Cognac Napoléon (1990)

Edouard Limonov · Chapitre 3 sur 10

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Cognac Napoléon (1990)

La mort de Teenage Idol

Edward Limonov

La mort de Teenage Idol

 

Dans le hall de l'hôtel Méridien je vis d'abord Brigit. Sa

crinière rousse éclatante se répandait au-dessus des têtes.

— Eddy!

L'Irlandaise me fit des signes de la main.

Nous serrâmes les rangs après avoir surmonté les

obstacles. L'un d'entre eux jura pour son pied écrasé. Sans y prêter attention, nous nous étreignîmes en poussant des cris de joie. En embrassant la représentante du courant punk new-yorkais, j'eus l'impression de revoir ma sœur, restée longtemps à l'autre bout de la terre. Nous avions toujours ressenti l'un pour l'autre une profonde sympathie, et seule l'existence de Douglas et Jenny avait imposé des limites à nos relations. Nous eûmes soudain honte des sentiments que nous venions de nous manifester.

— Doug est à la cafétéria, fit-elle et elle indiqua du doigt les

profondeurs du ventre de l'hôtel.

Un self s'y était installé. Nous y entrâmes. — How are you doing, man! croassa Douglas, en me

donnant d'une main une tape dans le dos et en laissant l'autre sur un plateau garni de pâtisseries grasses — un double baba copieusement arrosé d'un sirop de rhum.

— Good looking, Eddy, comme d'habitude… Et un nouveau

charme européen…

Douglas portait une casquette de base-ball et son torse était

moulé dans un tee-shirt noir avec en lettres blanches «Killers World Tour».

— Il faut arroser ça, dit Brigit. Prends du vin, Doug! — Du vin, d'accord Eddy? J'opinai.

— C'est vrai, tu es Français maintenant. (Douglas

s'esclaffa.) Et moi, Américain, je bois de la bière.

Il se pencha vers les bouteilles et en prit une. — Une ou deux, Eddy?

— Du vin, d'accord, Eddy?

Douglas choisit une Heineken. A la caisse, je tirai cinq cents

francs de ma poche; Malgré ma veste mode et mes bottes blanches, c'était mon dernier billet;

— Hé, garde ton money, man! Tout est payé, comme au

paradis, s'écria Douglas. Et il signa le bout de carton que lui tendait la caissière au sourire obséquieux.

Lorsqu'il arriva avec le plateau, Brigit et moi étions déjà assis

à une petite table; je remarquai que dés bourrelets blancs que ne cachait pas son tee-shirt Killers World Tour roulaient par-dessus la ceinture de son pantalon. Je me détournai, je ne voulais pas que Brigit remarquât mon regard. Douglas avait mon âge, mais je connaissais son menu! marijuana, bière et gâteaux.

— Alors le Japon, Berlin, raconte!

— Le succès, man. Le succès complet. Grandiose. Lès

journaux japs ont dit que nous étions le meilleur groupé venu au Japon au cours de ces dix dernières années. Qu'on pouvait comparer notre tournée à celles des Beatles et de David Bowie.

— Formidable! Félicitations.

Douglas avait commencé à travailler avec les Killers après

ma fuite pour Paris. Avant, il avait travaillé avec un peu tout le monde. Au moment de mon départ, il grattait les cordes d'une guitare pour Lou Reed. Et enfin, ça avait été le succès. Mérité. Douglas touchait les cordes depuis douze ans.

— Et toi, Eddy? Tout est O.K.? Nous avons vu le livré que tu

as envoyé à Jenny. Avec ta photo. Looks good…

— J'en ai écrit et vendu un autre. Il sort au printemps

prochaine

— Bravo. Tu tiens le bon bout… Buvons à nos succès,

man… A la tienne!

Douglas leva sa bouteille de Heineken, Brigit et moi nos

verres de vin. Nous le pouvions. Le succès était là. Le sien en tout cas. En passant près de notre table, lés gens se mettaient à chuchoter. Nous bûmes.

— Et comment as-tu atterri chez les Killers? Ce fut Brigit qui répondit.

— Tu ne savais pas que Douglas avait grandi avec eux dans

une cour de Brooklyn? Joss, Jeff et Bee-Bee, ils sont tous du même building. Ils ont commencé à jouer ensemble à l'école. Ils s'enfermaient dans la cave et jouaient. Les Killers sont des mômes de Brooklyn.

— Oui, confirma Douglas, en s'arrachant à son baba au

rhum qu'il mangeait avec délectation sans avoir ôté sa casquette. Lorsque Micky s'est engueulé avec eux, les gars m'ont proposé de jouer avec eux. (Il acheva son baba et lécha sa cuiller.) Je m'en prends un autre. Quelqu'un en veut?

