Calliandra 02 Le messager de Vulcain

Amandine Clemente · Chapitre 12 sur 13

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Calliandra 02 Le messager de Vulcain

X. Captifs

 

Tibalte…

 

J’avais à peine eu le temps de croiser le regard de Calliandra. Les soldats

nous encerclaient et nous menaçaient de la pointe de leur épée en nous

ordonnant de monter à l’arrière du chariot. Calliandra se tenait immobile

dans la cour, Némée à ses côtés. Elle avait ce visage grave et fermé que je

lui connaissais bien lorsqu’elle se mettait à réfléchir, à élaborer des

stratégies. J’avais peur pour elle, bien plus que pour moi. Il ne s’agissait

plus de tenir tête à un simple sénateur, il s’agissait de s’opposer à l’homme

le plus puissant de Rome : l’empereur. Je savais qu’elle ferait tout ce qui

était en son pouvoir pour nous sortir de prison et c’était justement cela qui

m’inquiétait. Ses yeux s’accrochèrent aux miens avec toute la force du

désespoir. Elle me fixa quelques secondes à peine, mais j’eus le temps de

voir briller l’éclat de sa détermination dans ses prunelles, la promesse de

son amour éternel. Ce n’était pas la fin. Ce jour marquait, au contraire, le

début d’une nouvelle ère, d’une nouvelle destinée. Calliandra ne capitulerait

pas, elle ne plierait pas sous le joug de Rome.

— Avance ! m’ordonna un soldat en me poussant en direction du chariot.

Je détournai alors mon regard, balayai la cour, saluai d’un mouvement de

tête mes frères d’armes et montai sans opposer de résistance. Onéaclus me

suivit sans un mot. Il était en piteux état et le voir ainsi affaibli provoqua en

moi une vague de colère. Je ne l’avais jamais vu ainsi. Il semblait résigné,

sans force. Deux soldats nous rejoignirent à l’arrière et les autres suivirent

le cortège. Même sans la voir, je savais que Calliandra nous regardait en

passant sa main dans la crinière de Némée. Martial nous avait quittés, Onéaclus était captif à mes côtés, il ne restait que Spiculus pour veiller sur

mon moineau et faire entendre raison à mes frères d’armes. Les gladiateurs

ne devaient pas lui tourner le dos.

Le triste voyage fut de courte durée. Les Romains ne dirent pas un seul

mot durant tout le trajet, mais ils ne nous quittèrent pas des yeux un seul

instant. Les chaînes qui pesaient sur nos chevilles étaient pourtant une

garantie évidente. Elles n’étaient pas aussi douloureuses que ce poids dans

ma poitrine, mais elles étaient assez solides pour empêcher notre fuite. Le

chariot cessa sa course et les soldats nous firent descendre en nous tirant par

le bras, sans ménagement. Nous nous trouvions à l’arrière du palais

impérial où une galerie, qui s’enfonçait profondément sous terre, menait

aux geôles. Lorsque nous commençâmes notre descente, Onéaclus perdit

son calme et refusa d’avancer. L’un des soldats lui asséna un coup du plat

de son épée entre les omoplates pour le dissuader de se rebeller. L’obscurité

des lieux me saisit, le froid également. La galerie était éclairée par quelques

torches suspendues sur les murs de pierres et dessinait un chemin tortueux.

Nous passâmes devant une première cellule que je crus totalement vide

avant d’apercevoir un tas d’ossements dans un des coins. Le pauvre détenu

était sûrement mort de faim et de soif derrière ces barreaux, dans le noir,

loin de la douceur du soleil. Un frisson s’empara de mon corps. L’idée de

mourir dans l’arène m’était plus agréable que celle de finir comme cet

homme. Le visage de Calliandra apparut dans mon esprit, une illusion si

précise et si fidèle à la réalité que j’eus l’impression de pouvoir la toucher.

Ses longs cheveux rougeoyants flottaient sur ses épaules et tombaient en

cascade de boucles rouge sang dans son dos. Ses yeux vert émeraude

brillaient comme deux pierres précieuses et son sourire me signifiait que le

temps des adieux n’était pas encore arrivé. Cette idée me donna le courage

de poursuivre cette traversée funeste.

Nous aperçûmes rapidement une deuxième cellule suivie par une dizaine

d’autres, toutes alignées. Onéaclus fut jeté à l’intérieur de cette seconde cellule et je rejoignis la troisième.

— Profite bien de ta nuit le Celte, se moqua un des soldats, c’est ta

dernière !

