Cognac Napoléon (1990)

Edouard Limonov · Chapitre 9 sur 10

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Cognac Napoléon (1990)

La belle, égérie du poète

Edward Limonov

La belle, égérie du poète

 

J'étais incroyablement effronté cet automne-là. Effronté

comme un ouvrier qui se glisse dans le lit d'une comtesse, comme un petit criminel qui vient enfin de faire son «gros coup».

Mon premier livre devait sortir dans les librairies parisiennes

le mois suivant. J'avais emporté avec moi à Londres un premier exemplaire.

J'avais envie de cracher dans la gueule des passants,

d'arracher les bébés à leurs poussettes, de fourrer ma main sous les jupes des vieilles femmes modestes. Soûl, sortant d'une cave à vin sur Sloane Square, je me souviens que je me retins tout juste d'attraper un policier par l'oreille. Diana m'en empêcha avec force. Je n'en profitai que partiellement, en montrant du doigt la tronche rose du bobby et en riant. J'étais heureux, que voulez-vous… J'avais réussi à «les» baiser. Par «les», je sous-entendais: «le monde», «la society», «les ensucés» — ce qui en russe équivalait à «tous ceux qui sucent», «les suceurs de queue». J'avais l'impression de les avoir tous trompés, de n'être en aucune manière un écrivain, mais un voyou.

C'était dans un élan justement, porté par une vague brûlante

d'impudence, de fierté et de mégalomanie, que j'avais mis le grappin sur Diana, une actrice, mais pas n'importe laquelle. Une actrice de cinéma et de télé, qui tournait dans les séries, on la reconnaissait dans les rues… En fait, normalement, Diana n'eût jamais dû se donner à moi. Elle était une actrice célèbre, moi un écrivain débutant. Mais si l'insolence peut conduire et entraîner derrière elle les masses, elle peut aussi tromper une star de cinéma et lui faire écarter les jambes. Non seulement elle se donna à moi, mais elle m'installa également chez elle sur King's Road, et me balada en automobile dans Londres et en Grande-Bretagne. Je la trompai, elle, sombre beauté à cuisses opulentes et lourd derrière, qui jouait les hystériques dans des téléfilms tirés de Maupassant, de Dostoïevski et de Henry James, mais aussi la foule d'habitants de Grande-Bretagne que je croisai en chemin.

Michel Horowitz, un mélange anglais de Ferlingetti et de

Ginzberg, avec la silhouette du poète léningradois Krivouline (c'est-à-dire six membres, deux jambes, deux bras et deux cannes), m'avait invité pour les premiers jeux Olympiques mondiaux de la poésie. Le charmant Michel et ses camarades britanniques désiraient inviter les pérennes Evtouchenko et Voznessenski, mais à cette époque, semble-t-il, le pouvoir soviétique avait été pour x raisons Vexé par l'Occident, et n'avait pas envoyé les cadeaux E. et V. Je les remplaçai tous les deux aux Poetry Olympics. Les Olympics s'étaient trompés d'époque: au lieu de se dérouler dans les années hippies auxquelles cet événement appartenait dans l'esprit, nous étions tous en 1980. J'ai conservé un numéro photocopié de la revue New Departure dans lequel on loue longuement de façon insipide les avantages de la paix sur la guerre, la victoire de l'amour sur les bombardements, etc. Je ne partageais pas les vues de Michel Horowitz et de ses camarades sur la réalité, sur les problèmes de la guerre et de la paix, mais acceptai de lire mes œuvres poétiques dans l'abbaye de Westminster, foulant aux pieds des dalles sous lesquelles reposaient des poètes anglais. L'archevêque en personne, coiffé d'un petit chapeau rouge, présenta notre bande au public, puis assista au spectacle, sans savoir où disparaître de honte, cachant ses yeux derrière sa main. Le plus indécent d'aspect fut le poète punk John Cooper Clark, sa tête luxuriante était couverte de touffes de cheveux bleus et roses. John Cooper Clark faisait penser à une chenille dressée sur sa queue. Il reçut la médaille d'argent de l'insolence du Sunday Times, qui, allez savoir pourquoi, avait pris l'initiative de nous décorer, bien que personne ne lui eût rien demandé. Le plus indécent quant au contenu de ses œuvres fut le chanteur de reggae et poète Lindon Kwaisi Johnson. Ce beau Noir propret scandait, en souriant avec sympathie, un poème dont chaque couplet se terminait par le refrain «England is a bitch… Ta-tat-ta…», c'est-à-dire «L'Angleterre est une pute…». Peut-être est-ce justement parce que chaque refrain faisait sursauter ce pauvre archevêque et lui faisait baisser la tête presque jusqu'aux genoux que Lindon Kwaisi Johnson obtint la médaille d'or. Le Sunday Times m'accorda la médaille de bronze de l'insolence. Sur un poème dans lequel je disais que j'embrassais les mains de la révolution russe, le journaliste s'étonnait de manière vipérine: «Les lèvres de mister Limonoff ne seront-elles pas en sang après une telle séance de baisers?» Si vous tenez compte du fait que participaient là les représentants d'une vingtaine de pays, qu'on ne décerna rien à ce vieux bandit de Gregory Corso (il était là lui aussi!), vous pouvez comprendre à quel point j'étais fier et effronté. Rien à redire, la médaille d'or c'aurait été mieux, mais c'était la première fois que je participais à un concours international, j'ai encore à apprendre, me disais-je. De plus, la chenille-Clark, et reggae-Johnson lisaient dans leur anglais maternel, moi en anglais traduit.

