Cognac Napoléon (1990)

Edouard Limonov · Chapitre 6 sur 10

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Cognac Napoléon (1990)

Portrait d'un ami assassin

Edward Limonov

Portrait d'un ami assassin

 

Aliochka Shneierzon m'apparut pour la première fois à l'hôtel

Winslow, dans la chambre de mon voisin Edik Brutt; une grasse et extraordinairement laide ex-victime du régime soviétique. Il mâchait négligemment du riz. Il essuya sa main contre sa cuisse rebondie serrée dans un jean crasseux et me la tendit. Nous fîmes connaissance. Fessu, ventripotent, bigleux, les dents en désordre, il s'inscrivait de manière étonnante dans le paysage new-yorkais, et si je l'avais rencontré dans la rue, je n'aurais jamais pensé que cet oncle Frankenstein pût être Russe. Les êtres difformes de ce genre ne sont pas rares dans la mégalopole. Ils semblent nés des amours d'une clocharde soûle et d'une poubelle de Down-Town. «Quel monstre!», m'étais-je dit.

Et pourtant Aliochka était le fils d'un professeur de Moscou.

Il avait d'abord été interné dans un asile psychiatrique, puis dans un camp. Là, il avait fait la connaissance de Vladimir Boukovski, qui devint alors pour Shneierzon tout simplement Volodka. Je ne connais ni le diagnostic qui conduisit Aliochka à l'asile, ni l'article du code pénal qui le jeta dans un camp. Je n'ai guère l'intention de faire des recherches à ce sujet, tout ce qui est arrivé à Shneierzon avant notre rencontre est sans intérêt pour notre actuelle investigation. Bref, à Moscou, Shneierzon était considéré comme un dissident, et il s'était débrouillé pour arriver en Israël dans ses vêtements du goulag. Comment avait-il pu faire passer au travers de la sourcilleuse douane soviétique ses vêtements de camp? Et d'abord qu'est-ce que l'uniforme des goulags? Existe-t-il vraiment? Je sais qu'il existe une vareuse de camp, mais elle ne se différencie par aucun de ses boutons de la vareuse d'ouvrier de l'époque khrouchtchevienne des glorieuses années cinquante ou soixante. C'est une veste molletonnée noire, qu'un punk londonien lui aurait enviée il y a dix ans. Pierre Cardin, je crois, en confectionne actuellement avec succès (en nombre limité cependant!!).

Je sais parfaitement qu'on ne distribue pas de vêtements

rayés dans les camps soviétiques; ce n'est en effet pas la Guyane du temps de Papillon. Bref, le diable sait avec quels vêtements Shneierzon était sorti de l'avion. Peut-être avait-il tout simplement emporté avec lui une vareuse ordinaire et s'était-il, pendant le vol, collé un numéro sur le dos au crayon indélébile, sur un bout de chiffon blanc? Il avait certainement déjà, comme j'ai pu m'en rendre compte par la suite, le sens de la publicité et de la créativité.

Il ne faut pas casser de sucre sur le dos d'un homme sous

prétexte qu'il est monstrueux, louchement, sinistrement monstrueux, m'étais-je dit. C'est le cinéma, le coupable! La plupart des films nous montrent des types de ce genre, un pied martelant l'asphalte, et l'autre s'en rapprochant de manière plus ou moins normale; ils ont des tailles plus larges que le cul (un cul extraordinairement gros), et le bout d'une courroie pendouille près de leur poche; à la fin du film, ils commettent immanquablement des crimes horribles. Seuls quelques films nous parlent de Quasimodo capable d'aimer Esmeralda ou de Woody Allen devenu l'époux de Diane Keaton.

Sans attendre, Shneierzon contredit son image de marque.

Ayant appris que j'avais en même temps perdu mon travail, mon appartement et la compagne de ma vie, il m'entraîna à la direction du Welfare et, sans la moindre gêne, dans un anglais épouvantable, grinçant comme une automobile écrabouillée sous une presse, expliqua aux fonctionnaires pépères, aux énormes employées-mamies noires, combien mes affaires étaient au plus bas. «Ce gars «don't know english», sa femme l'a laissé tomber et il a tenté de se suicider.» Pour le prouver, il me poussa en avant vers les agents de la fonction publique. Aujourd'hui, les fonctionnaires du Welfare rigoleraient bien et nous enverraient au diable, mais à l'époque nous étions d'inhabituels oiseaux rares; ils ne nous comprenaient pas et nous accordaient le Welfare en un clin d'œil.