Il referma ensuite la grille en sifflant tandis que les autres ricanaient

grassement en s’éloignant. Lorsque le silence s’installa, je me dirigeai vers

les barreaux qui me séparaient d’Onéaclus pour m’assurer que l’ancien

bandit était encore conscient. Nous n’étions pas dans le même cachot, mais

nous pouvions communiquer sans aucune difficulté puisqu’aucun mur ne

nous séparait, seulement une large et haute grille. Je parvins à distinguer sa

silhouette, il était allongé sur le sol, les bras en croix, immobile. Je

l’entendais respirer faiblement.

— Onéaclus ? Tu m’entends ?

La silhouette remua avec peine. Quelques secondes s’égrenèrent avant

qu’il ne me réponde :

— Oui.

— Comment tu te sens ?

— J’ai connu des jours meilleurs, répliqua-t-il, cynique.

— Tu ne sembles pas avoir perdu ton sens de l’humour, c’est déjà bien.

Calliandra va nous sortir de là, tu verras. Ce n’est pas demain que les

Romains auront notre peau.

— Concrètement, et si je peux me permettre, c’est la tienne de peau

qu’ils désirent alors j’espère que tu as raison et qu’un miracle aura lieu cette

nuit.

— Tu sais trouver les mots pour réconforter un homme, toi.

— J’ai toujours eu plus de talent avec les femmes, répondit Onéaclus.

Il tentait de faire bonne figure, mais je sentais au ton de sa voix qu’il était

inquiet et qu’il craignait pour ma vie. Il était bien trop fier pour le dire

clairement.

— Mon miracle, c’est elle. Elle viendra nous chercher et rien ne pourra

l’arrêter, crois-moi.

— La mort de Martial est une épreuve qui risque d’affecter ses sens et sa

raison. Elle est seule désormais dans ce ludus. Domitien tente de l’isoler. Je

crains que nos frères d’armes ne tombent dans ce piège.

— Elle n’est pas seule. Némée et Spiculus sont à ses côtés. Le doctore a

été assez fin pour que l’empereur ne s’aperçoive pas de son affection pour

elle. Il n’a donc pris aucune mesure pour l’éloigner de Calliandra et c’est là

sa plus grosse erreur. Spiculus est un homme d’honneur. Il donnerait sa vie

pour elle.

— Comment espères-tu que Calliandra renverse le ludus en une nuit et

sans ameuter tous les soldats de Rome ? Penses-tu vraiment qu’elle puisse

franchir les grilles sans être arrêtée ?

— Je ne le pense pas, j’en suis certain.

— Et après c’est moi que l’on traite de pauvre fou. Si cet espoir peut te

permettre de trouver le sommeil avant l’aube.

— Je n’ai pas l’intention de dormir.

— Tu auras besoin de toutes tes forces demain. Tu dois te reposer.

— Si je mets un pied dans l’arène, tu sais comme moi que je n’en

sortirais pas vivant.

Des pas résonnèrent dans la galerie et je fis signe à Onéaclus de rester

silencieux. Je rejoignis le centre de ma cellule et attendis patiemment de

voir surgir la silhouette de notre visiteur. Je me doutais de la personne qui

allait nous faire face et, à cette idée, je serrai la mâchoire pour contenir ma

colère et mes paroles. L’empereur apparut devant la grille, un léger sourire

satisfait sur les lèvres, la tête tendue avec excès, les mains derrière le dos.

Toute sa personne puait la fierté et la satisfaction cruelle. Il me dévisagea un

long moment en silence. Ses petits yeux perçants me jaugeaient avec une

joie infinie. Il était parvenu à mettre Tibalte derrière les barreaux ! Quel

bonheur intense ! Rufus ne viendrait plus s’interposer entre Calliandra et

lui. Martial n’était plus un obstacle. Il pensait avoir gagné, mais il ne savait

pas encore à qui il s’en était pris. Domitien devait attendre que je prenne la parole pour agir, mais je me contentai de lui rendre son regard. Les mots

n’avaient plus aucune utilité, ils me paraissaient bien dérisoires désormais.

— Ainsi, l’indomptable Celte est réduit au silence par le grand empereur

de Rome, ironisa Domitien en commençant à faire les cent pas devant la

cellule. Dieu de l’arène, mais simple esclave mortel une fois le combat

terminé. J’ai toujours eu une grande admiration pour les gladiateurs, mais je

n’ai jamais compris pourquoi le peuple te portait dans son cœur. Tu n’as

rien d’exceptionnel. Qu’est-ce que la fille de Vulcain a-t-elle bien pu te

trouver ?

— Auriez-vous la prétention de croire qu’elle pourrait trouver mieux

chez vous ? demandai-je sans le quitter des yeux.

