Cognac Napoléon (1990)

Edouard Limonov · Chapitre 10 sur 10

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Cognac Napoléon (1990)

Nous avons fait deux prisonniers

Edward Limonov

Nous avons fait deux prisonniers

 

Cela faisait déjà un moment que j'entendais le ronronnement

d'un moteur derrière moi, régulier et profond. La Jeep gravissait la colline à mon rythme. Un soldat au volant, un officier assis sur la banquette arrière. Je compris que j'étais la cause de leur vitesse anormale, mais décidai de ne pas réagir. La Jeep me dépassa d'une dizaine de mètres et s'arrêta.

— Edward Limonov! You are under arrest! Montez! L'officier ouvrit la portière de la Jeep.

Voilà comment tout s'est terminé… Il s'est perdu sur une

route déserte où il n'y avait pas un homme, sans laisser de traces. Il a disparu. Peut-être s'est-il noyé dans la mer. Il aimait se baigner dans les rochers, et il s'est baigné — trop.

L'officier sourit.

— Je vous ai entendu à une conférence à Los Angeles. Major Nicolas Cook. Vous allez à l'école? Asseyez-

vous, je vous emmène.

Je grimpai dans la Jeep.

— Vous avez eu peur, Limonov?

Il retira son képi et caressa ses cheveux coiffés en brosse,

gris sur les tempes. Physionomie ronde d'un châtain d'une quarantaine d'années.

— Non.

— Laissez-moi deviner qui vous allez voir… Il était passé au russe. Un russe enveloppé d'un accent

prononcé, mais rapide et aisé.

— Julia Swenson?

— Dans le mille, le félicitai-je. L'instructeur de première

catégorie Julia Swenson. Exact, camarade major. Où avez-vous appris…?

— …à si bien par-ler le r-russe? termina-t-il à ma place, et il

sourit du même sourire qu'un kolkhozien de Stavropol.

— Mais ici, bien sûr, à l'école d'espionnage, dans les

montagnes au-dessus du golfe de Monterey. Où encore…

Les ultrasons d'un chœur de moustiques, les percussions de

tireurs d'élite-cigales accompagnaient les paroles du major. Une pierre blanche et sèche brillait dans les fractures de la colline le long de la route. Une herbe brûlée courait sur le sommet de la colline vers quelques pins biscornus.

— Compliment à votre deuxième section, si elle s'appelle

comme ça chez vous… Cela fait dix jours que je suis en Californie, et vous êtes si brillamment informé…

Le major Cook éclata de rire.

— Ce n'est pas la deuxième section, Edward Limonov, c'est

le service de l'UBFD, pour parler russe: «Une Bonne Femme a Dit». Nos filles ont rongé tous vos os. Les vôtres et ceux de Julia Swenson.

— Vous voulez dire les traîtresses du peuple soviétique? — Exactly.

La Jeep franchit la barrière qui fermait l'entrée du territoire

de l'école d'espionnage. Le soldat à la guérite salua mollement le major en levant son derrière de sa chaise mais l'y recolla aussitôt. La Jeep s'arrêta près du bâtiment de la section études, un édifice plus solide que les baraquements. Si les baraquements étaient faits de poutres et de glaise comme les khatas ukrainiennes, la section études avait au moins des fondations de pierre.

— Merci, major Cook, fis-je. Pour le transport. — Je suis de votre côté, Limonov. La littérature russe est

démodée. La littérature russe a besoin de gens comme vous.

Il me serra la main et grimpa les marches de la terrasse de

la section études. Je marchai dans l'herbe brûlée de Monterey et me dirigeai vers les bâtiments russes. Je longeai quelques bâtiments arabes. On voyait tout de suite avec qui ils se préparaient à faire la guerre. Sur quatre cents professeurs et enseignants, il y avait plus de deux cents Russes. Plus de la moitié des baraquements étaient «russian language». L'école militaire de Monterey formait en un an des traducteurs militaires de bas rang pour les trois corps d'armée: l’Army, la Navy et l'Airforce. Passant le long d'acacias poussiéreux et d'arbres que je ne connaissais pas (un mélange de pins et de bouleaux?), je me dirigeai vers le bâtiment n° 23, montai sur les planches d'un gris laiteux de la terrasse, la parcourus en regardant par les fenêtres ouvertes des classes. Les têtes des étudiants et étudiantes en uniformes, bien moulées par la machine, étaient penchées sur les tables. Bredouillement égal et ennuyeux des enseignants. Mon amie Julia Swenson, en blouse de nylon très pudique, gros seins convenablement empaquetés dans un soutien-gorge, se tenait près du tableau.