Quand les Américains eurent achevé les formalités, nous

sortîmes de ce local puant (la ville était alors au plus fort de la Dépression, les édifices publics n'étaient plus entretenus, ils puaient et pourrissaient de l'intérieur), Shneierzon claqua la porte d'un coup de pied et m'envoya une grande tape dans le dos: «Mon vieux Limon, tu me dois une bouteille avec le premier chèque du Welfare!» Je notai sa jubilation, comme celle d'un avocat qui vient de gagner un dur procès. Au fond de sa bouche, émergeant d'une écume de salive, ses dents métalliques à moitié mangées étaient éblouissantes.

Mon cœur (ou l'organe qui exprime la reconnaissance)

débordait de gratitude pour Shneierzon. Je n'osais pas, même alors, embrasser le monstre, mais je lui étais reconnaissant de m'avoir sauvé de la nécessité de… Non, pas de la nécessité de travailler… Je n'ai jamais craint le travail, j'ai toujours accompli des tâches variées avec bonne volonté et abnégation. Shneierzon me sauva de la nécessité de voir des gens. J'ai toujours eu du mal à rester longtemps avec des gens; ils me fatiguent. Il faut parler, répondre, les regarder, réagir à leurs propos. Je tenais donc, en général, plus longtemps dans des emplois où il n'y avait pas beaucoup de monde. C'est aussi la raison pour laquelle, à l'usine, je demandais la troisième équipe. En cas de malheur, je préférais me cacher. Mes relations avec les services du Welfare se limitaient à deux visites mensuelles à l'office de Broadway pour percevoir mes chèques. Une fois par semestre, j'étais convoqué à un court entretien qui avait pour but de me remonter le moral, de me secouer. «Cherchez-vous du travail, mister Savenko?— Sure, miss, I look for job. I very look for job.» Progressivement, il me fallut cacher aux inspecteurs du Welfare la progression incessante de mes connaissances en anglais. «Je ne comprends pas.» L'inspecteur, quand cette comédie le lassait, s'autorisait à déclarer (sans méchanceté et avec le sourire): «Vous mentez, monsieur Savenko, vous comprenez tout.» Mais moi, je suivais ma ligne: «No, I don't understand!…»

Qu'est-ce que j'en avais à foutre de «look for job»! Je bus

avec Shneierzon une bouteille, et nous en bûmes encore beaucoup d'autres. Je me mis à l'appeler Liochka, m'habituai à son physique, ne sursautai plus à son rire crépitant, et entrai même dans son «affaire»! «Puisque nous sommes là, il faut se faire du fric, les gars!! En Amérique, tout le monde fait du fric!»

Les gars, c'est-à-dire moi et Edik Brutt l'endormi, fil de

moustaches sous le nez, étions assis chez Edik, dans sa chambre de huit mètres carrés, la mienne n'en faisant que six.

— Réfléchissez! (Shneierzon ôta ses lunettes — elles

avaient un pansement à la racine du nez et une fêlure brillante traversait un des verres — pour ramasser avec son doigt une giclée de tomate qui venait de l'éclabousser. J'ai oublié de vous dire qu'il n'était pas seulement bigleux, il était aussi myope.)

— Le fric, c'est l'agitation… Les Américains sont cinglés, et

toi, Liochka, tu voudrais devenir comme eux, fit tout doucement Edik. Il faut pas, Liochka!

— Je suis déjà fou! déclara Shneierzon dans un rire baveux. Il se moquait d'Edik mais dans le fond le respectait. Moi

aussi d'ailleurs je le respectais. Il vivait comme un saint parmi nous. Nous voulions tous quelque chose: de l'argent, des femmes, de la vodka, une auto, un costume, la gloire. Lui, il faisait cuire son riz et se taisait, souriant parfois de ses moustaches blanc-roux. Sa seule passion connue était le cinéma.

— Limon, tu viendras avec moi demain déménager l'office

youpin? Trois dollars de l'heure!

— C'est Aïda Solomonovna qui t'a trouvé ça? demanda

doucement Edik. C'est une brave femme…

— C'est pas du tout Aïda Solomonovna, se fâcha

Shneierzon, mais le rabbin Rozenblum.

A un moment, Edik et Shneierzon avaient été sous tutelle de

l'organisation juive Nayana. Cette organisation aidait les Juifs soviétiques à trouver du travail et un appartement et, dans le même temps, les entraînait dans le réseau des communautés religieuses israélites. On leur payait même la circoncision! De même qu'un teenager grandissant n'aime pas sortir dans la rue avec sa maman ridée, de même Shneierzon n'aimait pas qu'on lui montre, traînant par terre, le cordon ombilical qui le reliait à Nayana. Aïda Solomonovna, que je n'ai jamais rencontrée, était une mère compatissante pour toute cette turbulente tribu soviétique, pour les gangsters débutants et pour les futurs honnêtes filous-businessmen.

— Je viendrai, répondis-je. Mon dernier chèque est sec.

