Cognac Napoléon (1990)

Edouard Limonov · Chapitre 2 sur 10

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Cognac Napoléon (1990)

King of fools

Edward Limonov

King of fools

 

Il pleuvait à verse depuis une semaine. Les vitrines de néon

s'éteignaient, des courts-circuits faisaient grésiller les fils. Dans la 8e avenue noire de vent et de pluie, je remarquai soudain une silhouette familière en chapeau et imperméable sortant de la porte d'un peep show. Il releva son col, plongea les mains dans ses poches, et avança sous la pluie.

Je décidai de le suivre. Ce que je faisais sous ces trombes

d'eau dans les allées de pierres de New York? Je fuyais une solitude aggravante. Je préférais encore me mouiller plutôt que de me pendre.

En rasant au plus près les murs des petits établissements

écœurants pour Dieu: des buvettes hungaro-roumaines, des sex-shops et peep-shows juifs et polonais, (des Noirs solides et ventrus adossés à de vieilles portes devant des coffee-shops puant le raticide industriel mais pas le café), nous descendîmes vers la 42e rue. Ici c'était plus gai. Les coffrages de néon étaient plus solides, plus chers et résistaient à l'agression des éléments. La pluie tombait en taches de couleurs vénéneuses sur l'asphalte grêlé de la 42° rue.

Il était impressionnant, même dans la pluie. Il avait toujours

été impressionnant, mais n'avait jamais su utiliser son physique. Il avait le visage puissant et fort d'un colonel de parachutistes, de criminel de classe, de héros de l'Ouest sauvage, le visage de Brando dans la fleur de l'âge. Nous dépendons tous de notre physique. Pourquoi son physique n'avait-il jamais pu participer au devenir de sa personnalité? Un mètre quatre-vingt-quatre, une gueule et une stature de héros de cinéma, il était — ô infamie, ô crétinerie — poète! Qui plus est poète formaliste!

Il inclinait légèrement la tête pour que la pluie ne lui tombât

pas dans les yeux. Si j'avais été une femme, je me serais arrêtée comme foudroyée en le voyant, ce héros en imper et chapeau. Personne ne le faisait chier. Les groupes de vauriens noirs, à demi criminels, debout, malgré la pluie, sous les auvents des cinémas et des magasins de la 42e rue, ne lui demandaient pas d'argent, ne lui proposaient rien et s'écartaient respectueusement s'il lui arrivait de les croiser. Moi, qui le suivais à une dizaine de mètres, ils, essayaient de m'attraper par la manche et m'accompagnaient de leur habituel et menaçant «Hey, man…» C'est vrai, j'étais en jean et blouson de cuir et j'avais un parapluie. Mais même en imper et chapeau, ils m'auraient fait chier, comme d'habitude. Pas lui. Il marchait tel un couteau, fendant la pluie, les criminels, les prostituées, et l'air contaminé par l'odeur d'essence, de pizzas et de mauvais café. Il s'enfonçait comme un couteau dans du beurre dans ces substances. Je doute qu'il remarquait même les gens autour. Peut-être marchait-il en taillant une tragédie? Une fois, à Moscou, il en avait taillé une et il semblait qu'aujourd'hui encore il la fignolât. Il travaillait lentement.

Cela faisait plus d'un an que je ne l'avais vu. Je ne savais

pas ce qu'il faisait, Peut-être avait-il abandonné ces âneries poétiques et avait-il un vrai travail, correspondant à son physique? Je connaissais son âge. Il avait quarante-six ans.

Nous traversâmes l'avenue d'Amérique et nous

approchâmes de la 5e, De l'autre côté de la rué, courait l'enceinte du square entourant la Public Library. De l'autre côté du mur, des profondeurs du square, on entendit des détonations et une épaisse fumée s'abattit. Son chapeau se tourna dans cette direction, mais il ne ralentit ni n'accéléra le pas.

Sur la 5e avenue, il attendit le feu vert pour traverser bien

qu'on ne vît pas la moindre automobile, et je le pris par la manche.

— Mister Kazakov, si je ne m'abuse?

Il me regarda sans aucune surprise. Il ouvrit sa bouche

sévère.

— Ah, c'est toi…

J'allais parler, mais le feu passa au vert,

— Je vais par là, dit-il, et il descendit Une jambe du trottoir, — Moi aussi.

Nous traversâmes.