J'avais subjugué quelques professeurs de littérature russe,

ils s'étaient mis à étudier mon œuvre. Je fis même mon numéro à Oxford! Je plaisantais, souriais, tendais mes biceps sous mon tee-shirt noir, tressais d'inimaginables sottises depuis les chaires des universités, mais on ne prêtait pas attention à mes paroles. Les mots servaient juste de fond musical au spectacle, l'essentiel de l'action, comme dans un ballet, s'accomplissait avec le corps, les muscles du visage et, bien évidemment, le costume et les accessoires. Je me baladais dans leur pays endormi telle une boule d'énergie fougueuse et étincelante, vêtu de noir. Le président de l'association «Angleterre-URSS», un man gras aux cheveux gris qui regardait de façon carnassière les cuisses de Diana, lui dit que j'étais un espion… J'irradiais des rayons laser d'une telle force qu'ayant accompagné Diana à une audition (le metteur en scène faisait choisir des acteurs pour jouer un des rôles principaux dans une nouvelle série télévisée), je la convainquis qu'elle aurait le rôle — et elle l'eut!

Par un jour ensoleillé mais froid, Diana conduisit son (depuis

mon) amie — un professeur de littérature russe dans un beau quartier riche de Londres — à Hampstead. Le professeur devait aller chercher des livres chez une vieille Russe, je savais que son nom était d'une certaine façon associé à celui du poète Mandelstam.

— On y va? dit le professeur, en sortant de l'automobile, la

main posée sur la portière.

— Non, fis-je, les vieux m'angoissent. Je n'y vais pas. Allez-

y, vous, si vous voulez…

Par «vous», je voulais dire Diana. Ce disant, j'avais le désir,

dès que le professeur se tirerait, de fourrer ma main sous la jupe de Diana, entre ses cuisses écossaises; mais j'étais prêt, si le professeur insistait, à sacrifier ma séance de touche-pipi, mes quelques minutes de plaisir mouillé et brûlant pour qu'Alla, c'était le nom du professeur, ne se sentît pas trop seule avec la vieille.

— Vous êtes épouvantable, Limonov, dit le professeur. Et

cruel. Vous aussi serez vieux un jour.

— Je n'en doute pas. C'est pourquoi je ne veux pas avoir de

rapports avec la vieillesse avant la date. Pourquoi se hâter, alors que la mienne m'attend…?

— Mais Salomé n'est pas une personne âgée comme les

autres. Elle est gaie, intelligente, elle ne suscite pas la pitié, n'est-ce pas Diana?

— Yes, confirma Diana, de manière énergique et

convaincue. Elle est très intéressante.

— Elle a quel âge, cette intéressante?

— Quatre-vingt-onze… ou quatre-vingt-douze… (Le

professeur hésita.)

— Le cauchemar. Je n'y vais pas. Rendre visite à un

cadavre…

— Elle m'a dit au téléphone qu'elle avait beaucoup aimé

votre livre. Elle n'était pas choquée du tout. Vous ne voulez vraiment pas voir une femme de quatre-vingt-onze ans que n'a pas choquée votre petit livre cochon…

— Doucement, s'il vous plaît, avec les attributs… Je sortis de voiture. Elles m'avaient eu à la flatterie. Une

flatterie grossière et évidente, mais bien efficace.

Nous sonnâmes et attendîmes.

