Cognac Napoléon (1990)

Edouard Limonov · Chapitre 4 sur 10

Pages du PDF

Cognac Napoléon (1990)

La pluie

Edward Limonov

La pluie

 

Le jardin du Luxembourg était humide, sombre et

inhabituellement vide.

Dimitri n'était pas au jardin. D'ailleurs, il ne serait peut-être

pas allé à sa rencontre s'il l'avait vu. Cela était déjà arrivé. Il préférait regarder la silhouette musclée et trapue de son ami, se démenant avec une raquette sur le court ou jetant un Frisbee sur le terrain de basket poussiéreux. Grâce à cette manœuvre, Paris se domestiquait aussitôt, se transformait en une petite ville de province où, en entrant dans la cour voisine, on peut crier à un ami: «Salut!»

Il longea le périmètre du jardin, empruntant ses allées les

plus désertes et s'assit un instant près des nouveaux courts où il regarda le mauvais jeu de deux jeunes filles laides. Lui-même ne savait pas jouer au tennis et n'avait jamais essayé d'apprendre. D'ailleurs, tous les jeux lui paraissaient être une inutile perte de temps. Du jeu de cartes au jeu de base-ball. Il jouait de la vie.

Un type aux cheveux très sales, vêtu de guenilles sombres

et froissées, entra dans son champ de vision, sortit de derrière son dos un morceau de carton et lui montra le texte. «J'ai faim… de prison…» Faisant une grimace, il marmonna «non» et confirma «non» par un signe de tête. Sans se vexer, le type retira le carton et sortit de son champ de vision. Pas de travail, vole, pille, mais ne mendie pas, pensa-t-il. Lui, aux temps les plus difficiles de sa pauvreté, ne s'était pas abaissé à la mendicité… Même… Il dut honteusement arrêter sa pensée, il se souvint de lui, adolescent, à Sotchi et à Touapsé, s'approchant de couples enlacés sur des bancs: «Excusez-moi, s'il vous plaît capitaine, vous n'auriez pas un peu de monnaie, je n'ai pas mangé depuis plusieurs jours…» Plus que les autres, c'étaient les marins et les officiers qui donnaient, de là cette flatterie un peu fruste de «capitaine», même si le «client» était simplement matelot ou élève-officier… Il n'aimait pas et raillait la chrétienté, cette religion populaire confortable pour l'homme moyen et sans talent, mais il lui fallait avouer que le «Que celui qui n'a jamais péché lui jette la première pierre» était sage. Tu esquisses une pose condescendante de superman, tu regardes, comme d'un piédestal, d'une élévation, du haut vers le bas, et voilà qu'un épisode presque oublié de ta vie personnelle remonte à la surface, et que tu es obligé, dans un soupir, de descendre et de te mêler à la foule. Dans la foule chaude et crasseuse de tes semblables. Dans la foule, ça sent l'ail, on se soûle de vin aigre bon marché, on porte des chaussettes sales, on lâche des gaz, on pince le derrière des filles, bref ta propre humanité te cerne pécheusement, de bébés hurlant en vieux bâillant.

Un nouveau couple chassa les jeunes filles laides: un

adolescent noir tout fin et une forte blonde américaine. De ses nombreuses années de visites au jardin, il savait que l'adolescent noir s'appelait Ignacio et qu'il était le fils d'un ambassadeur africain. De quel pays, il ne s'en souvenait pas. L'Américaine, opulente, aux joues roses, qui n'avait certainement pas dépassé les vingt ans, aurait cependant déjà pu allaiter plusieurs nourrissons avec ses gros tétons. Une vache, avec des yeux de veau, pensa-t-il. Un petit museau de veau, lisse, humide et rose, des yeux gris-bleu. Il avait eu le temps de voir le visage de la petite Américaine en gros plan, alors qu'elle retirait sa veste légère. En Californie et à New York, il avait couché avec une cinquantaine de filles de ce genre, avec des gros tétons, des gros culs et la peau douce. Généralement, le grand-père ou la grand-mère de ces émouvantes génisses étaient originaires de pays germaniques ou scandinaves. Il se souvint qu'en argot russe macho on appelait justement ces filles-là des «génisses». Ses relations avec ses petites amies de ce genre ne duraient cependant jamais bien longtemps. Il était un type peu ordinaire et cherchait des femmes peu ordinaires, difficiles…