— Ecoute attentivement, Sheldon, disait-elle à la classe. Tu

vas encore te plaindre que tu n'as pas compris…

Et elle dicta en russe: «Nous avons fait deux prisonniers…»

Elle me vit à la fenêtre, me fit un signe de tête et tapa sur sa montre avec sa main. Ça voulait dire: tu es en avance, Limonov. Et se dirigeant vers une table de devant, elle se pencha au-dessus d'un soldat pour regarder dans son cahier. «Nous avons… fait… deux…»

Je m'éloignai de la fenêtre et me retournai, m'accoudai à la

rampe en réfléchissant à la phrase dictée par mon amie. Dans la palpitation de la chaleur, dans la stridulation de milliers de sauterelles dans l'herbe, cette phrase paraissait un élément de la nature. Calme. Mais quels prisonniers comptaient faire, les bousculant (je me l'imaginais) de leur crosse, ces jeunes Américains rasés de frais? Des prisonniers russes. Des gens de mon sang. Cette phrase ne me plaisait pas, même cette supposition… Zob, vous pourriez, jeunes tondus insouciants, ramener aussi facilement deux prisonniers russes… Vous pourriez en perdre un de votre section pour en «ramener». Ou deux. Si ce n'est trois. Eh, ils ont fait des prisonniers… Mais, nom d'une couille lisse, vous n'en voulez pas? Et ces deux cents et quelques traîtres à la patrie, ces émigrés enseignant tranquillement le russe à des soldats américains? Est-ce qu'on ne pouvait pas les appeler des traîtres à la patrie en temps de paix? Si. Car si après avoir terminé l'école, un matelot de la Navy, dans son sous-marin ou son croiseur, interceptait des Russes en train de discuter dans leur sous-marin… Et supposons que, se fondant sur les renseignements de l'ex-élève de l'école de Monterey, les Yankees coincent le sous-marin russe dans un cul-de-sac de l'océan et qu'il soit obligé de se poser au fond et que le manque d'oxygène perde l'équipage… On dit que c'est arrivé dans les eaux territoriales suédoises… Mon amie Julia Swenson, O.K., elle, ne trahit personne, elle est Américaine…

— Monsieur Limonov visite…

Alexandre Lvovski, mon ancien ami, confrère en bouteille et

complice, lunettes sur le nez et bronzé, regardait par la fenêtre voisine de la classe de Julia Swenson sur la terrasse, un cahier à la main.

— Le Parisien… Ecoutez, attendez-moi, je finis la dictée. J'ai

deux mots à vous dire…

L'apparition de Lvovski ne me surprenait pas. Je savais qu'il

était à Monterey. Il sortit sur la terrasse avant la sonnerie. Lunettes à verres fumés, moustache rare, chemise légère à manches courtes, pantalon beige quelque peu chiffonné. «Le renégat type», pensai-je, mais je ne le dis pas. Je ne le pensais pas méchamment, plutôt ironiquement. Nous nous étreignîmes sans émotion, mais de bon cœur.

— Comment se passe la vente de la patrie, mister Lvovski? — Mon cul (il releva avec plaisir la plaisanterie). Ils

pourraient payer plus cher pour une aussi grosse patrie. Je touche quatorze mille par an, j'ai commencé à onze mille. Qu'est-ce que c'est que quatorze mille dollars en Amérique, monsieur Limonov, vous le savez…? A peine plus que le seuil de pauvreté. Comme je m'ennuie ici, si vous saviez, mon cher!

— Pourquoi restez-vous?

— Le besoin. Vous qui êtes devenu écrivain ne pouvez plus

comprendre les gens simples, les prolétaires du travail intellectuel. Qu'est-ce que je peux faire d'autre, hein? Je ne sais pas et je ne veux pas travailler de mes mains…

— Par ailleurs, je ne comprends pas comment ils ont pu

vous prendre dans une école d'espionnage, vous, un révolutionnaire, anarchiste célèbre. Sur quelle base? Vous leur avez donné un gros poisson? Pour avoir la possibilité de vous rééduquer dans ce chaleureux collectif de traîtres?

La sonnerie hurla d'une voix stridente et les étudiants en

trois uniformes sortirent par la fenêtre et la porte de la classe. Avec joie, comme dans toutes les écoles du monde. Julia Swenson sortit sur la terrasse avec un paquet de cahiers.

— Vous savez ce qu'a écrit Sheldon?

Julia Swenson éclata de rire. Lorsqu'elle riait, elle

ressemblait à une jeune paysanne. En fait, elle l'était.

— Je leur ai dicté: «Nous avons fait deux prisonniers.» Et cet

idiot de Sheldon a écrit: «Nous avons fait deux prix uniques…»

— Il l'a fait exprès, pour vous amuser, Julia… Ce clown est

amoureux de vous.

— Pas au point de faire une faute dans une dictée décisive.