— Elle est seule chez elle aujourd'hui, murmura Alla. Sa

dame de compagnie sera absente pour quelques jours.

La femme, l'égérie du poète, vint elle-même nous ouvrir la

porte. Grande et maigre, elle était vêtue d'un manteau d'homme gris à ceinture et s'appuyait sur une canne laquée et noueuse. Son visage était assorti à sa canne. Lunettes à monture claire.

— Bonjour Salomé Iraklievna!

— Excusez ma tenue, Allotchka. Il fait froid à la maison.

Mary n'est pas là, et je ne sais pas mettre le chauffage en marche. Nous avons changé le système l'an passé. J'avais déjà peur d'allumer l'ancien, alors celui-là, tout moderne, cela m'est vraiment impossible.

— C'est Limonov, Salomé Iraklievna, l'auteur de ce livre

affreux qui vous a plu.

La vieille dame vit Diana descendre de la voiture. — Ah, et Dianotchka est avec vous! s'exclama-t-elle. Et elle se retourna pour entrer dans les profondeurs de la

maison.

— Je n'ai pas dit que le livre m'avait plu. J'ai juste dit que je

le comprenais, votre Limonov.

— Merci de votre compréhension! reniflai-je. Je regrettais déjà de m'être rendu et de me retrouver

maintenant entouré de femmes dans une maison étonnamment sombre alors que dehors le soleil brillait. Vif et brusque, je n'aimais pas me retrouver dans des groupes lents de vieillards, de femmes et d'enfants.

Nous traversâmes plusieurs pièces et entrâmes dans une

pièce plus vaste, sans doute la salle de séjour. Beaucoup de meubles sombres, poutres sombres au plafond. Odeur de musée bien entretenu. A travers les larges fenêtres, on voyait une pelouse verte intérieure, commune, certainement, à plusieurs maisons; quelques femmes avec de jolis enfants sages y marchaient noblement.

— Entrez ici. Il fait plus clair.

La vieille dame nous conduisit vers une des fenêtres qui

donnait sur la pelouse et s'assit avec quelques précautions à une table, dos tourné à la fenêtre. Un verre contenant un liquide jaunâtre, quelques livres en tas, parmi eux je reconnus le mien, paquet de papiers de l'épaisseur d'un doigt… La vieille dame était visiblement installée là avant notre arrivée.

Je m'assis à la table, là où on m'avait dit de m'asseoir. En

face de l'ancienne beauté.

— Vous êtes très jeune, dit la vieille dame. (Ses lèvres

étaient fines et légèrement jaunes.) Je vous imaginais plus âgé. Et désagréable. Mais vous êtes tout à fait sympathique.

Diana posa sa main sur mon épaule. Maintenant ce cercle

féminin allait commencer à me tapoter les joues en signe d'encouragement, à me tâtouiller, me tourner et me retourner, me dévisager. «Ah vous, chéri…»

— Déjà plus si jeune, fis-je. Trente-sept ans. Je fais moins. J'avais envie de la contrarier; elle m'eût dit: «Comme vous

êtes vieux!» je me serais insurgé: «Moi! Vieux! Mais je n'ai que trente-sept ans!»

— Trente-sept ans, c'est un âge de gamin. L'avenir est

devant vous. J'ai quatre-vingt-onze ans!

La vieille dame me regardait d'un air victorieux en faisant

étinceler ses lunettes.

— Vous aurez du mal à arriver jusque-là!

— Ça, on n'en sait rien. Mon arrière-grand-mère a vécu

jusqu'à cent quatre ans et aurait encore pu vivre plus longtemps. Elle est morte d'entêtement, de vouloir vivre seule, du refus de s'installer chez ses enfants. Elle voyait mal et est tombée, un jour, dans l'escalier de la cave. Elle en est morte. Et ma grand-mère a quatre-vingt-sept ans, de sorte que je peux compter sur environ quatre-vingt-dix.

— Votre génération n'arrivera pas à ces âges, fit-elle avec

dédain. Vous êtes tous neurasthéniques, vous n'avez pas de barre, pas de fondements philosophiques pour vivre longtemps.

Elle but son liquide jaunâtre.

— Ma génération, peut-être pas, m'offensai-je. Mais vous

oubliez à qui vous parlez, je suis unique.

Un rayon de soleil à la Rembrandt vint se poser sur mon

visage et alla s'éteindre plus loin, dans les profondeurs de la pièce sombre, effleurant au passage deux trois meubles laqués. J'eus envie d'écarter le rayon de ma main, mais je m'en écartai avec ma haute chaise.