Mais où as-tu pris que tu es peu ordinaire? se dit-il, il soupira

même tristement parce que c'était une question qu'il se posait régulièrement, un genre de cérémonie. Et qui en entraînait une autre, essentielle: avait-il le droit d'être cynique et cruel envers ses semblables, envers le collectif des hommes? Merde, shit, se dit-il dans les deux langues. Quelle cochonnerie d'intellectualisme abstrait! D'ailleurs tout s'explique simplement et tu connais l'explication. Tu as terminé ton dernier livre il y a quinze jours, camarade écrivain, et voilà, c'était prévisible, tu doutes de toi. C'est un signe, il faut commencer un nouveau livre. Il s'était soûlé des dizaines de fois au cours de ces quinze jours, rien d'étonnant à ça, il avait toujours besoin d'un intensif laisser-aller après un travail intensif sur un livre. Il s'était soûlé, avait commis une demi-douzaine de contacts sexuels de hasard, maintenant au travail. Seulement sur quoi s'arrêter, sur quoi écrire. Des idées, il en avait plein. Il avait quelques stocks, quelques débuts de romans, quelques phrases dures qu'il fallait poursuivre de phrases tout aussi dures, fortes, musclées… Il savait cependant d'expérience que ça ne serait pas aisé de choisir. Choisir devenait de plus en plus difficile. Ecrire, plus facile.

Quelques gouttes, grosses, tombèrent sur le banc. Et sur

ses bras bronzés, nus jusqu'aux coudes. Comme le lui avaient dit les jeunes filles de l'agence lorsqu'il était passé signer son contrat: «Quelle couleur!» Et il leur avait répondu: «Le soleil de Paris!…» De nouvelles gouttes, énormes, s'écrasèrent sur son pantalon noir, fatigué. Elles pénétrèrent dans l'étoffe, en s'étalant. Il fallait qu'il lave son pantalon. Il était temps. Il lavait lui-même ses affaires, même ses vestes. Cela coûte cher de les donner à nettoyer à Paris. Et à New York, est-ce qu'il les donnait chez le teinturier? Il ne se souvenait pas. Lorsqu'il travaillait chez le multimillionnaire, oui. Avec les innombrables costumes de ce dernier. A l'époque il ne portait que du blanc. Maintenant, du noir, exclusivement.

Les gouttes redoublèrent et il se leva. Ignacio et la blonde

continuaient à jouer. Sur les courts voisins aussi. On avait payé, pluie ou pas pluie. Il se dirigea vers la sortie rue de Vaugirard. Il releva le col de sa vieille veste. Voilà ce que c'est d'avoir une veste de chez un bon couturier. Cela faisait six ans qu'elle lui servait. Malgré les lavages et la décoloration due au soleil, elle gardait forme et élégance. Quand on a une veste pareille, même portée sur un tee-shirt noir à dessins représentant des balles blanches, la police réfléchit avant d'arrêter son propriétaire et de lui demander ses papiers.

Il entra sous le toit d'un vaste kiosque à sol de bitume. Il

fallait attendre que la pluie cesse, elle était trop drue, trop gênante. Les nombreuses chaises vert pâle du Luxembourg, chaotiquement abandonnées par les joueurs d'échecs, peut-être, qui d'ordinaire peuplaient le kiosque, restaient silencieuses. Il en prit une, la sépara de la foule de ses consœurs de fer et s'assit face au chemin menant vers la sortie du jardin. Et vers les toilettes.

Un père énergique, à cheveux noirs, roulait une poussette

avec un gros bébé. Un deuxième enfant, une fillette d'environ cinq ans, courait en se tenant à la poche arrière du pantalon noir de son père. Un bourgeois. Pas mauvais baiseur. Ancienne mode, se dit l'écrivain pour définir le père. Il continue de faire l'amour avec sa femme, comme avec une maîtresse. Profession? Dans un business plutôt énergique, pas dans les papiers. Si c'était dans les papiers, il aurait l'air à moitié endormi. Plutôt propriétaire d'un magasin. Le père assit la petite fille sur une chaise, sortit un mouchoir de sa poche et lui essuya les cheveux. La petite fille rit, donc, une famille heureuse… Des conneries, un enfant malheureux peut rire lui aussi. Pourquoi pas?

