Cognac Napoléon (1990)
Le navire au drapeau rouge
Edward Limonov
Le navire au drapeau rouge
Sarah m'avait donné rendez-vous à See-Port à six heures.
J'y arrivai à cinq. Je n'avais rien à faire, je voulais voir See-Port, me promener au milieu de ses ruines et de ses palissades. Sarah m'avait dit qu'un navire à drapeau rouge était amarré dans le vieux port, à l'écart des regards. «Je ne sais pas si c'est un bateau soviétique ou non, Edward», avait-elle fait. «En tout cas, il a un drapeau rouge. Peut-être est-ce un bateau chinois…»
J'allai jusqu'à la 14e rue par la ligne IRT et me dirigeai vers
l'eau. L'automne de l'année 1977 était clair, ceux de Manhattan étaient encore en veste à la fin octobre. J'avais mis, pour me cacher et me fondre dans le paysage, le plus vieux des trois imperméables de ma garde-robe. A cette époque, le quartier de See-Port était abandonné, désert, il faisait songer à une ville sur laquelle serait tombée une bombe à neutrons. L'herbe poussait sur les trottoirs éventrés. Les immeubles bâillaient de leurs fenêtres brisées. Dans les profondeurs noircies par le temps de constructions industrielles, on pouvait voir de vieilles machines et des cuves rouillées qui devaient servir au traitement du poisson. Autrefois, à cet endroit, se dressait un vivant marché au poisson. Pour se promener dans ce quartier en 1977, même de jour, il fallait une bonne dose de courage. Ou d'inconscience. Maintenant, dix ans plus tard, un centre commercial et un complexe de restaurants brûlent de tous les feux de la civilisation, mais alors, seuls ce fou de Savenko, quelques mouettes, quelques corbeaux et deux voyous portoricains passant sur une vieille bicyclette animaient le quai. L'eau, si l'on s'en approchait et qu'on la regardait, était là, très bas, graisseuse, couverte d'une couche d'ordures puantes qui jamais ne disparaissait. Les canalisations de la ville y déversaient jour et nuit des déchets humains. Je découvris aisément le bateau à drapeau rouge caché derrière des escaliers faits d'un mélange de ferraille et de béton et d'incroyables ponts. On le voyait parfaitement lorsqu'on venait de l'eau, mais le voir du quai, très haut à cet endroit (une autoroute passait en dessous à hauteur du bateau) était impossible. Je m'accoudai au garde-fou et le regardai.
Il n'était pas grand. Le drapeau rouge flottait au vent, à côté
de la cheminée. J'y découvris une faucille et un marteau. De nombreuses antennes compliquées de forme variée l'encerclaient.
Un matelot qui portait une combinaison sombre et des bottes
de caoutchouc sortit d'une porte qui se trouvait sous la cheminée. Il me regarda. Je levai le bras et lui fis un signe de la main. Il me répondit tranquillement de la même manière, puis ramassa un tuyau d'arrosage et entreprit de nettoyer le pont. Il ne me regarda plus. Qu'avait-il à faire d'un clochard new-yorkais vêtu d'un imper sale lui descendant jusqu'aux talons? Il lavait le pont de son territoire soviétique. Etaient-ce les Soviétiques qui se cachaient ou leurs hôtes qui les cachaient? Le bateau était trop petit pour être un navire marchand. Et chaque bateau porte un nom, d'ordinaire écrit vers la proue. Sur les deux bords. Celui-ci n'avait qu'un numéro, G-16. Un deuxième matelot apparut sur le pont.
J'entendis derrière moi le bruit d'une automobile s'arrêtant.
Je me retournai. Un type en costume gris se redressa de toute sa taille en descendant. Un deuxième était assis au volant. Le gris se dirigea vers moi. Ses cheveux étaient coupés court, il avait l'allure sportive, et comme je ne distinguais pas encore son visage mais que sa silhouette élastique, je me dis que c'était soit un policier en civil, soit un type du FBI.
— Looking for troubles? fit-il en souriant. Blond avec des cheveux blancs coupés en brosse, chemise
de nylon, cravate gris sombre. Et, bizarrement, un accent. Pas un accent canadien ou, disons, des Etats du Sud, ce qui eût été compréhensible, mais un accent étranger. Dur. Familier.