De cette dictée dépend leur note de l'année, et par conséquent, leur avenir. Il se retrouvera à l'école de San Pedro ou retournera à l'armée. Il veut poursuivre ses études…

— C'est quoi cette école de San Pedro? m'intéressai-je. — L'étape suivante dans la formation des traducteurs

militaires. Une école de deux ans d'où l'on sort avec un grade d'officier. Moi, on ne m'y prendrait pas. Ils font une sélection sévère. Nous par rapport à San Pedro, c'est le bordel. On a même des soldats enceintes. Vous n'en avez pas encore rencontré, monsieur Limonov?

Lvovski était fort satisfait qu'il y eût des soldats enceintes. Il

sourit.

— Mais vous, monsieur Limonoff, vous avez décidé

d'échanger Paris pour Monterey?

A côté de Julia Swenson, je ne trouvai pas immédiatement à

lui répondre.

— J'ai décidé, on dirait… Qui est ce major Nicolas Cook? — Notre boss direct. Sa fonction correspond à celle

d'instructeur en chef dans une école soviétique. Quoi, vous avez déjà fait connaissance?

— Il m'a amené dans sa Jeep, après m'avoir fait peur.

J'escaladais la montagne, j'étais en nage, mais bon, c'était agréable, autour c'était comme en Crimée ou en Provence, des cigales… Et soudain une Jeep s'est arrêtée. «Edward Limonov, vous êtes arrêté!» C'est un plaisantin votre instructeur…

— Allons donc, monsieur Limonov, vous avez eu peur. Un

provocateur hardi comme vous aurait dû se réjouir de l'occasion…

— Qui provoquer ici? Les acacias poussiéreux? Les

sauterelles?

— Edi, nous avions l'intention de manger en vitesse. Je n'ai

qu'une petite pause aujourd'hui. Je suis rem-pla-ç-aaante…

Comme elle venait à bout du «a-a-a», Julia Swenson sortit

ses clés de voiture d'une petite poche de sa jupe et les fit tinter.

— O.K., fit Lvovski. Je ne saurais retenir ce couple uni. (Il

s'assombrit.) Peut-être m'emmèneriez-vous avec vous? Vous allez où, sur le quai des fishermen?

— Nous l'emmenons? demandai-je.

— Bien, acquiesça Julia Swenson. Il est tout seul chez nous

maintenant, Alik. On a viré son amie soldat Jacky pour «conduite amorale».

Julia Swenson parlait très bien russe, c'est pour cela qu'elle

était l'une des quelques Américains enseignant le russe à l'école, mais la phrase sortit telle une carte perforée d'un ordinateur, brusquement et avec plus de «r» qu'il n'en fallait.

Alors que nous nous installions dans la petite auto bleue de

Julia, Lvovski, satisfait, entreprit de m'expliquer qui était le soldat Jacky et pourquoi on l'avait exclue de l'école d'espionnage. Comme d'habitude, Lvovski avait choisi la brebis galeuse du troupeau. Cette Jacky avait la réputation d'être une drug-addict et une fille facile. Comme dans toutes les écoles du monde, les relations entre étudiantes et professeurs n'étaient pas encouragées.

La voiture bleue se dirigea vers la flaque du Pacifique, vers

un baraquement de bois. C'est ici qu'en 1847, les Américains, commandeur Perry à leur tête, avaient rattaché, à l'aide d'une canonnière, la Californie aux Etats-Unis. Tandis que les Yankees s'occupaient des papiers sur le pont de la canonnière ancrée dans le golfe, et qu'on tendait une plume au gouverneur général espagnol, les armes de la canonnière étaient pointées vers le baraquement dans lequel les Yankees avaient réuni la famille du gouverneur général, ses parents et les notables mexicains de Monterey. Dans ces mêmes années, et avec, à peu de chose près, les mêmes méthodes, la Russie s'annexait les khanats d'Asie centrale.

— La canonnière est un moyen très convaincant pour un

rattachement, fis-je à Lvovski. Pourtant les larmes hispano-mexicaines seront un jour vengées. Les peuples mettent du temps à pardonner les humiliations.

— Vous savez pourquoi les Espagnols ont choisi cette petite

ville pouilleuse comme lieu de résidence du gouverneur général? Parce que le courant froid qui arrose le golfe de Monterey rend l'été plus supportable ici…

Un vieil hippy en maillot, une guenon effrontée perchée sur

son épaule (l'animal portait lui aussi un maillot) tournait la poignée d'un orgue de Barbarie près de l'entrée du quai. Ça sentait le poisson brûlé. Et par vagues, avec le vent, une odeur de vomi. Les mouettes hurlaient dans le ciel en vol obsédant, en se laissant tomber sur des proies qu'elles seules voyaient. Julia Swenson en tête, Lvovski et moi à quelques pas derrière, marchions sur les vieilles planches. Le quai était une imposante construction, des dizaines de restaurants de pêcheurs et un marché à poisson découvert y étaient installés. Une affiche haut perchée représentant un équipement de plongée invitait le public à descendre sous l'eau dans une cabine spéciale, pour contempler des paysages mouillés et les habitants du Pacifique. Des centaines de personnes se baladaient sur le quai: elles mangeaient avec leurs doigts des crevettes, des filets de thon grillés, des coquillages qu'elles tiraient de plats de carton, et buvaient de la bière en boîte. Monterey est une ville peu touristique, la foule était composée d'autochtones — employés sortis pour le lunch.