— Je descends, dit-il, et il tourna Vers Down-Town. — Moi aussi.

Je ne voulais en aucun cas rentrer chez moi. Il était peu

sociable, un vrai sanglier sauvage, mais c'était tout de même un être vivant. Je savais qu'on pouvait l'apprivoiser, qu'au début, il était toujours bourru et silencieux, mais qu'on pouvait l'amener à passer quelques heures avec soi. Silencieux, nous descendîmes énergiquement la 5e avenue.

— Nous buvons un coup, Willy? proposai-je, en me

souvenant que mon héros de cinéma aimait bien ça à une époque.

Willy était son vrai prénom. En URSS, à l'époque de sa

naissance, il était de bon ton de donner des prénoms étrangers à ses enfants.

— Tu m'invites, bougonna-t-il.

— Je t'invite. Tu connais un bar dans le coin? — Quelle heure est-il?

— Deux heures.

— Il y en a un à l'angle de la 30e rue et de Broadway… On y

va?

Nous repartîmes et la pluie nous cingla de plus belle.

 

L'établissement n'était pas un bar, mais le diable seul sait

quel hangar pakistano-indien. Dans un coin d'une salle on ne peut plus triste aux murs jaunes et au mobilier de merde, quelques types à la nationalité mystérieuse jouaient aux dames. L'un d'eux se leva. Chemise blanche sale déboutonnée jusqu'au nombril, pantalon large du genre caleçon couvert de taches jaunes autour de la braguette. Je compris que le type connaissait Willy. Ses lèvres bleues s'avachirent dans un petit sourire qui découvrit des chicots.

— Un whisky, demandai-je. Du J & B.

— No J & B, no J & B… annonça avec joie l'ex-habitant du

subcontinent indien.

— Foutre alors! s'exclama triomphalement Willy. Qu'est-ce

qu'il a demandé! Du J & B! Il n'a jamais eu de boissons aussi distinguées. Pas vrai, Rabindranat?

A mon étonnement, Dents-pourries sourit encore plus

largement et dit «C'est vlai, c'est vlai…» en russe.

Je dois dire que je suis contre les personnages, les

caricatures conventionnelles, les rôles simplifiés de troisième ordre tant dans la vie que dans la littérature. C'est pour cette raison que je n'aime pas le théâtre, où, à côté des beaux héros à noms complets, grouillent toujours: le troisième brigand, le quatrième soldat, le patron de la taverne. Mais que faire lorsque dans la vie, on rencontre de tels personnages? «Un vieillard boiteux», «une serveuse boutonneuse» sont des apparitions quotidiennes. Dents-pourries — cette caricature d'homme — était là, à sa place, et montrait ses dents. Tous les Pakistanais, les Indiens, et les habitants de Malaisie, d'Indonésie et de la ville libre de Singapour pourront m'en vouloir, mais, pouah! qu'il était répugnant à regarder!

— Alors quoi, vous enseignez le russe à la population de

New York, mister Kazakov?

— Oui, j'éradique l'analphabétisme. Pour qu'ils soient prêts

lorsque les nôtres arriveront… Tu dis «bonjour», Rabindranat?

— Bhjeiul… coassa joyeusement l'Indo-pakistanais et il

s'esclaffa.

Il commençait à me plaire. Derrière la façade caricaturale et

le troisième rôle se cachaient peut-être un cœur généreux, un esprit distingué.

— Parfait… Il s'est habitué… Il répond au nom de

Rabindranat.

Willy sortit la main de la poche de son imper et soudain,

geste inhabituel, pour autant que Willjam Kazakov était maladivement délicat, tapota la joue grasse de la caricature d'homme.

— Son vrai nom est trois fois plus long, alors je l'appelle

Rabindranat, en l'honneur de Tagore. On peut lui acheter soit du vin de Californie, soit bien sûr plus cher, une bouteille de vin italien aigre… ou du vin juif sucré…

— Peut-être pourrions-nous aller ailleurs?

— Tout est fermé dans le coin. Ou on se fait chier à

retourner dans Uptown ou on va à Greenwich Village et les prix, mais tu le comprends, sont plutôt gratines. Nous, pouvons acheter des bouteilles à Rabindranat et aller chez moi, à l'hôtel.

Nous choisîmes, du «juif-sucré». Willy appelait le vin

israélien comme ça parce qu'il était plus «gras». Cela veut dire qu'il était plus épais, qu'il soûlait plus, qu'il était plus alcoolisé.