Brigit et moi refusâmes. Douglas se dirigea vers le comptoir

en écartant les gens. La veille au soir, les Killers avaient donné leur unique concert à Paris, les journaux avaient visiblement déjà publié les photos. Brigit m'avait appelé la veille mais ne m'avait pas trouvé. Le concert du groupe punk consacré de New York avait mis en émoi tous les cercles punks de Paris. Une bande de filles en noir avait coincé Douglas contre le comptoir. Notre ami avait cédé et s'était mis à signer des pochettes de disques aux «veuves».

— Tu as remarqué que Doug a grossi? (Brigit nous versa du

vin en riant.) Ses bourrelets débordent du pantalon. Il fume de l'herbe et bouffe des sucreries. C'est vrai qu'avec les Killers, il bosse plus qu'il ne l'a jamais fait dans sa vie. Ils ont une discipline de fer, Edward. Un jour, il y a un paquet d'années, à Brooklyn, ils se sont assis, ont réfléchi et ont décidé de devenir des rock stars… Et voilà qu'après des années de travail, les efforts paient… Le public pense qu'un groupe pop devient célèbre en une nuit.

— Et pourquoi n'enlève-t-il pas sa casquette? demandai-je. — Il devient chauve, fit Brigit, d'une voix sèche et

catégorique. Ce n'est pas grave, pas un big deal dans un autre métier. Même pour des musiciens normaux. Mais les Killers, ce sont les idoles des teenagers. Et ils incarnent la teenage virilité. Les cheveux sont un de leurs symboles. Un Killer chauve, c'est une mauvaise plaisanterie. Chaque mois, un coiffeur vient faire une indéfrisable à Doug. Il lui ramène les cheveux de la nuque sur le haut du crâne et fait tenir le tout avec des produits chimiques. Pour Douglas encore ça va, s'il n'a pas de solo à faire, il est au fond sur scène, dans un show normal, on ne le voit pas beaucoup. Bee-Bee, le chanteur, aura bientôt ce problème…

Je me souvins d'un Bee-Bee chevelu, hirsute, serrant le pied

du micro entre ses jambes.

— Quoi, lui aussi il devient chauve?

— Oui (Brigit sourit malicieusement). Seulement tu ne parles

de ça à personne, O.K.? Je te dis ça entre nous. Les Killers sont chauves…

Elle pouffa de rire. On aurait pu penser qu'elle se moquait,

son petit copain et son groupe en train de devenir chauves!… Je connaissais bien Brigit. Pendant plus de trois ans, nous nous étions vus quotidiennement. Je connaissais sa famille irlandaise, ses trois sœurs rousses, ses deux frères roux. Son père roux et sa mère blonde à la voix rauque… Je savais que Brigit, comme tous les O'Rourke, avait un sens critique très développé. Qu'elle ne pardonnait à personne ses faiblesses, ni à ses parents ni à ses petits copains. Pourquoi restait-elle avec Douglas? Elle avait souvent changé d'homme et s'était convaincue qu'ils étaient tous faibles et ridicules; elle n'avait pas trouvé son idéal, et avait préféré un mâle dont elle avait appris à connaître les faiblesses. Douglas sortait déjà avec elle alors qu'elle était encore à la high school.

La maigre et rousse Brigit à la peau laiteuse m'avait toujours

plu, mais il y avait tout le temps eu Jenny entre nous, et plus tard, alors que j'étais à Paris, elle s'était purement et simplement installée avec Douglas. Je lui plaisais aussi, j'en étais sûr. Moqueuse, elle ne m'avait jamais tourné en ridicule. Mon indépendance lui plaisait, je pense, ainsi que mon obstination à devenir un grand écrivain, moi, un homme qui venait d'un point obscur et lointain du globe.

Douglas revint avec Joss et Jeff qui bâillaient encore. Ils

étaient mafflus et bouclés contrairement aux craintes exprimées par Brigit. Ils traînèrent grossièrement des chaises pour venir s'asseoir à notre table. Je fus présenté.

— Comment peux-tu vivre au milieu des frogs, man? fit Jeff.

Ils ne parient même pas anglais. Même ici, au Méridien, dans un «quatre étoiles» international, hein?

Je voulus lui dire que leur culot à eux, Américains, était infini,

qu'il allait jusqu'à ignorer l'existence d'autres langues. Mais je décidai de ne pas chercher noise à la pop star.

— Dans mon boulot, on parle anglais, fis-je remarquer. Ils ont tous des gueules arrogantes, poursuivit Jeff, après

avoir pris dans l'assiette de Douglas le dernier morceau de baba au rhum. Ils te regardent comme s'ils te méprisaient de n'être pas un frog. Thanks God, ce soir nous serons en England. Cinq concerts là-bas et puis à la maison! Ouf, comme j'aimerais être à Brooklyn!