Une femme mince, «sympa», pantalon clair et veste de

coton noir (sans doublure?) sur un tee-shirt — l'écrivain sentit une solidarité de classe — entra avec un jeune homme obèse à lunettes, en pantalon un peu trop large et chemise à grosses fleurs. Elle entra la première, et il la suivit, empoté avec ses lunettes. Qui était-il? Pas son fils. Ni son frère. Son amant? Peu probable. Sans doute un ami débarqué à Paris à qui elle montrait le jardin, et la pluie les avait chassés ici. Une autre variante peut-être: elle était venue à Paris et il (en fin de compte sa chemise à fleurs était dans l'esprit de celles des Halles) la promenait dans le jardin du Luxembourg. Ils s'assirent à la droite de l'écrivain, face à face, à une distance relativement convenable l'un de l'autre. Ils parlaient en français et, semble-t-il, sans accent. Mais son visage aurait pu être celui d'une Italienne.

Il choisit une flaque pour y guetter la fréquence des gouttes,

suivre les changements d'intensité de la pluie. La flaque se couvrait d'une profusion de bulles, mais du côté des courts où il n'y avait pas de grands arbres, seulement des arbrisseaux, le ciel était resté gris-clair et s'était même éclairci. Un gros pigeon se posa à ses pieds et se peigna les plumes. Comme un chien qui a des puces. Mais peut-être y a-t-il des insectes spéciaux, des puces de pigeon? Pourtant le pigeon avait l'air d'être sain, un gros pigeon. Sa taille correspondait à celle d'un homme d'un mètre quatre-vingts…

A larges brassées, un type en pantalon beige à larges

pattes, démodé, veste couleur chaises du Luxembourg, naviguait par saccades sous le toit du kiosque. Le derrière du type était plus vaste que ses épaules fuselées par la veste. Sur son crâne, au-dessus d'un rare semis de cheveux, scintillait le cerceau des écouteurs d'un walkman, tandis que le walkman pendait, accroché à une poche de son pantalon, près de la cuisse. Le type se mit à arpenter le kiosque. Sa tête et son tronc bougèrent d'abord, puis les pagaies de ses bras, et enfin seulement son derrière et ses jambes. Ce mode de déplacement, ainsi que la forme du corps, témoignaient de son anormalité. Le walkman aussi paraissait peu naturel sur ce moujik d'un âge moyen. C'est ainsi qu'on nous représente les assassins malades et les maniaques sexuels dans les films. Que dire, les gens qui font les films ne sont pas des imbéciles. Leur talent varie, mais ils sont intelligents et observateurs. Les photographes aussi. Il existe indiscutablement un lien entre le physique d'un homme et son psychisme. Bien que l'humanité ait condamné Lambroso pour ses soi-disant recherches racistes, le mot de la fin n'est pas encore dit, «ce n'est pas aujourd'hui le soir», comme l'affirme le proverbe ukrainien. On verra bien. L'humanité a plus d'une fois condamné ses propres découvertes, prétendant que c'étaient des erreurs, et est revenue dessus plus tard. Les premiers braves qui ont affirmé que la Terre tournait autour du Soleil, et pas le contraire, n'ont-ils pas été condamnés? Si…

Un coup de vent humide s'engouffra sous sa veste légère et

arrosa son dos de froid. Il boutonna l'unique bouton de sa veste, et déroula ses manches.

Un couple de vieillards. Lui devant — grand, voûté et bossu,

en veste informe, un sac à la main. Elle — cheveux gris, coupe à la komsomol des années vingt, pantalon, sneakers et veste à capuchon, bras tombants, comme morts à la façon des poupées, de chaque côté de son torse — entra derrière lui, en mimant ses mouvements. Il se secoua, tapa des pieds pour faire tomber les gouttes, elle fit de même. Elle se serra contre lui, leva vers lui son visage. Emit un son croassant, interrogatif. L'écrivain tendit l'oreille. Encore un son. Ce n'était ni du français, ni de l'anglais, ni de l'allemand. Ni du chinois, non plus. Elle parlait sa propre langue. Sur un ton exigeant, en relevant la tête. Comme le jeune corbeau que l'écrivain avait ramassé dans la cour d'une église à Ivanovo et ramené à Moscou; il croassait en relevant la tête, et ouvrait le bec pour exiger du saucisson. «Croa?»

— Edward?