— Twenty dollars, dit Rabindranat en nous, apportant une

bouteille poussiéreuse à l'étiquette déchirée. Dessus Salomé dansait en portant la tête de Jean sur un plateau.

— Eh bien quoi, tu es devenu fou Rabindranat? Tu l'as vu?

Et il ne rit pas…

— Ten dollars, fit Rabindranat en regardant à côté de Willy,

le mur, derrière lui.

Sur le mur, entre deux lattes de bambous, pendait une

aquarelle représentant un radjah monté sur un éléphant, chassant un drôle de tigre ou de léopard qui ressemblait à un chat pelé.

— Donne-lui deux dollars, fit Willy, et qu'il aille se faire feutre. — Je n'ai qu'un billet de cinq.

Kazakov me prit le billet de la main et le glissa à

Rabindranat.

— Tiens, cinq balles, et amène encore une bouteille. Rabindranat sourit largement, fourra l'argent dans la poche

de son pantalon crasseux et disparut derrière un rideau. Il revint avec une bouteille de «juif-sucré» encore plus poussiéreuse. Il me la donna et s'inclina soudain devant Willy.

— Tu vois comment il faut être avec eux. Dur. Si tu les

laisses faire, ils te chieront sur la tête. Il faut être dur. Eh bien, Rabindranat, tu as oublié ce qu'il faut faire, embrasse ma main!

A ma profonde stupéfaction, Rabindranat s'inclina et

embrassa la main du poète William Kazakov.

— Ça alors… Qu'est-ce que ça veut dire? — Je ressemble à un de leurs dieux! m'expliqua fièrement

Willy.

— Auquel?

— Il m'a dit, mais j'ai oublié. Je n'y entrave que dalle à leur

mythologie, bien que j'aie étudié leur histoire à l'université… Alors, on reste ici ou on va chez moi?

— Comment peux-tu ressembler à un dieu indien, ils sont

tous gras et joufflus…

— Mais voilà, foutre Dieu! Tu confonds les dieux hindous

avec Bouddha qui vient du clan mongol de Chakia, comme c'est bien établi maintenant. Les dieux hindous sont des aryens, comme moi. Le groupe indoeuropéen…

— O.K., fis-je. Allons chez toi. Dieu se doit de marquer une

distance avec ses adorateurs.

Après avoir arrangé son chapeau sur sa tête de divinité

indienne, serrant les bouteilles dans ses deux mains, il se dirigea vers la porte. Je le suivis.

 

Le King David était vieux et surpeuplé. Il était à la mode,

chez les provinciaux à petits revenus arrivant à New York, de se faire peur. En particulier chez les touristes retraités qui venaient par autocars spéciaux du Middle West des Etats-Unis. De jour, la 28e rue grouillait de têtes grisonnantes. A deux heures et demie du matin, elle était morte. Il n'y avait que le coffee-shop du hall de l'hôtel pour briller, allez savoir pourquoi, de tous ses feux. Le vieux portier à calot rouge regardait rêveusement tomber la pluie en bâillant.

— Ils veulent me déloger, me fit Kazakov dans l'ascenseur.

Mais ils peuvent toujours aller se faire foutre pour y arriver!

«Foutre» était son expression favorite. Dans sa bouche, ce

n'était pas un juron, mais chaque fois, une marque d'intensité, un indicateur de puissance. C'est à cela que sert le signe exclamatif dans la ponctuation. Parfois, il prononçait «Fou-ou-outre!» et cela sonnait comme trois points d'exclamation.

— Tu es bruyant et tu t'engueules avec les voisins? — Tu plaisantes? Je ne tape même plus à la machine

maintenant. Je colle mes textes.

Nous sortîmes de l'ascenseur et nous dirigeâmes vers sa

porte par un couloir du genre de ceux qui mènent des cellules des condamnés à mort à la chambre de la chaise électrique.

— Je me suis installé ici je ne sais foutre plus quand, et je

leur paye ce que je leur payais je ne sais plus foutre quand, et légalement ils ne peuvent pas augmenter le loyer pour la chambre. Ha!

Il enfonça sa clé dans la serrure de la porte. — Ils perdent de l'argent avec moi. Ils préféreraient louer la

chambre à la journée à des retraités. Moi, je paye au mois, comme c'était convenu. Et là, ils m'annoncent qu'ils vont faire des travaux dans ma chambre. Foutre!