— L'office se trouve dans la 42e rue, entre la 5e avenue et

l'avenue d'Amérique. Il n'y a rien de lourd, je suis déjà allé voir. Des tables, des chaises, des classeurs. Il y a un monte-charge.

Shneierzon prétendait toujours qu'il n'y avait rien de lourd. Et

sur place on ne trouvait toujours que des objets pesant bon poids. Les tables étaient en blindage de char, les chaises en feuille d'acier…

— J'espère qu'il y aura des chariots! Qu'il ne va pas falloir

tout sortir à bout de bras, comme la dernière fois!

— Il y aura des chariots, Limon, je te le promets. Je loue

même des chariots dès maintenant avec le camion. Il vaut mieux payer deux dollars de plus, que de se faire une hernie!

Le businessman débutant Shneierzon s'était choisi le

business le plus anarchique. Il y avait des centaines de réclames de compagnies de transport dans chaque journal new-yorkais. Heureusement, personne encore n'avait songé à monopoliser ce business, de sorte que Shneierzon avait pu se faire un trou avec sa compagnie fantôme «Flying movers». En fait, il n'y avait pas de compagnie. Après avoir travaillé quelque temps comme camionneur chez un autre businessman débutant, un ex-matelot soviétique se prénommant John, Shneierzon avait décidé de créer son propre business. N'ayant pas d'argent, à la différence de John, pour s'acheter un camion, il en louait un chaque fois qu'apparaissait un client. Il n'avait alors pour seuls clients que les communautés religieuses juives et les entreprises liées à ces communautés. Partant en opération, Shneierzon n'oubliait jamais d'épingler sur son crâne recouvert d'un rare semis de cheveux une calotte noire. «Ils me payeront plus», prétendait-il, et je pense qu'il était dans le vrai. Et puis, avec sa calotte, il avait un air plus engageant, moins assassin de cinéma que sans. Les premiers temps, il avait même essayé de m'obliger à recouvrir mon crâne d'une calotte identique, mais je refusai tout net. Maintenant, cette intransigeante bêtise m'étonne moi-même. J'ai peut-être empêché Shneierzon de gagner dix dollars supplémentaires.

Je compris qu'ils m'étaient nuisibles. Je quittai le ghetto

russe pour un autre hôtel où ne vivaient que des Noirs. Dans le ghetto noir. Cependant, de temps en temps, Liochka Shneierzon me demandait de l'accompagner au travail. La plupart du temps, il arrivait en camion à proximité de mon lieu de résidence dans le haut Broadway et m'appelait du hall. Une fois, il me demanda de me présenter chez lui, à cause du camion; d'après ce que je compris, il ne pouvait plus rouler dans ma direction en descendant Broadway. C'était possible dans toutes les autres directions, mais pas dans la mienne. Il habitait lui aussi à Broadway, mais plus haut, dans la 127e rue, dans le Harlem espagnol.

Le camion était garé, roues sur le trottoir, portières grandes

ouvertes, tout près de l'immeuble indiqué. Shneierzon s'affairait à l'intérieur, il pliait des couvertures et les attachait.

— Salut Limon! me dit-il en regardant avec répulsion la

pauvre 127e rue inondée de soleil. Sacrés culs noirs! grogna-t-il en sautant lourdement du camion. Si jamais j'en attrape un, je le descends, en toute légalité. Et je me fous des conséquences!

— Qu'est-ce qui s'est passé?

— Ils sont encore entrés dans l'appartement. Ils m'ont

fauché le transistor. Je venais de l'acheter…

— Pourquoi diable t'es-tu installé dans ce quartier? Tu dis

que tu as de l'argent. Loue-toi un appartement dans un quartier correct.

— J'économise mes ronds pour un deuxième camion. Je

veux créer une grande entreprise, pour ne plus rien foutre!

J'avais déjà rencontré pas mal de rêveurs de ce type. Ils

étaient prêts à travailler le triple aujourd'hui pour ne rien faire demain. En attendant, ils étaient toujours en train de trimer. L'avenir oisif, quant à lui, ne donnait jamais de coups de bec dans la coquille de l'œuf dur d'aujourd'hui.

— Souffre en silence! lui conseillai-je.

— Tu es un cynique, Limon. Viens avec moi chercher les

chariots dans l'appartement.

Il claqua la portière du camion et y pendit un énorme

cadenas. Il remarqua mon étonnement et m'expliqua.

— Peux rien laisser dans cette rue. Ils fauchent tout. Tu

penses peut-être que je peux laisser le camion? Zob!! Le matin, il n'aura ni roues ni moteur!

Il vivait au premier, c'est-à-dire au rez-de-chaussée français.