Il se retourna. Une femme qu'il ne connaissait pas, très

maigre, en combinaison noire et sandalettes à ses pieds nus, se tenait derrière sa chaise, les mains posées sur les poignées d'une poussette dans laquelle dormait un petit garçon d'environ deux ans. Nus, les os de ses coudes et de ses avant-bras saillaient, tendus d'une peau inégale bleu foncé. Désagréablement maigre, comme après une longue maladie. A quelques pas, un petit garçon plus âgé observait d'un air sombre cette scène qu'il ne comprenait pas. L'écrivain ne se souvenait pas de la femme, mais se leva. Il lui était plus d'une fois arrivé de rencontrer des gens du passé, et il savait qu'il fallait faire comme si on les reconnaissait.

— Hello! fit-il. How are you?

— Tu ne m'as pas reconnue? Non? s'exclama la femme. Je

suis Marylin. Marylin Stein. Tu te souviens, New York? Upper West Side?

— Oh, Marylin! fit-il tout aussi mensongèrement. Tu es

depuis longtemps à Paris?

— Cela fait huit ans, Edward. Je me suis mariée à un

Frenchman. Ce sont mes garçons.

Celui qui était dans la poussette dormait, il avait' oublié de

fermer un œil. Baveux, avec des taches blanches séchées près des lèvres. Le second se balançait d'un pied sur l'autre; il se détourna et agita un pied en visant le pigeon. Le galeux solitaire ne s'envola pas, mais courut jusqu'à une colonne de bois d'où il observa la scène humaine.

Il ne la reconnaissait pas. Et son nom, Stein, ne lui disait

rien. Il y avait des centaines de Stein dans l'annuaire new-yorkais.

— Je savais que tu vivais à Paris. Wanda me l'avait dit. Et

j'ai vu des photos de toi dans les journaux. Sinon, je ne t'aurais pas reconnu. Tu as changé de coupe. Et, plus généralement… tu as changé.

Une silhouette émergea du nuage de poussière qui voilait le

passé. Il avait changé de coupe en 1978. Donc Marylin Stein était une relation de sa première période new-yorkaise, celle qu'il appelait la période «héroïque»: les années 1975, 1976, 1977.

— Asseyez-vous, Marylin, dit-il, et il approcha une chaise en

fer de la sienne.

Au moment où, en sautillant, elle fit un pas en direction de la

chaise, et où elle s'assit, en agitant drôlement les bras, il se souvint d'elle. Marylin — la Ballerine!

— Qui est ton heureux époux, Marylin?

— Un businessman. Un gros businessman. Un «industriel»,

comme on dit ici.

— On n'aurait jamais dit il y a dix ans que tu épouserais un

businessman. On aurait plutôt prédit que tu lierais ton destin à celui d'un maniaque sexuel!

Elle s'agita sur sa chaise. Ses yeux sombres jetèrent

quelques regards de l'époque de 1976.

— J'étais une jeune fille très convenable. C'est vous, les

Russes, qui m'avez pervertie…

Il lui avait semblé alors que c'était elle, Marylin, qui les

pervertissait, eux, les Russes. Lui, plus particulièrement. Il y avait donc une autre interprétation possible du passé. Des bulles se formaient, énergiques, dans la flaque qu'il avait choisie. La pluie redoublait. Deux clochards entrèrent sous le kiosque. Tous les deux en sneakers et jeans. Des jeans tout neufs, de bonne qualité, remarqua-t-il. Le plus vieux, à qui sa veste de velours et sa casquette donnaient un air étonnamment sportif et in, marchait derrière le plus jeune en grommelant. Comme les époux, se dit l'écrivain… Une bande de jeunes, vêtus de chiffons de couleurs vives, jardin d'enfant, s'était assise dans le coin le plus éloigné du kiosque et riait joyeusement. La vieille, poitrine appuyée contre le vieillard, demandait d'un air menaçant dans cette langue qu'elle seule comprenait: «Où?» ou peut-être: «Donne!»

— Cela fait un moment que j'avais l'intention de t'appeler, dit

Marylin, mais ton numéro n'est pas dans le Bottin.

— Je suis sur liste rouge.

Il pensa que si elle avait vraiment voulu le trouver, elle aurait

pu appeler l'un de «ses» deux éditeurs ou son agent littéraire.

L'assassin à walkman s'arrêta brusquement à côté d'eux, de

sorte que sa poche se trouva au niveau du visage de l'écrivain. L'assassin regardait fixement les cimes des marronniers en se balançant au rythme d'une-musique. Chacun de nous entend sa musique. Intéressant de savoir quelles mélodies entendait Marylin? De manière étrange, il ne se souvenait pas de son corps. Il ne se souvenait pas de l'amour avec elle, pas de la moindre sensation. Pourtant Marylin — la Ballerine — n'avait pas été qu'une ombre épisodique dans sa vie.