Cela pouvait tout aussi bien être l'authentique credo d'un

patriote de Brooklyn que de la frime. Ces types étaient nés et avaient grandi dans un pays où le goût de la pub vient à l'homme dans le lait de sa mère. Etre un patriote américain était à la mode. Je savais mieux que Jeff, j'ai beaucoup lu, que la nostalgie du traffic-jam, de Mac Donald's, du Natan's et du provincial Brooklyn natal avait pris sa source dans l'esthétique-plastique d'Andy Warhol. Les stars du punk-rock se devaient de dire ce que disait Jeff. Avant lui déjà, Richard Hell l'avait dit dans la revue Interview. Je ne suis pas un bleu, Jeff. J'avais traîné pendant plus de six ans à New York. Ne sachant que faire, en parasite du Welfare, j'avais passé 1976-77-78 dans Lower East Side où naissait alors le mouvement punk new-yorkais. Silencieux, inconnu, j'avais participé à tout, j'étais l'un de leurs cent premiers spectateurs. J'avais écouté et vu Blondy, Richard Hell et les Plastmatics, Patty Smith et Elvis Costello de passage alors qu'ils n'étaient encore rien. Sur la scène minuscule d'un antre noir, le CBGB's. Qu'est-ce qu'il me servait sa bullshit…

— Sérieusement? demandai-je d'un air innocent. Moi je me

sens ici comme un poisson dans l'eau. Leur rock est mauvais, ils sont lents, ils ont toujours l'air endormi, ça oui. Moi, ça m'énerve quand un gars au supermarché range tranquillement ses produits dans son sac, fouille sans se presser dans ses poches pour trouver money, paye sans se presser alors qu'on fait la queue. A part ça… Ils sont O.K., les French…

— Il est temps que tu reviennes à New York, Eddy, fit

Douglas, et il éclata de rire. A la maison.

Le «A la maison» me flattait. Douglas avait, semblait-il,

oublié que je n'étais pas Américain. Nous avions un passé commun et personne ne voulait se poser la question de savoir quelle en était l'épaisseur.

— Je ne peux pas encore, dis-je pour me justifier. Je n'ai pas

d'éditeur américain. Quand j'en trouve un, je débarque.

— Dans l'immeuble de ma mère, un appartement se libère,

sur son palier, fit Joss, le batteur, qui était resté silencieux jusque-là. Seul son nez aquilin permettait de le distinguer de Jeff. La raison de leur ressemblance pathologique, c'est leur système pileux, de la frange aux sourcils, pensai-je.

— Combien de pièces? demanda Douglas. — Deux chambres.

— On le prend? fit Douglas à Brigit.

— Pour rien au monde je n'irai à Brooklyn. Vas-y si tu veux.

Je reste à Wall Street.

Brigit finit son vin.

— Qu'est-ce qui te dérange à Brooklyn? s'offensa Jeff. Tu

loues une chambre dans cette fucking Wall Street. Pour le même prix, tu pourrais vivre largement dans deux bedrooms à Brooklyn. A deux stations de métro plus loin, de l'autre côté du pont; Tu es snob, baby…

— Je déteste votre fucking Brooklyn, où tout le monde

connaît tout le monde et où je connais tout le monde. Je ne veux pas rencontrer tous les jours mes ex boy-friends ou les filles avec qui j'étais à la high school, toujours les mêmes gueules… It's annoying!

— Exact (je soutins Brigit). Moi, par exemple, je suis ravi de

ne pas rencontrer mes amis d'école, de ne pas me cogner à tous les coins de rues aux grosses vaches pleines d'enfants qui ont été mes petites copines. Comme ça, j'oublie mon âge. Les points de repère disparaissent…

— Et tu as quel âge, man? demanda Jeff. Brigit savait, je ne pouvais donc pas mentir. — Secret militaire…

Brigit me vint en aide.

— Jenny a eu vingt-cinq ans. Et elle est enceinte pour la

seconde fois, tu te rends compte Eddy! Elle pond des enfants comme un incubateur. Quel plaisir… Elle qui était si rebellious.

— Il faut bouffer.

Joss et Jeff se levèrent.

— No hamburgers brothers! Et les entrecôtes ressemblent à

du chewing-gum, prévint Douglas. Prenez des french fries avec du poisson.

Les chevelus s'éloignèrent.

— Hier, avant le concert, ils ont pris des french fries avec du

ketchup et bu du champagne avec. Les frogs étaient horrifiés!

Brigit éclata de rire. Douglas réfléchit et se mit à rire avec

elle.