— Les Américains font sales après les Européens, monsieur

Limonov?

Lvovski me regarda dans les yeux.

— Plus gras… Comme… (je réfléchis) un homme qui fait

une dépression profonde né se rase pas, il a mis une croix sur son aspect extérieur, il dort tout habillé et se balade dans les rues avec les mêmes habits… C'est le bronzage qui les sauve.

— Bon, fit Julia Swenson, vous avez tort tous les deux, vous

êtes partiaux. Monterey est une petite ville ordinaire, mais à L.A. par exemple c'est un autre extrême, c'est l'obsession du physique: des body-builders, il y a même des femmes body-builders.

— Fort possible, fis-je. Mais Los Angeles ou San Francisco

sont des villes avec une population homosexuelle importante, elles ont leur mode locale. Pour l'essentiel, la population des Etats-Unis se compose d'habitants de villes comme Monterey, ou même de villes plus petites. Et ici encore, c'est civilisé, il y a l'océan, c'est une ouverture sur le monde. Mais à l'intérieur, dans les Etats continentaux, il y a des monstres de cent ou de deux cents kilos qui se baladent dans les rues…

Comme j'en terminais avec les monstres, je découvris

l'origine de l'odeur de vomi que le vent nous apportait par vagues. Un type en bottes de caoutchouc et combinaison bleue vidait dans la mer une grande brouette contenant des intérieurs de poissons abominables.

— Pourquoi jettent-ils ça à la mer?

— Pour nourrir les sea lions, les lions de mer, expliqua Julia

Swenson. Regarde, ils sont en bas, ils attendent.

Nous nous approchâmes de la rambarde et regardâmes en

bas. Loin entre les pilotis du pontage glissaient de lourds corps de phoques. Des têtes moustachues émergeaient, piquaient dans la tripaille sanglante, l'attrapant presque au vol.

— Ils ressemblent aux Américains, fis-je pour fâcher Julia

Swenson. Aussi gras et asexués. Comment distinguer un mâle d'une femelle?

Julia Swenson n'entendit pas mes paroles blessantes parce

qu'elle montait déjà l'escalier du restaurant «Yellow submarine». (Aucune surprise. Une appellation on ne peut plus banale. Le restaurant appartenait probablement à un ex-hippy, admirateur des Beatles.) Pourtant, même si elle avait entendu, Julia Swenson n'aurait pas été touchée par mon impertinence, elle préférait les non-Américains; j'étais le deuxième Russe de Julia Swenson. Avant, elle avait vécu à peu près deux ans avec un collègue enseignant. Un solide blond alcoolique qui s'était, au bout du compte, mis à la battre et qu'elle avait quitté.

— Nous nous asseyons en terrasse ou dans l'aquarium? Ils

font de très bons steaks de requin. Vous avez déjà essayé la viande de carnassier cannibale, monsieur Limonov? Ou, pour m'exprimer scientifiquement, d'anthropophage?

— Pas sur la terrasse, il y a du vent, fit Julia Swenson. Alik

aime manger des cochonneries.

— Je veux un steak de requin, déclarai-je. Par exotisme.

Mais je ne suis pas sûr qu'on puisse appeler ces carnassiers des «anthropophages». D'après moi, les anthropophages sont des hommes qui mangent d'autres hommes.

— Je ne t'embrasserai pas, Edi, menaça Julia Swenson. — Vous avez, Julia, comme toutes les dames, un instinct de

chasse moins développé que celui des hommes. Manger un morceau de carnassier qui bouffe des hommes avec plaisir, il y a là-dedans quelque chose de mystique, de spécial. De toute façon, tu bouffes avec un autre sentiment, différent de celui que tu éprouves en mangeant du maquereau, du thon ou du saumon.

Lvovski s'était assis à la première table près de l'entrée.

Nous nous y assîmes, l'instructeur de première catégorie et moi-même.

— Hello, le beau monde!

Une serveuse au visage de petite garce s'approcha, bloc-

notes à la main. Il y a de tels visages de femme, vulgaires, fatigués, mais attirants. Fausse blonde, tee-shirt minuscule rouge vif couvrant de gros seins, ventre et nombril à l'air, une jupe minuscule couvrant le cul. Jambes nues et bronzées s'achevant dans des Adidas et des socquettes blanches. Je plais à ce genre de femmes. Elles sont généralement serveuses, coiffeuses, vendeuses dans les liquor-stores, infirmières ou travaillent dans des bureaux de poste… Peu importe la manière dont je suis habillé, peu importe la partie du globe, elles me reconnaissent immédiatement et m'expriment leur sympathie.