L’empereur partit dans un grand éclat de rire sinistre et froid avant de me

répondre sur un ton glacial :

— Qui se trouve derrière des barreaux ? Toi ou moi ? Qui dirige Rome ?

Qui incarne le pouvoir et l’autorité ? La réponse à ta question, esclave, me

semble tout à fait évidente.

— Calliandra se moque du pouvoir.

— Pour le moment.

Domitien s’approcha davantage et me dévisagea de la tête aux pieds.

— Le lion a fait des merveilles. Tu n’es plus blessé. Cet animal est trop

loyal à sa maîtresse pour être une arme efficace. Il te suivra bientôt sur

l’autre rive.

— Vous n’atteindrez jamais Némée. Calliandra donnerait sa vie pour le

protéger, vous n’avez aucune chance de le tuer. Elle mettrait la cité à feu et

à sang pour épargner son lion. Ne commettez pas des actes que vous

pourriez regretter.

— Ce lion a-t-il plus de valeur que toi à ses yeux ? Dois-je m’attendre à

voir brûler Rome afin qu’elle puisse te sauver ?

Je pris conscience que j’en avais sûrement trop dit sur la volonté de

Calliandra à protéger ceux qu’elle aimait. Je balayai la question de l’empereur d’un mouvement de la main et décidai de me réfugier dans un

mutisme absolu.

— Soit ! Reste donc muet le Celte. Cela n’a plus d’importance. Personne

ne viendra te sauver. Calliandra est affaiblie, tes frères d’armes la pensent

coupable de trahison, son précieux Martial est mort, je détiens son ami le

plus proche et je m’apprête à faire tuer son amant. Même une demi-déesse

peut mettre un genou à terre. Calliandra est à moi !

Domitien me lança un dernier regard avant de s’éloigner et de disparaître

dans l’obscurité de la galerie souterraine. J’entendis Onéaclus soupirer et se

déplacer.

— Le Celte ?

— Si tu t’apprêtes à être sarcastique, ce n’est pas la peine, répondis-je.

— Moi ? Quelle idée !

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Juste une petite question. Faut-il nécessairement que ce soit une belle

rouquine qui te libère ou accepterais-tu aussi l’aide d’un ami ?

Je tournai vivement la tête vers Onéaclus, intrigué. Je vis alors quelque

chose briller entre ses doigts, mais il faisait trop sombre pour que je puisse

déterminer ce que c’était. Je m’approchai et mon regard s’illumina.

— Comment as-tu fait pour te la procurer ?

— Lorsque les gardes nous ont jetés à l’arrière du chariot. Ils étaient trois

à avoir un trousseau de clefs. Je suis un voleur, ne l’oublie pas. Dérober est

ma spécialité. J’ai passé assez de temps derrière les barreaux pour

reconnaître la forme d’une clef destinée à ouvrir des grilles ! J’attendais

seulement la visite de l’empereur, je savais qu’il viendrait te narguer avec

ses exploits.

— Tu n’es pas un voleur, tu es un génie ! m’écriai-je, ivre de joie.

Onéaclus ne manquait assurément pas de ressources. Il était parvenu à

dérober la clef de notre liberté à un des soldats qui nous avaient escortés

jusqu’à la prison impériale.

— Il doit y avoir des gardes postés à l’entrée de la galerie, il va falloir se

montrer prudents et discrets, précisa l’ancien bandit en glissant la clef dans

la serrure de sa cellule avant de venir me libérer. Et nous n’avons pas

d’armes, ajouta-t-il.

— Mais nous sommes des gladiateurs, les soldats n’ont aucune chance,

répondis-je, confiant. Même à mains nues, nous sommes plus forts que cinq

gardes armés.

— Je vois que la prétention est un défaut avec lequel tu sembles bien

vivre. Je suis blessé, Tibalte. Il va falloir trouver une meilleure solution si tu

veux vraiment t’enfuir.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Je n’ai pas été condamné à mort. Je vais rester ici, ameuter les gardes

et leur dire que tu t’es enfui. Tu iras te cacher dans un des recoins de la

galerie, tu attendras qu’ils soient tous parqués devant ma cellule et tu

pourras alors sortir rapidement et rejoindre le ludus. Calliandra aura sans

doute déjà tué la moitié des soldats de Domitien et vous pourrez vous enfuir

loin de Rome et de sa folie.

J’écarquillai les yeux et dévisageai Onéaclus comme si c’était la première

fois que je le voyais. Je n’étais pas certain d’avoir compris tout ce qu’il

venait de me dire.

— Je…

— C’est la seule solution, je vais te ralentir, continua-t-il sans me laisser

répondre.