— Tu veux fumer, Eddy? De la sensimilly, man? Tu en

manques, non? On dit que le hasch est bon ici, mais que l'herbe c'est de la merde.

— Je veux bien, fis-je. Qui refuserait de la sensimilly? Nous montâmes dans leur chambre. Leurs affaires étaient

éparpillées, comme chez des juifs après un pogrom. Brigit tira de sous un tas d'affaires traînant par terre, un blouson de cuir rouge.

— Douglas l'a acheté à Berlin. Il est chouette, non? Brigit le mit et passa devant moi. Les manches lui étaient

courtes et les épaules larges. Je me demandai en regardant la rousse pourquoi à une époque je n'avais pas troqué Jenny contre elle. Elle avait l'air très bizarre, la fille de ce Brooklyn qu'elle méprisait. Très décadente. Etroite, mince, rousse, maladivement pâle.

— Doug, donne ce blouson à ta girlfriend, il lui va très bien.

Surtout avec ses cheveux. Quelle fille brûlante!

— Tiens, Eddy. (Il me tendit une pipe avec de l'herbe.) A

New York, ce blouson vaudrait mille balles, et encore, à supposer que tu en trouves un. Eddy, devine combien je l'ai payé à Berlin…?

 

Peut-être une éternité, peut-être une demi-heure plus tard —

je visionnai mentalement, grâce à la marijuana superforte, sans graines, toute une série de longs métrages — Douglas et Brigit achevèrent de faire leurs bagages et nous descendîmes. Je ne me souviens pas du trajet de la chambre au couloir, puis du couloir à l'ascenseur et enfin de la montée dans le travelling-bus du groupe rock les Killers. C'était toujours le même monde cubiste fait d'éclats d'yeux de Brigit, de lambeaux de blouson de cuir rouge, de cheveux roux, des flancs blancs et gras de Douglas, dénudés dans l'effort: il portait le plus gros des sacs sur une épaule… Dans le bus, je voyais, comme dans un fish-eye, se déformer le chevelu Bee-Bee, sa petite amie Marsia, le manager Laslo Lazic avec des tas de lunettes sur son gros nez… Ils étaient tous joufflus et j'allais leur demander s'ils ne souffraient pas d'une rare maladie japonaise, lorsque Brigit, qui depuis un moment n'avait reçu aucun signal sonore de ma part, se rendit compte que j'avais trop fumé.

— Eddy, tu es high!

— Oui, avouai-je. Et pas qu'un peu.

— Moi aussi, fit Douglas avec bienveillance. Peut-être que tu

l'es plus parce que tu as perdu l'habitude de fumer. Il te plaît notre bus rock?

— Oui. Beaucoup. Seulement comment vais-je faire pour

aller avenue de la Grande-Armée?

— Nous te déposons, nous n'allons pas te laisser tomber,

Eddy. (Brigit pressa mon bras à hauteur du coude et éclata de rire.) N'aie pas peur.

 

Nous étions dans une rue, qui n'était pas l'avenue de la

Grande-Armée. C'était une rue étroite. Nous nous fîmes tous les trois une déclaration d'amour.

— Tu dois rentrer dans ton pays, Eddy, en Amérique, fit

Douglas d'un air convaincu. Tu as vécu chez les frogs, ça suffit. Reviens maintenant! Nous te trouverons une excellente girl… Plus de problèmes avec les girls… Les Killers ont de ces groupies, Eddy, oh…!

— Doug a raison! dit Brigit. (Et elle me serra comme si elle

était ma sœur.) Tu es Américain, Eddy. New Yorker! Tu appartiens à New York, pas à cette ville morne… (Elle jeta un regard méprisant sur la rue.) C'est une ville morne, Eddy… Oldfashioned life… Il faut vivre ici quand on est à la retraite!

— Je viendrai, fis-je ému. A l'automne. Juré! — Doug! Qu'est-ce que vous foutez?!

Laslo Lazic, ruisselant de sueur, moins joufflu, mais toujours

avec plein de lunettes sur le nez, était apparu derrière Brigit.

— Tout le monde vous attend déjà dans le bus! Qu'est-ce

que vous fabriquez ici depuis tout ce temps! Venez! Le chauffeur s'énerve…

— Qu'il s'énerve… On lui file du fric pour ça. Ça fait une

éternité que je n'ai pas vu mon ami. J'ai le droit…

— Doug, please…

Lazic se recroquevilla et serra ses mains contre sa large

poitrine. Il portait un pantalon noir d'une taille gigantesque, visiblement «made in Brooklyn», qui ne cachait pas complètement son ventre proéminent, et un tee-shirt rose, couvert de taches de sueur.

— Fous-moi la paix, man! O.K.? O.K.? s'écria soudain

Douglas.

Lazic s'éloigna de nous en courant et en saisissant sa tête

entre ses mains.