— Vous voulez un whisky? demanda la vieille dame. Prenez,

vous voyez, derrière le piano, une petite table avec des boissons. Il y a de votre J & B.

C'est à ce moment-là précisément que je me mis à l'estimer.

Plus exactement quelques instants plus tard, lorsque, revenant en leur compagnie, après m'être servi un whisky, je vis qu'elle me tendait un verre.

— Versez-m'en. La même chose.

Une vieille femme de quatre-vingt-onze ans buvant du

whisky, une telle femme me désarmait. J'adhérai sans discuter. Au sens figuré bien sûr.

— De l'eau minérale? demandai-je obséquieusement (j'avais

vu de l'eau sur la table parmi les bouteilles).

— Non merci, fit-elle. L'eau me donne envie de pisser. Le professeur et Diana éclatèrent de rire. La vieille femme

leur servait certainement de modèle. C'était une dame de fer qu'il leur fallait imiter. Si les hommes ont leur héros, pourquoi les femmes n'en auraient-elles pas? Et pourquoi ne le seraient-elles pas…

— Parlez-nous de Mandelstam, ah, Salomé Iraklievna?… Le professeur me regarda d'un air victorieux comme si, à

mes gestes, elle avait compris le revirement qui s'était opéré en moi; son regard me disait: voilà, vous êtes convaincu, et vous ne vouliez pas venir, idiot…

— Ah, je vous l'ai déjà dit, Allotchka, je me souviens à peine

de lui…

La vieille dame descendit son J & B.

— Vous avez raison, Limonov, de ne pas aimer ces

cochonneries faites à base de maïs, tous ces «bourbons» américains… Je ne supporte pas non plus ces hard-liquors douceâtres… Prenez des crackers, Dianotchka…

— Salomé Iraklievna ignorait, imaginez-vous, que

Mandelstam était amoureux d'elle!

— Je l'ignorais. C'est en lisant les souvenirs de sa veuve…

Natalia…

— Nadejda, Salomé Iraklievna!

— … Nadejda, que j'ai appris qu'il m'avait consacré des

vers, «Salominka, tu dors dans une chambre splendide», il parlait de moi.

— Salominka, Circé, Serafita… murmura le professeur, et

ses petits cheveux blonds bien lissés des deux côtés de sa tête se décollèrent de son crâne sous le coup de l'émotion et frétillèrent.

Le professeur était une Russe courageuse, elle avait, par le

passé, traversé le Sahara avec une caravane, fuyant son époux noir pour un amant noir, mais les poètes la faisaient frémir, J'avais découvert dans son appartement vingt-trois photographies du poète à la mode Brodski. Soigneusement encadrées et consciemment agrandies.

— Comment était-il, Mandelstam, Salomé Iraklievna? Diana, la TV star, on ne lui traduisait pas, personne n'y avait

songé (nous étions tous les trois passés, sans nous en rendre compte, au russe) avait cependant compris sans se tromper le frémissement de son amie. Lorsque j'ouvris la bouche pour lui expliquer de quoi nous parlions, elle m'arrêta.

— I know, that's about poet.

— Ye, ye, Dianotchka, about poet, croassa la vieille dame en

prenant une poignée de crackers. Comment? Sale, plutôt un jeune homme sombre, chétif et laid. Vous savez, ce type de jeunes gens prématurément vieillis…

— Chétif! Comment pouvez-vous, Salomé Iraklievna… — Bien, Allotchka, «de petite taille»… Pour épargner votre

sensibilité, nous changerons en «de petite taille»… Je ne me souviens bien que d'un épisode, d'un incident, comme vous voulez. D'une scène plutôt… D'une scène. C'était avant la guerre, la Première Guerre mondiale, nous étions tous à la plage: une grande compagnie. Nous étions trois, pour autant que je me souvienne, allongées dans des chaises longues, des jeunes filles de Saint-Pétersbourg: Assia Doboujinskaïa, elle est ensuite devenue la femme d'un ministre du gouvernement provisoire, Vera Khitrovo, une beauté éblouissante, et moi… A côté, pas très loin, il y avait un groupe d'hommes, ils s'agitaient dans le sable mouillé autour d'un gramophone. Ils tiraient un gramophone sur la plage, ces idiots, et faisaient tout pour attirer notre attention. Parmi eux, il y avait Mandelstam. A cette époque, vous savez, les dames ne se baignaient pas, elles allaient juste sur la plage…

— Sur quelle plage, où, Salomé Iraklievna, où? Le professeur tremblait comme sans doute elle n'avait

jamais tremblé lors de son voyage de retour avec la caravane à travers le Sahara. Trois jours en tout après son arrivée. En trois jours, elle avait réussi à se convaincre qu'elle n'aimait plus son amant noir. Et elle s'était de nouveau enflammée pour son époux noir.