Il alluma la lumière et, sans ôter son chapeau, retira ses

chaussures.

— Mais moi, je suis allé voir le juif Schapiro, l'avocat, et le

juif m'a dit que j'avais parfaitement le droit de les envoyer se faire foutre avec leurs travaux. Voilà!!

Il se laissa tomber sur le lit et leva une jambe. Son pied était

enveloppé de papier journal.

Je fermai derrière moi la lourde porte couverte de ferraille. — Les pieds sont moins mouillés et ne gèlent pas…

expliqua-t-il et il entreprit d'arracher les bouts de papier journal détrempés et déchirés de son pied.

Sous le journal, il portait des chaussettes de laine grises. La

moquette usée près du lit ressemblait maintenant à l'asphalte new-yorkais. Pour terminer, il retira ses chaussettes et traversa la pièce nu-pieds. En imper et chapeau.

— Mais où sont les bouteilles?

Il avait lui-même posé le «juif-sucré» sur une petite

commode trapue du King David près de la porte. Je lui montrai les bouteilles. Il fouilla dans la commode et en sortit un tire-bouchon. Il l'enfonça dans le bouchon, posa la bouteille sur la moquette, la serra entre ses pieds nus. Il tira. Il voulait certainement m'épater. Lorsqu'il ne poursuivait pas le but d'épater la galerie, il était le parfait vieux garçon pauvre mais fier William chez qui chaque objet se trouvait à sa place. Le chaos ne régnait autour de lui qu'aux moments d'inspiration poétique.

Ses verres étaient grossiers, épais, incassables, en verre

soufflé avec des bulles couleur bouteille. Tous les liquides versés là-dedans ressemblent à une cochonnerie d'un vert trouble. Mais si on laisse le verre tomber par terre, il rebondit.

— Le tien.

Il me mit dans la main un récipient cloqué et porta le sien à

ses lèvres.

— Pff, quelle saloperie…

Il but et ôta son chapeau. Ses cheveux étaient peignés en

arrière dans une belle vague grise. Ses sourcils épais de descendant de cosaque du Kouban lui donnaient un regard de rapace. Son nez fort, légèrement et classiquement busqué comme celui des sénateurs romains, surplombait des lèvres puissantes.

— Tu as bonne mine, fis-je.

— Eh bien, je suis…

Il ôta enfin son imper et, sortant de derrière le rideau qui

cachait la porte d'entrée un cintre en fil de fer, l'y suspendit. Il portait sous son imper un costume gris à larges épaules.

— Maman m'a encore appelé… dit-il, et il s'assit sur lé lit

après m'avoir indiqué une chaise.

Je décidai de faire comme si je n'avais pas entendu. — Tu t'habilles comme un dandy maintenant, Willy, dis-je en

regardant son costume. Quel style!

— De la merde, je l'ai acheté quinze dollars dans un thrift-

shop… Maman se plaint, m'appelle, mais je ne peux pas lui avouer que c'est encore trop tôt pour moi… Pas maintenant… J'ai dû la convaincre… Ça a Fait un scandale… Pauvre maman…

 

Sa maman était morte. J'avais de mes yeux vu le

télégramme qu'on lui avait envoyé deux ans plus tôt d'URSS au King David. Malgré le télégramme et un raisonnement sain, il affirmait que sa mère l'appelait de temps en temps. Il ne disait pas qu'elle l'appelait de Moscou, ni que sa maman était vivante. Elle «l'appelait». Comprends comme tu veux. De même, il ne disait jamais que sa mère l'appelait par téléphone. Il en ressortait que sa maman communiquait avec lui de l'autre monde… Sa mère se faisait du souci pour William, en particulier parce qu'à quarante-six ans, il n'était pas marié. Lors d'une conversation précédente, elle l'avait convaincu de devenir enfin raisonnable, de se ranger, de se trouver un «vrai métier»; après quoi Willy (il aimait toujours sa maman et lui obéissait de son vivant) avait renoncé à l'allocation du Welfare et était devenu clerc au City Hall. Par cette habile manœuvre, il avait feinté sa maman, transformant sa «profession» d'allocataire du Welfare en celle de clerc. Et il avait conservé le droit d'écrire des vers, préservant sa «profession» par un silence rusé. Il conviendrait au fond de mettre «écrire des vers» entre guillemets, car William Kazakov n'avait jamais écrit de vers. Il les découpait dans des poèmes écrits par des poètes qui avaient vécu avant lui, il «cosignait» brillamment avec Pouchkine, Blok, Pasternak et Shakespeare! Il coupait, décousait et ourlait, il travaillait comme mon ami noir boiteux Joe, surnommé «Bolls». Joe retaillait des vêtements dans une clining-shop sur la 23e rue West, Kazakov recousait les classiques.