 

L'Indien enturbanné de service cette nuit-là l'arrêta alors qu'il

se dirigeait vers l'ascenseur.

— Mister Savenko, une miss vous a attendu, mais elle est

partie en laissant ceci pour vous. (L'Indien agita une enveloppe.) Une miss bien. Une miss très bien!

Le turban s'ennuyait durant son service, il était trois heures.

Cet étrange monsieur russe Savenko vivant à l'hôtel Opéra, que le turban méprisait bien qu'il y travaillât comme portier de nuit, avait été honoré de la visite d'une miss bien habillée. Le turban était étonné. D'où un Russe sortait-il de telles connaissances?

Il arracha l'enveloppe des mains du turban. Dans

l'ascenseur, il déchira un bout de l'enveloppe, la chiffonna, et fourra la boule dans la poche de son manteau de cuir. Il était très bien élevé. Il se souvenait qu'à treize ans, des fossoyeurs l'avaient pincé dans le cimetière et l'avaient conduit, en lui tenant les mains, dans la loge du cimetière. Les participants à l'expédition restés libres (une expédition bien innocente, ils voulaient déterrer quelques plants de groseilliers à maquereau pour les replanter sur un bout de terrain, près de la nouvelle maison de Vitka), Vitka Prooutorov et Sachka Tichtchenko l'avaient vu, cachés dans les buissons, s'essuyer les pieds avant d'entrer dans la loge. De telles choses se font inconsciemment. Ses parents l'avaient éduqué malgré lui.

Il y avait une carte postale dans l'enveloppe. Dix ans plus

tard, il en avait oublié tout le contenu, mais se souvenait des premiers mots. L'envoi commençait par «Wonderful spirit!». Marylin la Ballerine lui exprimait son admiration pour sa conduite. La nuit précédente, à une party chez la Ballerine, il s'était jeté sur son ex-femme avec un couteau. Un des hommes l'avait attrapé par le bras; le couteau avait juste égratigné le bras du sauveur non invité. Il y avait eu une bagarre, on l'avait jeté. Les passions bouillaient en lui à cette époque. Et quelles passions! Maintenant, il aurait haussé les épaules et serait parti. Ou bien il aurait, mondain, bavardé de choses et d'autres avec son ex-épouse. Les Américains, yeux écarquillés, regardaient ces passions russes. Malgré l'admiration, quelqu'un avait appelé la police. «Wonderful spirit» avait réussi à quitter le champ de bataille avant l'arrivée de la police. En compagnie d'une jeune fille laide.

Il l'avait appelée et l'avait remerciée pour la carte postale. A

cette époque, il interprétait chaque marque d'attention venant de la part d'une femme comme une invitation au lit. Il proposait de la rencontrer, bien qu'elle ne lui fût physiquement absolument pas nécessaire. Il draguait les femmes de la manière la plus vulgaire qui soit, en souhaitant se défaire du sentiment d'infériorité qu'avait provoqué en lui la trahison de sa femme. Non, il ne s'était pas fixé de chiffre, de nombre qui, une fois atteint, lui aurait permis de s'arrêter. La conquête des femmes remplaçait pour lui toutes les autres victoires — le succès, la gloire, l'argent… Il avait invité la Ballerine dans un disco. Il avait trouvé convenable de l'inviter au Barbizon Plaza. Le Barbizon Plaza — il s'étonnait maintenant de sa bêtise — était un établissement triste de la 6e Avenue, vers la 58e rue. Les secrétaires et les salesmen allaient y danser. Un an plus tard, il l'eût invitée au Mad-Club ou dans tout autre trou à la mode de Down-Town. Mais dix ans plus tôt, il avait déprimé parce qu'on ne les avait pas laissés entrer au Barbizon-Plaza. Pourquoi? Alors il n'avait pas compris, aujourd'hui, si. La Ballerine, sachant qu'il était un pauvre du Welfare, avait mis spécialement pour lui un vieux manteau vert. Lui, sachant que le père de la Ballerine était un commerçant très «well to do» du prêt-à-porter, s'était affublé d'une jaquette de peau qu'il n'avait encore jamais portée, orange, d'un pantalon beige et de chaussures roses à talons. Ils faisaient pimp et prostituée débutante de la veille.

 

— Tu te souviens de nous lorsque nous sommes allés au

Barbizon-Plaza?