— Il est hors de question que je parte sans toi. C’est toi qui prendras ma

place dans l’arène demain si je ne suis plus là ! Tu penses vraiment que

l’empereur va se contenter de te ramener au ludus ? Non seulement il te

condamnera à mort, mais tous nos frères d’armes avec ! Nous devons tous

fuir, tous. Il n’y a pas d’autres solutions. Nous devons rejoindre le ludus

ensemble, aider Calliandra et les autres gladiateurs à briser leurs chaînes et

quitter la cité cette nuit.

— Je suis prêt à prendre ta place dans l’arène pour permettre à Calliandra

d’accomplir son destin. Elle a un rôle à jouer et tu dois être à ses côtés. Si tu

ne fais pas ce que je dis, nous ne passerons pas. Tu le sais très bien. Il doit y

avoir une dizaine de soldats à l’entrée de la galerie. Nous n’avons aucune

chance.

— Je ne pars pas sans toi, fin de la discussion. Calliandra ne te laissera

pas non plus.

— Tu ne vas pas avoir trop le choix, me répondit Onéaclus en me

poussant violemment dans un recoin caché de la galerie, une sorte de

renfoncement plongé de la pénombre la plus complète.

L’ancien bandit regagna sa cellule en courant, referma les grilles et hurla

pour avertir les soldats. Je ne fus pas assez rapide pour l’imiter, les gardes

arrivèrent en courant et je dus me résoudre à rester tapi dans l’ombre.

Onéaclus jeta un regard dans ma direction et me fit comprendre qu’il était

temps pour moi de fuir. Je me faufilai dans le dos des soldats, le plus

silencieusement possible et arpentai la galerie le cœur serré. Je ne voulais

pas partir sans lui, mais sa volonté avait été plus forte et je craignais de ne

plus jamais le revoir. Si Calliandra et mes frères d’armes parvenaient à

quitter le ludus, nous pourrions revenir le chercher, mais la tâche serait

périlleuse et l’issue bien incertaine. La peur de perdre un ami ne devait pas

être un obstacle, j’avais un but précis : rejoindre Calliandra sans me faire

prendre. Je devais traverser les rues de Rome et échapper à la vigilance des

patrouilles.

La cité était encore très animée à ce moment de la journée. J’empruntai

les routes les plus petites, les chemins les plus tortueux pour échapper à la

foule. Un homme arriva à ma hauteur, il titubait et paraissait ivre. Je ne

parvins pas à voir son visage distinctement, car il portait un capuchon de

vieille laine qui le dissimulait. Il m’accosta pour réclamer une pièce en

s’égosillant. Je le plaquai violemment contre le mur et lui fis signe de se

taire avant de lui retirer son manteau qui m’aiderait à me faufiler dans Rome sans éveiller la curiosité des passants. Un ivrogne de plus passerait

inaperçu. L’homme sembla comprendre qu’il valait mieux m’obéir s’il ne

voulait pas s’attirer des ennuis et me laissa faire sans un mot. Je m’éloignai

rapidement en jetant un coup d’œil par-dessus mon épaule. Les soldats

devaient déjà être partis à ma recherche, peut-être même avaient-ils averti

l’empereur de mon évasion. La sécurité du ludus serait sans doute

renforcée, mais cela ne représentait pas un obstacle. Je n’avais pas

l’intention de me présenter devant les grilles en espérant que l’on m’ouvre !

Il fallait que je trouve un endroit où me mettre à l’abri jusqu’à la tombée de

la nuit. Calliandra ne tenterait rien avant la cérémonie. Les honneurs

funèbres devaient être rendus à Martial et Domitien avait précisé qu’elles

auraient lieu à la fin de la journée. Cette idée comprima un peu plus ma

poitrine dans un étau de colère et de tristesse. Imaginer Calliandra revivre

une telle épreuve m’était insupportable. Je la voyais, le visage dévasté par

les larmes, les genoux pliés, cachant ses yeux, laissant sa chevelure lui

tomber sur le front pour en faire un rideau de flammes et se dérober à la vue

des autres. Je ne pouvais pas être à ses côtés pour la soutenir, lui murmurer

à l’oreille que des jours meilleurs viendraient, qu’il fallait rester forte. Elle

allait devoir affronter la perte de Martial seule, sans le soutien de nos frères

d’armes qui devaient la penser coupable de trahison. Domitien était bien

plus dangereux que Rufus et Tullia réunis. Il avait tout fait pour gagner la

confiance de Calliandra avant de la trahir de la plus cruelle des façons. Le

pouvoir rendait-il fous tous les hommes ?

— On te tient ! cria une voix dans mon dos.

J’eus seulement le temps de me retourner, d’apercevoir deux silhouettes

imposantes et la lumière laissa la place à l’obscurité la plus complète…

 

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