— Vous avez choisi? Je commence par toi, beautiful?

Elle me frotta habilement de sa hanche. D'un seul

mouvement précis.

Si j'avais été seul à Monterey, sans Julia Swenson, j'aurais

eu une aventure avec la serveuse du «Yellow submarine». Ces traînées de femmes me plaisent tout comme je leur plais. Et puis, ce ne sont pas des proies faciles. Mériter leur confiance et leur respect est chose difficile. Dans cette vie, elles cherchent l'«homme», mais être un homme pour elles, c'est être capable de foutre un pain dans la gueule d'un autre lorsque la situation l'exige; et être capable d'une certaine autorité, parce que ces effrontées coriaces savent, malgré tout, qu'elles sont le sexe faible et veulent être retenues de la tentation par une main de fer. Je levai les yeux et la regardai dans ses yeux clairs. Le contact se fit.

— Un steak de requin, please…

— Très saignant, je suppose… (Elle eut un rire bref et cligna

de l'œil.)

Lvovski demanda posément si la salade était comprise avec

le steak de requin, et apprenant qu'elle l'était, commanda, allez donc savoir pourquoi, des coquillages cuits. Un renégat, qu'en tirer! La raisonnable Julia Swenson demanda un steak de saumon bien cuit et mit sèchement un terme à l'enthousiasme de la serveuse qui avait entrepris de nous proposer un dessert particulier.

— C'est tout, for the moment!

Ce «Pour le moment» était superbe chez Julia Swenson

fâchée, comme le célèbre coup de botte de Khrouchtchev contre la tribune de l'ONU. Nous prîmes un litre de chablis californien blanc.

La serveuse, en s'éloignant, réussit de nouveau à m'effleurer

de sa hanche.

— Monsieur Limonov a du succès auprès du personnel de

service. Vous avez remarqué, collègue Swenson?

Julia Swenson s'ébroua:

— Cette bitch, commença-t-elle.

— Eh-eh! (Je m'en mêlai.) Je n'y suis pour rien. Si cette fille

a un besoin urgent de mec, le modeste touriste que je suis n'est en rien responsable.

— Edward aime les traînées. Sa dernière femme en est une

belle illustration, fit Julia Swenson d'un air sombre.

Je soupirai. Au fur et à mesure que l'été avançait (j'avais

l'intention de m'envoler pour New York, puis de là pour Paris, en septembre), Julia Swenson était sujette à des accès de jalousie. Un jour, après s'être soûlée au whisky, elle m'avait dit méchamment: «Je sais, Edward, que je ne suis pas à ton goût, tu aimes les belles putes, comme ton ex-femme.» Julia Swenson était injuste envers elle-même. C'était une belle, grande fille, et si elle paraissait moins bien qu'elle n'était, c'est uniquement parce qu'elle n'était pas maquillée, qu'elle refusait d'utiliser du make-up. La lecture continuelle de la Bible (j'en avais découvert trois dans son appartement!) la confortait visiblement un peu plus chaque jour dans ses préférences pour la simplicité et pour des habits d'enseignante monacaux et doux. Julia Swenson ne recourait que dans des situations exceptionnelles à l'utilisation (parfaitement innocente dans les standards de sa génération) du mot bitch, c'est-à-dire pute. Elle ne descendait jamais en dessous de bitch. Julia Swenson avait durant deux ans sauvé un alcoolique. Cet été-là, il me semblait parfois que Julia Swenson me sauvait, moi aussi. Elle appartenait en fait à la même catégorie de femme simple que la serveuse au nombril à l'air; elles avaient juste développé des aspects différents de leur nature, c'est tout. Julia Swenson ne comprenait pas cela, moi si…

Le steak de requin faisait plus «poisson» que le vrai poisson.

Plus collant, plus gluant, plus salé. Je me souvins, en mangeant mon steak, d'un article que j'avais lu quelques jours plus tôt dans le journal local Monterey Times: un requin de quinze pieds de long avait dévoré deux des membres d'un équipage (sur trois), dont le petit yacht avait fait naufrage. Le requin avait choisi un jeune matelot et, après l'avoir digéré, avait bouffé une dizaine d'heures plus tard la cuisinière, une jeune fille de vingt ans…

— Imaginez, Lvovski, vous nagez, et un requin vous bouffe

une jambe… commençai-je.

— Pourquoi à moi? Imaginez que ce soit la vôtre qu'il bouffe,

monsieur Limonov…

Lvovski sortait les coquillages de leur coquille savamment,

en professionnel. Son plat fumait abondamment et nous donnait chaud.