Il sourit.

— Je m'en souviens parfaitement. Tu avais des chaussures

roses à semelles compensées de plastique comme en portent les pimps noirs à New York, et moi, un vieux manteau de ma sœur aînée. On faisait la paire!

— Et il neigeait. Il y avait une tempête de neige sur New

York.

Il eut soudain honte de s'être ému. Il s'estimait pour d'autres

épisodes de l'année 1976. Parce que, serrant les dents, il avait écrit un livre. Parce qu'il sortait seul la nuit sur la place du General Motors Building, en face de l'hôtel Plaza, et qu'il s'asseyait là, tête renversée, de sorte qu'il voyait les sommets des gratte-ciel se refermer sur le ciel étoile. Parce qu'en les regardant, il murmurait: «De toute façon, je vous baiserai tous! Je deviendrai célèbre, l'écrivain le plus célèbre! Plus que votre Norman Mailer. I gonna fuck you all!» Parce qu'il avait crié la même chose, parce qu'il avait hurlé en direction du ciel quand il était soûl. Parce qu'il s'était assis sur un banc de pierre froid près de la General Motors plusieurs années d'affilée, et qu'il n'avait jamais douté de lui, bien que personne ne voulût de son livre, et que personne ne voulût de lui. En 1983, une fois son roman publié dans leur meilleure maison d'édition, Random House, il n'avait pu se retenir — il avait refait la visite du General Motors, s'était assis sur le même banc, avait relevé la tête et avait crié: «Eh bien, je vous ai baisés! Je vous ai baisés! Vous pensiez que j'étais un rêveur, mais j'ai prouvé que j'ai une colonne vertébrale d'acier!» Les yeux lui avaient piqué, mais juste un instant. Quelques minutes plus tard, il s'était tranquillement levé et était parti comme part un soldat, après avoir pris une difficile hauteur stratégique. Il était parti vers d'autres hauteurs, sans regarder les tombes de ses amis. C'était pour ces gestes-là qu'il s'estimait.

Mais il ne s'estimait pas, chassé, sortant alors avec la

Ballerine dans le vent de New York. Ils étaient allés dans un disco-bar, qui se trouvait sur cette même 6e Avenue. C'était son idée à lui. Il avait tout bien préparé, il avait étudié les lieux. Avant son rendez-vous, il avait exploré les environs et étudié les prix. Et c'est précisément à cause de cette préparation couarde, à cause de l'extraordinaire inquiétude que lui procurait un rendez-vous avec une femme qui ne lui plaisait absolument pas qu'il ne s'estimait pas. Aujourd'hui il avait honte de ce type non pas parce que ce type portait des chaussures roses à talons de treize centimètres de haut, mais parce qu'il était servile devant n'importe quelle conne.

— Tu étais très mystérieux alors, Edward! Se tournant vers l'aîné des garçons — il avait enfoncé ses

doigts dans l'entrelacs de ferraille de la chaise sur laquelle sa mère était assise et s'amusait à les tordre — elle lui dit méchamment:

— Va jouer avec les enfants!

Une demi-douzaine d'enfants jouaient ensemble sous le

kiosque. L'enfant sortit à regret ses doigts de la chaise et s'éloigna.

— Tu m'as débauchée! s'exclama-t-elle soudain. Tu m'as fait

connaître le mal!

Il n'attendait pas le reproche. Il éclata de rire, sincère. — Je t'ai pervertie? J'étais un poète russe avec des ailes de

verre, un jeune homme pur en un certain sens, malgré mes trois femmes, débarqué dans la Nouvelle Babylone. Vous autres, Américains, me sembliez des monstres de perversité! Avec votre révolution sexuelle, vos sex-shops, vos films pornos… J'avais peur de paraître provincial, c'est vrai, j'avais peur de paraître drôle et old-fashioned à vos yeux, à tes yeux aussi…

— Je ne dis pas que tu m'as pervertie consciemment. Mais

tu m'as pervertie, oui, par l'attention que tu portais au sexe, parce que tu faisais l'amour avec moi plusieurs fois par jour…

— Je le faisais, je l'avoue maintenant, c'est une vieille

histoire, par crainte d'être moins bon au Ut que les Américains. Lorsque tu ne connais pas les standards, tu ne peux pas t'évaluer. J'étais convaincu que nous ne ferions rien de particulièrement héroïque au lit. N'oublie pas que ma femme venait de me quitter, je doutais de moi en tant qu'homme. Si ma femme était partie, cela voulait dire que j'étais mauvais, je pensais ça, primitivement.

