
— Je n’ai pas l’intention de dormir.
— Tu auras besoin de toutes tes forces demain. Tu dois te reposer.
— Si je mets un pied dans l’arène, tu sais comme moi que je n’en
sortirais pas vivant.
Des pas résonnèrent dans la galerie et je fis signe à Onéaclus de rester
silencieux. Je rejoignis le centre de ma cellule et attendis patiemment de
voir surgir la silhouette de notre visiteur. Je me doutais de la personne qui
allait nous faire face et, à cette idée, je serrai la mâchoire pour contenir ma
colère et mes paroles. L’empereur apparut devant la grille, un léger sourire
satisfait sur les lèvres, la tête tendue avec excès, les mains derrière le dos.
Toute sa personne puait la fierté et la satisfaction cruelle. Il me dévisagea un
long moment en silence. Ses petits yeux perçants me jaugeaient avec une
joie infinie. Il était parvenu à mettre Tibalte derrière les barreaux ! Quel
bonheur intense ! Rufus ne viendrait plus s’interposer entre Calliandra et
lui. Martial n’était plus un obstacle. Il pensait avoir gagné, mais il ne savait
pas encore à qui il s’en était pris. Domitien devait attendre que je prenne la parole pour agir, mais je me contentai de lui rendre son regard. Les mots
n’avaient plus aucune utilité, ils me paraissaient bien dérisoires désormais.
— Ainsi, l’indomptable Celte est réduit au silence par le grand empereur
de Rome, ironisa Domitien en commençant à faire les cent pas devant la
cellule. Dieu de l’arène, mais simple esclave mortel une fois le combat
terminé. J’ai toujours eu une grande admiration pour les gladiateurs, mais je
n’ai jamais compris pourquoi le peuple te portait dans son cœur. Tu n’as
rien d’exceptionnel. Qu’est-ce que la fille de Vulcain a-t-elle bien pu te
trouver ?
— Auriez-vous la prétention de croire qu’elle pourrait trouver mieux
chez vous ? demandai-je sans le quitter des yeux.
L’empereur partit dans un grand éclat de rire sinistre et froid avant de me
répondre sur un ton glacial :
— Qui se trouve derrière des barreaux ? Toi ou moi ? Qui dirige Rome ?
Qui incarne le pouvoir et l’autorité ? La réponse à ta question, esclave, me
semble tout à fait évidente.
— Calliandra se moque du pouvoir.
— Pour le moment.
Domitien s’approcha davantage et me dévisagea de la tête aux pieds.
— Le lion a fait des merveilles. Tu n’es plus blessé. Cet animal est trop
loyal à sa maîtresse pour être une arme efficace. Il te suivra bientôt sur
l’autre rive.
— Vous n’atteindrez jamais Némée. Calliandra donnerait sa vie pour le
protéger, vous n’avez aucune chance de le tuer. Elle mettrait la cité à feu et
à sang pour épargner son lion. Ne commettez pas des actes que vous
pourriez regretter.
— Ce lion a-t-il plus de valeur que toi à ses yeux ? Dois-je m’attendre à
voir brûler Rome afin qu’elle puisse te sauver ?
Je pris conscience que j’en avais sûrement trop dit sur la volonté de
Calliandra à protéger ceux qu’elle aimait. Je balayai la question de l’empereur d’un mouvement de la main et décidai de me réfugier dans un
mutisme absolu.
— Soit ! Reste donc muet le Celte. Cela n’a plus d’importance. Personne
ne viendra te sauver. Calliandra est affaiblie, tes frères d’armes la pensent
coupable de trahison, son précieux Martial est mort, je détiens son ami le
plus proche et je m’apprête à faire tuer son amant. Même une demi-déesse
peut mettre un genou à terre. Calliandra est à moi !
Domitien me lança un dernier regard avant de s’éloigner et de disparaître
dans l’obscurité de la galerie souterraine. J’entendis Onéaclus soupirer et se
déplacer.
— Le Celte ?
— Si tu t’apprêtes à être sarcastique, ce n’est pas la peine, répondis-je.
— Moi ? Quelle idée !
— Qu’est-ce que tu veux ?
— Juste une petite question. Faut-il nécessairement que ce soit une belle
rouquine qui te libère ou accepterais-tu aussi l’aide d’un ami ?
Je tournai vivement la tête vers Onéaclus, intrigué. Je vis alors quelque
chose briller entre ses doigts, mais il faisait trop sombre pour que je puisse
déterminer ce que c’était. Je m’approchai et mon regard s’illumina.
— Comment as-tu fait pour te la procurer ?
— Lorsque les gardes nous ont jetés à l’arrière du chariot. Ils étaient trois
à avoir un trousseau de clefs. Je suis un voleur, ne l’oublie pas. Dérober est
ma spécialité. J’ai passé assez de temps derrière les barreaux pour
reconnaître la forme d’une clef destinée à ouvrir des grilles ! J’attendais
seulement la visite de l’empereur, je savais qu’il viendrait te narguer avec
ses exploits.
— Tu n’es pas un voleur, tu es un génie ! m’écriai-je, ivre de joie.
Onéaclus ne manquait assurément pas de ressources. Il était parvenu à
dérober la clef de notre liberté à un des soldats qui nous avaient escortés
jusqu’à la prison impériale.
— Il doit y avoir des gardes postés à l’entrée de la galerie, il va falloir se
montrer prudents et discrets, précisa l’ancien bandit en glissant la clef dans
la serrure de sa cellule avant de venir me libérer. Et nous n’avons pas
d’armes, ajouta-t-il.
— Mais nous sommes des gladiateurs, les soldats n’ont aucune chance,
répondis-je, confiant. Même à mains nues, nous sommes plus forts que cinq
gardes armés.