— A moi, il n'y a pas de raison, fis-je en m'essuyant le

visage avec ma serviette jaune, comme le sous-marin. C'est à vous qu'il bouffe une jambe, pour avoir trahi la patrie.

Julia Swenson sourit. Elle avait mangé son saumon vite et

proprement, elle posa sa fourchette et recueillit avec du pain les fibres roses dans son assiette. Elle arrangea son corsage de nylon.

— Je dois y aller, les garçons. J'ai encore deux cours

aujourd'hui. Je fais un remplacement aujourd'hui. Je remplace Emma Karlinskaïa. Je dois combien?

Julia Swenson ouvrit son porte-monnaie.

— Je vais payer, collègue Swenson, allez-y… Lvovski se pencha et referma avec force le porte-monnaie

de Julia Swenson.

— Merci, Alik. A ce soir, Edward…

L'instructeur de première catégorie sortit en faisant s'agiter

sa jupe longue.

— Ne me dites pas que vous allez vivre toute votre vie avec

l'instructeur de première catégorie Julia Swenson…

Lvovski avala son dernier coquillage et jeta la coquille dans

le plat.

— Pourquoi pas, c'est une bonne fille…

— Bonne… Pourtant, à l'automne, vous aurez fui, j'en fais le

pari. Vous vous ennuyez déjà avec elle. N'est-ce pas?

Lvovski nettoya ses moustaches avec sa serviette, ou plutôt

les mouilla soigneusement. Et se caressa le ventre. Je pensais qu'avec le temps des traits typiquement orientaux avaient percé en lui: la paresse, la volupté, quoi encore?…

— Je m'ennuie, acquiesçai-je. Vous avez raison. Mais je sais

parfaitement d'expérience que je m'ennuierai aussi avec une autre fille. J'ai fait mienne ces dernières années une sage vérité: toutes les filles valent qu'on vive avec elles. Choisissez la première venue, vous ne vous tromperez pas.

— C'est juste… approuva Lvovski, et il s'étira. Si vous

saviez, monsieur Limonov, comme cette petite ville est ennuyeuse, le soleil, ces idiots de soldats, ces crétins de professeurs. Un travail stupide…

— J'avais compris que vous vous étiez trouvé ce travail

vous-même. C'est vous qui avez envoyé des papiers pour le concours.,.

— Ecoutez… (son intonation qui jusque-là était hargneuse

se transforma en une intonation triste et sérieuse), je n'avais rien à bouffer. Je suis revenu d'Italie où j'avais perdu mon travail à Radio-Vatican… Que me restait-il à faire? Vous avez vite oublié l'époque où vous-même étiez sans travail…

— Je ne me suis pas abaissé à vendre la patrie. J'ai préféré

charrier des meubles…

— Louable intransigeance! Vous êtes en bonne santé,

monsieur Limonov, vous avez de la chance! Moi je ne peux pas charrier des meubles… J'ai l'estomac fragile. Et pour ce qui est de vendre la patrie, une remarque: vous avez oublié votre travail au journal Russkoïe Delo…

— Nous y travaillions ensemble comme correcteurs, mon

cher ami. Et on m'a vidé, vous vous en souvenez, tout de suite après la publication par des journaux soviétiques de réactions favorables à mes articles critiquant l'Amérique…

— Bon, monsieur Limonov, vous croyez sérieusement qu'un

journaliste ou un écrivain peut avoir une patrie? Cessez votre démagogie, parlons plutôt en vieux amis.

— Allez… en vieux amis. Seulement cessez de m'appeler

monsieur comme dans une pièce prérévolutionnaire, hein? Patrie ou non, appelons-la plus simplement pays où nous sommes nés. C'est juste pour moi-même (pas pour lui, ce pays, pas pour une opinion publique), uniquement pour moi que je considère humiliant et sale le fait de gagner son pain en dictant à des soldats d'ici: «Nous avons fait deux prisonniers…»

— Dans nos dictées, pour autant que je sache, il n'est

jamais dit que les prisonniers sont soviétiques ou russes. Des prisonniers. Point. Pourtant je ne compte personnellement pas me défendre. (Lvovski prit la salière et se saupoudra la main de sel.) Vous avez raison. Je suis d'accord avec vous, apprendre le russe à des soldats américains est un sale boulot. Durant la grande guerre patriotique, on pendait les traducteurs sur les places, avec les policiers. Mais, excusez-moi, je me distingue de ces deux cents hommes et femmes sans principes pour plusieurs raisons. D'abord, j'ai écrit un livre dans lequel je les mets à nu. Ensuite, je suis au-dessus de la mêlée de ces deux araignées, l'URSS et les Etats-Unis. Ni l'une ni l'autre de ces deux araignées ne m'est proche. Je voudrais même qu'elles se fussent saignées à blanc. On respirerait mieux sur la planète… Mais pourquoi êtes-vous devenu ainsi, si plein de principes démodés, mister, pardon, m'sieur, Limonov? Où est passé votre anarchisme exubérant… Souvenez-vous de notre mot d'ordre: «Bats les blancs avant qu'ils ne soient rouges, bats les rouges avant qu'ils ne soient blancs!» C'était ça le mot d'ordre… Mais vous…

L'expression de Lvovski se fit soudain respectueuse. Il se

leva.