— Nous sommes tous des putes, dit-il. Toi et moi. — Fort possible, acquiesçai-je. Mais pourquoi tu dis ça? — Parce que, parce que…

Il se leva brusquement du lit et versa d'une saccade du vin

dans les verres. Quelques gouttes tombèrent sur ses pieds nus.

— Parce que je ne peux pas aller retrouver maman

maintenant… Tant que je n'aurai pas terminé mon travail, je ne pourrai pas. Mais malgré tout, je suis obligé, je suis son fils…

— Mais tu n'es pas son unique enfant… Tu as une sœur…

Pourquoi elle…

Je n'ajoutai pas «ne va pas dans l'autre monde voir ta

maman». Lorsque vous discutez avec des cinglés, il convient d'entrer dans leur système de logique et de refuser d'utiliser le vôtre. Alors tout va très bien.

— Maman n'aime pas Vera, objecta-t-il sur un ton sévère.

Cette vache de Vera ne sait pas lui parler. Elle l'agace, elle la contredit… Tiens!

Il me tendit le verre que j'eus juste le temps d'attraper. Il était

fâché après lui, après moi et après Vera, parce que nous ne savions pas parler à sa maman.

— A la fin, maman s'est mise à pleurer… termina-t-il, et il se

tourna vers la fenêtre.

Dire qu'il était allé à la fenêtre serait inexact, car tout était

près dans sa cellule. A la fenêtre, la pluie coulait non pas à flots, mais en ressac océanique, elle courait sur la vitre. Et à travers le ressac, au coin supérieur gauche, des feux de lumière se détrempaient encore et encore, à chaque fois de manière différente. Je savais que c'était l'Empire State Building, sur la 34e rue.

Il se tourna vers moi en fronçant le nez.

— Je n'achète de l'alcool que chez Rabindranat. Ils ont voulu

m'empoisonner ici. J'en ai presque crevé. Je vomissais du sang…

— Mais si sérieusement on veut t'empoisonner, on peut

refiler une bouteille à Rabindranat, fis-je remarquer. Qu'est-ce que ça leur coûte… Ils entrent, l'un d'entre eux éloigne Rabindranat, tandis qu'un autre glisse sa bouteille parmi les siennes…

— Impossible. On ne le baise pas comme ça, Rabindranat,

c'est un fin renard. C'est lui qui te baisera, mais…

La porte claqua sourdement dans la chambre voisine et on

mit de la musique.

— Maggy est rentrée! (Un tic traversa son visage.) Une

prostituée noire. La voisine, expliqua-t-il. C'est elle, cette charogne, elle s'est mise d'accord avec l'Irlandais pour qu'il mette du poison dans la bouteille…

Me souvenant à nouveau que les toqués ont leur logique

implacable, je ne pus m'empêcher de poser la question:

— Pour quels motifs, Willy?

— Comment, quels motifs? s'insurgea-t-il. Hé, même un

imbécile le comprendrait. Elle veut louer ma chambre. J'ai la meilleure chambre de l'étage. Celle en angle. Elle est plus grande de quelques mètres, et j'ai trois fenêtres, pas une, comme dans la sienne. Tu penses, pourquoi ils veulent me faire déguerpir? Parce que Maggy, avec son con noir, a la haute main sur tous ceux de l'hôtel, du manager aux balayeurs.

— Et qui est l'Irlandais?

— Le vendeur du liquor-store d'en face. J'allais

m'approvisionner chez lui avant d'aller chez Rabindranat. Avant que Maggy ne se mette à la colle avec lui.