— Vous êtes russe? demandai-je en russe. Il ne s'attendait pas à cela. J'aurais été correctement habillé,
il ne se serait pas étonné de la sorte, il m'aurait tout de suite classé: émigré russe en Amérique. Mais il avait devant lui un clochard de Manhattan, aux cheveux ébouriffés qui tombaient sur ses lunettes (dont un verre était cassé), en imper, c'était d'ailleurs un chef-d'œuvre du genre cet imperméable couleur asphalte avec des taches de cambouis… Et des bottes éculées, grossières, faisant penser à celles de Van Gogh… Une chance sur dix millions de rencontrer dans cet accoutrement un individu de sa tribu, à un demi-globe de distance de la frontière la plus proche d'Union soviétique. Il pâlit même.
— Que faites-vous ici? demanda-t-il désemparé. Il regrettait déjà, je pense, sa désinvolture, le fait de m'avoir
accosté le premier…
— Je voulais voir le bateau soviétique. Une amie est passée
par là et l'a vu. On le voit très bien de l'autoroute. Pourquoi, il est interdit de regarder?
— Non. Comme vous aimez à le dire ici, vous êtes dans un
pays libre. Regardez tant qu'il vous plaira. Mais vous êtes… Russe?
— J'étais.
— Alors (il déboutonna sa veste et releva légèrement son
pantalon), vous le resterez toujours. On peut changer de pays, mais pas de sang. Vous êtes Juif russe ou Russe russe?
— Russe russe ukrainien, fis-je pour garder son style. Il sourit.
— Moi, je suis le capitaine de ce bateau. (Il le montra.) Je
suis allé à l'hôpital. Un de mes matelots avait mal au ventre. Il a fallu l'opérer. J'ai dû demander une autorisation d'escale pour avarie dans le port. Voyez où votre gouvernement nous a autorisés à jeter l'ancre.
— J'ai des relations compliquées avec lui, fis-je. Cela fait
trois ans que je vis ici et ils ne me donnent toujours pas de papiers. En février, le FBI m'a convoqué. Vous voyez, notre gouvernement et le vôtre ne sont toujours pas le mien.
— Vous vous conduisez sans doute très mal. (Il se mit à
rire.) J'ai tout de suite vu que vous cherchiez des ennuis.
Le type qui était resté au volant avait fait monter la voiture
sur le trottoir et l'avait garée tout contre le garde-fou.
— C'est mon ami américain, m'expliqua le capitaine qui avait
suivi mon regard. Il est venu de Boston pour me voir.
— Et pourquoi votre bateau n'a-t-il pas de nom, capitaine? — Parce que nous faisions de la recherche. Géodésique.
Nous sommes un certain nombre à être disséminés sous différentes latitudes, à remplir la même tâche, c'est pourquoi on ne nous donne pas de nom, mais un numéro.
— Comme aux espions?
— Oui, oui, justement, on nous prend toujours pour des
espions, acquiesça-t-il gaiement.
Son Américain fouillait dans le coffre.
En bas, le matelot continuait à laver le pont. Un couple de
mouettes cria dans le clair ciel d'automne.
— Dites, pourquoi êtes-vous habillé ainsi? fit-il, hésitant. — Dans la société de classe, capitaliste, commençai-je
d'une voix docte, la plus grande partie de la richesse nationale revient à un faible pourcentage de la population, tandis que la couche inférieure végète. Souvenez-vous de la condition des ouvriers russes avant la révolution d'Octobre.
— Sérieusement, fit-il, cela m'intéresse. Quoi, vous n'avez
pas d'argent pour vous habiller? A propos, je m'appelle Dmitri. Dmitri Strokov. Et vous?
— Edward Savenko.
— Que faites-vous, Edward?
— Je suis au chômage.
— Vous plaisantez?
J'étais irrité. J'avais toujours pensé qu'en réalité ils les
aimaient. En fait, les Soviétiques adorent secrètement les Américains. Les techniciens et les savants de son genre, surtout, les capitaines, les ingénieurs et les académiciens. A cause du progrès technique, des gratte-ciel, des ordinateurs, des longues automobiles et des vingt-sept chaînes de télévision. Pour ce qui me concerne, n'étant ni technicien ni savant, je voyais dans les «maîtres de l'Univers» une nation arrogante et cruelle d'anciens miséreux, des vampires suçant le ciel et la terre. Souriant de manière optimiste de toutes leurs dents, ils croyaient au progrès comme les Allemands à la veille de la guerre, mais seuls les nazis n'étaient pas hypocrites.