— En Crimée, si je ne m'abuse… Nous détaillions en riant

les hommes du groupe. Vous savez, Limonov — elle s'adressa personnellement à moi —, ces petites discussions cyniques et banales entre femmes sur le thème d'avec qui nous pourrions «faire l'amour», comme on dit en français. Lorsque nous eûmes passé en revue tous les hommes du groupe et que nous en arrivâmes à Mandelstam, nous nous mîmes à rire aux éclats, et je m'exclamai, cruelle: «Oh, non, surtout pas Mandelstam, plutôt un bouc!»

— Oh, quelle horreur! Le pauvre… J'espère qu'il n'a pas

entendu… Comment avez-vous pu, Salomé Iraklievna…?

— J'étais très jeune à l'époque. La jeunesse est cruelle,

Allotchka. Mais il n'a pas entendu, je vous l'assure. Les hommes nous regardaient, complètement ahuris, comme si nous étions devenues folles.

— De sorte qu'il n'a jamais tenté de vous expliquer, de vous

dire son amour? Il ne vous a jamais approchée?

Le professeur, revenu à sa famille noire, s'était expliqué

avec la mère de son mari, avait avoué sa trahison, et les deux femmes — la petite blonde et la grosse maman noire de cent kilos —, avaient sangloté dans les bras l'une de l'autre pendant plusieurs heures; elles avaient caché l'histoire au mari et au fils qui était en voyage.

— Il a souffert en silence, le pauvre. Mais pourquoi,

pourquoi?

— C'est sa chance, Allotchka, de ne pas l'avoir déclaré. Je

tourmentais tant mes amants, je leur suçais le sang…

La vieille dame, grande, se souleva de sa chaise, et

arrangea, en le tirant vers le bas, son manteau d'homme. Elle sourit.

— Vous savez, j'étais diablement belle quand j'étais jeune,

Limonov. On m'avait classée première beauté pétersbourgeoise… Je me suis mariée à un riche aristocrate et l'ai manipulé à mon gré… Il avait peur de moi, votre poète, Allotchka… En général, les hommes sont très peureux.

L'ancienne première beauté pétersbourgeoise termina son

whisky. Elle s'assit.

— Je ne l'aurais pas pris pour amant. Alexandre Blok, par

exemple, c'eût été autre chose. Blok était beau.

— Même si vous aviez su que Mandelstam était très très

amoureux de vous, Salomé Iraklievna?

— Tous les hommes étaient amoureux de moi, Allotchka. L'ancienne beauté serra fièrement les lèvres. Elle retira ses

lunettes.

— C'est peut-être difficilement compréhensible maintenant

(elle eut un rire sec), mais je vous assure que c'était bien ainsi. Les brillants officiers de la garde, les aristocrates me faisaient la cour… On ne me choisissait pas, c'est moi qui choisissais…

— Oui, je comprends, fit le professeur d'un air désemparé.

Cependant, où sont-ils tous vos brillants admirateurs? Lui vous a rendue immortelle…

— … Ce petit juif moche…

La vieille dame haussa les épaules. Nous nous tûmes. — Ecoutez, commençai-je. Salomé Iraklievna, je n'ai jamais

posé cette question à des personnes âgées, mais vous êtes spéciale, je pense que cela ne vous froissera pas. Dites-moi, que ressent-on lorsqu'on devient vieux? Qu'est-ce qui se passe dans le cerveau, dans l'intelligence? Ou plutôt, c'est quoi être vieux? Cela m'intéresse énormément de le savoir parce que moi aussi la vieillesse m'attend, comme tous les autres, si je ne me casse pas la tête avant, bien sûr.

— Vous devrez me verser un autre whisky, le dernier,

Limonov.

Je m'exécutai. Tout le monde se tut comme je la servai. Il me

semblait que ni le professeur ni ma petite amie Diana n'approuvaient ma question. Cela ne se fait pas de parler de la corde dans la maison d'un pendu.