— Sucker, fit Brigit avec haine. Grosse pute! — Tu sais, Eddy, fit Douglas en me prenant par le bras, il

pense que nous lui appartenons. Il considère que les musiciens sont de grands enfants indisciplinés, que nous sommes des débiles dignes de l'hôpital psychiatrique… Mais c'est nous qui lui faisons gagner de l'argent, pas le contraire. Nous!

— Si tu ne viens pas immédiatement…!

Lazic sauta de derrière Brigit, tel un épouvantail en colère. — Tu fais quoi? Hein? cria Douglas. I am in the band… Tu

joueras de la guitare à ma place, schmak?

Les passants commençaient à s'arrêter. Comme je ne

souhaitais pas devenir la source d'un conflit, j'embrassai rapidement Douglas, puis Brigit et traversai la rue en courant.

— A bientôt, Eddy! A bientôt à la maison! Aux States!

Je fis une dizaine de pas puis me retournai. Ils s'éloignaient

tous les trois en gesticulant dans la direction opposée.

 

Poussé par une nostalgie grandissante (comme peut-être un

cafard qu'on a déménagé en même temps qu'un buffet à l'autre bout de la ville se décide, un jour, avec un pincement au cœur, à rentrer chez lui, dans ses fentes brûlées, inconfortables, certes, mais familières), j'atterris à New York en décembre. Une neige sèche et poussiéreuse voletait dans la ville.

— Eddy! s'écria joyeusement Brigit au téléphone. Saute

dans un taxi et arrive. Tu as l'adresse? Douglas n'est pas là, mais il ne va pas tarder.

Je descendis du taxi à Wall Street. Naturellement, des

banques vierges et éternelles, des sièges de grandes compagnies m'entouraient. Et pourtant, un couple de punks avait pu se trouver de la place ici…

Ils vivaient dans un gratte-ciel! Dans le vieux hall, sur la liste

des locataires, à côté des solides «Radner, Flint and Galperine Corporation» — 32e étage, «Law Offices, Stiglitz and Jourkowicz», etc., en lettres d'or, on pouvait lire, tel un spasme rouge pulvérisé dans la liste, «Killers!». Le vieil ascenseur me monta à une vitesse inégale au 37e étage. En sortant, je suivis docilement le conseil tatoué sur le mur «Follow the blood drops!» et me retrouvai rapidement dans les bras de Brigit. «Eddy!»

Un nouvel entresol occupait le quart de la haute pièce. Un

escalier tout neuf, lui aussi, y menait. Les murs, eux, n'étaient pas vraiment frais. Contre l'un d'eux, il y avait une baignoire sabot ancienne mode, à pieds. Un poste TV hypermoderne vidéo-combiné, un édifice gris à colonnes, tournait le dos aux fenêtres. Un paquet de billets de cinquante dollars y était posé. L'appartement était bourré de monstres mécaniques et d'objets kitch. Des ballons en forme de sexes d'homme et de femme flottaient sous le plafond.

Après qu'elle m'eut donné les nouvelles susceptibles de

m'intéresser sur l'état de grossesse avancée de Jenny («son ventre ressemble à une poire, Eddy!») et qu'à sa question «comment vas-tu?» j'eus répondu «très bien», je la questionnai à mon tour.

— Comment va Douglas?

— Good, répondit-elle d'un air distrait. En fait, pas si good

que ça en ce moment.

— Quelque chose avec le groupe?

Je savais que les groupes rock se désagrègent aussi vite

qu'ils se forment.

— Les Killers, ça va, dit Brigit. Son problème, c'est son

fucking de double.

— De double?

— Oui. Son sosie. Il lui ressemble. Incroyablement.

Seulement, il est plus jeune…

— Explique.

— Un sosie de Douglas a fait son apparition dans les lieux

rock du Big Apple. Il est habillé comme Doug, jeans noirs, blouson de cuir, même coiffure… C'est vrai qu'il ne cache pas encore ses cheveux. Ce schmak se fait passer pour le Doug of Killers, il signe même des autographes.

Elle s'approcha de la télé et tira de dessous les billets une

photo qu'elle me tendit.

— Voilà, regarde. C'est lui au Mudd Club!

La photo polaroïd de mauvaise qualité était posée dans ma

paume. Douglas, en blouson rouge, une Heineken à la main, riait. Il avait l'air plus frais que d'ordinaire.

— Mais c'est Douglas! Son blouson rouge, vous me l'aviez

montré à Paris…

— Ce sucker s'est trouvé le même. Ce soir-là, Eddy, nous

étions chez ma sœur Kathleen… Si je rencontre un jour ce mother fucker, je…

L'Irlandaise s'étouffa de rage et regarda autour d'elle comme

si elle cherchait un objet avec lequel elle pourrait cogner sur l'imposteur.