— Je voudrais bien vous voir dans ma peau, capitaine. Dans
mon hôtel. Une prostituée noire vit dans la chambre d'à côté, à gauche de la mienne, à droite, un alcoolique dans un état épouvantable. Je touche 278 dollars par mois d'allocation, j'en verse 160 pour la chambre. Vous arriveriez à vivre avec 118 dollars par mois?
— Qui vous a obligé à partir? Vous seriez resté… Quelle est
votre profession?
— Je n'en ai pas. J'apprenais mal à l'école. Je voulais lui dire quelque chose de cassant. Et je ne voulais
déjà plus lui expliquer que je venais d'écrire mon premier roman. Et que les éditeurs new-yorkais n'aimaient pas voir la gueule de leur société dans mon miroir.
— Sans profession. (Il tarda.) Que voulez-vous… Toute
société a besoin de gens utiles.
— Vous êtes utile, vous, capitaine? Vous étudiiez
certainement bien à l'école.
Son ami approcha, il était de la même taille que lui. Le
capitaine était juste plus maigre que l'homme de Boston. Celui-là était mou, moite et brun. Ils piétinaient à côté de moi, ils me dépassaient tous deux d'une demi-tête.
— Votre ami était sans doute comme vous, un élève
exemplaire?
Un étrange détachement de deux corbeaux et de quelques
mouettes tourna au-dessus de nous en croassant et criant et s'éloigna en direction de Battery Park.
— Si l'on en juge au fait qu'il a écrit plusieurs livres
intéressants sur le champ magnétique de la Terre…
Le capitaine sourit à son ami, mais ne fit aucune tentative
pour me présenter et ne traduisit pas.
— Je suppose qu'il y a entre vous plus de choses en
commun qu'entre vous et moi. Vous êtes tous deux de bons élèves devenus des individus utiles, tandis que moi je suis un mauvais élève en imperméable crasseux. Nous pourrions illustrer une fable morale. Vous êtes les piliers de la société, et moi, comme on dit, un malheureux incident.
— Je dois remonter à bord.
Le capitaine, peut-être pour ne pas avoir à me serrer la
main, les plongea dans ses poches. Il se détourna.
— Je vous souhaite de trouver du travail. Et plus
généralement, le succès…
— Vous auriez pu inviter votre compatriote à bord. J'ai une
demi-heure devant moi.
— Je ne peux pas, fit-il. C'est interdit. L'instructeur politique
sévira.
— Et lui, il peut?
— Oui. Il est membre de la Société internationale de
géodésie et ami de notre pays.
Les membres utiles de la société tournèrent les talons, et,
après avoir longé le quai sur quelques dizaines de mètres, descendirent vers l'embarcadère. Là, il y avait un escalier.
Sarah arriva en taxi avec deux sacs bourrés d'appareils
photo, d'objectifs et de pellicules. Nous découvrîmes dans les ruines l'immeuble que nous cherchions avec des fenêtres obstruées par des feuilles de métal. Nous frappâmes à la porte de fer. A l'intérieur, la maison était très vivante et d'un rouge délirant. Les murs et les plafonds. Les deux étages. Sarah et une dizaine de ses amis photographes de la New York School of Visual Arts passèrent la nuit à photographier des femmes enceintes (l'une d'elles avait le crâne rasé), à fumer de la marijuana, à bouffer des sandwiches et à boire de la bière. Cette manifestation s'appelait une «photo-session». Les femmes enceintes se déshabillaient lentement. Leurs ventres ressemblaient à des citrouilles mûres. J'errai dans ce chaos surréaliste, fumai plus que les autres et posai à ceux qui travaillaient une question pour eux absurde: «Es-tu un bon élève?» Non, ce n'étaient pas de bons élèves.
A l'aube, en repartant en taxi avec Sarah, je demandai au
chauffeur de passer par le quai. Il n'y avait personne sur le pont du bateau. La brise matinale faisait vivement claquer le drapeau rouge.
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