La porte était recouverte d'une plaque de tôle rouillée. Quand il se mit à fourrager dans les innombrables verrous, j'entendis à l'intérieur un gémissement.

— C'est ton papa qui rentre, Lady… Couché… — Tu as un bouledogue, Lioch?

— Un berger allemand. (Il sourit largement.) La fillette a trois

mois. Encore un peu et elle mordra les culs noirs.

— A première vue, ce sont plutôt des Latino-Américains qui

habitent dans le coin.

— Ce sont quand même des culs noirs, Limon, ils ont le cul

noir.

Une. odeur de merde de chien nous saisit. Une chienne déjà

grande se jeta à nos pieds, avant de se dresser contre Liochka, debout, sur les pattes arrière.

— Tu as encore chié? demanda-t-il gentiment. Mais tu viens

de chier dehors à l'instant, Lady… Qu'est-ce que tu as bouffé? Elle bouffe tout, se plaignit-il. Elle a même rongé une boîte d'huile de moteur. C'est peut-être à cause de ça qu'elle chie?

— Je ne sais pas, fis-je. Emmène-la chez le vétérinaire. Le logement ressemblait à un garage. Sur le sol et les

nombreux poufs et divans fatigués, gisaient des entrailles huileuses d'automobiles. Je savais d'où venaient les poufs et les divans usés; Shneierzon ramenait chez lui tout ce que jetaient ses clients en déménageant. La profusion de pièces mécaniques méritait une explication.

— Alors tu cumules dans la réparation auto? — Ah! Ah! Ah! Mais non, Limon.

Il sortit du chaos éparpillé sur le rebord de la fenêtre un Big

Mac et plongea ses dents dans la mie épaisse. La mayonnaise suinta des commissures de ses lèvres le long de son menton.

— Y a un gars qui va me réparer un moteur. Un bon

moteur… d'une vieille Studebaker. Tu te souviens des Studebakers d'après-guerre? Le moteur est inusable. Il résiste aux siècles.

Il mâcha et articula.

— Je mettrai ce moteur sur un camion; on peut toujours

acheter pour presque rien une vieille caisse de camion. Le principal, c'est le moteur… Allons, viens, et prends le chariot, là-bas…

— Pourquoi diable gardes-tu ça à la maison? — Pour pas qu'on me le fauche, je t'ai déjà expliqué. C'était clair; puisqu'il ne pouvait pas remiser le camion chez

lui, il se consolait en gardant là quatre planches sur roulements à billes.

— Où sont tes toilettes, Liochka?

Il mâchait encore et me fit signe de la tête. Les WC étaient

dans la salle de bains. Dans la baignoire, remplie de pétrole, s'amoncelait du métal rouillé. Je devinai que c'était la principale partie du célèbre moteur de la Studebaker. Le dépôt laissé par la rouille ne permettait pas d'apprécier les contours du moteur. Seules émergeaient du liquide corrosif des frisures de tuyaux comme celles d'un alambic à «samogon».

— T'as salopé ta baignoire, jamais tu pourras la récupérer,

lui dis-je en entrant dans le living-room.

— T'es bien propret, Limon! Moi, je suis un conchieur. C'est

mon destin d'être conchieur. A chacun sa spécificité.

— Tu l'es trop. Si par exemple tu invites une fille, elle aura

peur et partira tout de suite.

— Elle ne pourra pas car je lui mettrai la main au cul, dit-il en

rigolant. Il y en a une qui me rend visite régulièrement, une Portoricaine… Maria Dolores. Elle ne s'enfuit pas.

Je pris le chariot et on sortit. J'essayai de m'imaginer

Shneierzon nu, mais je m'apitoyai sur moi-même aussitôt et me le représentai en caleçon… Mais même comme ça, c'était un spectacle écœurant… Aussi lorsqu'assis dans le camion je me mis à penser à Maria Dolores, elle sortit de l'atelier de mon imagination sous l'aspect d'une vieille clocharde à jambe de bois. Et pourtant les Portoricaines peuvent être incroyablement belles. Quand elles sont jeunes.

Je fis la connaissance de Jenny Jackson et cessai de

rencontrer les Russes. Comme si j'avais changé de classe de vie (ou étais entré dans une autre école). Les autres, et parmi eux Shneierzon, n'étaient pas passés, ils étaient restés dans la même classe, la même école. Une fois, à Broadway, j'aperçus Lionia Kossogor, toujours aussi voûté. En chapeau neuf, imperméable et cravate, Kossogor faisait endimanché. Occupé à observer le monde à travers ses lunettes, il passa à côté de moi sans me remarquer. Ex-prisonnier du goulag, il m'avait aidé à survivre aux moments difficiles, et j'éprouvais pour lui des sentiments chaleureux, je le mettais à part; je le suivis et, à l'angle de la 47e rue et de Broadway, je le saisis par l'épaule.