— Tu étais formidable! dit-elle en français. Tu sais, pourtant

tu ne me plaisais pas…

— Pourquoi es-tu venue à l'hôtel et as-tu laissé cette carte

postale «Wonderful spirit!»?

— Oh, par hasard. J'étais chez Wanda, près du Lincoln

Center, à côté. Et puis tu t'étais conduit à ma party de façon si irrationnelle, si passionnelle, que cela m'a séduite. Bon, me suis-je dit, les Russes sont encore capables de fortes passions. Mais mon enthousiasme était purement intellectuel. Il ne m'était pas venu à l'esprit que je pourrais coucher avec ce garçon… Mais quand, malgré moi, je l'ai fait…

Ses yeux roulèrent, voulant peut-être représenter l'extase. — J'étais un raté, et les ratés font habituellement de bons

amants… Je ne suis pas sûr d'être capable de tels exploits aujourd'hui.

Il croyait véritablement que les losers mettent dans le

«lovemaking» tout leur être. L'unique moyen de s'affirmer.

— Pour autant que je sache tu n'es pas marié. Tu vis seul? — Seul… J'ai essayé de vivre avec des femmes. La dernière

tentative l'an passé s'est soldée par un échec, bien sûr…

Elle plongea ses deux mains dans son sac qui pendait à une

poignée de la poussette et fouilla à l'intérieur. Elle en sortit… un joint. Elle regarda autour d'elle, l'alluma et avala la fumée…

— Tu en veux?

Elle lui tendit le joint.

— Merci, mais je dois encore travailler aujourd'hui. J'ai

essayé de me concentrer toute la matinée, mais sans succès. Alors je suis allé me promener… Made in New York?

— Oui, de l'herbe très forte. La femme qui prépare notre

revue a des relations…

— Votre revue?

— J'édite une revue, avec trois autres… (Elle hésita.)

Femmes. Un bulletin d'information en anglais. Il faut bien s'occuper dans la vie, autrement qu'en élevant des enfants…

— Oui oui, acquiesça-t-il rapidement. Il faut. — Mon mari travaille beaucoup, il est rarement à la maison.

Je m'ennuie… Dis-moi…

Elle hésita de nouveau, rejeta la fumée dans la pluie, puis

poursuivit:

— J'ai beaucoup changé?

— Pas beaucoup, mentit-il sans réfléchir. Personne ne

rajeunit, bien sûr, mais certains individus, avec le temps, changent même de structures mentales. J'en ai rencontré. Non, tu n'as pas changé, mais tu as maigri, ou c'est juste une impression?

— C'est cet été, se justifia-t-elle. Il a fait une chaleur

épouvantable, comme tu sais, je n'avais plus du tout envie de manger…

Il eut envie de partir. Mais la pluie, à en juger sa flaque, était

toujours forte. En quelques minutes sa veste et son pantalon se transformeraient en chiffons mouillés et collants. Et froids. Il frissonna en s'imaginant cette froide humidité sur son corps et resta sous l'auvent. Il tendit la main vers son joint.

— Juste un coup… Tu permets?

— My pleasure. De la très bonne herbe.

Il tira, mais pas profondément. Dix ans plus tôt, à New York,

une once de marijuana lui durait à peine une semaine. Bon, c'était une autre époque. Il se surprit à soupirer. Regrettait-il cette époque? se demanda-t-il avec étonnement. Non, il ne la regrettait pas, mais à présent il manquait de sensations. De sentiments forts. Il manquait d'indignation. Il manquait de méchanceté. Il manquait cruellement de révolte et de colère. De jalousie. Qui devait-il jalouser, alors qu'il venait de signer son septième contrat français? Il voyait sa photo dans les revues du monde entier. Et si ce n'était pas dans le monde entier, dans les revues des pays civilisés, des pays au «publishing business» développé…

Soudain, le visage de Marylin trembla, sa peau se resserra

et se brisa en petites facettes distinctes. Dix ans plus tôt, il ne comprenait pas son visage. Son visage d'Américaine. Maintenant, tout était clair. Il comprenait qu'elle avait peur. Il comprenait qu'elle attendait dans la peur. Il était clair que si parfois Marylin était sûre d'elle, cet état ne durait jamais assez longtemps. Il était clair que n'importe quel passant pouvait se fabriquer l'image de Marylin qu'il souhaitait, conformément aux lois qui régissent les relations avec des femmes peureuses. Qu'il pouvait s'asseoir cul nu sur toutes les petites facettes de peau de Marylin s'il le voulait. Mais seulement si la force de sa volonté était plus forte que la sienne, à elle. Et si cela l'intéressait de soumettre Marylin. Pour lui, ce jeu ne l'intéressait plus depuis longtemps.