— Hello, colonel!

Lvovski serra la main d'un lourd vieillard hâlé en pantalon

blanc et polo bleu, qui était entré derrière mon dos.

— How are you, Aleks?

Le vieillard secoua la main de Lvovski.

— Je vous présente mon ami, colonel, un écrivain de Paris. — Colonel Breakford. Paris, France, ou Paris, New Jersey? Le vieillard pressa ma paume avec une telle rage que j'eus

envie de lui demander ce qu'il voulait me prouver.

— France, dis-je.

— Le colonel Breakford est notre grand chef, c'est le chef de

l'école. Le colonel commandait des parachutistes en Corée.

Lvovski expliqua tout cela debout.

— Asseyez-vous avec nous, colonel. Malheureusement,

nous avons déjà terminé notre lunch.

— J'ai rendez-vous, boys. Rendez-vous avec une lady. Mais

je m'assieds. La lady n'est pas encore arrivée.

Il se laissa glisser sur une chaise. La serveuse fit son

apparition, bombant encore plus son ventre bronzé, sans doute satisfaite: Julia Swenson avait quitté la scène.

— Une Heineken, colonel?

— Une Heineken, Suzy…

— Du vin blanc, colonel?

Lvovski souleva la carafe d'un litre et l'agita. — Le vin me donne des ulcères…! Are you French? Le vieillard me regarda et gratta son coude bronzé de sa

paluche bronzée.

— Non, un ancien Soviétique, comme Aleks… — Aha, compris… (Le visage du colonel s'éclaira.) Un

espion donc, comme Aleks…

— Le colonel pense que je suis un espion soviétique.

Lvovski eut un sourire satisfait.

— Mais qui es-tu, Aleks? Un ancien soviétique en bonne

santé, de trente-cinq ans, travaillant comme professeur dans une école militaire américaine, ne peut pas ne pas être un espion. Tu es un espion, Aleks. C'est normal. Je pense qu'Aleks a le grade de capitaine… Et toi, Paris, France?

Je décidai qu'il convenait de rire. Et je ris.

— Major.

— Le colonel ne plaisante pas, fit Lvovski. Il a sa théorie. Il

pense que les militaires se seraient depuis longtemps déjà mis d'accord entre eux, s'il n'y avait pas ces «enfoirés de politiciens»… Vous permettez, colonel, que j'informe notre ami de vos principes?

Suzy apporta la bière. Elle entreprit de la verser en inclinant

la chope. Le colonel lui arracha la bouteille.

— Sois plus simple, Suzy! Qu'est-ce que c'est que ces

cérémonies…? Dégage, Aleks, explique…

— Le colonel pense que les militaires américains et russes

devraient se mettre d'accord pour exploiter la planète de manière intelligente. Et pragmatique. Dans tous les cas, deux superpays dominent le monde contemporain aujourd'hui. Mais les pouvoirs civils, pense le colonel, opèrent toujours par demi-mesures, et là précisément réside la faiblesse de la civilisation blanche. Au lieu de coloniser complètement la planète, de soumettre tous les autres types de civilisations, ces «enfoirés de politiciens» ont partout laissé les racines des traditions locales. Et ces racines non arrachées, pense le colonel, ruinent, en fin de compte, la civilisation blanche. Comme exemple le plus dangereux, il invoque l'Iran. Le seul salut, c'est l'union entre forces blanches en uniforme.

— L'union entre le général Johnson et le général Sokoloff, dit

le colonel, abandonnant sa bouteille d'Heineken. Seulement comme ça. Et d'une main de fer, foutre tous les enculés par terre. Nos deux peuples ont plus de choses en commun qu'ils n'ont de différends.

— Et les Européens? m'intéressai-je,

— Se méfier de ces prostituées. Les deux dernières guerres,

c'est de leur faute. Mettre l'Europe sous la direction d'un commandement militaire américano-soviétique. Comme des territoires occupés. Aucun gouvernement national. L'intégration progressive…

— Et l'Afrique?

— Ils existeront comme au XIXe siècle. Couper toute l'aide

économique, toute l'aide médicale et faire baisser la natalité. Faire la même chose en Asie et en Amérique latine. Pour l'Iran, un ultimatum. Quarante-huit heures pour réfléchir… Même chose avec le Liban…

On ouvrit une fenêtre dans le fond du restaurant et on

entendit le bruit de l'océan, les cris des mouettes, le ronronnement d'un canot qui s'éloignait ou s'approchait du quai des fishermen. Le colonel se leva.