— On va au bordel, camarade Kossogor? — Toi ici? T'es fêlé, tu m'as fait peur…

— De qui a-t-on peur, cam'rade Kossogor? — Je pensais, voilà tout… Et toi, où as-tu disparu depuis

tout ce temps? On dit que tu t'es marié, que tu t'es trouvé une riche bonne femme…

— Ce sont des bêtises. J'ai bien trouvé une Américaine,

mais elle n'est pas riche. Vous avez l'air d'être pressé, Lionia? On va quelque part, s'en jeter un et causer un peu?

Il allait à la réunion d'un club littéraire! Et c'était lui,

Kossogor, qui était l'initiateur de ce club. Je savais que l'ex-prisonnier du goulag avait des ambitions littéraires, mais je pensais qu'il les avait abandonnées après avoir souffert, en son temps, toute une année sur un seul récit. Ce récit portait bien évidemment sur la vie du goulag. Cette année-là, Kossogor avait compris que l'art d'écrire n'est pas du pain blanc, comme il le pensait souvent. Avant, il me blâmait, moi et mes œuvres.

— Un jour, je me mettrai à la machine à écrire, et vous

verrez. Moi, j'ai de l'expérience, une expérience que vous autres, papivores, n'avez jamais vue en rêve. J'y suis resté plus longtemps que Soljénitsyne. Dix ans, de la sonnerie d'entrée à la sonnerie de sortie! Ouais, je vais écrire… Pas comme toi qui ne parles que de con; il faut écrire des livres sérieux, sur des choses sérieuses.

— Le con est une affaire sérieuse, Lionia, avais-je répondu.

Très sérieuse.

Je ne lui avais cependant pas dit que le talent ne se mesure

pas à la durée d'un séjour dans les camps.

On entra dans un bar de la 49e rue. Ça ne me plut pas,

c'était trop pauvre, ça sentait mauvais; avec Jenny je m'étais déjà habitué à des endroits plus corrects, mais il ne voulait pas rater la séance de son club littéraire. Nous nous assîmes à la va-vite et commandâmes, lui une liqueur, moi un whisky J&B.

— Il faut, comprends-tu, vivre avec la culture, dit Kossogor,

même si nous sommes dans un pays de sauvages. C'est pour ça que j'ai lancé ce club. Nous nous réunissons une fois par mois, discutons de la littérature actuelle. On exprime des opinions…

— Et buvez de la vodka… soufflai-je.

— Non, penses-tu! Nous ne buvons pas de vodka. Tout est

très sérieux. Aujourd'hui, par exemple, nous allons discuter du livre d'Axenov… Tu l'as lu?

— Lequel? Quel titre? Il a beaucoup écrit… — Le Précipice? Non, je me trompe… La Coupure? — Le Terril. (J'éclatai de rire.) Vous vous souviendrez plus

tard, racontez-moi plutôt comment vont vos affaires. Vous travaillez toujours pour B & B?

— Oui, je bricole toujours pour Barney, j'en ai assez de cette

boîte. Ras le bol… (Il but une gorgée.) Ça fait du bien, c'est sucré… Tout à fait une boisson de vieux.

— Pourquoi vous vous classez dans les vieux? Vous n'êtes

pas mal encore. Je suis sûr que vous n'arrêtez pas de courir les bonnes femmes!

— Question femmes, ce n'est pas un problème-Ce sont les

rêves qui me torturent. Simféropol, les amis… Ou alors je rêve de mon camp. Le plus étrange, c'est que ce sont des rêves gais, pleins de couleur. (Il se mit à rire.) Il m'arrive de ne pas me réveiller à temps pour aller au travail à cause de ces foutus rêves colorés. Et Valeri, ce salaud de fils, a foutu le camp de chez moi. Alors il n'y a plus personne pour me réveiller.

— Achetez un réveil!

— J'en ai acheté un, mais zob, il sert à rien. Ça me réveille,

j'écoute la sonnerie, puis je me rendors… Maintenant, heureusement, j'ai pour voisin Liochka Shneierzon. Il me réveille le matin. Il se lève tôt, comme il est dingue, il pense toujours à son argent perdu…

— Vous habitez donc dans le haut Broadway? — Moi? Je ne suis pas fou au point d'habiter avec les

bandits portoricains. Liochka s'est installé dans notre immeuble, à Astoria. Un logement s'était libéré à mon étage. Tout l'étage est russe maintenant.

— Je suis sûr qu'il a déjà tout conchié.

— Ouais, c'est un sacré dégueulasse. Par contre, avec lui,

on est tranquille. C'est un vrai char d'assaut! Nous pouvons maintenant organiser une défense tous azimuts! Nous défendre contre n'importe quelle bande!