— Le plus désagréable, cher Limonov, c'est que je me sens

trente ans, pas plus. Je suis tout aussi mauvaise, mondaine, assurée qu'à trente ans. Pourtant je ne puis plus marcher vite, me baisser ou monter l'escalier me posent des problèmes, je me fatigue vite… Je veux tout comme avant, mais ne puis faire toutes ces vilaines choses de demoiselle que j'aimais tant faire. Comment dit-on maintenant, «sexe», c'est ça? Je suis comme enfermée dans un scaphandre lourd et rouillé. Il adhère à ma peau, je vis, bouge, dors dans lui… Des jambes pesantes comme du plomb, la tête lourde et gauche… La tragédie de ma vieillesse réside dans l'écart qui existe entre mes désirs et mes possibilités…

Bien que l'ancienne première beauté eût accompagné sa

réponse d'un sourire, le temps de notre rencontre après ma question, visiblement sans tact, se gâta. Les rayons de soleil rembrandtiens quittèrent la salle de séjour. Les enfants et les gouvernantes quittèrent la pelouse. La vieille beauté devint peu loquace. Peut-être le whisky lui faisait-il plus d'effet qu'à des personnes d'âge normal? Ou peut-être était-elle tout simplement fatiguée de notre présence? Le professeur reprit les livres lus par la vieille dame et lui en laissa deux en échange. Nous traversâmes la maison encore plus sombre, fraîche, sentant bon la colophane et la laque pour nous diriger vers la sortie.

— Ne changez pas, Limonov. Restez tel que vous êtes, me

dit la vieille beauté en effleurant amicalement ma botte noire de sa canne. Allotchka, Dianotchka, passez me voir. Mary rentre lundi, la maison sera plus chaude et plus gaie.

Nous étions déjà dans la voiture lorsque les verrous se

fermèrent à l'intérieur.

— Bon, vous ne regrettez pas, Limonov, d'avoir rendu visite

à la femme qui fut l'égérie du poète? demanda le professeur.

Diana tourna la clé de contact.

Je dis que je ne regrettais pas, que l'ancienne première

beauté m'avait plu, je voulus ajouter que ce que m'avait appris la vieille dame, à savoir que le corps seul vieillissait, m'horrifiait, mais le moteur rugit et nous bondîmes de l'avant. Diana conduisait de manière monstrueuse: nerveusement, par à-coups.

Les femmes discutaient d'affaires de femmes sur les sièges

avant, tandis que j'essayais de m'imaginer la scène de la plage. Trois grandes et belles femmes allongées dans des chaises longues et un groupe d'hommes autour d'un gramophone: dans des costumes de bain de 1911. Je n'avais pas de témoignages précis sur les costumes de bain de cette époque, mon imagination se représenta donc le groupe vêtu du costume rayé des Joueurs de football du célèbre tableau du Douanier Rousseau. Mais mon imagination ne parvenait pas à vêtir Mandelstam d'un costume de bain à rayures. Malgré tous mes efforts, il s'était allongé sur le sable mouillé en redingote noire et chapeau melon. Petit gnome, il ressemblait à une photographie de Franz Kafka jeune. Outrés comme des caricatures, tous deux ressemblaient à Chariot. Chariot, allongé sur le sable mouillé, regardait furtivement avec adoration la plus belle des beautés — la princesse Salomé de sang royal géorgien. Et les belles en chaises longues riaient en surprenant son regard. Comme, en tout temps, les cruelles Salomé, Ligéi, Serafita… Cruelles envers le pauvre Chariot, mais pas envers les «brillants» (de la profusion d'épaulettes et de ceinturons?) officiers de la garde. Les brillants officiers se conduisaient mal; ils obtenaient l'amour des belles, les habituaient à leur membre comme à un narcotique, puis les abandonnaient, les giflaient, les malmenaient comme des poupées, les traînaient dans la boue… Et les belles, rampant dans la boue, s'accrochaient à leur braguette, c'est-à-dire à la fente de leur culotte, puisque alors il n'y avait pas de fermeture Eclair…

— Bon, admettons, pas dans la boue, me dis-je. Dans une

boue symbolique…

Abandonnant mes visions cinématographiques, je regardai

par la vitre. Nous remontions déjà King's Road et étions arrêtés à un feu attendant qu'il passe au vert. Un grand punk bien bâti, aux cheveux rouge vif coiffés à l'iroquoise, giflait une grande fille pâle en blouson de cuir et tricot noir. Un jeune petit clerc en costume trois pièces cravate, debout près d'une pharmacie, regardait la scène très ému.

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