— La lady est arrivée. C'est-à-dire mon épouse. A une

prochaine rencontre, espions… Transmettez mes propositions aux instances, à qui de droit.

Boitillant légèrement, le grand colonel s'éloigna de nous en

direction de la fenêtre ouverte. Suzy avait installé là une grande dame à cheveux blancs.

— Voyez-vous ça, monsieur Limonov… voyez quels

originaux on rencontre dans les rangs de la United States Army… Il ne plaisante pas. Tout cela est sérieux. Sauf une chose, il ne croit évidemment pas que je sois ou que vous soyez un espion. Il n'est qu'un vieux colonel, terminant sa carrière militaire sous un climat doux dans une fonction administrative de chef d'une école de traducteurs; pourtant cette tendance existe dans l'armée américaine.

Lvovski arrangea ses lunettes et soupira soudain: — Oh, quoi qu'il en soit, que ce ne soit pas toujours comme

maintenant! Que quelque chose change…

J'étais d'accord avec lui.

— Oui. Ce serait bien que tout explose. Pensez-vous que

beaucoup de gens souhaitent encore comme nous que le monde entre en ébullition?

— Je ne sais pas, fit Lvovski d'un air songeur. Sans doute

beaucoup. Mais qu'est-ce que j'en ai à foutre. Mes problèmes personnels m'angoissent. Voilà, je mets money de côté pour pouvoir foutre le camp d'ici. Je veux aller à New York, trouver un éditeur pour mon livre. Et vous, qu'est-ce qui vous angoisse? Tout est O.K. pour vous, vous ne souhaiterez bientôt plus voir le monde changer, vous voudrez le voir se figer. Vous êtes déjà écrivain, auteur d'un livre connu, sortez encore deux livres et vous comprendrez que ce monde est déjà le vôtre…

— Hey, fis-je. Pourquoi est-ce que vous me peignez aussi

simplement? Etre écrivain c'est bien, mais j'aurais peut-être voulu un autre destin. J'aurais peut-être trouvé plus intéressant de partir en reconnaissance, de ramener mes deux prisonniers…

— Vous êtes toujours romantique. Vous voulez, nous

échangeons nos destins?

— Changeons plutôt d'endroit, partons d'ici. Ah? Voyez, le

soleil est déjà passé à d'autres fenêtres, et nous sommes toujours assis…

Nous quittâmes le «Yellow Submarine».

— Mais j'ai d'ailleurs écrit un livre, plus fort que le vôtre, me

dit Lvovski, alors que nous nous séparions près du baraquement impliqué dans l'histoire du renoncement des Espagnols à la Californie.

Lvovski me regardait d'un air ironique et arrogant. — Dieu soit avec vous, fis-je.

Un vent chaud, du sable nous balayaient et nous nous

séparâmes. Anciens amis. Il monta dans la montagne vers l'école d'espionnage, je me dirigeai vers la route qui menait à la ville voisine où j'habitais, dans l'appartement de l'instructeur de première catégorie Julia Swenson. Je marchais vite le long du golfe de Monterey en pensant à la planète, au colonel, à mon ancien ami Lvovski.

Après avoir analysé les éléments ci-dessus mentionnés, j'en

vins à la conclusion, en mettant la clé dans la serrure de Julia Swenson, que, comme d'habitude, il se passait le diable sait quoi sur la Terre… Et pourtant, tout paraissait calme…

 

Je fuis bientôt Julia Swenson. Je rentrai à Paris, France. Et

les années eurent lieu. C'est-à-dire, passèrent. En passant, elles éclaircirent quelques destins, mirent un point où il fallait, ou des points de suspension.

L'instructeur de première catégorie s'est mariée à un

collègue professeur. Américain. Elle est malheureusement tombée dans la poigne de fer d'un petit homme qui, de ne rien faire, l'a étouffée.

Lvovski, c'est une grosse anarchiste belge qui m'a par

hasard donné des informations sur lui, vit à New York, dans un appartement que lui a donné la «ville». Le livre de Lvovski, hélas, n'est pas sorti sur le grand marché, il n'a été édité qu'en russe, à compte d'auteur, et lui a rapporté deux cents ennemis sur les bords du golfe de Monterey. Lvovski, comme toujours incohérent, collabore sous un pseudonyme au journal La Voix de la patrie (la patrie soviétique).

Le colonel Breakford est mort, en prenant un thon à l'océan.

Il a eu un infarctus sur le pont d'une vedette alors qu'il péchait. Le major Cook est devenu le chef de l'école. Malgré le rapprochement américano-soviétique, le nombre de professeurs de russe est passé à trois cents. Pour garder la santé, un grand Etat comme les Etats-Unis a besoin d'un grand ennemi. Les temps ne sont pas encore mûrs pour les idées du colonel Breakford.

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