— Vous m'avez dit que chez vous, à Astoria, c'était peinard. — Oui. Mais à tout hasard, avoir un voisin comme Liochka,

ça ne gêne jamais. Il a du culot comme un tank. En plus, il vient de s'acheter un revolver. Il est devenu méchant depuis qu'il a perdu de l'argent pour son foutu chalutier.

— Quel argent, quel chalutier, Lionia?

— Quoi, tu n'es pas au courant? Je pensais que tout New

York le savait!

— Ça fait un an que je ne parle plus russe, Lionia. Je ne vois

personne.

— T'es con. Il faut toujours rester proche des siens. De toute

manière, tu ne deviendras pas Américain…

Je laissai passer la remarque; il s'envoya une gorgée de

liqueur, la fit transiter lentement par sa bouche et poursuivit.

— Tu te souviens de John, le biélorusse? Tu faisais des

déménagements avec lui…

— Comment pourrait-on oublier un pareil phénomène,

Lionia…

— Tu te souviens, il avait une idée fixe: économiser de

l'argent et s'acheter un bateau de pêche! Il s'est renseigné, aux USA, ce business est peu développé, il n'y a que très peu de grosses entreprises de pêche. A la différence de l'URSS qui a la plus grande flotte de pêche au monde. Et les Américains ne savent pas pêcher. John a bien étudié le marché, il est allé dans le Maine, il a tout regardé, écouté et enregistré. Il en a conclu que la pêche était une bonne entreprise, pleine de perspectives. Tu sais aussi qu'il est prudent et économe. Alors, il repoussait sans cesse l'achat du chalutier, et en fin de compte, nos gars lui ont piqué l'idée. Pour leur malheur, hélas, il faut bien le dire. Liochka Shneierzon était au courant de cette idée et il en a parlé à une paire de copains: à Sacha Abramov, un ancien marin comme John, et à un Ukrainien, un poète, que tu dois connaître, Tolik Koulitchenko. C'est un dissident aussi, comme Liochka, il est allé au goulag.

— C'est un monstre, comme Liochka?

— Non, il est sympa.

— Shneierzon est sympa aussi, il suffit de s'habituer. Mais si

on le croise dans une rue sombre, c'est l'infarctus!

— En fin de compte, ils ont devancé John. Ils ont mis

ensemble le fric nécessaire, ont complété avec un emprunt bancaire et ont acheté un chalutier. Makovski, l'ex-joueur d'échecs, s'est mis avec eux, et une dizaine d'émigrés se sont joints, comme actionnaires… Dès le début, tout est parti en couille. Ils ont acheté le chalutier alors que la saison battait son plein. Ils ont voulu le rafistoler un peu et partir en mer aussitôt. Mais ils ont dû chercher de la main-d'œuvre qualifiée sur place, dans le Maine; pas pensable d'en amener de New York, et d'ailleurs, des spécialistes, il n'y en a pas des masses… Bref, pendant qu'ils se remuaient, la saison était passée, le poisson parti, il a fallu arrimer le chalutier au quai et attendre la saison suivante. Mais la banque, elle, elle n'attend pas la saison, il faut lui rembourser les intérêts, que tu sois au port ou que tu pêches. Ils ont dû emprunter à nouveau pour rembourser les intérêts et survivre jusqu'à la saison suivante. Ils ont fermé le chalutier, sont revenus à New York, et se sont remis à gagner du fric à la force de leur colonne vertébrale… Liochka était vert de rage, mais c'est lui qui était le principal responsable: c'est lui qui avait piqué l'idée au Biélorusse et qui avait contaminé tous les autres…

— Et maintenant alors?

— Ben rien… Ecoute, dans l'ordre. Nos businessmen,

dépités, ont attendu la nouvelle saison, ont chargé le chalutier, ils avaient même pris un cuisinier, tout comme il faut… Satisfaits, ils ont ramassé du poisson pendant quelques jours. Ce n'était pas brillant, mais ils ont tout vendu. Et de nouveau en mer… Mais un jour, par beau temps, un garde-côte du contrôle des pêches plein d'écume s'est approché d'eux à bonne allure, les a accostés et a confisqué le chalut. Ils sont restés comme des idiots, à vingt milles de la côte, sans outil de production. Plus qu'à pêcher à la ligne!…

— Pourquoi leur a-t-on confisqué le chalut? — Parce qu'il ne correspondait pas aux normes. Dans l'Etat

du Maine, on ne peut sortir en mer qu'avec certains chaluts. Je ne comprends rien à la pêche, Edward, mais ce que je sais, c'est que non seulement on leur a confisqué le chalut, mais qu'en plus ils ont été jugés et condamnés à une amende de cinq mille dollars. On les a pompés jusqu'à la moelle. Et ils se sont tous fâchés entre eux. Ils ne peuvent plus se blairer maintenant. Et le Biélorusse, malin, n'a toujours pas acheté de chalutier. Il est prudent…

— Et Shneierzon, il a perdu tout son fric?