Assis sur la chaise, je ne regardais que ses pieds, sans

monter mon regard au-dessus de ses genoux. Il les agitait sans arrêt, les tapait, bougeait les orteils, posait le pouce sur les deux orteils suivants. Son pantalon gris se balançait sur ses chevilles laiteuses de cosaque du Kouban, couvertes de poils blonds. Ses paroles m'arrivaient, indistinctes, par bribes, comme un bavardage tombe par les fenêtres ouvertes d'un dernier étage dans la rue…

En quoi sa vision du monde est-elle folle? J'eus enfin

l'audace de me poser cette question. La vie de William Kazakov est traversée par des champs de forces émanant de deux femmes — de sa maman et de Maggy. Sa maman a visiblement eu une forte influence sur son fils de son vivant, et si elle a physiquement cessé d'exister, elle continue à intervenir dans la vie de William et à l'influencer. Maggy se prostitue tranquillement, sans se soucier de l'occupant de la chambre voisine, et ne se souvient de l'homme à cheveux gris qu'en le rencontrant dans le hall ou dans l'ascenseur. Et elle ne songe en aucun cas à mettre la main sur sa chambre. William Kazakov a ramené cette chimère ancienne mode d'Union soviétique, de ce pays sous-développé où un logement valait, dans sa jeunesse, plus que des pierres précieuses. C'est là-bas que les voisins mûrissaient pendant des dizaines d'années des plans astucieux pour perdre leurs voisins et mettre la main sur leur appartement. On intriguait, on intimidait, on aspirait l'essence des réchauds, on crachait dans les borchtchs. Le combat se menait par tous les moyens, cela allait de la consultation d'une guérisseuse au passage à tabac et au meurtre, en passant par le perçage illégal de portes dans les murs. Maggy peut-être ne pense à rien, elle ne sait tout simplement pas penser. Rien d'étonnant, la majeure partie de la population du globe ne sait pas penser. Peut-être Maggy est-elle une drug-addict et son bonheur consiste-t-il en une dose quotidienne d'héroïne. Ou bien alcoolique, et elle picole du porto à longueur de journée… Elle doit se ficher d'où elle dormira le matin. Si elle découvre un jour qu'elle peut se payer un meilleur hôtel, elle déménagera dans le meilleur. Mais, plus vraisemblablement, dans un pire. D'ordinaire, les prostituées noires descendent dans l'échelle sociale, elles ne montent pas…

Mais c'est moi qui raisonne ainsi. Car pour William Kazakov,

Maggy est Circé transformant les hommes de l'hôtel et le patron du liquor-store en pourceaux. Le dieu indien William Kazakov vit dans un monde intense pénétré de lignes et de champs de forces qui se croisent et se repoussent. Un pavé influe sur le pied de mister Kazakov, un arbre poussiéreux de Central Park distille de faibles bio-ondes vert pâle et peut influer en mal sur la tête de mister Kazakov, si celui-ci fait une halte sous son feuillage. Je me souviens d'un pique-nique à Central Park. Lui, moi et quelques émigrés. Après un quart d'heure (il levait sans arrêt la tête d'un air soupçonneux), William nous avait proposé de changer de place. «C'est un mauvais arbre», avait-il dit, et il avait indiqué d'un air sombre le plus ordinaire vieil arbre qui soit au-dessus de nos têtes. Le dieu indien vit dans un monde où chaque son, chaque tache de couleur a un sens. Chaque choc, frottement, effleurement d'un objet ne se fait pas par hasard, mais avec des buts mystérieux. Et ces buts sont connus de William Kazakov. Maggy, son cul noir et mou écarté, revient chez elle à l'aube, fatiguée et soûle, égratignant de ses talons la moquette du couloir. Mais mister Kazakov ne dort pas, allongé entre deux draps tel un steak filandreux et nerveux, il voit Maggy-Circé à travers le mur. Chaque talon de Maggy arrache non pas quelques infimes poils de moquette synthétique, mais peigne les puces du poil métaphysique du monde. Et personne ne convaincra jamais mister Kazakov qu'il n'en est pas ainsi.

Sans doute à l'hôtel prend-on William Kazakov pour un

cinglé, si l'on se fie à sa conduite hautaine de superman. Maggy aussi le prend pour un cinglé. Et moi aussi… Moi, je me considère comme normal même si j'ai essuyé un échec dans ma vie. «Ma maman?» Ma mère est moins importante pour moi. Elle vit en URSS où je ne pourrai jamais aller. Cela fait trois ans que je n'ai pas vu ma maman. Bientôt, comme sur le compteur d'un taxi, le chiffre des années changera: «4», «5», «6»… De fait, ma mère est morte pour moi, et les quelques lettres reçues dans l'année ne constituent pas la preuve absolue de son existence. Si quelqu'un pense me jouer un tour en m'envoyant des lettres après la mort de ma mère (une douleur au cœur, supposons!), cela serait relativement facile à faire. Je crois en l'existence de ma maman sans la voir, Willy croit en l'existence de la sienne. Il s'est à peine écarté de la logique normale.