Elle se lécha les lèvres et ferma les yeux. Sa langue lécha

de nouveau timidement le coin de sa bouche. Et se cacha. Sa joue se contracta, dessinant de petites rides qui aussitôt s'estompèrent. Elle attendait quelque chose. Il s'imaginait une vache, se balançant d'une patte sur l'autre en ruminant de l'herbe. Et elle levait la queue. Elle se balançait de nouveau. Sans bouger les pattes arrière, elle faisait gicler une bouse décente, végétarienne. Et la piétinait…

En fait, le sexe est plus que le sexe. Moins que tout il est

l'union de deux organes, le masculin et le féminin. Cette opération des plus simples n'est que le résultat d'un choix naturel des volontés, le résultat d'un combat singulier de forces spirituelles biologiques, combat parfois rapide comme l'éclair, parfois difficile et opiniâtre. Et la femme peut s'avérer plus forte que l'homme. Les invisibles éclairs de volonté qu'elle fait tonner peuvent être plus puissants que ceux de l'homme. Le talent, tout l'être y participe…

— Oui, de la bonne herbe.

Elle avait repris courage.

— J'ai lu ton livre. Celui où tu décris des événements

auxquels nous avons tous participé. Tu vois le monde de façon monstrueuse… Pourtant ce n'était pas du tout comme ça…

— Je ne prétends pas que ma manière de voir les choses

soit la seule. Mais je suis le seul à avoir su exprimer «ce qui s'était passé» avec des mots. Ecris ta variante si tu veux. Et puis ce qui arrive est toujours polysémique. J'aurais pu écrire une demi-douzaine de livres sur cette même histoire, mais pas un éditeur ne peut se permettre le luxe de publier six variantes d'une seule et même histoire.

Soudain, venant du passé, effaçant les jeunes arbres et les

courts de tennis, sa chatte lui apparut entre ses jambes ouvertes. Des poils sombres descendaient des deux côtés de sa fente grise. Chez certaines, elle est rose, chez d'autres rouge, chez Marylin, il se souvenait, grise. En forme de dollar américain, la chatte de Marylin était suspendue dans le ciel, et ils la regardaient, Marylin et Edward, assis, comme au cinéma. En dix ans, elle n'avait pas vieilli, mais la peur moqueuse avait disparu de son visage. Une expression de peur accablante l'avait remplacée. On pouvait deviner sans risquer de se tromper que c'était le con de la femme d'un industriel, mère de deux enfants, et non celui de Marylin, la Ballerine.

— Mum! (Cela faisait un moment que l'aîné des garçons

tapait sur l'épaule de Marylin Stein.) Je veux aller aux toilettes… Mum!

— Jésus Christ! Tu vois la pluie… Va…

La mère regarda autour, cherchant un endroit où envoyer

l'enfant accomplir son besoin naturel.

— Les toilettes sont à côté. (Il indiqua du doigt une petite

palissade derrière «sa» flaque.) Tu vois? A une dizaine de mètres.

— Les enfants… soupira-t-elle en se levant, et en rajustant

sa combinaison. Pour boire, pour aller aux toilettes, c'est sans arrêt «maman!».

Elle prit son fils par la main et gagna avec lui l'extrémité du

kiosque.

— Je compte jusqu'à trois. A trois, nous courons de toutes

nos forces. D'accord? Un, deux, trois!

La mère et le fils, faisant claquer leurs semelles de

sandalettes, coururent vers les toilettes. En chemin, ils traversèrent sa flaque et la troublèrent.

Il se leva. Le con avait disparu du ciel. Peut-être avait-il

compris qu'on ne s'intéressait pas à lui. Un policier en pèlerine démodée entra dans le kiosque. Poitrine appuyée contre le policier, la vieille komsomol, tête relevée, criait, d'une voix exigeante, dans une langue qu'elle seule comprenait. Peut-être lui demandait-elle du saucisson soviétique, comme le corbeau?

Il releva le col de sa veste et sortit sous la pluie serrée.

OceanofPDF.com