— Le diable sait s'il a tout perdu ou pas. Qui peut dire

combien il avait? Mais ils n'ont même pas pu revendre leur bateau. Il est toujours aux amarres, dans le Maine. Pour sûr, il doit être tout rouillé.

Il se leva.

— Je file, Edward… Tu devrais passer nous voir, non? Tu as

mon téléphone?

— Je l'ai. Vous aussi vous commencez à mal parler le

russe? «Avoir mon téléphone», c'est pas russe-russe, ça.

Il sourit. Peut-être était-il flatté par ma remarque. — Tu ne veux pas venir avec moi? Ce serait le bordel. Nos

littérateurs s'exploseraient.

— Je ne peux pas. J'ai un rendez-vous.

On sortit du bar et on se serra la main. Il partit vers le haut

Broadway et moi, vers le bas.

 

Six ans passèrent, comme un train de marchandises, rapide.

Un jour mon ami Ciril débarqua du passé à Paris, et se pointa chez moi, dans le Marais. Nous bûmes deux bouteilles de vin blanc et nous nous mîmes à nous remémorer notre tardive jeunesse, pauvre et pourrie, à New York.

— Tu te souviens, Editchka, nous achetions des bouteilles

de champagne rose californien, allions à Central Park, nous asseyions sur une falaise et buvions au goulot un liquide tiédasse?

— Et tu te souviens…?

— Toi, au moins, tu avais le Welfare, Limonov… J'étais

beaucoup plus pauvre que toi…

— Oui, je touchais le Welfare et je complétais en trimballant

des meubles avec John, le Biélorusse, ou avec le monstre, Liochka…

— On te l'a sans doute dit, mais Liochka a tué un homme… — Quoi? Je ne le savais pas… Mais j'ai toujours pensé que

tôt ou tard il buterait quelqu'un. On l'a condamné à combien?

— Il n'a pas encore été jugé; il a bénéficié d'une caution et il

se balade en liberté, mais il peut écoper gros. Il a abattu un ancien ami, sous les yeux de plusieurs émigrés. A…? Aronov? Abramov, oui, c'est ça! Je ne sais pas, il devait trois ou cinq mille dollars à Shneierzon. Je le voyais dans le temps, Abramov. Un costaud, un ancien marin…

— Il me semble me souvenir de cette histoire, dis-je. N'est-

ce pas avec lui que Shneierzon avait acheté un chalutier, toute l'affaire avait raté, et ils avaient tout perdu…?

— Oui, oui, c'est ça. Il y avait une histoire de bateau; cet

argent était lié à une affaire de bateau. Son puissant ami Boukovski est intervenu en sa faveur. Il a rappliqué à toute allure de Londres, a trouvé les gens qu'il fallait pour verser cent mille dollars, et a sorti Shneierzon de prison avec la caution. Tu sais, les dissidents ont des relations. Boukovski a donné des conseils au Sénat américain. Il était au goulag avec Shneierzon en URSS. Des potes, quoi! En 1983, après la sortie du film Les Russes sont déjà là, ils ont monté la Ligue antidiffamatoire ensemble. Boukovski est devenu président, et Shneierzon, trésorier. Tu as déjà entendu parler de la Ligue?

— C'est bien d'avoir des amis influents. Je n'ai pas entendu

parler de cette ligue…

— On a projeté dans toute l'Amérique Les Russes sont déjà

là, un film sur nos émigrés aux USA réalisé par Public Broadcasting Service. Selon les crétins qui ont constitué la Ligue, ce film présente les émigrés russes comme des sous-hommes, des ennemis de l'Occident. La Ligue a décidé de poursuivre PBS et d'obtenir des dommages et intérêts d'un montant de 200 millions de dollars. Tu te rends compte? Et bien sûr, elle a commencé par taper les émigrés!

— Tu as vu le film, Ciril?

— Je l'ai vu. Un film normal. Marrant même. Ton ami

Alexandrovski, ivre, donne une interview couché dans son lit, comme d'habitude. Barbu, à moitié à poil. Incorrigible poète, anarchiste… Ce film leur est resté en travers de la gorge, aux dissidents; ils essaient de se donner une image d'honnêtes puritains et de martyrs, pour recueillir plus de fric de l'Occident. Et là, on montre des ivrognes, des ratés, des volontaires pour le retour en URSS. Ça les a foutus en rogne et ils ont décidé de lutter contre leur propre image, dans le miroir…

— Et alors, ils sont arrivés à quoi?