— Je le tue de mes propres mains! conclut-elle. Il est en

train de rendre mon mec cinglé!

J'examinai la photo. J'avais maintenant le sentiment que ce

n'était pas Douglas.

 

Douglas arriva en compagnie de Joss et Jeff. Ils ne portaient

ni tee-shirt ni cuir, ils étaient habillés normalement, de vêtements chauds et grossiers. Doug avait la même casquette que la dernière fois. Je les trouvais empédzouillés et grossis. On devinait les ventres sous les chemises amples. Bee-Bee, la tête de l'entreprise des Killers, était de nouveau absent. J'avais compris qu'il préférait se distraire dans son coin, qu'il fréquentait d'autres têtes de groupes de rock'n roll. Malgré leur enfance commune à Brooklyn et les souvenirs émouvants de leurs répétitions dans la cave, ils observaient une stricte hiérarchie. Joss, Jeff et mon ami Douglas étaient des soldats du rock, Bee-Bee le commanding officer.

Ils me donnèrent des claques dans le dos, sur le cou et les

épaules comme le font les paysans ou les footballeurs.

— Welcome home, Eddy, fit Doug.

— Ça va? demanda Joss en français, avec un large sourire. — Regarde ce type, Eddy! (Douglas frappa vigoureusement,

en mâle, son ami à l'épaule.) Il se souvient du salut des mangeurs de grenouilles. Quel talent!

Brigit sortit des sacs de supermarché en papier marron que

les Killers avaient apportés, de la bière, plein de packs de six bouteilles. Elle en mit au réfrigérateur, en laissa un sur les marches de l'escalier puis vint nous rejoindre.

— Vous voulez un joint, boys?

Elle s'assit sur le rebord de la baignoire, étendit loin devant

elle ses longues jambes moulées dans un pantalon noir, et regarda, avec un petit sourire, notre mâle agitation. En surprenant son regard ironique, je pensai que la femme, au fond, est potentiellement prête à trahir; elle voit toujours l'homme tel qu'il est, même ses aspects peu attrayants, mais ignore ces visions peu flatteuses si elle l'aime.

Nous fumâmes plusieurs joints et nous assîmes avec des

canettes de bière entre les mains,

— Qu'est-ce que c'est que cette bullshit d'histoire de sosie,

Doug? demandai-je. Brigit m'a raconté un bout de l'histoire.

Il s'assombrit.

— C'est très simple, Eddy. Un schmak a débarqué qui s'est

fait passer pour le Doug des Killers. On le prend pour moi, on le laisse entrer dans des clubs. Au Madd, au Hurrah, au Max Kansas City et au CBGB's… Il a fait des scandales. Il s'est battu avec le groupe de Helen Wheels… Il nous a brouillés avec les Dead Boys. Je suis allé les voir avec Bee-Bee pour m'expliquer, mais les Dead Boys ne m'ont pas cru. Moi aussi je ne l'aurais pas cru si j'avais été à leur place, un sosie, c'est ridicule! (Douglas se leva et traversa la pièce à toute allure.) Je te jure, Eddy, que je tue ce type s'il me tombe sous la main! Encore un peu et il rentrerait dans mon lit, il baiserait ma girl-friend! Brigit éclata de rire.

— Non, Doug, impossible, je saurais que ce n'est pas toi, je

connais ton corps.

— Shut up! fit Douglas grossièrement. Si tu n'avais pas été

là, je l'aurais coincé la semaine dernière au Madd Club!

— Look, dit-elle. Fais gaffe à toi! Ton sosie, c'est ton

problème, mais tu deviens de plus en plus cinglé, chaque jour, de plus en plus!

— Tu es sûr, Doug, que tu n'as pas de frère ou de demi-

frère?

Joss se leva et prit une canette de bière dans le frigo. — Oui. Absolument. Ma mère m'a juré que non. — Et c'est pas possible de le suivre, de lui casser la gueule

et lui interdire de se faire passer pour toi? demandai-je timidement. On pourrait prévenir disons les managers des clubs de te téléphoner dès qu'il se pointe?

— Eddy, lorsqu'il se pointe, le public des clubs croit que c'est

moi. Et pas seulement le public-Demande à Jeff…

Jeff, pendant tout le temps qu'avait duré notre conversation,

s'était froidement absorbé dans la contemplation des cassettes vidéo qui étaient rangées sur des étagères comme des livres dans une bibliothèque.

— Il l'a vu deux fois et a bavardé avec lui croyant que c'était

moi!