Avant de remarquer la silhouette de Kazakov sur le fond

jaune du trou parallélépipédique menant au peep-show, que faisais-je? Je marchais en insultant à voix basse mon ex-femme. Je l'accusais du fait de vivre seul, sans femme, que l'interview n'avait pas été publiée dans le Village Voice, je l'accusais même illogiquement d'être responsable du déluge qui nous tombait du ciel I Du fait que le ciel de New York était noir depuis une semaine!… William croit que Maggy a voulu le tuer en versant du poison dans l'alcool, s'accouplant pour cela avec l'Irlandais. Et moi, je crois que ma femme a empoisonné ma vie, a rendu ma vie impossible, mortellement dangereuse en s'accouplant avec un Français, C'est vrai, je l'accuse plus que le Français. Comme Willy accuse plus Maggy que l'Irlandais. Je pense que ma femme m'a quitté pour dégoter un mari riche. Et William que Maggy a essayé de l'empoisonner pour obtenir sa chambre. Ses arguments sont tout aussi pesés que les miens. Ou tout aussi fous…

En fait, le monde clapote, indifférent, tout autour. Les

illusions de Willy, les miennes, nous les avons nous-mêmes créées. Nous sommes les créateurs de nos mondes. Nous sommes tout aussi fous l'un que l'autre ou tout aussi normaux…

— Tu as compris?

Il terminait une phrase que je n'avais pas entendue. Comme

les dizaines de phrases qu'il avait prononcées jusque-là.

— J'ai compris.

— Et tu parles.

Willy déboutonna sa veste et desserra sa cravate. Il ratissait

méthodiquement de ses orteils nue la vieille moquette de la chambre, les glissait du côté des pieds de la chaise puis les en écartait. Il avalait une gorgée de «juif-sucré» puis rinçait, tel un dégustateur, sa boucha de vin. Son visage exprimait le contentement. Les couloirs poussiéreux de l'hôtel (le bout de la robe de Circé-l'empoisonneuse traînait au coin), l'Irlandais (nécessairement roux) trônant derrière la caisse de sa liquor-shop, Rabindranat aux dents pourries lui embrassant la main, ce monde à la Hitchcock qui l'entourait plaisait à mister Kazakov. Il lui était bon de vivre dans un monde aussi fascinant, J'étais prêt à le parier sur la bouteille de «juif-sucré».

 

Nous terminâmes le vin et je me levai. Il était de mœurs

austères. Il ne laissait jamais dormir des camarades chez lui. Il avait amassé suffisamment d'oreillers, de matelos et d'édredons mous pendant ces années de vie sans issue dans ce nid de punaises. Mais sa maman lui avait une fois pour toutes dit de ne pas laisser de camarades passer la nuit chez lui. «Ce sont les Tsiganes qui font des campements, Willy», lui avait peut-être dit sa maman.

— Je me casse, fis-je.

— Je sors avec toi. Je sors lâcher les gaz. «Lâcher les gaz» appartenait peut-être au lexique de son

père, dont William Kazakov ne parlait jamais. Avait-il seulement eu un père? Sa mère n'avait-elle pas conçu avec le Saint-Esprit?

Il ne s'enveloppa pas les pieds de journaux. Il changea de

chapeau. Nous sortîmes. Il pleuvait toujours à verse.

Nous nous disions au revoir à l'angle de la 34e rue et de la 5e

Avenue, lorsqu'une vague bruyante de jeunes sortant d'un disco nous arrosa. Après avoir fait un plongeon sous mon parapluie, une gamine, une punkette à cheveux rouges, chaînes autour du cou et lames de rasoir aux oreilles, heurta la large poitrine du cosaque du Kouban. Elle leva les yeux sur le visage austère. «What a man!» glapit-elle dans une joie tout hystérique.

Willy repoussa la gamine d'un air dégoûté. Maman

n'appréciait pas ce genre de filles.

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