— L'affaire a progressivement été étouffée. La productrice,

l'ancienne épouse du chanteur Théodore Bickel, est morte un an après, tuée dans un accident de voiture; même les plus fous n'osent affirmer que c'est signé de la main de la Ligue antidiffamatoire… Et maintenant, voilà que le trésorier Shneierzon, le second dans l'affaire, vient de plomber un homme. Sous les yeux de témoins ahuris, d'émigrés russes, dans un appartement d'Astoria.

— Hein! sursautai-je. Dans son appartement? — Non, chez des voisins de l'étage. Chez un jeune couple.

Je ne les connais pas. Abramov a été invité chez les voisins de Shneierzon. Ils ont dîné, bu; puis Shneierzon est venu. Il s'est assis, il a bu lui aussi, tout ça pacifiquement. Puis les passions se sont échauffées, les parties ont commencé à s'engueuler, puis Shneierzon a exigé ses trois ou cinq mille dollars. Abramov a rigolé et lui a dit que zob pour l'argent. Shneierzon est rentré chez lui, a pris son revolver, est revenu chez les voisins et a descendu Sacha Abramov… Fini Sacha Abramov.

Le visage de Ciril s'était illuminé. Il aimait raconter des

horreurs et son éducation, sa culture, son humour l'avaient toujours écarté des problèmes et passions de la masse des émigrés. Lui, comme moi d'ailleurs, nous les regardions comme des chercheurs observent une peuplade étrange, coupée du monde et juste découverte en Nouvelle-Guinée.

Je pensai que Lionia Kossogor avait dû assister à la scène

où le bigleux et pieds-plats Shneierzon avait, en soufflant, envoyé des pruneaux dans le grand corps du marin. Peut-être même Kossogor était-il intervenu pour écarter le monstre au revolver. Kossogor était un type tranquille, qui avait fréquenté les champs de bataille, les camps et avait vu pas mal de cadavres. Il était tout à fait capable d'avoir tenté d'intervenir. Il avait fort bien pu crier avec son accent de Simféropol: «T'es devenu fou, Liochka! Arrête immédiatement!»

— C'est bien, hein Ciril, des dissidents pacifiques… des

pluralistes. Officiellement, quand ils donnent les interviews, ils se répandent sur leur esprit démocratique, mais entre eux, dans les cuisines de Moscou, je les ai plus d'une fois entendus dire: «Si on prend le pouvoir, on aligne tous les communistes contre un mur, et à la mitrailleuse…»

— Tu sais, Editchka, que Shneierzon a été interné dans un

hôpital psy en URSS? Injuste victime d'un régime totalitaire répressif…

— Ce serait intéressant de connaître le diagnostic. Il n'est

pas fêlé. Il est repoussant, mais il n'est ni schizophrène ni paranoïaque, Ciril. Il est plutôt atteint dé psychopathie grave. Dans les hôpitaux soviétiques, on les garde dans les pavillons de sécurité. Ils sont considérés comme dangereux pour leur environnement. Un psychopathe grave, lorsqu'il fait une crise, peut te sauter à la gorge. Mais le reste du temps, ça peut être un type normal, sympathique même. Shneierzon a des qualités; je lui suis reconnaissant de m'avoir fait inscrire au Welfare. Et le fait qu'il se soit lié d'amitié avec Edik Brutt, un vrai saint celui-là, plaide également en sa faveur. Edik était un homme exceptionnellement bon.

— Ouais, ricana ce cynique de Ciril. Anormalement bon. Tu

sais que Brutt a déjà fréquenté les cliniques psychiatriques américaines? Il touche maintenant une pension de la «social security», à trente-cinq ans! Par les temps qui courent aux USA, alors que Reagan rogne tous les budgets des pauvres, des malades et des nécessiteux, tu penses que l'on te donne cette pension pour tes beaux yeux? Non, Editchka, pour cela, il faut être sérieusement malade.

— Même si mes pressentiments se sont réalisés, à savoir

que tôt ou tard Shneierzon agirait selon son apparence, tout cela est bien pénible, non, Ciril? Mort, assassinat, social security… Si, au moins, l'un d'entre eux avait pu devenir riche!

— Eh bien moi, je le suis devenu, dit Ciril. J'ai réussi

quelques spéculations immobilières. Sais-tu où je suis descendu? Rue des Beaux-Arts. Dans l'hôtel où est mort Oscar Wilde. Je dors dans la pièce où il est mort. Viens faire un tour, Editchka…

Nous allâmes chez lui, à l'hôtel. Il commanda des bouteilles

de dom-pérignon, que nous bûmes sur la terrasse, au-dessus de Paris, par un chaud soleil d'août. Paix à leur âme!

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