— Hé, il fait toujours sombre dans les clubs, tu pourrais

prendre ta mère pour ta girl-friend, fit Jeff. Et si tu veux savoir, je suis toujours convaincu que c'était toi. Tu nous mènes en bateau, Doug. Ça ne fait rien, si ça te plaît. Tu as toujours eu de l'imagination, j'ai de l'estime pour tes vibrations… On regarde Bowie dans Eléphant mon, boys?

— Tu es malade, Jeff, complètement malade. — Je mets Eléphant man. Après avoir appuyé sur plusieurs boutons, Jeff mit la télé en

marche, et après quelques raies blanches nous vîmes le visage de Bowie-John Merrick.

— He is so fucking good, David.

Jeff recula et s'assit sur le divan.

— C'est le film? demandai-je.

— Non. Le spectacle du Booth Théâtre.

Nous regardions tous fixement l'écran.

 

Je les quittai à une heure du matin, abruti de bière et de

marijuana. Brigit prit l'ascenseur avec moi et m'ouvrit la porte du hall, car le soir, elle était verrouillée. Les trois Killers avaient déballé de nouvelles canettes et étaient restés devant la télé où un film plein d'hémoglobine, de monstres et de tronçonneuses avait remplacé Eléphant man.

— Toutes les nuits, Eddy, il s'assoit et regarde ses saloperies

de vidéos, fit Brigit en soupirant sur le pas de la porte. Je deviens folle. Si ça continue, je serai obligée de lui dire au revoir. Je pensais vivre avec un musicien mais je vois maintenant que je vis avec un gros plein de bière chiant au possible.

— Les Killers ne font pas des concerts de temps en temps?

demandai-je.

— Je doute… Us…

Brigit se tut et tripota la poignée de la porte…

— Il me semble qu'ils baissent, tu sais… Tu es heureux en

Europe, Eddy?

— Yes… Je suis plus efficace en Europe… — Peut-être que je devrais me casser en Europe… Tu te

souviens de Jenny, à quel point elle n'aimait pas les Français! (Brigit rit.) … Sans en avoir jamais rencontré un seul…

 

Quelques années passèrent. Je n'allais pas en Amérique, je

n'avais pas de papiers, je perdis donc de vue de nombreux amis. Parmi eux, Brigit et Douglas. Un jour j'étais chez un ami critique de rock et nous regardions Les Enfants du rock en bavardant. Ils montrèrent un concert rock qui avait lieu sur le quai de l'Hudson. Lorsqu'après les Dead Boys, la tête échevelée de Bee-Bee apparut sur l'écran, je criai: «Ce sont mes amis!» et je m'approchai du poste. Bee-Bee renversa le micro sur lui, le saisit entre ses longues pattes de sauterelle, et imitant un chien, se frotta l'entrejambe avec. Le micro grésillait, rugissait, on ne distinguait que «rock'n roll… rock'n roll» dans les sons désordonnés qui s'en échappaient. Bee-Bee portait des lunettes noires. Après s'être arrêtée sur ses lunettes, la caméra s'éloigna et je pus voir toute la scène. La caméra nous donna une vue d'ensemble, puis, intelligemment, décida de nous faire le portrait rapide de chacun des autres musiciens. Joss avait grossi et ses cheveux semblaient étrangement compacts et solides. Jeff était Jeff, sans changement, mais ce n'était pas mon ami Doug qui dansait avec sa guitare… Non, non, je ne le connaissais pas ce gars-là…

— Ils ont changé de bassiste? m'écriai-je. — Tu ne sais pas? Il y a longtemps. Quelques années… (Le

propriétaire de la télé était non seulement critique de rock, mais également auteur d'un livre sur le courant punk.) Une histoire bizarre. Peut-être même un suicide…

— Tu parles de Douglas, le bassiste des Killers, tu es sûr? — Oui. Je suis ces affaires-là. C'est ce qui me fait vivre… — Mais je connaissais bien Douglas. J'étais un ami de sa

girl-friend. Ou plus exactement, ma girl-friend était la meilleure amie de la sienne, une Irlandaise…

— Oui. Une Irlandaise. C'est à cause de cette fille bizarre

que toute cette histoire est arrivée. Elle a plaqué Doug pour un mec qui lui ressemblait comme un jumeau!

— Déconne pas. J'ai assisté au début de cette histoire, mais

jamais je n'aurais pu m'imaginer qu'elle finirait comme ça.

— Le type se faisait passer pour Douglas, s'habillait comme

lui, passait out dans les clubs rock. L'Irish girl l'a rencontré par curiosité, et a couché avec lui, toujours par curiosité…

Il s'arrêta en voyant mon expression.