— Je vois que la prétention est un défaut avec lequel tu sembles bien
vivre. Je suis blessé, Tibalte. Il va falloir trouver une meilleure solution si tu
veux vraiment t’enfuir.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Je n’ai pas été condamné à mort. Je vais rester ici, ameuter les gardes
et leur dire que tu t’es enfui. Tu iras te cacher dans un des recoins de la
galerie, tu attendras qu’ils soient tous parqués devant ma cellule et tu
pourras alors sortir rapidement et rejoindre le ludus. Calliandra aura sans
doute déjà tué la moitié des soldats de Domitien et vous pourrez vous enfuir
loin de Rome et de sa folie.
J’écarquillai les yeux et dévisageai Onéaclus comme si c’était la première
fois que je le voyais. Je n’étais pas certain d’avoir compris tout ce qu’il
venait de me dire.
— Je…
— C’est la seule solution, je vais te ralentir, continua-t-il sans me laisser
répondre.
— Il est hors de question que je parte sans toi. C’est toi qui prendras ma
place dans l’arène demain si je ne suis plus là ! Tu penses vraiment que
l’empereur va se contenter de te ramener au ludus ? Non seulement il te
condamnera à mort, mais tous nos frères d’armes avec ! Nous devons tous
fuir, tous. Il n’y a pas d’autres solutions. Nous devons rejoindre le ludus
ensemble, aider Calliandra et les autres gladiateurs à briser leurs chaînes et
quitter la cité cette nuit.
— Je suis prêt à prendre ta place dans l’arène pour permettre à Calliandra
d’accomplir son destin. Elle a un rôle à jouer et tu dois être à ses côtés. Si tu
ne fais pas ce que je dis, nous ne passerons pas. Tu le sais très bien. Il doit y
avoir une dizaine de soldats à l’entrée de la galerie. Nous n’avons aucune
chance.
— Je ne pars pas sans toi, fin de la discussion. Calliandra ne te laissera
pas non plus.
— Tu ne vas pas avoir trop le choix, me répondit Onéaclus en me
poussant violemment dans un recoin caché de la galerie, une sorte de
renfoncement plongé de la pénombre la plus complète.
L’ancien bandit regagna sa cellule en courant, referma les grilles et hurla
pour avertir les soldats. Je ne fus pas assez rapide pour l’imiter, les gardes
arrivèrent en courant et je dus me résoudre à rester tapi dans l’ombre.
Onéaclus jeta un regard dans ma direction et me fit comprendre qu’il était
temps pour moi de fuir. Je me faufilai dans le dos des soldats, le plus
silencieusement possible et arpentai la galerie le cœur serré. Je ne voulais
pas partir sans lui, mais sa volonté avait été plus forte et je craignais de ne
plus jamais le revoir. Si Calliandra et mes frères d’armes parvenaient à
quitter le ludus, nous pourrions revenir le chercher, mais la tâche serait
périlleuse et l’issue bien incertaine. La peur de perdre un ami ne devait pas
être un obstacle, j’avais un but précis : rejoindre Calliandra sans me faire
prendre. Je devais traverser les rues de Rome et échapper à la vigilance des
patrouilles.
La cité était encore très animée à ce moment de la journée. J’empruntai
les routes les plus petites, les chemins les plus tortueux pour échapper à la
foule. Un homme arriva à ma hauteur, il titubait et paraissait ivre. Je ne
parvins pas à voir son visage distinctement, car il portait un capuchon de
vieille laine qui le dissimulait. Il m’accosta pour réclamer une pièce en
s’égosillant. Je le plaquai violemment contre le mur et lui fis signe de se
taire avant de lui retirer son manteau qui m’aiderait à me faufiler dans Rome sans éveiller la curiosité des passants. Un ivrogne de plus passerait
inaperçu. L’homme sembla comprendre qu’il valait mieux m’obéir s’il ne
voulait pas s’attirer des ennuis et me laissa faire sans un mot. Je m’éloignai
rapidement en jetant un coup d’œil par-dessus mon épaule. Les soldats
devaient déjà être partis à ma recherche, peut-être même avaient-ils averti
l’empereur de mon évasion. La sécurité du ludus serait sans doute
renforcée, mais cela ne représentait pas un obstacle. Je n’avais pas
l’intention de me présenter devant les grilles en espérant que l’on m’ouvre !
Il fallait que je trouve un endroit où me mettre à l’abri jusqu’à la tombée de
la nuit. Calliandra ne tenterait rien avant la cérémonie. Les honneurs
funèbres devaient être rendus à Martial et Domitien avait précisé qu’elles
auraient lieu à la fin de la journée. Cette idée comprima un peu plus ma
poitrine dans un étau de colère et de tristesse. Imaginer Calliandra revivre
une telle épreuve m’était insupportable. Je la voyais, le visage dévasté par
les larmes, les genoux pliés, cachant ses yeux, laissant sa chevelure lui
tomber sur le front pour en faire un rideau de flammes et se dérober à la vue
des autres. Je ne pouvais pas être à ses côtés pour la soutenir, lui murmurer
à l’oreille que des jours meilleurs viendraient, qu’il fallait rester forte. Elle
allait devoir affronter la perte de Martial seule, sans le soutien de nos frères
d’armes qui devaient la penser coupable de trahison. Domitien était bien
plus dangereux que Rufus et Tullia réunis. Il avait tout fait pour gagner la
confiance de Calliandra avant de la trahir de la plus cruelle des façons. Le
pouvoir rendait-il fous tous les hommes ?
— On te tient ! cria une voix dans mon dos.
J’eus seulement le temps de me retourner, d’apercevoir deux silhouettes
imposantes et la lumière laissa la place à l’obscurité la plus complète…
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