— Bien sûr, ce n'est que ma tentative de reconstituer les

faits, Edward… Apparemment, l'Irlandaise s'est plu au jeu, ou elle avait peut-être quelque chose dans la tête, toujours est-il qu'elle l'a revu… Ils ont pris de l'audace et se sont mis à sortir ensemble out, il se faisait passer pour Douglas. A la fin, tout a été découvert. Douglas a été secoué, cassé. Tu sais, ce sont tous des gars simples, les gars du rock'n roll, à quelques exceptions près… Les Américains surtout. Des gars simples et souvent violents. Douglas l'a tellement tabassée qu'elle n'a pas pu marcher pendant un mois. Lorsqu'elle a pu se lever, elle a mis des lunettes noires et a quitté l'appartement, en laissant tout, elle n'a même pas pris un sac. C'était son appartement…

— Sa chambre, corrigeai-je. Une chambre à Down Town,

dans Wall Street…

— Exact. Quoi, tu es allé chez eux?

— Oui. Une fois.

— Bon. Elle n'est pas revenue. Elle a disparu. Et le sosie a

disparu en même temps qu'elle. On dit que Doug l'a cherchée, mais c'est grand les Etats-Unis, sans parler du reste du globe… Un jour, l'eau s'est mise à goutter du plafond chez les Law Offices Jvanetski, Chimm et Peters. Ils sont montés, ont défoncé la porte et trouvé Douglas dans la baignoire… Mort, bien sûr. Avec une guitare électrique dans les bras… (Mon ami se tut.) Tu sais que la mort par électrocution est la mort la plus répandue dans la profession du rock?

— Je croyais que c'était l'OD… La drogue.

— Non. L'électrocution. L'overdose, c'est de la légende.

L'électrocution comme à l'EDF ou à la CON-EDISON.

— Tu trouves que c'était un bon musicien? — Plutôt bon. De toute manière pas un leader, il faut se le

rappeler. Simplement un musicien. Un blue collar worker de la musique. Il avait de bonnes références. Il a travaillé avec les grands. Les derniers temps, avec son histoire de dingue, il était sur le déclin. Les Killers l'auraient remplacé… de toute façon… même s'il était resté vivant. Je crois qu'il l'avait compris.

— Les Killers aussi ont l'air sur la pente descendante, fis-je

remarquer en montrant l'écran sur lequel Bee-Bee continuait de masturber son micro. Ça ne suscitait pas d'enthousiasme particulier dans la foule massée sur le quai. Il y en avait même qui sifflaient.

— Bien sûr, fit-il tranquillement. Rien n'est éternel. La

musique vieillit. Les groupes vieillissent. Les gens vieillissent… La durée de vie moyenne d'un groupe rock est d'un an et demi. Ils meurent en pleine jeunesse. Les Killers ont vieilli, ils appartiennent aux années soixante-dix. Ils ont l'air de bonnes vieilles mêmes ébouriffées, ils ont leur place dans les livres sur le rock, mais plus sur scène…

— Et pourquoi as-tu décidé que Doug s'était suicidé? C'était

peut-être un accident.

— Oh, tu sais… Ce n'est que mon hypothèse, je ne peux

pas le prouver… Mais…

Suicide is painless

It brings on many changes

And you can take or live it

If you please…

chanta-t-il. Tu sais, il était très moche lorsque la police l'a

découvert. Bien sûr, on ne s'attend pas à voir un mort avec des joues roses, mais quand même… Une perruque flottait dans la baignoire! Sa perruque. Il portait une perruque! L'idole des teenagers, avec un crâne chauve, un gros ventre, des jambes blanches maigrelettes, veines bleues variqueuses, tu t'imagines…! Il n'avait pas quarante ans, mais, tu sais, la vie sans efforts physiques, et, depuis le plus jeune âge, la marijuana qui donne un appétit de loup et une soif qu'on satisfait en absorbant des gallons de bière… Quelle angoisse!

Nous nous tûmes. Je me souvins de la baignoire à pieds, de

Brigit assise sur son rebord avec un sourire ironique aux lèvres (peut-être à cette époque connaissait-elle déjà le sosie), et du miroir derrière Brigit… Je pensais qu'en entrant pour la dernière fois dans sa baignoire, mon ami Doug avait pu voir son corps dans les moindres détails, comme l'avait vu sa compagne aux cheveux rouges et à la peau blanche chaque nuit avant de s'endormir. Brigit était cruelle mais juste, comme la vie. «You are old, Doug, je me tire avec un plus jeune», elle était capable de dire des choses pareilles. Teenage Idol avait pris sa guitare et était entré dans sa baignoire. Le fil serpentait sur le vieux plancher et s'enfonçait dans la prise… C'était un pro, il s'y connaissait en électricité, aussi bien qu'un ouvrier d'EDF…

— Merde! fis-je.

— Merde! répéta mon interlocuteur. Big merde!

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